1918 – 1985 · Paris, France
Jean-Roger Caussimon (1918-1985) ↗ fut l'un des plus grands paroliers français du XXe siècle, auteur de textes inoubliables comme Mon camarade, Comme à Ostende ou Monsieur William, tous mis en musique par son « frère du hasard » Léo Ferré. Acteur dans une centaine de films, présent sur les planches pendant quarante ans, ↗ il ne devint chanteur qu'à cinquante-deux ans grâce à Pierre Barouh — illuminant les quinze dernières années d'une vie marquée par la pudeur, les blessures secrètes et une tendresse infinie pour les cabossés de l'existence.
Jean-Roger Caussimon naît le 24 juillet 1918 à deux heures et demie du matin, dans le 14e arrondissement de Paris ↗ ↗ — et non à Montauban comme on le lit parfois. Son père Jean, médecin, était alors engagé du côté de Verdun : l'enfant sera donc un « môme de la permission ». ↗ La famille s'installe ensuite à Bordeaux, où le jeune garçon grandit ↗ au lycée Montaigne, ↗ découvrant très tôt la poésie de Villon, Rimbaud et Verlaine ↗ dans de petits carnets qu'il noircit dès l'âge de onze ans. ↗
Le drame fondateur survient en 1936 : sa mère Yvonne se suicide à l'âge de quarante-trois ans. Jean-Roger n'a que dix-huit ans. ↗ Cette tragédie le marquera toute sa vie et explique sans doute la mélancolie qui traverse son œuvre. Dix ans plus tard, en 1946, il fait lui-même une tentative de suicide dont il est sauvé in extremis par le chirurgien Marcel Lebeau. Ces zones d'ombre, il ne les évoquera que dans ses mémoires posthumes, La Double Vie.
Pour perdre son accent bordelais et pouvoir « dire les poètes qu'il aimait tant », il prend des cours de diction pendant quatre ans (1930-1934) auprès de Francis Grangier, ancien comédien de l'Odéon. ↗ À dix-sept ans, il décroche le Premier Prix de Comédie du Conservatoire de Bordeaux. ↗ Monté à Paris en 1938, il devient auditeur dans la classe de Louis Jouvet au Conservatoire, ↗ ↗ qui lui témoigne « un intérêt amusé et paternel ».
Fait prisonnier dans les Vosges en 1940, Caussimon passe deux ans au Stalag IV-A en Silésie. ↗ ↗ Il y écrit une adaptation parodique du Faust de Gounod qui sera jouée devant près de 800 000 prisonniers français — expérience fondatrice qui forge son rapport au public populaire.
Rapatrié sanitaire en décembre 1942, ↗ il trouve refuge chez sa tante et marraine Yvonne Darle, ↗ épouse de Paulo, patron du mythique cabaret Le Lapin Agile à Montmartre. Il y restera neuf ans (1943-1952), faisant régulièrement deux « tours » par soir, ↗ récitant ses poèmes puis chantant ses premières compositions comme Y'avait dix marins.
C'est au Lapin Agile que se nouent toutes les rencontres décisives. En 1947, il y croise le jeune Léo Ferré. ↗ ↗ En 1954, il fait la connaissance de Claude Nougaro qui écrira plus tard la postface de ses mémoires. En 1958, une jeune chanteuse nommée Barbara y interprète Monsieur William. Et en 1952, un pianiste de bar encore inconnu, Serge Gainsbourg, chante déjà ce même titre.
Anecdote savoureuse : En novembre 1953, en vacances chez l'écrivain Marcel Aymé au Cap-Ferret, Caussimon plante tout simplement sa tente dans le jardin de l'auteur de La Jument verte.
En 1945, Léo Ferré, animateur occasionnel à Radio Monte-Carlo, reçoit l'enregistrement d'une soirée au Lapin Agile où Caussimon lit son poème À la Seine. Ferré en est bouleversé. Arrivé à Paris à l'automne 1946, il se rend au cabaret pour demander à l'auteur « la permission » de mettre ce texte en musique.
Une source décrit ainsi la scène : « En 1947, Jean-Roger Caussimon sirote un verre bien tranquillement accoudé au zinc du Lapin Agile. Il venait de déclamer sur scène quelques-uns de ses poèmes, lorsqu'un jeune homme à binocles s'approche de lui. L'inconnu, tout de noir vêtu, lui propose de mettre en musique une de ses créations. Le poète accepte volontiers, sans savoir qu'il vient de confier un de ses enfants à nul autre que Léo Ferré. »
C'est le début d'une amitié de quarante ans et d'une collaboration d'une vingtaine de chansons. ↗ Ferré appellera toujours Caussimon son « frère donné par le bienheureux hasard ». ↗
Dans la préface du recueil Mes chansons des quatre saisons (1981), Ferré écrit ces lignes magnifiques :
« Comme un grand chien revenu de tant et tant de courses, de tant et tant d'hésitations devant la route à prendre, flairant de-ci de-là, traqué des fois, toujours libre, comme un oiseau sans patrie, sans nid, éternel migrateur, farouche, goéland de chic, criant ses oraisons miraculeuses et devant la marée inchangée, propre, toujours à l'heure, revoilà Caussimon, revoilà Jean-Roger, revoilà le marin de notre éternelle jeunesse. » ↗
Sur la poésie de son ami, Ferré livre cette analyse pénétrante : « La poésie de Caussimon n'est pas dans les mots, mais loin derrière, dans le sentiment, peut-être dans quelque chose de pas fini, une brume matinale qui va bientôt se lever comme un rideau sur le spectacle lassant de la journée à recommencer. » ↗
Et cet hommage final, d'une densité bouleversante : « Que crèvent les phraseurs, Jean Roger ! Que naissent les chiens fidèles… » ↗ ↗
En 1980, Caussimon passe une semaine chez Ferré en Italie, près de Sienne, pour travailler au projet d'album qui deviendra Les Loubards. Ferré raconte cette visite dans sa préface : « Il est venu me voir d'un coup d'avion vers Pise, moi le cherchant devant la gare de Florence, lui hésitant à une descente d'autobus, sa casquette de capitaine 'comme à Ostende', sa barbe grise et inventives d'attitudes... Il est venu, ne parlant pas ou peu, traçant les marques de ses pas sur ma terre de Sienne et nous avons souri. » ↗
Ferré prenait toujours soin de présenter Caussimon au public chaque fois qu'il interprétait un de ses textes. Il n'existait probablement aucun récital Ferré sans au moins un titre de son ami. ↗
L'épouse de Caussimon a raconté comment le poète était prêt à jeter ce texte dont il n'était pas satisfait. Elle appela Léo Ferré au secours. Celui-ci vint aussitôt, lut le texte, assura Caussimon de sa valeur et, pour achever de le convaincre, improvisa au piano le tango que nous connaissons — celui-là même qui deviendra l'un de leurs plus grands succès.
Dans une interview télévisée, Caussimon expliqua lui-même l'origine de cette chanson : « Cette chanson est un souvenir de tournée. Dehors, c'est tout triste et puis, on entre dans un estaminet et on est très bien reçu, très chaleureusement. » ↗ En novembre 1953, lors d'une tournée théâtrale en Belgique, il écrivait à une amie : « Sous le ciel gris d'Ostende, la mer déroule ses rouleaux gris… » ↗ — phrase qui deviendra le germe du célèbre texte évoquant le casino désert, les estaminets et les « chevaux de la mer ».
Marc Chevalier, du duo Marc et André (premiers interprètes de la chanson), raconte : « On allait chez lui [Ferré] et il nous chantait des chansons qu'il avait et souvent, elles n'étaient pas écrites. Il est passé un soir à L'Écluse et puis, il nous a dit : 'J'ai une chanson que m'a fait Caussimon, qu'est-ce que vous en pensez ?' Il s'est mis au piano et il nous a chanté Monsieur William. » ↗
Cette chanson « caustique », ↗ dans l'esprit de la « série noire » américaine, met en scène un employé modèle qui, un soir d'août, s'aventure dans la 13e Avenue de New York. Elle sera reprise par Les Frères Jacques, Philippe Clay, Catherine Sauvage, ↗ ↗ Barbara, Gainsbourg ↗ (en 1968) et bien d'autres. ↗
Cette chanson d'amour autobiographique est dédiée à sa femme : « Cette chanson de fin d'automne qui se voulait chanson d'amour ». Le texte fait référence à la Guerre froide (« À tant jongler avec la bombe / Un jour, faudra bien qu'elle tombe ») et à un Paris qui disparaît — les gitans de Saint-Ouen, les hirondelles, la transformation urbaine sous les « flots de béton et de bêtise ».
En 1972, Caussimon envoie ce texte par la poste à Ferré. ↗ Certains textes plaisaient et inspiraient immédiatement le compositeur : celui-ci fut mis en musique et chanté à l'Olympia quelques jours seulement après réception. ↗ Cette chanson marqua leurs « retrouvailles » après une période moins active.
C'est au cabaret montmartrois que Marcel Carné découvre Caussimon, sur les conseils de son assistant Jack Pinoteau. Il lui confie le rôle du mystérieux Monsieur Bellanger dans Juliette ou la Clef des songes (1951), aux côtés de Gérard Philipe. La séquence où son personnage — qui pourrait être Barbe-Bleue — poursuit Juliette dans les bois, tiré par ses chiens, a été décrite comme « la plus hilarante de tous les films de Marcel Carné ».
Pour son retour au cinéma français après quinze ans d'exil, Renoir rassemble le fleuron de la chanson française : Édith Piaf, Patachou, Cora Vaucaire — et Caussimon dans le rôle du Baron Walter, aux côtés de Jean Gabin. Sur le tournage des studios de Joinville, un jeune stagiaire assistant s'affaire : Jean-Claude Brialy, qui sera son partenaire vingt ans plus tard chez Tavernier.
Sur le tournage de L'Auberge rouge (1951), Caussimon joue Darwin, ↗ un voyageur anglais. Le film provoque un conflit majeur avec Fernandel, vedette du film : le comédien catholique pratiquant réalise en cours de tournage la nature anticléricale du scénario. Les rapports avec Autant-Lara deviennent « exécrables ». Le dernier jour, Fernandel adresse au réalisateur un « superbe bras d'honneur » en s'écriant : « Si ça, c'est du cinéma d'art, tiens… »
Dans Le Juge et l'Assassin (1976), Caussimon n'est pas seulement acteur (le chanteur des rues) ↗ : il compose trois chansons pour le film ↗ et en interprète une lui-même. L'enregistrement a lieu à Londres avec un orchestre symphonique. Tavernier qualifiera sa façon de faire voyager un comédien d'un rôle à un autre de « plaisir royal de mise en scène ».
Le 28 juin 1982, Caussimon rencontre Federico Fellini pour le film Et vogue le navire. Il refuse le rôle à regret car trop d'engagements de récitals étaient déjà signés. ↗ À soixante-quatre ans, le chanteur tardif prenait le pas sur l'acteur.
Quand Pierre Barouh lui propose en 1967 d'enregistrer un disque sur son label Saravah, Caussimon se montre extrêmement réservé : « Tu vas perdre de l'argent… Je ne sais pas chanter… » ↗ Il finit par accepter, ↗ enregistrant son premier album en six jours au studio de la place des Abbesses en septembre 1970.
Pierre Barouh écrira plus tard : « Cet auteur monumental, c'est l'auteur populaire dans toute sa noblesse. Acteur merveilleux au théâtre comme au cinéma, mais souvent cantonné dans des seconds rôles, lui qui était incapable d'amertume, semblait au bord du désespoir. » ↗
Dès l'adolescence, découvrant les grands poètes — Villon, Rimbaud, Verlaine, Audiberti —, « c'est dès cette époque que la qualité de poète lui paraîtra à tout jamais inaccessible ». ↗ Cette humilité ne le quittera jamais.
Un commentateur résume ainsi le paradoxe : « Si la réputation de Caussimon n'est pas à la hauteur de ce qu'elle devrait, tant celle de l'homme que celle de l'artiste, il en est sans doute le premier responsable car il cultiva la modestie et la discrétion, lui qui fréquenta les plus grands et fut reconnu par eux comme un des leurs. » ↗
Caussimon rencontre Paulette Clément en décembre 1953 à Lyon, place des Célestins, lors d'une tournée théâtrale avec Sur la Terre comme au Ciel. Ils se marient le 13 juillet 1956. Deux enfants naîtront : Raphaël (1957), ↗ qui éditera les œuvres posthumes de son père, et Céline (1960), devenue comédienne et auteur-compositeur-interprète. ↗ ↗
Pendant les quinze dernières années de sa vie (1970-1985), le couple sillonne les routes de France dans leur petite caravane pour les tournées de récitals. ↗ En 1978, ils quittent Paris pour s'installer à la campagne dans les Yvelines.
Le premier album, enregistré en six jours en septembre 1970, remporte le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros. ↗ Pierre Barouh témoigne : « Jean-Roger Caussimon : à mes yeux, objet premier de fierté de l'histoire de Saravah. Ce grand poète populaire est de ceux dont je me suis nourri lorsque, adolescent, j'ai découvert la richesse de 'la chanson' et j'étais toujours irrité par le fait que, acteur discret, l'auteur ne soit jamais cité. Fierté d'avoir illuminé les quinze dernières années de sa vie. » ↗
En mars 1971, Caussimon donne son premier récital au Théâtre du Vieux-Colombier. ↗ Guy Béart et Georges Moustaki viennent l'applaudir. En janvier 1973, il passe à Bobino où il succède à Georges Brassens. ↗ Le 13 mai 1974, il chante à l'Olympia pour Musicorama : trente-trois chansons en une soirée.
Un témoin décrit ainsi son interprétation : « Caussimon semblait un curieux albatros sur scène. Il tanguait, il sonnait comme une corne de brume, les vagues s'écartaient. Sa sincérité vous prenait comme un vertige. Sa tendresse était une douce marée. » ↗ ↗ Sa voix grave « semblait porter le poids de l'Histoire ». ↗
Caussimon lui-même disait de ses chansons : « C'est ma solitude et mon irréalisable besoin d'amour que je donne à tous. Il n'y a pas un mot, pas un vers qui n'ait sa raison d'être profonde et douloureuse. » ↗
En 1980, il passe douze jours au Petit-Champlain à Québec. ↗ Félix Leclerc et Raymond Lévesque viennent assister à son spectacle. ↗ En 1982, malgré une première hospitalisation, il reprend la route : trente-neuf villes plus Genève.
Fait Officier des Arts et Lettres par Jack Lang en avril 1985, Caussimon est hospitalisé définitivement le 6 juin ↗ pour un cancer du poumon. ↗ Il décède le dimanche 20 octobre 1985 à 16h45 à l'hôpital Pitié-Salpêtrière. Dans sa chanson Les Camions, il avait écrit : « Ce dimanche serait celui de mon départ… » ↗
En fin de vie, à son médecin lui proposant de prolonger son « contrat » de quelques années, il répond avec sa pudeur habituelle : « Laissez aller, ça a assez duré comme ça ! » ↗
Le 2 novembre 1985, ses cendres sont répandues dans l'océan à la Pointe des Poulains, à Belle-Île-en-Mer ↗ ↗ — là où les « chevaux de la mer » galopent éternellement.
L'album Les Loubards, où Ferré chante neuf textes inédits de son ami, était sorti quelques mois plus tôt. ↗ C'était le sixième poète à avoir droit à un album entier de Ferré — après Baudelaire, Apollinaire, Aragon, Verlaine et Rimbaud. ↗ L'ultime cadeau d'un frère à son frère du hasard.