Photo : Artgal73, 1988, San Pedro (recadrée) — CC BY 2.5
1920 – 1994 · Andernach, Allemagne
Un hommage au poète des bas-fonds, au philosophe des comptoirs, à l'oiseau bleu caché dans la cage d'un homme brisé.
Heinrich Karl Bukowski, né le 16 août 1920 à Andernach en Allemagne et mort le 9 mars 1994 à San Pedro en Californie, est l'un des écrivains américains les plus lus au monde — et l'un des plus méprisés par l'establishment littéraire. 12 Poète de la classe ouvrière, romancier du bas-fond, philosophe des marges, il a produit plus de 60 livres — des milliers de poèmes, des centaines de nouvelles, six romans — depuis une petite pièce à l'étage d'une maison de San Pedro, avec de la musique classique et un chat. 3 À sa mort, deux millions d'exemplaires de ses livres étaient en circulation. 4 Sa pierre tombale porte deux mots : « Don't Try ». 5 Pas un aveu d'abandon, mais un manifeste d'authenticité — ne force rien, laisse la chose venir à toi. 6
Heinrich Karl Bukowski naît dans l'Allemagne de Weimar, fils de Heinrich (Henry) Bukowski — un Germano-Américain qui avait servi comme sergent dans l'armée d'occupation américaine — et de Katharina Fett, couturière allemande. 1 Ils se marient le 15 juillet 1920, un mois avant la naissance. En avril 1923, la famille fuit l'effondrement économique d'après-guerre. Après un bref passage à Baltimore, elle s'installe à Los Angeles, au 2122 Longwood Avenue, dans le sud de la ville. 17 Katharina devient « Kate », le petit Heinrich devient « Henry », puis écrira sous le nom de « Charles » — son deuxième prénom — parce qu'il refuse de porter le prénom de son père.
L'enfance est un cauchemar méthodique. Le père, souvent au chômage pendant la Grande Dépression, bat le garçon trois fois par semaine entre ses 6 et 11 ans avec un rasoir à cuir (razor strop) suspendu dans la salle de bain. 18 Les prétextes sont d'une cruauté absurde : une pelouse mal tondue, un brin d'herbe oublié le long de la bordure, une chaussure mal cirée. La mère, soumise et distante, n'intervient jamais. Les coups cesseront le jour où l'adolescent, vers 16 ans et demi, rendra le premier coup de poing à son père. 8
L'anecdote du rasoir à cuir : dans Ham on Rye, Bukowski décrit la scène avec une précision insoutenable. Le père enlevait sa ceinture, faisait claquer le cuir dans l'air une première fois — pour l'effet sonore — puis ordonnait au garçon de baisser son pantalon. Le jour où Henry cessa de pleurer sous les coups, le père, déconcerté, frappa plus fort. Le jour où Henry lui rendit son premier coup de poing, le père recula, muet, et ne le toucha plus jamais. « C'est la seule chose que j'ai jamais gagnée dans cette maison », écrit-il. 8
Vers 13 ans, une acné conglobante d'une violence exceptionnelle ravage son visage, son cou, son dos et sa poitrine. 9 D'énormes furoncles purulents le défigurent. À l'hôpital du comté de Los Angeles, les médecins le traitent comme un cobaye, percent les abcès avec des instruments douloureux — en vain. Les cicatrices seront permanentes. 19
L'anecdote du bal de fin d'année : dans Ham on Rye, il décrit la nuit du prom — les autres entrent avec leurs cavalières en robe longue, les garçons en costume. Lui reste dans l'ombre sur le trottoir d'en face, le visage recouvert de papier toilette pour éponger le sang qui suinte des furoncles percés. Il entend la musique, il voit les lumières, il ne peut pas entrer. Il rentre chez lui à pied, seul, et ouvre un livre. Il perd sa virginité à 24 ans. 8
L'anecdote de la parade militaire : au lycée, pendant les tensions pré-guerre, Bukowski et ses amis — trop grands, trop hargneux pour que les sportifs osent les provoquer — marchaient en faisant des chants parodiques dans les couloirs. Un jour, ému malgré lui, Bukowski se leva en classe, la larme à l'œil, et déclara qu'une guerre ne serait jamais la dernière — qu'à peine un ennemi éliminé, un autre serait fabriqué — et que cela n'avait ni fin ni sens. 18
C'est à cette époque qu'il se lie d'amitié avec William « Baldy » Mullinax, fils d'un chirurgien. 8 De 1939 à 1941, il étudie au Los Angeles City College — art, journalisme, littérature — mais son vrai campus est la bibliothèque publique de Los Angeles, où il dévore Dostoïevski, Tourgueniev, Hemingway, Céline, et surtout John Fante. 110
L'anecdote de la bibliothèque et de John Fante : Bukowski raconte qu'il prenait les livres au hasard dans les rayons, les ouvrait, lisait une page, les reposait — presque tous le dégoûtaient. Puis un jour, il ouvre Ask the Dust de John Fante. Et là, c'est le choc. Il ressent physiquement le texte. Il a l'impression de trouver de l'or dans une décharge municipale. Il emprunte tous les livres de Fante que la bibliothèque possède. Des décennies plus tard, il fera rééditer Fante par Black Sparrow Press, sauvant de l'oubli un auteur aveugle, amputé des deux jambes, mourant — et écrira la préface de la réédition de Ask the Dust en 1980. 1011
Après le City College, Bukowski part à New York, puis dérive — Philadelphie, La Nouvelle-Orléans, Saint-Louis — enchaînant les petits boulots : plongeur, livreur, gardien de nuit, ouvrier d'abattoir, manutentionnaire, employé d'usine de biscuits pour chiens. 13
L'anecdote du FBI : en juillet 1944, le FBI l'arrête à Philadelphie pour suspicion d'insoumission militaire. Il passe 17 jours en prison. Il est finalement classé 4-F (inapte au service) — non pas pour objection de conscience, mais après avoir volontairement échoué à un test psychologique. On lui demande s'il veut participer à l'effort de guerre, il répond qu'il ne ressent rien. 1
Sa première nouvelle, Aftermath of a Lengthy Rejection Slip, paraît dans Story magazine en 1944. Il a 24 ans. Puis c'est le gouffre. Découragé par les refus d'éditeurs, il cesse presque d'écrire et entre dans ce qu'il appellera « the ten-year drunk » (environ 1946-1955) — une décennie de bars, de bagarres et d'errance. 112
L'anecdote de Jane : il rencontre Jane Cooney Baker dans un bar de Los Angeles vers 1947 — une femme de dix ans son aînée, ancienne belle blonde au regard fatigué par les nuits de beuverie, le grand amour de sa vie. 13 Ils vivent ensemble dans des hôtels miteux, boivent, se disputent, se séparent, se retrouvent. Elle l'initie aux courses de chevaux — une passion qui durera quarante ans. 18 Jane meurt le 22 janvier 1962, des suites de son alcoolisme. Quand Bukowski apprend sa mort, il écrit des poèmes déchirants qui comptent parmi les plus beaux de la littérature américaine. Dans l'un d'eux, il interpelle tous les dieux pour qu'ils la lui rendent. 13
L'anecdote de l'ulcère miraculeux : au printemps 1955, Bukowski est hospitalisé d'urgence au Los Angeles County Hospital. Un ulcère hémorragique le vide littéralement de son sang. Il reçoit sept transfusions sanguines en 24 heures et frôle la mort. 1 Il a 34 ans. À sa sortie de l'hôpital, quelque chose a changé : il commence à écrire de la poésie. Comme si la proximité de la mort avait débouché quelque chose. Il dira que cette crise a été le vrai commencement de sa vie d'écrivain. 12
Il épouse brièvement Barbara Frye, éditrice d'une petite revue littéraire (Harlequin), le 29 octobre 1955 à Las Vegas. Ils divorcent en 1958, leurs tempéraments s'avérant incompatibles. 1
L'anecdote de la Poste : il entre aux Postes américaines comme facteur suppléant, puis comme commis au tri du courrier. 114 Il y passera plus d'une décennie à trier des lettres de nuit dans un bâtiment sans fenêtres, sous la lumière des néons, encadré par des superviseurs sadiques. Dans Post Office, il décrit l'horloge murale du bureau de tri : les aiguilles semblent reculer. Un collègue fait une crise cardiaque sur place ; un superviseur demande à quelqu'un de déplacer le corps pour ne pas bloquer le passage du chariot. 14 La première phrase du roman est devenue culte : « It began as a mistake. » 33
En 1964, sa fille Marina Louise naît de sa relation avec la poétesse Frances Smith (FrancEyE). Il adore l'enfant — ses poèmes sur Marina sont d'une tendresse surprenante chez un homme aussi bourru. 1
L'anecdote de John Martin et la libération : le miracle survient sous la forme de John Martin, un gestionnaire de fournitures de bureau passionné de livres rares, qui découvre les poèmes de Bukowski dans des revues underground. 15 Martin fonde Black Sparrow Press en 1966 spécifiquement pour le publier — il finance l'opération en vendant sa collection de premières éditions de D.H. Lawrence pour environ 50 000 dollars. 1516 En 1969, Martin fait à Bukowski, alors âgé de 49 ans, une proposition extraordinaire : 100 dollars par mois à vie s'il quitte la Poste pour écrire. 315
L'anecdote du manuscrit de « Post Office » : Bukowski accepte la proposition de Martin, démissionne le 2 janvier 1970, et s'assoit devant sa machine à écrire avec une terreur panique : et si rien ne venait ? Et s'il avait quitté son emploi pour rien ? Mais en moins de trois semaines, il dépose sur le bureau de Martin le manuscrit complet de Post Office. Quand Martin, stupéfait, lui demande comment il a écrit un roman entier aussi vite, Bukowski répond un seul mot : « Fear. » La peur. Pas l'inspiration. Pas le génie. La peur de retourner trier du courrier. 12
En 1976, Bukowski rencontre Linda Lee Beighle — propriétaire d'un restaurant diététique, ancienne groupie de rock, adepte du mystique indien Meher Baba. 113 Elle est différente des autres : cultivée, patiente, et elle refuse de coucher avec lui pendant un certain temps, ce qui le rend dingue et fasciné.
L'anecdote de la maison de San Pedro : en 1978, il achète une maison à San Pedro grâce à ses royalties européennes — la première maison qu'il possède depuis celle de ses parents. 17 Linda raconte qu'il ne voulait pas la vue sur l'océan (trop bucolique, trop californien), mais celle sur le port industriel — les grues, les conteneurs, les cargos. C'était son paysage : celui du travail, de la sueur, de la classe ouvrière. 17 Ils se marient le 18 août 1985, lors d'une cérémonie célébrée par le mystique Manly Palmer Hall. 1 Linda est largement créditée d'avoir ajouté dix ans à sa vie en l'aidant à adopter une hygiène de vie plus stable. 4
Sa routine quotidienne : lever vers midi, déjeuner, puis départ pour les courses de chevaux à Hollywood Park ou Santa Anita. 18
L'anecdote du champ de courses : Bukowski allait aux courses 3 à 4 fois par semaine, seul, sans parler à personne, ne misant jamais plus de 40 dollars. 18 Il considérait l'hippodrome comme un laboratoire de la nature humaine : l'avidité, l'espoir, l'illusion, la défaite. Il observait les joueurs compulsifs, les vieux en casquette qui étudiaient le programme comme une Bible, les femmes qui misaient sur la couleur de la casaque. Il aimait dire qu'un jour aux courses pouvait enseigner davantage que quatre ans dans n'importe quelle université. 18 Dans ses poèmes, le champ de courses devient une métaphore de la vie elle-même — on mise, on perd, on revient le lendemain.
Le soir, après le dîner préparé par Linda, il montait dans son petit bureau à l'étage, se versait un verre de vin, allumait la radio de musique classique — Mahler, Beethoven, Mozart, Brahms, Chostakovitch — et tapait sur sa machine de 21h30 à 1h30-2h30 du matin. 19
L'anecdote de la musique classique : quand on lui demandait pourquoi la musique classique et pas le jazz ou le rock, il répondait que la musique classique avait quelque chose d'ample, de cosmique, qui élevait l'écriture au-dessus de l'anecdote. Le jazz était trop nerveux, le rock trop bruyant. Mahler, en particulier, avait cette capacité à faire coexister la grandeur et la douleur dans le même mouvement — exactement ce qu'il cherchait dans ses poèmes. 19 On raconte qu'une nuit, Linda monta l'escalier et trouva Bukowski en larmes devant sa machine à écrire, un adagio de Mahler à la radio. Elle lui demanda ce qui n'allait pas. Il répondit : « Rien. Le salopard est trop beau. »
L'anecdote des machines à écrire : ses machines successives — d'abord une Underwood Standard, puis l'incontournable Olympia SG1 (celle qu'il appelait « my machinegun »), puis une IBM Selectric — étaient ses compagnes les plus fidèles. 20 Il traitait ses machines mieux que la plupart des gens : il les nettoyait, les huilait, parlait d'elles dans ses poèmes. Quand Linda King, sa maîtresse volcanique des années 70, jeta sa machine à écrire par la fenêtre lors d'une dispute, il la quitta — la femme, pas la machine.
L'anecdote du Macintosh : à la fin des années 1980, Linda Lee lui achète un Apple Macintosh IIsi avec le logiciel MacWrite II. Bukowski, qui avait toujours écrit sur des machines mécaniques, est d'abord sceptique — puis émerveillé. La facilité d'éditer, de couper, de coller, le libère. Sa production poétique double en 1991. 2021 Il écrit un poème entier à la gloire de son Mac, et un autre pour dire adieu à sa vieille machine à écrire. Il compare le passage au numérique à un nouveau mariage — effrayant au début, puis étonnamment confortable.
Il fumait des beedies Mangalore Ganesh, de petites cigarettes indiennes enroulées dans une feuille de tendu, qui ressemblaient à des joints et puaient atrocement. 4 Roger Ebert rapporte que lors de leur entretien sur le plateau de Barfly en 1987, Bukowski lui avait vanté ces beedies en disant qu'elles ne contenaient ni produits chimiques ni nicotine. On pouvait les trouver dans n'importe quelle épicerie indienne ou pakistanaise. 45
Ses chats peuplent son œuvre et sa maison — jusqu'à neuf en même temps. 22
L'anecdote de Butch et de Manx : ses chats les plus célèbres portaient des noms extravagants. Butch Van Gogh Artaud Bukowski était un matou borgne qui mordait la main qui le nourrissait — Bukowski l'adorait justement pour ça, cette ingratitude féline qui lui rappelait la sienne. Manx était un chat sans queue, borgne, qui avait été renversé par une voiture deux fois et touché par une balle une fois — et qui avait survécu à tout. Bukowski lui consacra le poème The History of a Tough Motherfucker, qui est aussi un autoportrait déguisé. 2223 D'autres chats portaient les noms de ses héros littéraires : Fiodor, Turgieniew, Céline, Gertrude. Quand l'un de ses chats mourait, Bukowski pleurait comme il ne pleurait pour aucun être humain. 22
L'anecdote de Faye Dunaway et des chats : lors du tournage de Barfly, Faye Dunaway vint interviewer Bukowski chez lui pour préparer son rôle. Elle lui demanda quel parfum la femme qu'elle devait incarner porterait. Il la regarda, incrédule. Parfum ? Elle n'avait jamais porté de parfum. Elle lui demanda alors ce que cette femme garderait sous son oreiller. Un rosaire, répondit-il. Puis un chat sauta sur la table entre eux, et Bukowski passa le reste de l'entretien à caresser le chat au lieu de répondre aux questions de la plus belle actrice d'Hollywood. 45
L'anecdote la plus célèbre de la vie de Bukowski — celle qui fit de lui une rock star littéraire en France. L'émission Apostrophes de Bernard Pivot, sur Antenne 2, rassemblait environ six millions de téléspectateurs chaque semaine. 24 Le thème du soir : « Écrivains de la marge ? ». Les autres invités : François Cavanna (Charlie Hebdo), Catherine Paysan, Gaston Ferdière. 25
Bukowski arrive au plateau dans un état second, fume des beedies qui empestent le studio. 2526 Pivot le compare à Henry Miller — Bukowski grogne : « No, let's just forget all that. Go on to the other guests. » Quand Pivot présente le livre de Catherine Paysan, Bukowski l'interrompt pour demander à voir ses chevilles, se lève, instable. Paysan s'exclame avec humour qu'elle a bien fait de mettre une jupe fendue. Cavanna, furieux, explose, menaçant de le frapper. 2527 Pivot finit par lâcher en anglais « shut up » — et Bukowski se lève et quitte le plateau. 26
Les rumeurs d'après l'émission : le lendemain, les ragots enflent dans tout Paris — il aurait vomi en direct, uriné sur lui-même, « agressé » Catherine Paysan. Tout est faux. Mais le résultat est spectaculaire : Barbet Schroeder raconte que le jour suivant, toute la France courait en librairie et que les livres de Bukowski étaient épuisés en quelques heures. 426
L'anecdote de Nice : Bukowski écrira à un ami que le lendemain du scandale, ils étaient descendus à Nice. Six garçons de café français les aperçurent, se mirent en rang, se redressèrent et s'inclinèrent devant lui. De poète underground ignoré en Amérique, il était devenu une célébrité française en une soirée. 4 L'épisode reste le plus célèbre des 724 numéros d'Apostrophes. 24
L'anecdote de Vancouver (1979) : sa dernière lecture internationale eut lieu en octobre 1979 à Vancouver, immortalisée en DVD sous le titre There's Gonna Be a God Damn Riot in Here. 28 Le titre dit tout. Il lisait quelques vers, insultait les spectateurs, les spectateurs hurlaient, quelqu'un lui jetait une canette, il continuait. Ce n'était pas un récital de poésie — c'était un affrontement entre un homme et une foule, et les deux adoraient ça.
L'anecdote de Redondo Beach (1980) : sa toute dernière lecture publique, à Redondo Beach en mars 1980, filmée sous le titre The Last Straw. 28 Il commence à lire, puis décide que le public ne le mérite pas. Il range ses papiers, insulte la salle, quitte la scène. Puis revient. Puis repart. La soirée oscille entre le génie et le désastre. C'est sa dernière performance devant un public — il n'en refera jamais.
L'anecdote de City Lights : lors d'une lecture à City Lights, la librairie de Lawrence Ferlinghetti à San Francisco, en compagnie de Linda King, la soirée dégénère si violemment qu'une fenêtre est brisée et qu'une porte est défoncée. Au matin, King avait disparu. 1
L'anecdote de Barbet Schroeder et du doigt coupé : le réalisateur franco-iranien Barbet Schroeder avait convaincu Bukowski d'écrire un scénario dans les années 1970, mais le projet traînait. Exaspéré par les hésitations du producteur Menahem Golan (Cannon Films), Schroeder se présenta un jour dans le bureau de Golan avec un couteau et menaça de se couper les doigts devant lui si le film n'était pas financé. Le film fut financé. 46
L'anecdote de Sean Penn et Mickey Rourke : Sean Penn devait initialement jouer Henry Chinaski. 46 Mais Penn exigea de choisir son propre réalisateur, ce que Schroeder refusa — c'était lui qui avait convaincu Bukowski d'écrire le scénario, et il ne lâcherait pas la mise en scène. Penn fut remplacé par Mickey Rourke, qui n'avait jamais entendu parler de Bukowski avant qu'on lui propose le rôle. 46 Rourke prit la méthode au sérieux : il gagna du poids et ne se lava pas pendant des semaines avant le tournage. 47
L'anecdote du plateau : sur le tournage, Bukowski traînait au bar reconstitué et observait Rourke jouer sa vie avec un mélange de fascination et de malaise. Le réalisateur lui demanda un soir s'il voulait servir de doublure à Rourke pour une répétition technique. Bukowski accepta, s'assit au bar et « répéta » si bien le rôle de lui-même que l'équipe applaudit. 45 Il fit aussi un cameo dans le film — un barfly parmi les barflies.
L'anecdote de la critique contradictoire : en 1987, sur le plateau, Bukowski dit à Roger Ebert qu'il trouvait que Rourke faisait du bon boulot et qu'il ne s'attendait pas à ce qu'il soit aussi bon. 45 Mais des années plus tard, dans le documentaire Born Into This, il dira que Rourke n'avait pas trouvé le bon ton — trop démonstratif, trop m'as-tu-vu, que sa coiffure dans le visage ne correspondait à rien, et que même dans ses pires jours sur Skid Row, lui-même n'avait jamais eu l'air aussi délabré. 46 Rourke, vexé, déclarera plus tard que Bukowski était « okay, for a drunk » (une remarque un peu piquante sur son mode de vie), et qualifiera Schroeder de « self-centered prick ». 46
L'anecdote de Linda King : après Jane et Barbara Frye, vint Linda King dans les années 1970 — sculptrice et poétesse, la relation la plus volcanique de sa vie. 1329 Ils se rencontrent lors d'une lecture de poésie ; elle lui propose de sculpter son buste. Il accepte. La relation est passionnelle : ils s'adorent, se battent, se quittent, reviennent. Il lui casse le nez lors d'une dispute en 1971 ; elle jette sa machine à écrire et ses manuscrits dans la rue. 29 Chaque rupture, il lui renvoyait le buste qu'elle avait sculpté. Chaque réconciliation, elle le reprenait.
L'anecdote de « Cupcakes » : après Linda King, il y eut « Cupcakes » Pam Brandes — serveuse de cocktails, accro aux amphétamines, belle et imprévisible. 13 Elle disparaissait pendant des jours sans donner de nouvelles, le rendant fou de jalousie et d'inspiration. Il écrira certains de ses meilleurs poèmes de rage amoureuse pendant cette période. Les personnages de Women sont largement inspirés de ces relations.
L'anecdote de Linda Lee et du documentaire : Linda Lee Beighle apporta enfin la stabilité. 13 Un document troublant existe dans le documentaire Born Into This : une séquence filmée où Bukowski maltraite verbalement et physiquement Linda Lee, la poussant du canapé. 4 Elle dira plus tard que c'était « mortifiant » mais qu'elle était restée parce qu'elle comprenait qu'il ne s'agissait pas de l'homme véritable. Roger Ebert commenta que Linda Lee avait fait preuve d'une patience extraordinaire, mais qu'elle comprenait Bukowski — et que la vie de cet homme se résumait souvent à une quête d'être compris. 45
Sur le sens de son épitaphe, Bukowski écrivait dans une lettre de 1963 que l'essentiel est de ne pas forcer les choses — ni pour les Cadillac, ni pour la création, ni pour l'immortalité. Il conseillait d'attendre, comme on attend un insecte sur le mur : quand il est assez près, on frappe. 56
Dans So You Want to Be a Writer?, il martèle : si l'écriture ne jaillit pas comme une fusée, si le silence ne rend pas fou, il ne faut même pas s'y mettre. 30
Il affirmait qu'un intellectuel dit une chose simple de manière compliquée, tandis qu'un artiste dit une chose compliquée de manière simple. 31 Et aussi : écrire un poème devrait être aussi naturel qu'un geste du quotidien — si ça ne sort pas tout seul, c'est que ce n'est pas là. 6
Sa réflexion la plus célèbre sur la mortalité : nous allons tous mourir — quel cirque ! — cela seul devrait nous pousser à nous aimer, mais non, nous nous laissons terrasser par des banalités, dévorer par le néant. 31
Dans The Laughing Heart, l'un de ses rares poèmes ouvertement lumineux, il proclame que notre vie nous appartient — qu'il faut résister, qu'il existe une lumière quelque part, et que même faible, elle surpasse les ténèbres. 30
Il disait aussi : il faut mourir quelques fois avant de pouvoir vraiment vivre. 31
De Bluebird — le poème le plus emblématique, où il confesse la tendresse qu'il cache derrière la rudesse. L'oiseau bleu dans son cœur, qu'il tient caché et étouffé, mais qu'il laisse sortir la nuit, en secret, quand tout le monde dort. Le poème s'achève sur l'image d'un pacte secret entre lui et l'oiseau — assez beau pour faire pleurer un homme, mais lui, il ne pleure pas, n'est-ce pas ? 36
De Roll the Dice — un appel au courage absolu : si tu essaies, va jusqu'au bout, sinon ne commence même pas. Il promet que celui qui ose se retrouvera seul avec les dieux, que les nuits flamboieront. C'est, dit-il, le seul combat qui mérite d'être livré. 30
De Dinosauria, We — sa vision apocalyptique de la civilisation, qui s'ouvre sur la phrase terrifiante : naître dans ce monde, dans ces guerres soigneusement fabriquées, dans la vue des fenêtres d'usines brisées et du vide. Un réquisitoire contre tout ce que l'humanité a construit et détruit. 37
De The Laughing Heart — l'exception lumineuse dans son œuvre sombre : ta vie t'appartient, ne la laisse pas être réduite en soumission terne — sois en alerte, il y a des chemins de sortie, il y a une lumière quelque part. 30
De The Shoelace — la démonstration que ce ne sont pas les grandes tragédies qui détruisent les gens, mais les petites choses : un lacet cassé, un drain bouché, une ampoule grillée. La vie ne te tue pas par grands coups dramatiques mais par mille petites humiliations accumulées. 37
Dans Factotum, il écrit que la solitude lui était aussi vitale que la nourriture ou l'eau pour un autre homme — que chaque jour sans elle l'affaiblissait, et que l'obscurité d'une chambre était pour lui comme la lumière du soleil. 3132
Il ne détestait pas les gens. Il se sentait simplement mieux quand ils n'étaient pas là. 31
Sa tirade la plus célèbre contre le salariat, dans Factotum : comment diable un être humain peut-il apprécier d'être réveillé à 6h30 par un réveil, de sauter du lit, de s'habiller, de se nourrir de force, de combattre le trafic pour aller enrichir quelqu'un d'autre — et d'en être reconnaissant ? 3132
Il se cachait dans les bars, disait-il, parce qu'il ne voulait pas se cacher dans les usines. 31
Certaines personnes ne deviennent jamais folles, observait-il. Quelles vies véritablement horribles elles doivent mener. 31
Cinq des six romans de Bukowski mettent en scène Henry Chinaski, double autobiographique à peine voilé. 3233
Post Office (1971), le premier, écrit en trois semaines, s'ouvre sur une phrase devenue proverbiale — It began as a mistake — et chronique les années de servitude postale avec un humour dévastateur. 1433
Factotum (1975) suit Chinaski à travers l'Amérique et ses dizaines d'emplois minables — le mot signifie « homme à tout faire », parfait résumé de cette errance. Benjamin Segedin, dans Booklist, écrivait que l'œuvre de Bukowski offrait des autoportraits sans complaisance qui le révélaient dans toute sa laideur d'outsider au bord de la respectabilité. 323338
Women (1978), roman controversé sur ses conquêtes amoureuses pendant sa célébrité montante, est à la fois une comédie du désir et un examen sans complaisance de la vanité masculine. 3334
Ham on Rye (1982), considéré comme son chef-d'œuvre, est le roman d'apprentissage — l'enfance battue, l'acné, la Dépression, les premières gorgées d'alcool volées à l'adolescence — un Catcher in the Rye de la classe ouvrière. 33
Hollywood (1989) raconte l'absurde fabrication du film Barfly — le critique de cinéma du roman est un portrait assez fidèle de Roger Ebert. 3545
Pulp (1994), son ultime roman achevé peu avant sa mort, est le seul sans Chinaski : une parodie de roman noir où le détective Nick Belane part à la recherche de Céline, missionné par Dame Mort. Dédié « à la mauvaise écriture ». Il meurt avalé par le Moineau Rouge (Red Sparrow) — un clin d'œil à son éditeur Black Sparrow Press. 33
Burning in Water, Drowning in Flame (1974) est la compilation fondatrice — les meilleurs poèmes de 1955 à 1973. 3037 Love Is a Dog from Hell (1977) explore les amours et les désirs avec une franchise crue. 34 You Get So Alone at Times That It Just Makes Sense (1986) plonge dans la dépression et l'isolement — le titre seul est un vers parfait. 34 The Last Night of the Earth Poems (1992), son dernier recueil de son vivant, contient « Bluebird » et « Dinosauria, We » — une somme crépusculaire d'environ 400 pages. 3637
Le style de Bukowski est une tromperie savante. Des phrases courtes, un ton conversationnel, pas de majuscules, une ponctuation minimale — tout semble simple. 3839 Adam Kirsch, dans The New Yorker, notait que les poèmes étaient comme les épisodes successifs d'un feuilleton d'aventures véridiques — un bar, un hôtel pouilleux, une course de chevaux, une petite amie, ou n'importe quelle combinaison de tout cela — à la fois misanthropes et fraternels, agressivement vulgaires et clandestinement sensibles. 38
L'anecdote du « dirty realism » : on le classe dans le « dirty realism » — terme forgé par Bill Buford en 1983 dans Granta — aux côtés de Raymond Carver. 40 Mais Bukowski s'en distingue : là où Carver et Tobias Wolff cherchent les petites consolations, Bukowski les rejette. Son réalisme est plus viscéral, plus intransigeant. 40 Un critique a résumé la différence : Carver est le poète du silence entre les gens ; Bukowski est le poète du bruit qu'ils font en se fracassant les uns contre les autres.
Sa filiation littéraire est celle des solitaires. John Fante est son dieu. 1011 La chaîne d'influence est claire : Hamsun (La Faim) → Fante (Ask the Dust) → Bukowski (Post Office). Plus loin : Dostoïevski (l'homme du souterrain), Céline (le cynisme et l'humour noir — honoré dans Pulp où il devient personnage). 133
L'anecdote des Beats : Bukowski refusait catégoriquement l'association avec les Beats. Il préférait la musique classique là où ils préféraient le jazz, la solitude d'un bureau à San Pedro là où ils cherchaient la route et la communauté. 41 Les Beats étaient communautaires, transcendantalistes, nomades ; Bukowski était solitaire, sceptique, enraciné à Los Angeles. David S. Wills, du journal Beatdom, conclut : Bukowski était indéfectiblement son propre homme — un genre littéraire à lui seul. 41
La grande ironie de Bukowski est le fossé entre son triomphe populaire et son rejet académique. 3839 L'establishment universitaire américain l'ignore : trop simple, trop vulgaire, trop West Coast. Le critique Stephen Kessler diagnostiquait un snobisme géographique : en partie parce qu'il était publié par une petite maison sur la côte Ouest, en partie parce qu'il venait de Los Angeles — ville que le milieu littéraire new-yorkais méprise instinctivement. 39
C'est en Europe que Bukowski est roi. En Allemagne, en Autriche et en Suisse, on estime qu'il s'est vendu 4 à 5 millions d'exemplaires. 142 Une traduction allemande de 1974 (Poems Written Before Jumping Out of an 8 Story Window) se vend à 50 000 exemplaires seule. En France, le scandale d'Apostrophes le transforme en légende vivante. 2526
L'anecdote de Tom Waits : Tom Waits considérait Bukowski comme un père spirituel et l'un des écrivains les plus colorés et importants de la fiction moderne. 43 Leur première rencontre est légendaire : Waits tente de le suivre verre pour verre, sans grand succès face à ce vieux routier des nuits difficiles. 43
L'anecdote de Bono : le chanteur de U2 dira de Bukowski qu'il était un homme qui n'avait pas de temps pour les métaphores — qu'il voulait aller directement à l'os, et même à la moelle de l'os. 44
Le documentaire Born Into This (2003), réalisé par John Dullaghan sur 10 à 15 ans de tournage, est le portrait définitif. 4 Il rassemble Sean Penn, Tom Waits, Bono, Harry Dean Stanton, Barbet Schroeder, Lawrence Ferlinghetti et Linda Lee. Roger Ebert y voit un homme destiné à durer plus longtemps que beaucoup de ses contemporains. 45
Bukowski meurt le 9 mars 1994, d'une leucémie, à 73 ans. Des moines bouddhistes — choix de Linda — conduisent les obsèques. 1 Il est enterré au Green Hills Memorial Park à Rancho Palos Verdes, parcelle Ocean View #875. 15 Sur sa pierre : son nom, ses dates, un symbole de gants de boxe, et les mots « Don't Try ». 5 Linda explique : dans sa fiche du Who's Who in America, là où d'autres écrivaient des dissertations sur leur philosophie de vie, Hank avait juste mis ces deux mots. 56
L'anecdote finale — ce que signifie « Don't Try » : ce n'est ni du nihilisme ni de la paresse. Bukowski l'a expliqué lui-même : si tu creuses une tranchée de huit heures par jour, tu essaies. Si tu fais l'amour, tu n'essaies pas — tu le fais. L'écriture, la vie, l'amour — ce sont des choses qu'on fait ou qu'on ne fait pas. Essayer, c'est déjà échouer. Être, simplement être, c'est le seul programme. 56
Ce qui reste de Bukowski n'est pas un style à imiter — c'est une permission. La permission d'écrire sur les emplois minables, les chambres miteuses, les gueules de bois, les chats errants, les femmes impossibles, les courses de chevaux perdues — et d'y trouver de la poésie. Derrière la rudesse, il y avait toujours l'oiseau bleu. Derrière l'homme des bas-fonds, il y avait celui qui écoutait Mahler. Derrière le misanthrope, il y avait celui qui écrivait que nous allons tous mourir — quel cirque — et que cela seul devrait nous pousser à nous aimer. Aujourd'hui, ses livres se vendent plus que de son vivant. 42 Ses citations tapissent Instagram et se tatouent sur les avant-bras. Mais les poèmes restent — intacts, brûlants, d'une simplicité qui prend toute une vie à atteindre.
Et quelque part, dans une maison au-dessus du port de San Pedro, un chat borgne attend qu'on remplisse sa gamelle, et la radio joue du Mahler.
Claude orchestré par Laurent Berthelier - 🔗 ↗