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Amadou Hampâté Bâ

v. 1901 – 1991 · Bandiagara, Mali / Abidjan, Côte d'Ivoire

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Le vieil homme et la parole

« Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l'ombre des baobabs. »

Guide littéraire — l'homme dont le monde entier cite une phrase qu'il n'a pas dite ainsi.

PRÉLUDE — 1er décembre 1960, maison de l'UNESCO

Un homme du Macina monte à la tribune de l'Occident.

Le Mali est indépendant depuis dix semaines. Il représente un pays qui n'a pas encore de délégation permanente, devant une assemblée qui compte ses monuments en pierres. Il a soixante ans, ou cinquante-neuf, personne ne sait au juste — lui non plus.

Il va prononcer, ce jour-là, la phrase la plus citée d'Afrique.

Tu la connais. Elle court sur les murs, les tote-bags, les diaporamas de fin d'année : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Elle est belle, elle est juste, elle est de lui.

Elle n'est pas ce qu'il a dit.

Ce qu'il a dit est plus long, plus dur, et infiniment plus intéressant. Nous y viendrons — c'est le chapitre V, et c'est le cœur de ce guide. Retiens seulement, pour l'instant, que la formule qui a fait le tour de la terre est une reformulation, et que l'homme qui passa sa vie à recouper ses sources est aujourd'hui le plus mal cité du continent.

Lui rendre hommage en propageant l'approximation serait une manière de le trahir.

Alors commençons par le commencement, c'est-à-dire par un enfant et par le nom qu'on lui donne.

CE QUI N'A PAS BRÛLÉ

L'image de l'incendie est la sienne. Retournons-la : voici le compte de ce qui a été arraché au feu, et une dernière ligne qu'on ne peut pas chiffrer.

Ce qui a été sauvéCompte
Boîtes d'archives soustraites à la dispersion, 2001175
Manuscrits numérisés, projet UNESCO clos le 18 décembre 20252 100
Documents enregistrés en base4 767
Dont textes en peul, arabe et bambara617
Vers en peul restés inédits?

La dernière ligne ne se remplira pas ici. Il a laissé, dit-on, quelques milliers de vers en peul que personne n'a publiés. Un continent de poèmes dort quelque part dans des cahiers.

La bibliothèque n'a pas fini de brûler. Elle n'a pas fini d'attendre, non plus.

I. — CELUI QU'UN CONTEUR A NOMMÉ

Le nom

Il y a d'abord un enfant, et un homme qui l'aime.

L'homme s'appelle Koullel. C'est un conteur, un généalogiste, un traditionniste — un de ces hommes dont la mémoire est un pays. Il a pris l'enfant en affection, comme on prend un feu dans sa main pour le porter ailleurs. Alors on ne dit plus « Amadou ». On dit Amkoullel : le petit Amadou de Koullel.

Arrête-toi là un instant. Toute la vie tient dans ce nom.

Un enfant que l'on nomme d'après celui qui raconte. Un enfant qui, avant même de savoir écrire, appartient déjà à la parole. Il passera son siècle à honorer cette dette : rendre à la parole ce que la parole lui a donné — un nom.

Bandiagara

Il naît à Bandiagara, au pied de la falaise dogon, dans une ville qui fut capitale de l'empire toucouleur et qui garde encore, dans le silence de ses murs de banco, l'odeur de la poudre et des psaumes.

C'est vers 1900. Ou 1901. Personne ne sait au juste. Lui-même souriait de cette imprécision et se disait né avec le siècle, l'un des « premiers-nés du vingtième ». Beau destin, pour un homme dont l'œuvre entière consiste à sauver ce qui n'a pas de date : ne pas avoir de date de naissance certaine.

Sa famille est peule, du clan Bâ, de l'aristocratie du Macina. Son père meurt tôt ; il est adopté par le second époux de sa mère, Tidjani Amadou Ali Thiam, un Toucouleur. Deux ethnies dans une même maison, dès l'enfance : c'est déjà la leçon.

Kadidja, et le langage muet des signes

Sa mère s'appelle Kadidja. C'est une femme forte, une commerçante prospère, une âme qui ne plie pas. Elle lui enseigne, quand il conduit sa petite troupe d'enfants :

« Un bon chef de waaldé doit toujours se montrer patient et conciliant… La seule blessure incurable pour un chef, c'est de fuir devant l'ennemi. »

Son grand-père maternel s'appelait Pâté Poullo Diallo. Il était silatigui — maître d'initiation pastorale, prêtre du culte du bétail, voyant, devin, guérisseur, homme « habile à jauger les hommes et à saisir le langage muet des signes de la brousse ».

Le langage muet des signes de la brousse.

Voilà l'autre héritage. Voilà l'autre langue. Toute sa vie, Hampâté Bâ écoutera deux paroles : celle des hommes, et celle qui ne parle pas.

II. — LE PETIT CHEF DE GUERRE ET LES TAMBOURS D'AOÛT

La waaldé

Enfant, il fonde une waaldé : une association de gamins du même âge, une armée de rires, une école de la vie déguisée en jeu. Ce n'est pas une bande — c'est une institution, codifiée, avec ses charges et son protocole. On s'y bat, on s'y réconcilie, on y apprend les manières des grands.

Il y attire des Peuls, des Toucouleurs, des enfants de toutes les maisons. Sans le savoir, il fait déjà son métier d'homme : nouer.

Les soirs de clair de lune, sur la grande place de Kérétel, les waaldé de garçons se « jumelaient » avec celles des filles — celle de Maïrama Jeïdani, par exemple. On se mariait pour rire. On apprenait pour de vrai.

La nuit du 3 au 4 août 1914

Les clairons français déchirent le sommeil. Et bientôt, sous eux, plus profond, plus vieux : le grand tam-tam royal de guerre toucouleur.

Alors toute la ville se lève et lance dans le noir la vieille exclamation peule censée détourner le malheur :

Djam ! Djam !
Paix ! Paix !

Une ville entière qui crie « paix » à la guerre qui arrive. Il a treize ans. Il n'oubliera jamais ce son.

Toute son œuvre, d'une certaine manière, sera cette exclamation-là, tenue pendant quatre-vingt-dix ans.

III. — LE MAÎTRE, L'OISILLON, ET LA DOUCEUR COMME SCIENCE

À Bandiagara vit un homme dont la maison est une école et le silence une leçon : Tierno Bokar Salif Tall (1875-1940), cheikh de la confrérie soufie tidjaniyya, qu'on appellera le sage de Bandiagara. Il apprend le Coran à l'enfant, et bien davantage.

« Fils d'autrui »

Écoute cette scène. Elle est petite. Elle est immense.

C'est en 1933. Amadou est un homme, désormais ; il a pris une année entière pour revenir s'asseoir aux pieds de son maître. Une leçon de théologie est en cours. Au plafond, un nid d'hirondelles. Un poussin tombe.

Tierno Bokar s'interrompt. Il se penche. Il ramasse l'oisillon avec précaution, l'appelle « fils d'autrui », vérifie qu'il n'est pas blessé, et dit :

« Louange à Dieu dont la grâce prévenante embrasse tous les êtres. »

Puis il reprend son cours.

Tout est là. Un maître qui interrompt Dieu pour un oiseau, parce qu'un oiseau est déjà la phrase de Dieu. Une théologie qui se prouve dans un geste de trois secondes. Et un disciple qui, cinquante ans plus tard, se souviendra du poussin avant de se souvenir de la leçon.

Amadou raconte aussi ces jours où le visage de son maître changeait : parfois « un vieillard de quatre-vingt-dix ans, tout ridé, le visage couleur de cendre » ; parfois, à l'heure de la prière de l'asr, la peau devenue lisse et lumineuse, le front « comme un miroir ». Un miroir marqué, disait le poète Mâbal, « du point noir des prosternations ».

Les trois vérités

De ce maître, il retiendra ce qui deviendra le noyau brûlant de sa propre pensée :

« Il y a trois vérités : ta vérité, ma vérité, et La Vérité. »

Et cette image que rien n'a usée :

« Ma vérité et ta vérité sont deux croissants de lune : s'ils convergent, on voit la nuit comme en plein jour ; s'ils divergent, on n'y voit plus rien. »

La fin du sage

Il faut dire aussi comment cela se termine, parce que l'hommage n'est rien s'il ment.

Une querelle éclate. Elle porte sur presque rien : faut-il réciter l'oraison Joharatou al Kamal — la Perle de la perfection — onze fois ou douze fois ?

Presque rien. Sauf que le presque rien devient un prétexte, le prétexte devient un clan, le clan devient une affaire de pouvoir, et le pouvoir colonial y voit une prise.

Tierno Bokar se range du côté des onze grains, ceux de Chérif Hamallah. Il choisit la vérité contre les siens. On ferme sa zaouïa en 1938. On l'isole. Sa propre ethnie l'abandonne ; ce sont les Dogons, les « autres », qui lui restent fidèles. Il meurt le 19 février 1940, pauvre, seul, enterré à Bandiagara aux pieds de sa mère, sous un petit arbre.

Un homme est mort d'un chiffre.

Et son disciple passera sa vie à répéter, contre tous les chiffres du monde :

« Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère car tu m'ouvres un autre monde. »

IV. — « OUI MON COMMANDANT ! », OU L'ART DE SURVIVRE EN SOURIANT

Écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable

On imagine volontiers le sage comme un homme qui plane. Hampâté Bâ, lui, a servi. Vingt ans dans les bureaux poussiéreux de l'administration coloniale : Ouagadougou, Dori, Dédougou de 1922 à 1932, puis Bamako jusqu'en 1942.

Sa nomination est une punition — il avait refusé, en 1921, d'entrer à l'École normale de Gorée. Le titre officiel vaut d'être savouré comme il l'a savouré : écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable.

Ses mémoires en ont tiré un chef-d'œuvre de malice, Oui mon commandant ! : une galerie d'administrateurs affublés de sobriquets, mille aventures « cocasses, émouvantes ou dramatiques ». Un commandant refuse qu'un plaignant signe en caractères arabes : cela trahirait, écrit-il, « une manifestation patente de sentiments antifrançais ».

Hampâté Bâ note. Il ne hurle pas. Il note. Et le ridicule fait le reste, un demi-siècle plus tard.

Il fut d'ailleurs soupçonné, lui aussi. Anti-français, disait-on, parce qu'il « défendait toujours ses traditions ».

Théodore Monod

C'est là qu'entre en scène le naturaliste, le protestant, l'homme du désert. En 1942, Théodore Monod le fait entrer à l'IFAN de Dakar et le protège. Quinze années de recherche s'ouvrent, qui donneront L'Empire peul du Macina.

Hampâté Bâ dira de lui, avec une gratitude qui vaut tous les éloges :

Il a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur.

Deux hommes que tout séparait : un savant blanc herborisant le Sahara, un lettré peul recueillant les généalogies. Rien ne les séparait. Monod, lisant les propos de Tierno Bokar, y reconnaissait mot pour mot des mystiques chrétiens d'Europe que le vieux cheikh n'avait jamais pu lire.

Deux croissants de lune qui convergent.

Et il faut se souvenir de cette phrase, née de la geôle et de la nuit coloniale, que Tidjani, son père adoptif, lança à un commandant s'étonnant de sa sérénité :

« On ne peut m'annoncer une nouvelle plus grave que celle que le destin m'a assignée au jour de ma naissance… J'ai appris à voir venir la mort avec le même calme que je vois tomber la nuit quand le jour décline. »

V. — LA PHRASE, ET CE QU'ELLE DIT VRAIMENT

Ce que tout le monde cite

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. »

Elle est belle. Elle est de lui. Elle n'est pas ce qu'il a dit.

Ce qu'il a dit

Décembre 1960. Paris, siège de l'UNESCO, onzième Conférence générale — session du 14 novembre au 15 décembre, la date la plus probable étant le 1er décembre. Le Mali est indépendant depuis quelques semaines. Un homme du Macina monte à la tribune de l'Occident et parle au nom d'un continent qui n'écrit pas ses livres, parce qu'il les respire.

Voici ses mots :

« Je pense à cette humanité analphabète […] il s'agira d'un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l'incendie d'un fonds culturel non exploité. »

Un fonds culturel non exploité. Ce n'est pas la même phrase. C'est la phrase d'un archiviste, pas celle d'un poète — et c'est justement ce qui la rend terrible. Il ne dit pas qu'un trésor disparaît. Il dit qu'un trésor qu'on n'a pas encore ouvert disparaît.

Les monuments de Nubie

Et il conclut par la demande la plus audacieuse de sa vie : que l'on protège les traditions orales de l'Afrique

« au même titre que la sauvegarde des monuments de Nubie ».

Comprends bien le geste. En cette même année 1960, le monde entier s'émeut pour les temples de Nubie que le barrage d'Assouan va noyer. André Malraux a lancé la campagne en mars. On lève des millions. On déplace des colosses de pierre.

Et cet homme se lève et dit : j'ai des temples, moi aussi. Ils marchent. Ils ont des rides. Ils s'appellent des vieillards. Et le barrage qui monte, c'est le temps.

D'où vient la formule courte

La version proverbiale viendrait de 1962, jetée en séance du Conseil exécutif au sénateur américain William Benton : « Apprenez que dans mon pays, chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui a brûlé. » Il l'a reprise lui-même par la suite, notamment dans La Poignée de poussière. Sur le générique de l'entretien filmé de 1969, elle devient « quand un vieux meurt, c'est une bibliothèque qui flambe ».

Elle a fait le tour de la terre. Elle l'a peut-être un peu trahi : une bibliothèque est un lieu clos, poussiéreux, où le savoir dort. Ce qu'il défendait était vivant, respirait, riait, chantait des poèmes en peul à la tombée du jour.

Il n'a pas dit sauvez les livres. Il a dit sauvez les hommes qui sont des livres.

VI. — LE POÈTE, OU LA BROUSSE COMME GRAMMAIRE

Maintenant, écarte les papiers officiels. Enlève-lui la cravate d'ambassadeur, la carte de l'UNESCO, la sagesse en bronze. Reste un homme du Sahel qui regarde un arbre.

Petit-fils de silatigui, il a hérité d'une science que nos universités ne délivrent pas : celle qui lit. Lire les traces sur le sable. Lire l'humeur d'un ciel. Lire un troupeau comme une phrase.

« Nous allons entreprendre un voyage dans un monde "souterrain", le monde des significations cachées derrière l'apparence des choses, le monde des symboles où tout est signifiant, où tout parle pour qui sait entendre. »

tout parle. Tel est le postulat. L'univers n'est pas un décor : c'est un texte. Le berger est un lecteur. L'initié est un traducteur.

Koumen et les douze clairières

En 1961, avec Germaine Dieterlen, il publie Koumen. Un berger-génie y conduit Silé Sadio, le premier silatigi, à travers douze clairières — les douze mois, les douze puissances, les douze visages de l'année.

L'initiation peule ne se fait pas dans un temple. Elle se fait en marchant. Elle se fait en gardant les bêtes. La transhumance est le catéchisme.

Kaïdara

Puis vient Kaïdara, poème initiatique qu'il compose en peul et traduit lui-même, en vers, à la fin des années soixante. Trois compagnons descendent vers le pays des génies pour rencontrer Kaïdara, dieu de l'or et de la connaissance, qui ne se montre jamais deux fois sous la même forme.

On y trouve des vers qui ont la sécheresse du sable et la fraîcheur du puits :

« Si observer est une qualité, savoir se taire préserve de la calamité. »

« Tu le sauras quand tu sauras que tu ne sais pas et que tu attendras de savoir. »

Et cette définition de son pays, qui devrait être gravée à l'entrée de toutes les nations :

« Le voyageur ne meurt pas de soif dans mon pays. »
« Quand l'étranger est notre hôte, c'est du lait qu'on lui offre à boire et c'est du beurre qui suit ses aliments. »

Le poème et les femmes de Goundaka

Il y a une anecdote qu'on préfère à toutes.

Avec Théodore Monod, il traduit le Sorsorewel, poème mystique de Mâbal (Ba Hamma), « le plus ivre des élèves de Tierno ». Et l'on apprend d'où vient sa mélodie : le poète l'a empruntée aux femmes peules en transhumance, qui chantaient une nuit à Goundaka, sur la route de Mopti à Bandiagara.

Un poème d'amour de Dieu, chanté sur l'air des femmes qui suivaient les troupeaux.

Voilà la civilisation dont il parle. Une civilisation où le sacré emprunte sa musique à la marche des bêtes et à la fatigue des femmes. Où rien n'est bas. Où le ciel prend le chemin le plus terrestre.

Les vers qu'on n'a pas lus

Un avertissement, ici, qu'il faut donner franchement : aucun vers proprement sien n'est citable dans ce guide.

Ce qu'on peut lire de lui en poésie, ce sont ses traductionsKaïdara, Koumen, L'Éclat de la grande étoile, le Sorsorewel de Mâbal. Elles sont admirables et elles sont à lui. Mais les quelques milliers de vers en peul qu'il a laissés, personne ne les a publiés.

C'est la dernière ligne du tableau, celle qui porte un point d'interrogation.

VII. — LA TERRE N'EST PAS À NOUS

Un statut, pas une politique

En 1985, vieil homme, il écrit une Lettre à la jeunesse. Il y a là quatre lignes qu'il faut relire chaque matin comme on boit de l'eau :

« L'homme était considéré comme responsable de l'équilibre du monde naturel environnant. Il lui était interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif valable. La terre n'était pas sa propriété, mais un dépôt sacré confié par le Créateur et dont il n'était que le gérant. »

Il ajoute, sans élever la voix, que cela « prend aujourd'hui toute sa signification si l'on songe à la légèreté avec laquelle les hommes de notre temps épuisent les richesses de la planète ».

En 1985. Avant les sommets, les rapports, les mots en -abilité. Il ne réclame pas une politique : il rappelle un statut. Nous ne sommes pas propriétaires. Nous sommes gérants d'un dépôt.

Toute la crise du siècle tient dans ce glissement grammatical, et il l'avait vu.

Le jardinier et le baobab

Pour dire l'identité, la modernité, l'héritage, il n'a jamais eu besoin d'autre chose que d'un jardin :

« Le bon jardinier n'est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et procéder à des greffes utiles. Couper le tronc serait se suicider. »

Et pour dire la patience, ce sursaut d'espérance à hauteur de graine :

« N'oubliez pas que le roi des arbres de la savane, le puissant et majestueux baobab, sort d'une graine qui, au départ, n'est pas plus grosse qu'un tout petit grain de café. »

VIII. — LE SAGE DE MARCORY

Les dernières années se passent à Abidjan, dans le quartier de Marcory. On l'appelle le sage de Marcory, le sage d'Afrique. Il classe. Il dicte. Il range des montagnes de cahiers. Il écrit enfin sa propre vie, lui qui avait passé soixante ans à écrire celle des autres.

Hélène Heckmann

À ses côtés, Hélène Heckmann, qu'il épouse en 1969 : compagne, collaboratrice, éditrice scientifique, exécutrice testamentaire littéraire. C'est elle qui, après lui, tiendra la digue — jusqu'à sa propre mort en 2001. C'est elle qui établira Oui mon commandant ! et Il n'y a pas de petite querelle.

Elle résumait ainsi son désir :

« Le désir profond d'Amadou Hampâté Bâ, c'était d'apporter un témoignage sur sa propre vie, mais, à travers elle, sur la société africaine et les hommes de son temps. »

Le couscoussier

De cette époque datent les mots les plus tendres qu'il ait écrits sur lui-même :

« Mon enfance a été comme une terre glaise dans laquelle on a mis des trous comme dans le couscoussier ; c'est par là que passent les vapeurs pour monter en mon cœur, puisque je n'ai rien oublié de mon enfance. »

Un vieil homme qui compare son enfance à un couscoussier. Il faut une vie entière de sagesse pour oser une image aussi domestique, aussi juste, aussi peu solennelle.

La vapeur monte encore. Elle monte toujours.

Il meurt le 15 mai 1991, à Abidjan. Il est enterré au cimetière de Williamsville. Amkoullel, l'enfant peul venait de paraître ; Oui mon commandant ! paraîtra après lui, en 1994.

Une bibliothèque a brûlé. Mais celle-là, par une ruse dont il aurait ri, avait pris soin de se recopier.

IX. — CE QUI RESTE, ET QUI N'A PAS BRÛLÉ

175 boîtes

À sa mort, ses archives risquent la dispersion — l'ironie eût été trop cruelle.

En 2001, à la mort d'Hélène Heckmann, 175 boîtes sont sauvées in extremis grâce aux responsables de l'IMEC, Albert Dichy et André Derval, à la demande du neveu d'Hélène Heckmann.

La Fondation

En 2002 naît la Fondation Amadou Hampâté Bâ, à Abidjan, reconnue d'utilité publique en 2011, dirigée par sa fille cadette Roukiatou Hampâté Bâ. On y entre, à Cocody, par un portail dogon qui s'ouvre sur un « jardin de la pensée ». C'est là que dort l'essentiel du fonds — estimé à environ 70 % des archives.

Décembre 2025

Un projet mené avec l'UNESCO, dans le cadre du programme Mémoire du monde et financé par les Archives nationales de la République de Corée, s'achève le 18 décembre 2025 : 2 100 manuscrits numérisés, 4 767 documents enregistrés, dont 617 rédigés en peul, en arabe et en bambara.

Mesure bien ce que cela signifie. L'homme qui avait supplié le monde de sauver la mémoire vivante est aujourd'hui sauvé, à son tour, par des machines. Le griot est passé dans le disque dur. La parole a trouvé un dernier refuge, provisoire comme tous les refuges.

Il aurait souri. Il aurait dit qu'un serveur, aussi, peut brûler. Et que la seule archive sûre reste un enfant assis qui écoute.

Envoi

Il disait qu'un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle.

Mais regarde bien ce qu'il a fait de sa vie : il s'est fait bibliothèque, puis il s'est fait scribe de sa propre bibliothèque, puis il a laissé derrière lui des milliers de vers en peul que personne encore n'a lus.

Il reste donc, quelque part entre Abidjan et le Macina, dans des cahiers et sur des serveurs, une réserve de parole qui attend.

Nous ne sommes pas les héritiers d'un incendie.

Nous sommes assis autour du feu, et il n'a pas fini de raconter.

ANECDOTIER — 54 SCÈNES

Le récit ci-dessus en a absorbé les plus fortes. Voici le recueil, sourcé, pour qui veut piocher. Il est plus court que celui des autres portraits de la série : la matière publiée sur Hampâté Bâ est abondante en pensée et avare en scènes datées. On n'en a inventé aucune.

L'enfant de Bandiagara

1. Le grand conteur, historien et traditionniste Koullel, très attaché à l'enfant, lui donne le surnom qui lui restera : Amkoullel, « le petit Amadou de Koullel ». — Amkoullel, l'enfant peul.

2. Il naît à Bandiagara en 1900 ou en 1901, en janvier ou en février selon les sources. Le débat n'est pas tranché, et il l'entretenait lui-même : il se disait « né avec le siècle » et l'un des « premiers-nés du vingtième ».

3. Son grand-père maternel, Pâté Poullo Diallo, était silatigui : « grand maître en initiation pastorale, sorte de prêtre du culte […], voyant, devin, guérisseur, habile à jauger les hommes et à saisir le langage muet des signes de la brousse ». — Amkoullel, racines.

4. Son père meurt tôt. Il est adopté par le second époux de sa mère, Tidjani Amadou Ali Thiam, de l'ethnie toucouleur. Deux peuples dans une même maison, dès l'enfance.

5. Sa mère Kadidja est une commerçante prospère et une femme forte — c'est d'elle que vient la leçon de commandement : « Un bon chef de waaldé doit toujours se montrer patient et conciliant… La seule blessure incurable pour un chef, c'est de fuir devant l'ennemi. »

6. Sa scolarité tient en trois lieux : l'école coranique de Tierno Bokar, l'école française « des otages » de Bandiagara, puis Djenné.

7. En 1915, il fugue pour rejoindre sa mère à Kati.

8. En 1921, il refuse d'entrer à l'École normale de Gorée. Ce refus lui vaudra sa nomination-punition dans l'administration.

La waaldé et les tambours

9. Enfant, il fonde et dirige à Bandiagara une waaldé — association de jeunes du même âge, véritable institution éducative. Elle s'élargit à des garçons de diverses origines et favorise les bonnes relations entre Peuls et Toucouleurs. — webPulaaku, Amkoullel / racines.

10. Ces associations se « jumelaient » lors de mariages symboliques. On dansait au clair de lune sur la grande place de Kérétel avec la waaldé des filles dirigée par Maïrama Jeïdani. — Amkoullel, extraits.

11. Dans la nuit du 3 au 4 août 1914, les clairons français retentissent, puis, sous eux, « le grand tam-tam royal de guerre toucouleur ». Toute la ville lance l'exclamation peule censée repousser le malheur : « Djam ! Djam ! »Paix ! Paix ! Il a treize ans.

Aux pieds de Tierno Bokar

12. Il vécut auprès de Tierno Bokar enfant, y retourna à chaque vacance, et prit en 1933 une année entière pour revenir s'asseoir à ses côtés.

13. Cette année-là, pendant une leçon de théologie, un poussin tombe d'un nid d'hirondelles au plafond. Tierno Bokar s'interrompt, ramasse l'oiseau en l'appelant « fils d'autrui », vérifie qu'il n'est pas blessé et s'écrie : « Louange à Dieu dont la grâce prévenante embrasse tous les êtres. » Puis il reprend son cours. — Vie et enseignement de Tierno Bokar.

14. Le visage du maître changeait selon les jours : parfois « un vieillard de quatre-vingt-dix ans, tout ridé, le visage couleur de cendre » ; parfois, à l'heure de la prière de l'asr, la peau « lisse et lumineuse » et le front « comme un miroir ». — webPulaaku, « Le maître ».

15. Le poète Mâbal a laissé de lui cette image : « Un sourire constant qui vous attire, un front luisant comme un miroir, mais un miroir marqué du point noir des prosternations. »

16. L'enseignement tient en une phrase : « Il y a trois vérités : ta vérité, ma vérité et La Vérité. »

17. Et en une image : « Ma vérité et ta vérité sont deux croissants de lune : s'ils convergent, on voit la nuit comme en plein jour ; s'ils divergent, on n'y voit plus rien. » C'est elle que Peter Brook reprendra sur scène.

18. « Non seulement Tierno Bokar s'abstenait de juger autrui, mais il essayait de nous faire comprendre qu'une bonne pensée est toujours préférable à une mauvaise, même envers nos ennemis » — c'est la parabole des oiseaux blancs et noirs.

La fin du sage

19. La querelle qui va tout emporter porte sur le nombre de récitations de l'oraison Joharatou al Kamal, la « Perle de la perfection » : onze fois ou douze fois.

20. Tierno Bokar se rallie aux onze grains de Chérif Hamallah. L'administration coloniale, manipulée et redoutant les troubles, l'oblige à fermer sa zaouïa en 1938.

21. Il est ostracisé par les siens — y compris par sa propre ethnie toucouleur. Ce sont les Dogons qui lui restent fidèles.

22. Il meurt le 19 février 1940, dans la pauvreté et la réclusion, enterré à Bandiagara « aux pieds de sa mère, sous un petit arbre ».

23. Quarante ans plus tard, Hampâté Bâ lui consacre Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (Seuil, 1980), d'où sortira la pièce de Peter Brook aux Bouffes du Nord, en 2004-2005.

« Oui mon commandant ! »

24. Sa nomination dans l'administration coloniale est une punition, et le titre officiel le dit sans détour : écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable, à Ouagadougou.

25. De 1922 à 1932, il sert en Haute-Volta — Ouagadougou, Dori, Dédougou — puis à Bamako jusqu'en 1942.

26. L'administrateur Cardier refuse qu'un plaignant signe en caractères arabes : ce serait, écrit-il, « une manifestation patente de sentiments antifrançais ». Hampâté Bâ ne hurle pas. Il note.

27. Oui mon commandant ! est une galerie de portraits d'administrateurs coloniaux affublés de sobriquets, et « mille aventures cocasses, émouvantes ou dramatiques ».

28. Un commandant s'étonne de la sérénité de Tidjani, son père adoptif, en prison. Réponse : « On ne peut m'annoncer une nouvelle plus grave que celle que le destin m'a assignée au jour de ma naissance… J'ai appris à voir venir la mort avec le même calme que je vois tomber la nuit quand le jour décline. »

Monod, et ceux qui n'eurent pas peur

29. Il est lui-même soupçonné d'être « anti-français », parce qu'il « défendait toujours ses traditions ».

30. En 1942, Théodore Monod le fait entrer à l'IFAN de Dakar. Quinze années de recherche s'ouvrent, qui donneront L'Empire peul du Macina.

31. Ce qu'il dira de Monod : « Il a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. » — interview, webGuinée.

32. Monod, protestant, retrouvait dans les propos de Tierno Bokar des formules identiques à celles de mystiques chrétiens d'Europe que le vieux cheikh n'avait jamais pu lire.

33. En 1951, une bourse de l'UNESCO lui offre son premier voyage à Paris — et la rencontre de Marcel Griaule.

La tribune, et la phrase

34. Le discours est prononcé à la 11ᵉ Conférence générale de l'UNESCO, session du 14 novembre au 15 décembre 1960, la date la plus probable étant le 1er décembre. Le Mali est indépendant depuis le 22 septembre.

35. Les mots exacts ne sont pas ceux qu'on cite : « Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l'incendie d'un fonds culturel non exploité. »

36. Il demande que la sauvegarde des traditions orales soit tenue pour urgente « au même titre que la sauvegarde des monuments de Nubie » — allusion directe à la campagne internationale lancée par l'UNESCO en mars 1960, discours d'André Malraux, pour sauver les temples menacés par le barrage d'Assouan.

37. La formule proverbiale viendrait de 1962, au Conseil exécutif, en réplique au sénateur américain William Benton : « Apprenez que dans mon pays, chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui a brûlé. » Rapportée, jamais transcrite.

38. Sur le générique de l'entretien filmé de 1969, elle a encore changé de forme : « quand un vieux meurt, c'est une bibliothèque qui flambe ». — INA / madelen.

39. Il fonde en 1960 l'Institut des sciences humaines de Bamako, et siège au Conseil exécutif de l'UNESCO de 1962 à 1970. Il fut aussi ambassadeur du Mali en Côte d'Ivoire.

Le collecteur et le poète

40. Sa méthode de collecte : sillonner le terrain — Sénégal, Guinée, Soudan français, Mauritanie — à la rencontre des griots, des chefs et des aînés, transcrire les récits dans des cahiers, et recouper les sources orales comme un historien.

41. « La mémoire des gens de ma génération, et plus généralement des peuples de tradition orale, est d'une fidélité et d'une précision presque prodigieuses. »

42. Il distinguait le traditionniste du simple conteur : le traditionniste est un historien. Pour lui, « l'oralité n'était pas une absence d'écriture, mais une autre forme d'archivage ».

43. Avec Monod, il traduit le Sorsorewel du poète Mâbal (Ba Hamma), « le plus ivre des élèves de Tierno ». On apprend au passage d'où vient la mélodie du poème : elle fut empruntée aux femmes peules en transhumance qui chantaient une nuit à Goundaka, sur le chemin de retour de Mopti à Bandiagara.

44. Koumen (1961, avec Germaine Dieterlen) raconte l'initiation du premier silatigi, Silé Sadio, guidé par le berger-génie à travers douze clairières — les douze mois, les puissances naturelles laraɗe.

45. Kaïdara, génie polymorphe, dieu de l'or et de la connaissance, ne se montre jamais deux fois sous la même forme.

46. En 1966, il préside à Bamako la conférence sur la transcription des langues africaines — et quitte la diplomatie. En 1968, il recommande la création du CELHTO, qui naîtra à Niamey.

47. Le 4 juillet 1975, à Niamey, il donne une conférence intitulée Jésus vu par un musulman.

Marcory

48. À Abidjan, dans le quartier de Marcory, on l'appelle le sage de Marcory et le sage d'Afrique. Il classe, il dicte, il range des montagnes de cahiers.

49. Il épouse Hélène Heckmann — « Nouria » — en 1969 ; elle sera sa collaboratrice, son éditrice scientifique et son exécutrice testamentaire littéraire. La même année, Ange Casta le filme pour l'ORTF dans Un certain regard.

50. Elle résumait ainsi son désir : « Le désir profond d'Amadou Hampâté Bâ, c'était d'apporter un témoignage sur sa propre vie, mais, à travers elle, sur la société africaine et les hommes de son temps. »

51. Sur lui-même, les mots les plus tendres qu'il ait écrits : « Mon enfance a été comme une terre glaise dans laquelle on a mis des trous comme dans le couscoussier ; c'est par là que passent les vapeurs pour monter en mon cœur, puisque je n'ai rien oublié de mon enfance. »

52. Il meurt le 15 mai 1991 à Abidjan, et repose au cimetière de Williamsville. Amkoullel, l'enfant peul venait de paraître ; Oui mon commandant ! paraîtra après lui, en 1994.

Après lui

53. En 2001, à la mort d'Hélène Heckmann, 175 boîtes d'archives sont sauvées de la dispersion par les responsables de l'IMEC, Albert Dichy et André Derval, à la demande du neveu d'Hélène Heckmann. — CARTOMAC / EMAN-Thalim, CNRS-ENS, fiche de Claire Riffard.

54. La Fondation Amadou Hampâté Bâ, créée en 2002 et reconnue d'utilité publique en 2011, est dirigée par sa fille cadette Roukiatou, avec l'archiviste Pierre Adingra et le bibliothécaire Blaise Camara. Son siège de Cocody s'ouvre par un portail dogon sur un « jardin de la pensée », et conserve environ 70 % des archives. La numérisation UNESCO, lancée après une visite d'Audrey Azoulay en Côte d'Ivoire et financée par les Archives nationales de la République de Corée via le programme Mémoire du monde, s'est close le 18 décembre 2025 : 2 100 manuscrits, 4 767 documents, dont 4 150 textes en français et 617 en peul, arabe et bambara.

CHRONOLOGIE REPÈRE

DateÉvénement
v. 1900-1901Naissance à Bandiagara (Soudan français, actuel Mali). La date exacte reste incertaine ; il se disait « né avec le siècle ».
~1908-1915École coranique de Tierno Bokar ; école française « des otages » à Bandiagara, puis Djenné.
août 1914Les tam-tams de guerre à Bandiagara ; la ville crie Djam !
1915Fugue pour rejoindre sa mère à Kati.
1921Refuse d'entrer à l'École normale de Gorée.
1922-1932Administration coloniale en Haute-Volta (Ouagadougou, Dori, Dédougou), puis Bamako jusqu'en 1942.
1933Année entière auprès de Tierno Bokar ; épisode de l'oisillon.
1938Fermeture de la zaouïa de Tierno Bokar (querelle des onze / douze grains).
19 février 1940Mort de Tierno Bokar, isolé et pauvre.
1942Entre à l'IFAN de Dakar, appelé par Théodore Monod.
1951Bourse de l'UNESCO ; premier séjour à Paris ; rencontre Marcel Griaule.
1955L'Empire peul du Macina, avec Jacques Daget.
1957Tierno Bokar, le sage de Bandiagara.
1960Indépendance du Mali. Discours à la 11ᵉ Conférence générale de l'UNESCO. Fonde l'Institut des sciences humaines de Bamako.
1961Koumen, avec Germaine Dieterlen.
1962-1970Membre du Conseil exécutif de l'UNESCO. Réplique au sénateur Benton (1962).
1966Conférence de Bamako sur la transcription des langues africaines ; il quitte la diplomatie.
1968Recommande la création du CELHTO, fondé à Niamey.
1969Kaïdara en vers. Entretien filmé Un certain regard (Ange Casta, ORTF). Épouse Hélène Heckmann.
1972Aspects de la civilisation africaine (Présence Africaine).
1973L'Étrange destin de Wangrin — Grand prix littéraire d'Afrique noire 1974.
1974L'Éclat de la grande étoile.
1975Conférence Jésus vu par un musulman (Niamey, 4 juillet).
1976Petit Bodiel.
1980Vie et enseignement de Tierno Bokar (Seuil) ; « La tradition vivante », in Histoire générale de l'Afrique, UNESCO.
1985Njeddo Dewal, mère de la calamité ; Lettre à la jeunesse.
1991Amkoullel, l'enfant peul (Actes Sud). Mort le 15 mai à Abidjan, inhumé à Williamsville.
1994Oui mon commandant !, posthume, établi par Hélène Heckmann.
2001Mort d'Hélène Heckmann ; 175 boîtes d'archives sauvées de la dispersion.
2002Création de la Fondation Amadou Hampâté Bâ, à Abidjan.
2004-2005Tierno Bokar, mise en scène de Peter Brook (Bouffes du Nord).
déc. 2025Achèvement de la numérisation UNESCO : 2 100 manuscrits, 4 767 documents.

PETIT GLOSSAIRE

Les hommes et les peuples

Amkoullel — « Le petit Amadou de Koullel ». Surnom d'enfance, donné par le conteur qui l'aimait.

Fulɓe (sing. Poullo) — Les Peuls. Peuple de pasteurs répandu du Sénégal au Soudan, sur une quinzaine de pays. Le nom de clan correspond aux Wouroubé.

Toucouleur — Peuple islamisé du Fouta-Toro ; ethnie du père adoptif d'Amadou, Tidjani Amadou Ali Thiam.

Wodaabe (Bororo) — Peuls nomades, célèbres pour la danse de séduction geerewol.

Macina (ou Massina) — Région de la boucle du Niger ; empire peul fondé par Seku Amadu en 1818, conquis par El Hadj Omar Tall en 1862.

Bandiagara — Ville natale, au pied de la falaise dogon ; ancienne capitale de l'empire toucouleur.

La parole

Griot / dieli — Dépositaire professionnel de la parole : généalogies, épopées, éloges.

Traditionniste — Détenteur savant de la tradition orale. Hampâté Bâ le distinguait du simple conteur : le traditionniste est un historien.

Doma — « Homme de connaissance » ; l'initié, celui qui détient le savoir traditionnel.

Waaldé — Association d'enfants ou de jeunes du même âge ; véritable institution éducative de la société peule.

Fulfulde (ou pular) — La langue peule.

Djam — « Paix », en peul. Exclamation lancée pour détourner le malheur.

Le troupeau et l'initiation

Silatigui (silatigi) — Maître d'initiation pastorale, prêtre du culte du bétail, voyant et guérisseur. Statut du grand-père maternel d'Amadou.

Ardo — Chef peul d'un campement ou d'une transhumance.

Koumen — Berger-génie, guide de l'initiation pastorale ; titre du récit publié en 1961.

Kaïdara — Génie polymorphe, dieu de l'or et de la connaissance ; titre du grand poème initiatique.

Njeddo Dewal — « Mère de la calamité » ; sorcière des contes initiatiques peuls.

Dieu, et les mots pour le dire

Guéno / Doundari — L'Éternel, dans la cosmogonie peule. « Vide vivant sans commencement ni fin. »

Kîkala — Le premier homme terrestre, dans la cosmogonie peule. Neddo : l'Homme primordial.

Maa Ngala — Dieu créateur, dans la cosmogonie bambara, qui crée toutes choses par la parole (kuma).

Tariqa — Voie, confrérie soufie. Tidjaniyya : celle d'Ahmad al-Tijani, à laquelle appartenait Tierno Bokar.

Tierno — Titre de maître religieux, en peul.

Zaouïa — École-résidence confrérique, à la fois lieu d'enseignement, de prière et d'hospitalité.

Joharatou al Kamal — « Perle de la perfection » : l'oraison au cœur de la querelle des onze / douze grains.

Asr — Prière rituelle de l'après-midi, dans l'islam.

Wangrin — Interprète colonial rusé, héros du plus célèbre récit de Hampâté Bâ.

FLORILÈGE — 50 CITATIONS

Deux marques, et rien d'autre : sans marque = source établie ; = formule largement diffusée dont la source primaire n'a pu être confirmée ; = reformulation ultérieure, ce n'est pas le verbatim d'origine. Les entrées 42 à 50 sont des paroles de Tierno Bokar rapportées par lui.

La parole, la mémoire, la transmission

  1. « Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l'incendie d'un fonds culturel non exploité. » — discours à l'UNESCO, 1960
  2. « Dans mon pays, chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui a brûlé. » La Poignée de poussière ; la formule proverbiale, postérieure au discours de 1960
  3. « Il s'agira d'un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort. » — discours à l'UNESCO, 1960
  4. « Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l'ombre des baobabs. »
  5. « Puisque nous avons admis que l'humanité de chaque peuple est le patrimoine de toute l'humanité, si les traditions africaines ne sont recueillies à temps et couchées sur du papier, elles manqueront un jour dans les archives universelles de l'humanité. »
  6. « Nous allons entreprendre un voyage dans un monde "souterrain", le monde des significations cachées derrière l'apparence des choses, le monde des symboles où tout est signifiant, où tout parle pour qui sait entendre. »
  7. « La mémoire des gens de ma génération, et plus généralement des peuples de tradition orale, est d'une fidélité et d'une précision presque prodigieuses. » — Mémoires
  8. « La langue qui fausse la parole vicie le sang de celui qui ment. » — Oui mon commandant !
  9. « Une bouche qui ne tient pas sa parole est une reine sans couronne. » — Amkoullel, l'enfant peul
  10. « Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image. »
  11. « Le respect dû à la parole donnée est fondement de la dignité humaine. »

La diversité, la tolérance, le frère

  1. « Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère car tu m'ouvres un autre monde. »
  2. « Il y a "ma" vérité et "ta" vérité, qui ne se rencontreront jamais. "LA" Vérité se trouve au milieu. Pour s'en approcher, chacun doit se dégager un peu de "sa" vérité pour faire un pas vers l'autre. » — Lettre à la jeunesse
  3. « De même que la beauté d'un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde. » — Lettre à la jeunesse
  4. « Combien ennuyeux et monotone serait un monde uniforme où tous les hommes, calqués sur un même modèle, penseraient et vivraient de la même façon ! » — Lettre à la jeunesse
  5. « On peut vaincre physiquement son ennemi et le réduire en esclavage, mais on ne pourra jamais domestiquer son âme et son esprit au point de l'empêcher de penser. »

L'apprentissage, la jeunesse, l'âge

  1. « L'école donne des diplômes, mais c'est dans la vie qu'on se forme. » — Amkoullel, l'enfant peul
  2. « Ne regrette rien, il faudra toujours continuer à apprendre et à te perfectionner, et ce n'est pas à l'école que tu pourras le faire. » — Amkoullel, l'enfant peul
  3. « Jeunes gens, derniers-nés du vingtième siècle, vous vivez à une époque à la fois effrayante par les menaces qu'elle fait peser sur l'humanité et passionnante par les possibilités qu'elle ouvre. » — Lettre à la jeunesse
  4. « Le vieillard est celui qui connaît le visible et l'invisible, qui est à l'oreille de la brousse : il entend le langage des oiseaux, lit les traces des animaux sur le sol. »
  5. « Un bon chef de waaldé doit toujours se montrer patient et conciliant. La seule blessure incurable pour un chef, c'est de fuir devant l'ennemi. » — paroles de sa mère Kadidja, Amkoullel

La terre, les bêtes, les arbres

  1. « L'homme était considéré comme responsable de l'équilibre du monde naturel environnant. Il lui était interdit de couper un arbre sans raison, de tuer un animal sans motif valable. La terre n'était pas sa propriété, mais un dépôt sacré confié par le Créateur et dont il n'était que le gérant. » — Lettre à la jeunesse
  2. « N'oubliez pas que le roi des arbres de la savane, le puissant et majestueux baobab, sort d'une graine qui, au départ, n'est pas plus grosse qu'un tout petit grain de café. » — Lettre à la jeunesse
  3. « Le bon jardinier n'est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et procéder à des greffes utiles. Couper le tronc serait se suicider. » — Lettre à la jeunesse
  4. « Quand l'étranger est notre hôte, c'est du lait qu'on lui offre à boire et c'est du beurre qui suit ses aliments. » — Kaïdara
  5. « Le voyageur ne meurt pas de soif dans mon pays. » — Kaïdara
  6. « Un arbre déployant ses branches dans l'espace permet d'expliquer comment tout, dans l'univers, se diversifie à partir de l'unité. » — d'après Aspects de la civilisation africaine
  7. « Pour les "hommes de connaissance", la logique s'appuyait sur une autre vision du monde, où l'homme était relié d'une façon subtile et vivante à tout ce qui l'environnait. »
  8. « Ce n'est pas le jour de la battue qu'il faut dresser son chien de chasse. »

Le silence, la sagesse, la mesure

  1. « Si observer est une qualité, savoir se taire préserve de la calamité. » — Kaïdara
  2. « Tu le sauras quand tu sauras que tu ne sais pas et que tu attendras de savoir. » — Kaïdara
  3. « Suis ton chemin, ô Fils d'Adam ! » — Kaïdara
  4. « J'ai appris à voir venir la mort avec le même calme que je vois tomber la nuit quand le jour décline. » — Oui mon commandant !, paroles de Tidjani
  5. « La vie est un drame qu'il faut vivre avec sérénité. » — Oui mon commandant !
  6. « Qu'est-ce que Dieu, sinon un potier, et en même temps un casseur de pots ? »
  7. « Mon enfance a été comme une terre glaise dans laquelle on a mis des trous comme dans le couscoussier ; c'est par là que passent les vapeurs pour monter en mon cœur, puisque je n'ai rien oublié de mon enfance. »

La joie, la gratitude, les vivants

  1. « Riez et rions ensemble, car le rire est le meilleur thermomètre de la santé et du bonheur. » — L'Étrange destin de Wangrin
  2. « Quelle que soit la valeur du présent fait à un homme, il n'y a qu'un mot pour témoigner la reconnaissance : merci. » — L'Étrange destin de Wangrin
  3. « Avec la femme rien ne marche, mais sans la femme, tout serait foutu ! » — Petit Bodiel
  4. « Si vous voulez faire une œuvre durable, soyez patients, soyez bons, soyez vivables, soyez humains ! »
  5. « Les eaux de tes sources et de tes rivières sont abondantes et claires. Elles portent le parfum de fleurs variées et de racines odoriférantes. »

Paroles de Tierno Bokar, rapportées par lui

  1. « Il y a trois vérités : ta vérité, ma vérité et La Vérité. »
  2. « Ma vérité et ta vérité sont deux croissants de lune : s'ils convergent, on voit la nuit comme en plein jour ; s'ils divergent, on n'y voit plus rien. »
  3. « Certaines vérités ne nous paraissent invraisemblables que, tout simplement, parce que notre connaissance ne les atteint pas. »
  4. « Croire que sa race, ou sa religion, est seule détentrice de la vérité est une erreur. »
  5. « Dès qu'un homme croit en Dieu, il est notre frère. Traite-le comme tel et ne sois pas du nombre des égarés. »
  6. « Celui qui apprendrait par cœur toutes les théologies de toutes les confessions, s'il n'a pas de charité dans son cœur, ses connaissances ne seront qu'un bagage sans valeur. »
  7. « L'union divine se résume en peu de mots : amour, charité, pitié, tolérance. »
  8. « Je ne m'enthousiasme que pour la lutte qui a pour objet de vaincre en nous nos propres défauts. »
  9. « Louange à Dieu dont la grâce prévenante embrasse tous les êtres. » — devant un oisillon tombé du nid, 1933

Deux formules écartées

Elles circulent partout sous son nom. Aucune source primaire ne les atteste, et elles ne figurent donc pas au florilège :

Les signaler est un service rendu au lecteur, pas une note de bas de page honteuse.

SUR LES PAS D'AMADOU HAMPÂTÉ BÂ

Le pays natal — Bandiagara et le Macina

C'est là que tout commence : au pied de la falaise dogon, dans la ville des tam-tams et des zaouïas. La tombe de Tierno Bokar y repose, aux pieds de sa mère, sous un petit arbre. Autour : Mopti et le fleuve, Djenné et sa mosquée de terre, Ségou, Bamako, la boucle du Niger, le Macina des bergers.

⚠ Réalité du terrain — état 2026, à revérifier

Il faut le dire sans détour : cette région est aujourd'hui difficilement accessible et dangereuse.

Le pays natal de l'homme qui criait Djam ! est aujourd'hui un pays où la paix manque. On ne peut pas écrire cet hommage sans le nommer. Consultez les sources officielles à la date de votre projet — l'information de 2026 sera périmée demain.

Le pays de mémoire — Abidjan

C'est donc à Abidjan que se fait aujourd'hui le pèlerinage.

Les autres stations

BIBLIOGRAPHIE

Références complètes — éditeur et année : c'est ce qui permet de trouver un livre indépendamment des URL qui bougent.

Mémoires

Histoire et ethnologie

Spiritualité

Contes et poèmes initiatiques peuls

Contrôle des liens

Les URL d'archives — INA, UNESCO, Persée — sont particulièrement instables. Pour un site durable, préférer les identifiants pérennes :

À faire avant publication : tester chaque lien profond, remplacer tout 404 par la notice BnF, dater la vérification. Un lien mort est une phrase qui ment.

BIBLIOTHÈQUE DE LIENS

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Textes et œuvres en ligne

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Travaux savants

Archives et fondations

Encyclopédies et éditions

NOTES DE VÉRITÉ

Parce qu'un hommage qui embellit trahit son objet. Hampâté Bâ passa sa vie à recouper ses sources : lui rendre hommage en propageant des approximations serait une manière de le trahir.

La date de naissance est incertaine. 1900 ou 1901, janvier ou février selon les sources ; le débat n'est pas tranché, et lui-même entretenait l'imprécision en se disant « né avec le siècle ». Ce guide retient « vers 1901 », comme la plupart de ses éditeurs. À présenter comme une belle indétermination, pas comme une lacune.

La citation la plus célèbre est une reformulation. « Quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle » n'est pas le verbatim du discours de 1960, dont les mots exacts sont donnés au chapitre V. Il l'a reprise lui-même par la suite, notamment dans La Poignée de poussière. La version courte circule sous d'innombrables variantes — « quand un vieux meurt, c'est une bibliothèque qui flambe », « un vieillard traditionaliste, une bibliothèque inexploitée ». Aucune n'est le texte d'origine. Elle est marquée au florilège.

La date exacte du discours n'est pas établie. La 11ᵉ Conférence générale de l'UNESCO s'est tenue du 14 novembre au 15 décembre 1960 ; le 1er décembre est la date la plus probable, non la date certaine.

La réplique au sénateur Benton (1962) est rapportée, non transcrite. Elle est la source habituellement donnée à la formule courte. La citer comme une tradition bien établie, pas comme un procès-verbal.

Sur les citations marquées †. Cinq entrées du florilège portent cette marque. Elles sont largement diffusées et couramment attribuées à Hampâté Bâ, mais leur source précise n'a pu être établie. Deux formules très répandues sur les réseaux — « Si tu veux que ta vie soit une belle histoire, réalise-la comme un poème » et « N'oublie jamais que ton enfant n'est pas ton enfant, mais l'enfant du monde » — ont été écartées : aucune source primaire ne les atteste.

Les séries de citations « sur Jésus » attribuées à L'Étrange destin de Wangrin avec numéros de page sont thématiquement incohérentes avec le roman. Elles ne figurent pas ici : à contrôler dans l'édition papier avant tout usage.

Aucun vers proprement sien n'est cité dans ce guide. Les milliers de vers en peul qu'il a laissés sont inédits. Le versant « poète » repose sur ses traductionsKaïdara, Koumen, le Sorsorewel de Mâbal — et sur ce qu'on sait de sa pratique. Ne pas laisser croire le contraire.

Le récit de la persécution de Tierno Bokar nous vient d'un disciple aimant. Il est vrai, sans doute ; il est partial, certainement. Le maître lui-même aurait recommandé de le lire ainsi.

Le débat historiographique existe. Le rôle de Hampâté Bâ dans l'administration coloniale et sa proximité avec Monod ont suscité des lectures nuancées. L'Étrange destin de Wangrin a été comparé au Devoir de violence de Yambo Ouologuem, plus frontal. Un hommage n'a pas à trancher ce débat ; il a le devoir de dire qu'il existe.

Les détails familiaux sont fragiles. Le chiffre de six mariages et le nombre d'enfants reposent essentiellement sur le biographe Amadou Bal Bâ. Seuls Hélène Heckmann (épouse en 1969, exécutrice littéraire, † 2001) et sa fille Roukiatou (directrice de la Fondation) sont solidement recoupés. Les autres noms sont à présenter comme attribués.

L'anecdotier est plus court que ceux de la série. Les autres portraits en portent une soixantaine de scènes ; celui-ci en compte 54. La matière publiée sur Hampâté Bâ est abondante en pensée et avare en scènes datées — et mieux vaut un anecdotier court qu'un anecdotier complété d'inventions, sur un sujet pareil surtout. Aucune scène n'a été fabriquée : chacune se retrouve dans les sources listées ci-dessus.

Le florilège en général. Les citations rassemblées ici proviennent de recueils de seconde main autant que des ouvrages. Elles sont fiables dans l'esprit, parfois approximatives dans la lettre. Pour tout usage public ou pédagogique, les vérifier sur l'édition papier et noter la page.