Portrait : Amélie Legrand de Saint-Aubin, 1830 (huile sur toile), domaine public, via Wikimedia Commons
1799 – 1838 · Mauzé-sur-le-Mignon / La Badaire, France
Il y a des hommes qui ont fait de la patience une arme, et de l'observation une discipline de tout l'être. Un Américain a passé deux ans au bord d'un étang pour apprendre à voir un printemps s'y former. Un Écossais d'adoption a grimpé au sommet d'un arbre en pleine tempête pour sentir, plutôt que décrire, ce que le vent faisait à ses branches. Un instituteur du Rouergue a passé des heures accroupi devant un trou de terre à observer un scarabée rouler sa boule. Thoreau, Muir, Fabre : trois regards qui n'ont jamais eu, en observant la nature, à craindre pour leur vie.
Il en existe un quatrième, plus périlleux, et pourtant né de la même discipline silencieuse. Un fils de boulanger emprisonné, orphelin à onze ans, sans fortune ni protection, décida un jour qu'il porterait ce même regard patient sur des hommes plutôt que sur des étangs ou des insectes — et qu'il le ferait déguisé, sous un faux nom, au cœur d'un continent qui l'aurait tué sur-le-champ s'il avait été démasqué. Il s'appelait René Caillié. Il devint, en 1828, le premier Européen à revenir vivant de Tombouctou pour la raconter — non pas la « découvrir », car des générations d'Africains et d'Arabes savants la connaissaient depuis des siècles, mais pour en rapporter, à l'Europe qui en rêvait sans la connaître, un témoignage enfin exact.
Sa besace contenait un carnet. Il l'appelait lui-même, sans emphase, « une sentence de mort » — car si on l'avait trouvé en train d'y tracer des caractères étrangers, cela aurait suffi à le perdre.
René Caillié naît le 19 novembre 1799 à Mauzé-sur-le-Mignon, petite ville des Deux-Sèvres. Son père, ouvrier boulanger, est condamné au bagne de Rochefort pour un vol jamais clairement établi ; il y meurt en 1808. Sa mère meurt à son tour en 1811, laissant René orphelin à onze ans, avec sa sœur aînée Céleste, dix-huit ans ; tous deux sont recueillis par leur grand-mère maternelle. Il jurera plus tard, en pensant à elle : « mort ou vif, je l'obtiendrai ; si je n'en jouis pas, ma sœur le recueillera. »
Un curé lui apprend à lire. Ce qu'il lit décide de tout : Robinson Crusoé, et une vieille carte d'Afrique où il ne voyait « que pays déserts ou marqués inconnus » — et c'est précisément cela, avouera-t-il, qui « excita plus que toute autre [son] attention ». Les enfants du village, agacés de son goût pour la solitude et les récits de voyage, le surnommaient « l'Idéologue ».
Mis en apprentissage chez un cordonnier de Mauzé, il se désintéresse totalement du cuir et de l'alêne. À seize ans, avec soixante francs cachés dans sa ceinture, il quitte le village à pied pour Rochefort — une paire de souliers neufs, offerte par des amis cordonniers, suspendue autour du cou pour ne pas l'user avant l'heure.
En juin 1816, il embarque pour le Sénégal — non sur la frégate la Méduse, dont le naufrage tristement célèbre allait inspirer Géricault, mais sur la Loire, un autre navire du même convoi, qui arrive sans encombre à Saint-Louis. La confusion entre les deux navires est fréquente ; il importe de la corriger : Caillié n'a jamais fait naufrage, mais il a débarqué en Afrique dans l'ombre d'une tragédie qui hantera longtemps les récits maritimes français.
Voulant rejoindre à pied, depuis Saint-Louis, l'expédition du major écossais Gray partie explorer l'intérieur, il abandonne au bout de trois cents kilomètres, épuisé, à Dakar — alors un simple village de pêcheurs. Il obtient un passage gratuit vers la Guadeloupe, où, pendant six mois d'emploi, il tombe sur le récit de voyage de l'explorateur écossais Mungo Park sur le Niger. C'est ce livre, plus qu'aucun autre, qui cristallise définitivement son obsession de Tombouctou.
De 1820 à 1823, il traverse plusieurs fois l'Atlantique pour un négociant en vins de Bordeaux, entre Pointe-à-Pitre et la métropole. Ce sont des années de gagne-pain plus que d'aventure — mais l'obsession du Niger, elle, ne le quitte jamais, et il revient sans cesse vers le Sénégal.
En août 1824, il entreprend ce qui sera la vraie préparation de sa vie : huit mois chez les Maures Braknas, en Mauritanie, pour apprendre l'arabe et les usages de l'islam. Le roi de la tribu, Hamet-Dou, tient son camp à Lam-Khaté ; c'est un marabout nommé Mohammed Sidy-Moctar qui se charge de son éducation religieuse ; il loge d'abord chez Moctar-Boubou, chef de village et ministre du roi.
Les Maures le contraignent à exercer comme guérisseur improvisé — « je suis forcé de faire la médecine », note-t-il sobrement. Astreint sans pitié au jeûne du Ramadan de 1825, il écrit au sixième jour : « ma soif était insupportable : j'avais la gorge desséchée ; ma langue, gercée, me faisait l'effet d'une râpe dans la bouche. » Il jeûne dix-sept jours ; le dix-huitième, terrassé par la fièvre, on le dispense enfin — sans pour autant lui donner à manger. On lui fait, comme à un enfant, une planchette d'écolier, sur laquelle il doit chanter matin et soir, à voix haute, la gloire d'Allah et de Mahomet à la lueur d'un petit feu.
Faute de moyens pour établir une base durable, il doit se faire empailleur d'oiseaux pour survivre. Un ami l'exhorte à renoncer, à quitter le costume musulman, à se mettre au commerce ; Caillié répond, avec cette obstination tranquille qui le définira toute sa vie : « les sarcasmes des Européens me rendirent plus cher le costume africain. »
De retour épuisé, il cherche un financement. Les Français le raillent pour sa conversion et son costume ; les Anglais de Sierra Leone l'accueillent un peu mieux, mais lui opposent que le major Laing est déjà parti pour Tombouctou — inutile, donc, de financer un second. Caillié n'a que lui-même. Il dirige une fabrique d'indigo sous le gouverneur Turner et en tire quatre-vingts livres sterling — environ deux mille francs, tout son pécule de départ.
Il invente son personnage avec un soin d'orfèvre : il sera Abdallahi, un Égyptien d'Alexandrie enlevé enfant par les troupes de Bonaparte, élevé en France, et qui rentre enfin chez lui. Il n'emporte presque rien : deux boussoles de poche, un bâton d'un mètre dont il a étalonné chaque pas, une petite pharmacie de voyage — quinine, calomel, nitrate d'argent — cadeau de son ami Castagnet, et un Coran entre les pages duquel il glisse ses véritables notes, écrites en cachette, parfois sous une natte, prétendant lire les Écritures quand on l'observait. Dans l'avant-propos de son Journal, il résumera ce risque d'une phrase qui dit tout : « je portais toujours dans ma besace une sentence de mort. »
Le 19 avril 1827, il quitte Kakandy, près de Boké, en actuelle Guinée. Deux heures à peine après son départ, il tombe sur les tombeaux du major Peddie et de ses compagnons, morts dans une entreprise semblable à la sienne. Il refuse d'y voir un présage et continue.
Il atteint Kankan le 17 juin 1827, voyageant avec une caravane de noix de kola, et y reste environ un mois. La ville, grand centre commercial sans muraille de terre mais défendue par des haies vives, tient marché trois fois par semaine. C'est là qu'il est honteusement volé par son hôte, sans pouvoir obtenir aucune restitution du chef du village — épisode qu'il intitule lui-même, dans son Journal, « Position critique du voyageur ».
C'est là aussi qu'il assiste — en simple témoin, non comme victime — à une ordalie par le feu, une cérémonie religieuse locale qu'il observe avec la même attention méticuleuse qu'il porte à tout le reste. Son vieux guide Lamfia, par respect des usages, fermait toujours son parapluie à l'approche des villages — sauf en entrant dans sa ville natale de Kankan, où il exigea au contraire que Caillié l'ouvre pour une entrée solennelle.
Du 3 août 1827 au 9 janvier 1828, bloqué à Timé (dans l'actuelle Côte d'Ivoire) par un scorbut effroyable, il voit son palais se déchausser, des fragments d'os tomber, et doit lui-même arracher des parties gangrenées de sa bouche. Une plaie au talon, contractée faute de chaussures adéquates, s'infecte et se rouvre sans cesse. Défiguré par la maladie, il devient le jouet des villageois, en particulier des femmes qui « prenaient plaisir à le tourmenter » — jusqu'à ce qu'une vieille guérisseuse, amenée par l'un de ses propres persécuteurs pris de compassion, entreprenne de le soigner par un régime strict et des bains de bouche à base de décoction d'écorces. Cinq mois de patience, cinq mois d'immobilité forcée — la même vertu, retournée cette fois contre son propre corps.
Il séjourne à Djenné du 11 au 23 mars 1828 — une ville qu'il décrit avec un soin d'ethnographe, distincte de Tombouctou qu'on lui confond parfois : environ deux milles et demi de circonférence, ceinte d'un mur de terre d'une dizaine de pieds, des maisons de briques séchées, souvent à un étage, en terrasse, sans fenêtre sur la rue. Sur le marché, des marchands de noix de kola alignés en deux files, vendues huit à dix cauris la noix ; des bouchers présentant la viande « comme en Europe », des brochettes séchées à la fumée.
C'est à Djenné qu'il apprend l'assassinat du major Laing, tué en repartant de Tombouctou. Il note, avec une lucidité glaciale, que si son propre déguisement venait à être percé, il subirait « selon toute probabilité le même sort ».
Il confond, comme beaucoup avant lui, le Bani — sur lequel se trouve réellement Djenné — avec le grand fleuve Niger, qu'il nomme le « Dhioliba ». Sur le trajet fluvial, il faut plusieurs fois décharger la pirogue pour franchir des bancs de sable. Il embarque avec une vingtaine d'esclaves à son bord ; après deux jours, transbordement sur un navire plus grand à Kouna ; passage du lac Débo ; au port animé de Sa, trente à quarante embarcations rejoignent la flottille — la navigation groupée offrant une protection contre les bandits fluviaux. Il évite délibérément Ségou, en guerre avec Djenné, et où Mungo Park était déjà passé en 1796 : trop de risque d'y être reconnu. En chemin, il voit des femmes piler des souris vidées et flambées pour la sauce du souper ; un compagnon, un soir, lui cueille des feuilles pour lui faire un lit et lui dit simplement : « Tiens, voilà pour toi, car tu ne sais pas, comme nous, dormir sur des pierres. »
Le 20 avril 1828, il arrive enfin à Tombouctou. Un riche marchand maure, Sidi-Abdallahi Chebir, à qui le chérif de Djenné — séduit par le cadeau d'un parapluie — l'avait recommandé par lettre, envoie ses propres esclaves à sa rencontre, bien vêtus et armés de fusils fabriqués à Tunis, avant même d'avoir reçu la lettre. C'est chez lui que Caillié logera.
La ville n'a rien de la cité d'or que l'Europe imaginait depuis des siècles : « elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre mal construites », note-t-il — jugement sévère, mais qui ne dit rien du prestige intellectuel bien réel de Tombouctou, foyer savant de l'islam ouest-africain depuis des siècles, dont l'Europe, elle, ignorait tout sauf la légende dorée. Le dénuement de Caillié lui-même lui vaut, dans la ville, le surnom de « Meskine » — le pauvre.
Sa maison existe encore aujourd'hui, entre les mosquées de Djingareyber et de Sidi Yahya ; en 1922, un officier du Raid Citroën la photographia lors de la première traversée automobile du Sahara, et ces clichés sont depuis 2017 exposés à la mairie de Mauzé-sur-le-Mignon. Sur la pancarte apposée au-dessus de la porte, une erreur amusante persiste : elle indique 1800 comme année de sa naissance, au lieu de 1799.
Le 4 mai 1828, il repart avec une caravane transportant or, esclaves, ivoire, gomme arabique et plumes d'autruche. Six jours plus tard, elle atteint Araouane, entrepôt du sel de Taoudenni, ville sans ressources propres où le bois est si rare qu'on ne brûle que de la bouse de chameau ramassée par des esclaves. En repartant, le 19 mai, la caravane compte quatorze cents chameaux et quatre cents hommes — Caillié lui-même se contredit sur l'effectif au départ de Tombouctou, donnant tantôt « près de six cents », tantôt « sept à huit cents » chameaux, signe des approximations inévitables d'une mémoire épuisée par la traversée.
Ils marchent en plein mois de mai, le plus chaud de l'année — plus de quarante degrés le jour — et voyagent donc surtout de nuit, alternant la brûlure du soleil et le froid mordant qui tombe soudain sur le désert dès la nuit close.
Le 27 mai 1828, halte au puits de Telig, à une demi-journée de marche à l'est de Taoudenni. Ayant épuisé toute sa pacotille, sans plus rien pour payer une poignée de farine ou une goutte d'eau, Caillié se fait injurier et frapper par des membres de la caravane ; ses plaies aux pieds se rouvrent. Mais il marche encore, car rester en arrière, il le sait, c'est la mort certaine — le sort même du major Laing. Cinquante-deux jours au total, depuis Tombouctou, pour traverser jusqu'au Maroc : Araouane, Taoudenni, Bel-Abbas, El Harib, le Tafilalet.
Il atteint Fès le 12 août 1828, et la salue d'un mot sans détour : « la ville la plus belle qu'[il ait] vue en Afrique. » À Rabat, tentant, toujours déguisé en mendiant, de rejoindre le consulat de France, il provoque le cri d'effroi d'une domestique et se fait empoigner rudement par un garde ; on le chasse en criant : « Laissez partir ce chien de mendiant ! » Selon une autre version, ce serait le vice-consul lui-même, un notable israélite du cru, qui l'aurait rejeté à sa porte, l'obligeant à longer encore deux cents kilomètres de littoral avant d'atteindre Tanger. Les deux récits circulent ; aucun n'a pu être définitivement départagé.
Le commandant Jollivet, chargé de le ramener, écrit au préfet maritime de Toulon une phrase peu glorieuse mais révélatrice de l'état de délabrement de Caillié : « L'odeur qu'il exhale ne me permet pas d'habiter ma chambre depuis qu'il y est. » Le consul de France, Delaporte, le cache et organise en secret son rapatriement — les autorités locales voulant l'empêcher de repartir — et le fait embarquer sur la goélette La Légère. De retour sur le sol français, il passe vingt jours au Lazaret de Toulon, en quarantaine, avant de pouvoir enfin rentrer chez lui.
Le 5 décembre 1828, à Paris, en présence du grand naturaliste Georges Cuvier, la Société de Géographie lui remet la récompense promise au premier Européen qui rapporterait une description exacte de Tombouctou — un montant que les sources elles-mêmes ne s'accordent pas à fixer : sept mille francs annoncés au concours de 1826, neuf mille remis en réalité selon les archives anglaises, dix mille selon la tradition française. Invité à décrire son périple devant un jury de savants, sa présentation déçoit : Tombouctou, dans sa bouche humble et sans emphase, « casse la machine à rêves » de ceux qui espéraient une cité d'or. Seul le géographe Jomard, égyptologue, croit fermement en lui, et engage sa propre crédibilité pour le défendre.
L'Association africaine britannique va jusqu'à l'accuser d'imposture ; pendant deux ans, la Société de Géographie mène l'enquête auprès de ses correspondants sur le terrain pour valider son récit, avant de le faire publier en 1830, aux frais de la Société. Il reçoit malgré tout, le 10 décembre 1828, la Légion d'honneur, ainsi que le titre honorifique de résident à Bamako, un traitement et une pension. Il écrira plus tard, avec une amertume rare chez lui : « ces injustes attaques me furent plus sensibles que les maux, les fatigues et les privations que j'avais éprouvés dans l'intérieur de l'Afrique. »
En 1830, il épouse Caroline Antoinette Eugénie Têtu, veuve d'un capitaine de la garde impériale. Elle connaîtra, après sa mort, un destin remarquable : chargée en 1845 de fonder à Paris, avec Marie Pape-Carpantier, l'École normale des salles d'asile — l'ancêtre des écoles maternelles françaises —, elle en diffusera le modèle en Alsace comme inspectrice à partir de 1848.
De leur mariage naissent des enfants — deux, quatre ou cinq selon les sources, qui divergent sur ce point comme sur bien d'autres détails de cette vie trop brève. Reçu à Paris, Caillié s'installe d'abord à Beurlay, près de sa sœur, puis en 1835-1836 au domaine de La Badaire, à La Gripperie-Saint-Symphorien, qu'il tente vainement de mettre en valeur. Oublié du grand public, il s'ennuie et rêve, dit-on, de repartir une nouvelle fois pour l'Afrique. Nommé maire de Champagne le 8 janvier 1837, une santé déjà précaire et une brouille locale, jamais clairement détaillée par les sources, le poussent à démissionner le 7 mai 1838 — dix jours avant sa mort.
Il meurt le 17 mai 1838 à La Badaire, à trente-huit ans, d'une fluxion de poitrine — séquelle probable et tardive des épreuves de son voyage. Quelques jours plus tôt, il avait confié à son ami le notaire Corbinaud son désir d'être enterré à Pont-l'Abbé-d'Arnoult plutôt qu'à Champagne. Le jour des obsèques, le corbillard, tiré par quatre bœufs, avance sous une pluie battante ; les cordons du poêle sont tenus par des officiers et notables de la région ; c'est Jomard, fidèle jusqu'au bout, qui fait annoncer son décès dans la presse nationale.
En 1842, un buste de bronze, œuvre du sculpteur Suc, est inauguré à Mauzé-sur-le-Mignon sur l'ancien pont de la Teinture — devenu depuis le pont René-Caillié —, près de sa maison natale. Le succès de la cérémonie est tel qu'un arrêté préfectoral institue, dès l'année suivante, une « Fête à Caillié » chaque quatrième dimanche de juin, encore célébrée aujourd'hui.
Le buste original est fondu sous le régime de Vichy, réquisitionné pour ses métaux. Un nouveau monument, projeté dès 1938 pour le centenaire de sa mort, ne sera finalement érigé qu'en 1949, les pierres de son socle ayant patienté tout ce temps dans le parc du château voisin. Entre-temps, en 1928, pour le centenaire de son arrivée à Tombouctou, le village avait déjà inauguré son kiosque à musique ; en 1942, une bande dessinée lui est consacrée sous le titre René Caillié ou le triomphe de la volonté. Une rue, un pont, un collège portent aujourd'hui son nom à Mauzé ; un prix littéraire des écrits de voyage, créé en 1999 pour le bicentenaire de sa naissance, perpétue sa mémoire.
C'est finalement le désert, une seconde fois traversé par d'autres, qui rendit justice à Caillié. En 1853, l'explorateur allemand Heinrich Barth atteint à son tour Tombouctou et confirme, dans son propre récit, l'exactitude générale du témoignage de son prédécesseur français, jusque dans le détail de la description de la grande mosquée de Djingareyber. En 1880, l'explorateur autrichien Oskar Lenz confirme à nouveau ses observations.
Plus près de nous, l'historien Alain Quella-Villéger et le géographe Pierre Viguier ont refait, archive par archive puis pas à pas sur le terrain malien, l'itinéraire complet de Caillié — confirmant, plus d'un siècle et demi après les faits, la fidélité d'un récit trop longtemps mis en doute par ceux-là mêmes qui n'y étaient jamais allés.
Thoreau consignait, jour après jour, la date exacte où chaque fleur s'ouvrait au bord de son étang. Muir comptait les tours d'une aiguille de pin ployée par le vent. Fabre comptait les tours d'une chenille sur le rebord d'un vase. Aucun d'eux n'a jamais risqué sa vie pour ce qu'il observait.
Caillié, lui, portait sa patience comme on porte une arme à double tranchant : elle seule pouvait le sauver, elle seule pouvait le trahir. Pendant plus d'un an, déguisé, sous un nom qui n'était pas le sien, il consigna en secret ce qu'il voyait — des villes, des fleuves, des visages, des gestes de bonté et de cruauté mêlés — sachant qu'un seul faux pas, une seule ligne surprise sous le mauvais regard, aurait suffi à le tuer. Il n'a jamais pu, comme Thoreau, s'arrêter simplement pour observer une fourmi sur un chemin. Il devait marcher, toujours, vers un but que l'Europe entière doutait qu'il puisse atteindre.
Il est mort à trente-huit ans, presque oublié, dans une maison de campagne qu'il n'a jamais su faire fructifier, laissant derrière lui un carnet jauni, taché de sueur, et une ville — Tombouctou — qui n'avait jamais eu besoin de lui pour exister, mais qui, grâce à sa patience obstinée, cessa enfin d'être un mirage pour devenir, aux yeux de l'Europe, un lieu réel, habité, digne — comme il l'écrivit lui-même sans le savoir de son propre tombeau — d'un « voyageur infatigable, patient et intrépide, observateur attentif et ingénieux ».
(Ce texte fait écho à d'autres guides publiés sur ce site — Henry David Thoreau, John Muir et Jean-Henri Fabre, avec lesquels Caillié partage, sans jamais les avoir connus, la même discipline de patience et d'observation — mais lui seul l'exerça au péril de sa vie.)
Note éditoriale. Plusieurs éléments de ce texte reposent sur des sources secondaires ou une tradition locale plutôt que sur le Journal lui-même, et sont présentés avec la prudence qui s'impose : la nature exacte de la brouille qui précéda sa démission de maire, le nombre exact de ses enfants (les sources donnent deux, quatre ou cinq), le montant exact du prix de la Société de Géographie (sept, neuf ou dix mille francs selon les sources), et la version exacte de l'épisode de Rabat (consulat ou vice-consulat). Par ailleurs, Caillié fut le premier Européen à revenir vivant de Tombouctou — la ville elle-même, foyer savant de l'islam ouest-africain, était connue et fréquentée depuis des siècles par les savants et marchands africains et arabes ; un Français, Paul Imbert, y était même parvenu au XVIIe siècle, mais comme esclave, sans en revenir libre pour la raconter.
Avertissement : plusieurs de ces lieux (Tombouctou, Kakandy, Timé, Araouane, Taoudenni) se trouvent dans des zones aujourd'hui affectées par l'insécurité au Sahel ; leur accès est très restreint ou déconseillé. Ils relèvent ici de l'évocation autant que du projet de voyage réel.
©️ Laurent Berthelier assisté par Claude.ai - ↗