Guide · laurentberthelier.site/guides/#fabre Portrait de Jean-Henri Fabre

Portrait : Nadar (avant 1910), domaine public, via Wikimedia Commons

Jean-Henri Fabre

1823 – 1915 · Saint-Léons / Sérignan-du-Comtat, France

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L'Homère des Insectes — hommage à Jean-Henri Fabre, pour un homme qui a fait d'un caillou de garrigue un empire

Hommage à Jean-Henri Fabre, pour un homme qui a fait d'un caillou de garrigue un empire

I. Trois regards avant l'insecte

Il y a des hommes qui ont fait de l'attention elle-même une discipline — au point de ne plus jamais distinguer, dans l'intensité du regard, ce qui mérite d'être vu de ce qui ne le mérite pas.

Un Américain a passé deux ans au bord d'un étang pour apprendre à voir un printemps s'y former, jour après jour, sans en manquer un seul. Un autre a grimpé au sommet d'un arbre en pleine tempête pour sentir, plutôt que décrire, ce que la tempête faisait à l'arbre. Henry David Thoreau et John Muir n'ont jamais rencontré l'homme dont ce texte parle — rien ne prouve même qu'ils aient jamais lu une ligne de lui, ni lui d'eux. Mais les trois hommes partagent la même conviction silencieuse : ce n'est pas la taille du sujet qui compte, c'est l'intensité qu'on lui accorde.

Car pendant que Thoreau observait son pond et Muir ses glaciers, un instituteur pauvre du Rouergue, dans un mas de garrigue provençale, passait des heures accroupi devant un trou de terre pas plus large qu'une pièce de monnaie, à regarder un scarabée rouler sa boule de bouse à reculons. Il s'appelait Jean-Henri Fabre. Il allait faire d'un insecte que tout le monde piétinait sans le voir la matière d'une œuvre que Darwin lui-même qualifierait d'inimitable.

II. L'enfant du Malaval

Jean-Henri Fabre naît le 21 décembre 1823 à Saint-Léons, petit village du plateau du Lévézou, en Aveyron, premier enfant d'une famille si pauvre que, vers trois ans, on le confie à ses grands-parents paternels, à la ferme isolée du Malaval, pour « alléger d'une bouche le pauvre ménage ». C'est là, à mille mètres d'altitude, gardant les oies puis les moutons, qu'il connaît ce qu'il appellera lui-même ses premières « révélations scientifiques » : le chant d'un grillon, l'éclat métallique d'un scarabée dans une haie, la patience qu'exige l'observation d'une bête qu'on ne veut ni tuer ni effrayer.

La ruine familiale contraint ensuite les Fabre à une errance de ville en ville — Rodez, où le père tient un modeste café, puis Aurillac, Toulouse, Montpellier. Enfant, puis adolescent, Jean-Henri doit parfois gagner sa vie : il vend des citrons à la foire de Beaucaire, travaille comme manœuvre sur les chantiers du chemin de fer naissant. Il racontera cette enfance de dénuement — la marmite trop souvent vide, le saindoux comme luxe, les éclats de pin brûlés en guise de lampe — dans les Souvenirs entomologiques, sans jamais l'amertume, comme si la pauvreté avait été, plus qu'une épreuve, le prix payé pour le temps libre nécessaire à regarder les bêtes.

III. Le pâtre devenu géomètre

Boursier, Fabre entre en 1840 à l'École normale primaire d'Avignon. Il en sort en 1842, à dix-neuf ans, avec un brevet supérieur, et devient instituteur au collège de Carpentras. Ce qu'il n'apprend pas à l'école, il se l'enseigne seul : les mathématiques supérieures, l'ellipse, les prémices du calcul infinitésimal, appris dans des livres empruntés, la nuit, après les classes. Il aimait à se réclamer de la formule prêtée à l'entrée de l'Académie de Platon — que nul n'entre ici s'il n'est géomètre — et consacrera plus tard une ode entière, Arithmos, à sa passion pour les nombres. Cet autodidactisme total, en mathématiques comme plus tard en musique, restera l'un des traits les plus frappants de sa formation : tout ce que Fabre sait, il se l'est enseigné à lui-même, souvent la nuit, souvent sans maître.

IV. Ajaccio et la révélation

En 1849, nommé professeur de physique au collège d'Ajaccio, en Corse, Fabre découvre une flore et une faune insulaires qui le bouleversent. Il y rencontre le botaniste avignonnais Esprit Requien, qui devient son mentor et l'initie à la botanique et à la conchyliologie lors de longues herborisations dans le maquis corse. C'est là aussi qu'il croise le naturaliste Alfred Moquin-Tandon, dont un geste simple décide de toute une vie : sous les yeux de Fabre, Moquin-Tandon dissèque un escargot avec deux aiguilles à coudre, révélant l'anatomie de la bête avec une clarté que nul livre ne lui avait donnée. Fabre racontera cette leçon comme le moment où il bascule définitivement vers « la bête, la plante » — vers l'observation directe plutôt que la seule lecture des traités.

V. Le docteur sans agrégation

De retour sur le continent, Fabre enseigne au lycée d'Avignon à partir de 1853. Il renonce, à contrecœur mais par choix délibéré, à préparer l'agrégation, pour préserver le temps et la liberté nécessaires à ses observations personnelles. Il obtient sa licence ès sciences naturelles à Toulouse en 1854, puis soutient en 1855, à la Faculté des sciences de Paris, un doctorat sur les mœurs et métamorphoses des insectes — devant un jury où siègent Henri Milne-Edwards et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, deux des plus grands noms de la zoologie française.

C'est l'hiver précédent, en 1854, que se produit le déclic véritable : la lecture d'un mémoire du naturaliste Léon Dufour sur une grosse guêpe fouisseuse, le Cerceris. Fabre s'y jette avec une telle intensité qu'il publie dès 1855 ses propres Observations sur les mœurs des Cerceris — travail qui lui vaut, en 1856, le prix Montyon de physiologie expérimentale décerné par l'Institut de France. À trente-deux ans, l'instituteur autodidacte de Saint-Léons vient de recevoir la plus haute distinction scientifique française.

VI. Les dix ans d'Avignon — gloire et garance

Nommé conservateur du musée Requien d'Avignon en 1866, Fabre y rencontre un voisin peu ordinaire : le philosophe et économiste britannique John Stuart Mill, alors installé à Avignon. Les deux hommes se lient d'amitié et projettent ensemble une Flore du Vaucluse, jamais achevée — Mill meurt à Avignon en 1873. Fabre, curieux de tout, se passionne aussi pour la chimie appliquée : en 1866, il isole le principe colorant de la garance, l'alizarine, et dépose des brevets — rendus quasi aussitôt caducs par la découverte, presque simultanée, de l'alizarine de synthèse.

C'est également dans ces années que la France, frappée par l'épidémie de pébrine qui ravage les élevages de vers à soie, voit affluer dans le Midi les plus grands savants du pays. Louis Pasteur lui-même vient un jour consulter Fabre, dont la réputation d'entomologiste commence à se répandre — une rencontre restée dans les mémoires locales, où l'on raconte que le grand chimiste, tout occupé de ses cultures microbiennes, se serait montré étrangement peu familier des cocons eux-mêmes.

En 1867, le ministre de l'Instruction publique Victor Duruy, séduit par ses cours et son enseignement novateur, le fait venir à Paris et le présente à Napoléon III, qui le fait chevalier de la Légion d'honneur. L'instituteur pauvre du Rouergue se voit décoré par un empereur.

VII. Le scandale des jeunes filles

Mais Fabre est aussi un pédagogue en avance de plusieurs générations sur son temps : il donne, à l'initiative de Duruy lui-même, des cours du soir gratuits, concrets, expérimentaux, ouverts à tous — y compris à des jeunes filles, auxquelles il explique un jour la fécondation des fleurs. Le geste, aujourd'hui anodin, s'inscrit dans un contexte national explosif : Mgr Dupanloup mène alors une offensive résolue contre les cours féminins voulus par Duruy, jugés dangereux pour la moralité publique. Fabre, enseignant trop « libre » au mauvais moment, devient une cible commode. Les pressions s'accumulent, jusqu'à ce qu'en 1870 il soit expulsé du logement de fonction que lui louait une institution dévote. John Stuart Mill, fidèle, l'aide financièrement dans cette traversée difficile. Fabre démissionne de l'enseignement officiel et part s'installer à Orange, « sans ressources, en pleine guerre » — la guerre franco-prussienne venant tout juste d'éclater.

VIII. Les cent manuels et le deuil de Jules

À Orange, pendant près de dix ans, Fabre se met à écrire pour vivre : des manuels scolaires, dictés par la nécessité autant que par sa vocation pédagogique, et qui finiront par assurer, enfin, son aisance matérielle. Il en écrira, au total, près d'une centaine — chimie agricole, physique, astronomie, géométrie, botanique, zoologie, hygiène — dont une trentaine durant ce seul séjour orangeois, pour l'éditeur Charles Delagrave. Certains, comme Les Ravageurs, Les Auxiliaires, Le Livre des champs, ou la série des « Récits de l'oncle Paul », connaîtront une diffusion considérable dans les écoles de la toute jeune Troisième République.

Mais ces années sont aussi celles d'un deuil : le 14 septembre 1877, son fils Jules meurt à seize ans — l'enfant qui partageait sa passion des insectes, celui qu'il voyait lui succéder. Fabre lui dédiera la deuxième série des Souvenirs entomologiques, publiée cinq ans plus tard.

IX. L'Harmas, enfin

En mars 1879, à cinquante-six ans, grâce aux droits d'auteur enfin substantiels de ses manuels, Fabre peut réaliser le rêve de toute une vie : il achète, à Sérignan-du-Comtat, dans le Vaucluse, un terrain de garrigue en friche qu'il baptise, du mot provençal, l'Harmas. Ce sera son laboratoire à ciel ouvert pendant trente-six ans, jusqu'à sa mort. La même année paraît la première série des Souvenirs entomologiques — les neuf suivantes s'échelonneront jusqu'en 1907, vingt-huit années durant lesquelles l'homme qui n'avait jamais eu de jardin à lui se construit, pierre après pierre, l'univers exact de son œuvre.

Son cabinet de travail, sans électricité, tenait dans une simplicité presque monacale : une petite table à un seul tiroir, qu'il prenait soin d'orienter systématiquement à l'envers de l'usage — le tiroir contre le mur —, un globe terrestre offert par son éditeur Delagrave, une pendule que lui avaient offerte les jeunes filles de l'institution Saint-Martial d'Avignon. On l'apercevait, dit-on, couché à même le sol autour de la maison, couvert de poussière, l'œil rivé à sa large loupe.

X. Le scarabée sacré et les guêpes chirurgiennes

Le tout premier chapitre de la première série, en 1879, est consacré au Scarabée sacré — « le plus gros et le plus célèbre de nos bousiers » — que Fabre observe rouler à reculons sa boule de bouse, « image du monde pour la vieille Égypte ». Il y démolit une légende bien installée : la prétendue entraide entre deux bousiers roulant ensemble une même boule n'est en réalité qu'une tentative de rapt, « un pillage exercé comme une industrie ».

Plus frappante encore est sa découverte sur les guêpes fouisseuses — Cerceris, Sphex, Ammophiles — qui paralysent leurs proies (araignées, charançons, grillons) sans les tuer, par des piqûres d'une précision chirurgicale, dirigées exactement sur les centres nerveux, afin d'offrir à leurs larves une chair fraîche et vivante des semaines durant. Réfutant l'hypothèse d'une simple « liqueur conservatrice » avancée par Léon Dufour, Fabre montre que le Sphex, dont la proie a des centres nerveux séparés, porte non pas un mais trois coups de dard successifs, un pour chaque centre. Il écrira, dans une formule restée célèbre : « On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant les anatomistes. »

XI. La ronde sans fin et la soirée du Grand Paon

Deux expériences, entre toutes, ont fait sa légende. La première : ayant disposé des chenilles processionnaires du pin en cercle fermé sur le rebord d'un grand vase, Fabre les regarde marcher en rond, jour après jour, chacune suivant aveuglément le fil de soie de celle qui la précède. Il en tient la comptabilité exacte : sept fois vingt-quatre heures de marche sur la margelle, quatre-vingt-quatre heures au total, quatre cent cinquante-trois mètres parcourus, pour un périmètre de vase d'un mètre trente-cinq — soit trois cent trente-cinq tours complets, sans qu'aucune chenille ne songe à rompre le cercle. Preuve, pour lui, de l'absence totale de réflexion chez l'insecte, gouverné par le seul instinct.

La seconde : un soir, une femelle vierge de Grand Paon de nuit, fraîchement éclose dans son cabinet et enfermée sous une cloche grillagée, attire à elle, en l'espace de quelques heures, des dizaines de mâles venus « de tous les points ». Fabre en dénombre quarante le premier soir ; cent cinquante au terme de huit soirées. Par une série d'expériences minutieuses — femelle sous cloche hermétique, papier simplement imprégné de son odeur, antennes des mâles amputées —, il conclut à l'existence d'« effluves subtiles » émises par la femelle : intuition exacte de ce que la science ne nommera « phéromone » que près d'un siècle plus tard.

XII. Le canon muet et l'oreille de la cigale

Pour trancher une question qui l'intriguait — la cigale entend-elle son propre chant, assourdissant à l'oreille humaine ? — Fabre organisa une expérience aussi simple que définitive. Il fit tirer, sous les platanes où chantaient les cigales, deux boîtes tonnantes empruntées aux fêtes du village, en présence de six témoins. « La puissante explosion n'a modifié en rien le chant des Cigales », nota-t-il ; avec la seconde détonation, résultat identique. Prudent jusque dans la victoire, il se garda pourtant de conclure à une surdité totale : « En déduirai-je que la Cigale est sourde ? Je me garderai bien de m'aventurer jusque-là » — il la disait seulement « dure d'oreille ».

XIII. La tarentule, le moineau et la taupe

Fabre observa que la Lycose de Narbonne — la tarentule provençale — tue sa proie d'un seul coup, en la mordant avec une précision de bourreau « à la naissance du cou », comme « un desnucador accompli », ainsi que les abatteurs de bœufs des Pampas argentines savent trancher net la moelle épinière. Curieux de mesurer la puissance réelle du venin, il fit mordre un jeune moineau, puis une taupe, par l'araignée : les deux moururent. Pour capturer ces tarentules sans se faire piquer, il inventa une ruse empruntée à un prédateur naturel de l'araignée, le Pompile : faire mordre à la bête un épillet de graminée plongé dans son terrier, l'amener doucement jusqu'à l'entrée, puis la projeter d'un coup sec hors de son trou.

XIV. Le ver luisant chirurgien et les fossoyeurs cannibales

Fabre fut le premier à décrire précisément comment la larve du ver luisant s'attaque à l'escargot dont elle se nourrit : non pas en le dévorant vivant, mais en l'anesthésiant d'abord par une série de fines morsures répétées sur le manteau — « il la chloroformise », écrira-t-il — avant de liquéfier ses chairs pour les aspirer tranquillement. Il vérifia même la réversibilité du procédé : un escargot ainsi endormi pouvait, si on l'écartait à temps, se réveiller.

Il observa aussi longuement les nécrophores, ces coléoptères fossoyeurs qui enterrent les petits cadavres d'animaux en creusant patiemment dessous, jusqu'à ce que le corps s'enfonce de lui-même dans le sol. Son élevage de treize nécrophores finit dans une sinistre ironie : faute de charognes fraîches, ils se dévorèrent l'un l'autre, jusqu'au dernier « manchot, amputé aux articulations ». Fabre n'en tira pas moins un hommage sincère à ces insectes : « Respect à ces assainisseurs. »

XV. Le Sisyphe à l'épingle et le scorpion qui ne se suicide pas

Pour vérifier si un bousier appelle vraiment un congénère à l'aide quand il est en difficulté, Fabre planta une épingle dans la boule que roulait un Sisyphe, la bloquant net. L'insecte, désorienté, tourna autour de l'obstacle, grimpa dessus, poussa dans tous les sens — sans jamais chercher le secours d'un autre bousier. « J'ai vu des pillés, j'ai vu des pillards, et rien de plus », conclut Fabre, non sans avoir loué par ailleurs le rare « instinct de paternité » de cette espèce, où le mâle aide activement la femelle à élever leurs petits.

Il s'attaqua aussi à une légende tenace : celle du scorpion qui, cerné par un cercle de braises, se piquerait lui-même pour échapper aux flammes par un suicide délibéré. Ayant fondé, au fond de l'Harmas, toute une « bourgade » de scorpions languedociens installés dans des fossettes de sable, Fabre montra qu'un scorpion piqué par un congénère peut effectivement en mourir — mais que les convulsions observées sous la chaleur ne sont qu'un spasme mécanique, l'animal étant en réalité insensible à son propre venin.

XVI. La cigale réhabilitée et le Prègo-Diéu

Provençal de cœur autant que de naissance, Fabre prend un jour la défense d'une bête calomniée depuis des siècles : la cigale de la fable de La Fontaine. Il relève, chiffres et anatomie à l'appui, les erreurs du fabuliste — la cigale n'a pas de bouche pour manger mouches ou vermisseaux, elle meurt avant l'hiver et ne saurait donc y « crier famine », et c'est en réalité la fourmi qui, l'été, vient dérober à la cigale le suc des arbres qu'elle a percés de son suçoir. Il en donnera même une version en provençal, La Cigalo e la Fournigo.

Il décrit ailleurs la mante religieuse en « féroce spectre », happant son mâle « comme gibier de haut goût », et l'épeire capturant à distance, par jets de soie, les proies trop dangereuses pour être approchées. Une anecdote, rapportée par son biographe le docteur Legros, veut qu'au jour de son inhumation à Sérignan, une mante — le Prègo-Diéu provençal, littéralement « prie-Dieu » — soit venue se poser sur la tombe fraîchement creusée, sous les yeux des témoins.

XVII. Une maison entière au service des insectes

Le laboratoire de l'Harmas ne fut jamais l'affaire d'un seul homme : c'est toute une maisonnée qui, après le dîner, sortait observer les insectes. Sa fille aînée Antonia guettait le retour au nid des abeilles maçonnes que son père relâchait à plusieurs kilomètres, marquées d'une touche de gomme arabique colorée — sur vingt abeilles ainsi dépaysées, sept revinrent, et Fabre nota avec une honnêteté désarmante que « l'expérience… ne conclut pas comme l'espérait Charles Darwin, comme je l'espérais aussi ». Sa fille Aglaé, de son côté, lui envoyait depuis Tournon, après d'« infatigables recherches », les Copris lunaires qu'on ne trouvait plus assez nombreux dans la Provence aride pour peupler ses volières d'élevage.

De cette silhouette d'homme âgé, tassé par les ans sous un large chapeau et une lavallière sombre, les visiteurs gardaient le souvenir d'un savant qu'on surprenait couché à même la poussière, la loupe collée à l'œil, indifférent à tout le reste. Le cabinet et le jardin de l'Harmas conservent aujourd'hui plus de treize cents objets et spécimens, quatre-vingt-deux liasses d'herbier rassemblant près de quatorze mille plantes, et les six cents aquarelles de champignons qu'il peignit de sa main.

XVIII. Une correspondance avec Darwin

En 1880, Charles Darwin, qui a lu les Souvenirs, écrit à Fabre une lettre chaleureuse : jamais, lui dit-il, les mœurs merveilleuses des insectes n'avaient été décrites avec plus de vivacité — « c'est presque aussi bon d'en lire le récit que de les voir ». Il ajoute regretter que Fabre reste si fermement opposé à la théorie de la descendance. Fabre lui répond le mois suivant.

C'est dans cette même correspondance que Darwin suggère une expérience pour percer le mystère du sens d'orientation des insectes : transporter des abeilles dans une boîte tournant rapidement, pour leur faire perdre tout repère directionnel — idée qu'il avait d'abord envisagée sur des pigeons. Fabre, en retour, évoque la coutume qui veut qu'on fasse tourner un chat dans un sac pour l'empêcher de retrouver son chemin. Il mène lui-même l'expérience sur ses abeilles maçonnes, avec l'aide de sa fille Antonia postée près des nids ; même lestées d'un fragment d'aiguille aimantée collé au thorax, les abeilles revenaient encore — réfutant ainsi l'hypothèse d'un sens magnétique que Darwin avait envisagée.

Fabre était en train de rédiger la lettre où il devait rendre compte de ces résultats quand, le 19 avril 1882, lui parvint la nouvelle : Darwin venait de mourir. « J'étais à rédiger ma lettre lorsque la triste nouvelle m'arriva : Darwin était mort », écrira-t-il — et il renoncera, par respect pour « ce tombeau de Westminster », à achever sa lettre sous cette forme familière.

Il faut se garder, pourtant, de réduire leur relation à une simple amitié savante : Fabre, chrétien et fixiste, admirait sincèrement « l'honnêteté scientifique » de Darwin, mais refusait que l'instinct complexe et infaillible d'une guêpe chirurgienne pût résulter d'une lente accumulation de hasards utiles. Il ne fut jamais un polémiste virulent — plutôt un sceptique méthodique, qui préférait toujours l'observation exacte à la théorie générale, fût-elle darwinienne.

XIX. Le pédagogue qui voulait que la science se lise comme un roman

Toute sa vie, Fabre est resté fidèle à une conviction : la science doit se raconter avec autant de soin stylistique qu'un roman, et se comprendre sans qu'on ait besoin d'être savant. À ceux qui lui reprochaient une prose trop claire pour être tout à fait sérieuse, il répondait avec ironie qu'on semblait exiger « que nous ne soyons profonds qu'à condition d'être obscurs ». Cette alliance rare — rigueur du savant, qualité du styliste — est précisément ce que ses contemporains, savants comme écrivains, ont fini par saluer d'une seule voix.

XX. La patrie qui ferme sa porte

Sa gloire venue, on rapporte que Fabre refusa toujours qu'on traduisît ses œuvres en allemand, et qu'il éconduisait poliment les visiteurs venus d'outre-Rhin d'une phrase désarmante : « J'ai quatre-vingt-dix ans » — comme si l'âge suffisait à excuser toutes les fermetures de porte. L'anecdote, rapportée par un témoignage de presse plutôt que par une source strictement primaire, mérite d'être racontée avec la prudence qu'elle impose ; elle dit, en tout cas, la fidélité viscérale d'un homme du Rouergue à sa patrie, jusque dans le repli du grand âge.

XXI. L'homme derrière le savant

Fabre ne fut pas seulement entomologiste. Il apprit également seul le solfège et l'harmonie, à partir d'une méthode commandée par correspondance, et composait des chansons en provençal qu'il jouait sur un petit harmonium.

Occitanophone de naissance, il fut élu majoral du Félibrige, l'académie de la langue provençale fondée par son ami Frédéric Mistral, qui le surnommait « Lou Felibre di Tavan » — le Félibre des Hannetons. Il lui écrivait en 1906 : « La poésie est partout, même dans le terrier d'un scorpion. »

De son caractère, ses proches retiennent un homme bourru, solitaire, peu mondain, fuyant les honneurs et détestant écrire des lettres de circonstance — un « ennemi de toute réclame », selon le mot de son biographe le docteur Legros. Il fut pourtant lu et admiré par un cercle impressionnant d'esprits : Darwin, Maeterlinck, Rostand, Bergson, Mallarmé, l'écrivain allemand Ernst Jünger ; bien plus tard, le cinéaste Luis Buñuel se réclamera de lui comme d'un maître, et l'acteur Louis de Funès relisait sans cesse les Souvenirs entomologiques.

XXII. Un second mariage, une famille recomposée

Devenu veuf de Marie-Césarine Villard en 1885, Fabre se remarie deux ans plus tard, le 23 juillet 1887, à Sérignan, avec Marie-Joséphine Daudel — de près de quarante ans sa cadette. L'acte de mariage, conservé aux Archives départementales de Vaucluse, précise que la mère de la mariée « a déclaré ne savoir » signer, détail modeste qui donne à cette union tardive tout son ancrage villageois et populaire. De ce second mariage naîtront trois enfants, dont Paul-Henri Fabre, né en 1888, qui réalisera les planches photographiques de l'édition définitive des Souvenirs et prolongera, après la mort de son père, certaines de ses recherches à l'Harmas — la passion entomologique se transmettant, une seconde fois après Jules, d'un père à un fils.

XXIII. Mistral, le préfet, et le sauvetage d'un génie

En 1908, alarmé par la misère persistante du vieux savant malgré sa notoriété grandissante, Mistral publie un article retentissant. Le préfet de Vaucluse, Jules Belleudy, écrit personnellement au ministre Gaston Doumergue ; une aide de mille francs est accordée dès le 30 juillet 1908, et le Conseil général de Vaucluse vote une rente annuelle. Edmond Rostand prend le relais avec une ferveur de poète : il consacre à Fabre huit sonnets réunis sous le titre « Fabre des insectes », fustigeant en vers l'ingratitude de l'État. Vers 1911, le gouvernement finit par accorder à Fabre une pension de deux mille francs — et les ventes des Souvenirs entomologiques explosent : on en vendra, en une seule année 1910-1911, plus qu'au cours des vingt précédentes réunies.

XXIV. Une gloire venue trop tard

Malgré son doctorat, l'université parisienne le tint longtemps pour un simple vulgarisateur, un amateur de génie mais sans place dans la science officielle. Il fallut attendre le 3 avril 1910 et un grand jubilé, orchestré par son disciple le docteur Georges-Victor Legros, pour que la France découvre enfin celui qu'elle avait négligé : Edmond Rostand, Maurice Maeterlinck, Romain Rolland et Henri Poincaré s'y associent, tandis qu'Edmond Perrier remet à Fabre une plaquette d'or gravée — son portrait d'un côté, Sérignan et le mont Ventoux de l'autre — et que l'Académie royale des sciences de Stockholm lui décerne la médaille d'or Linné. Peu de savants parisiens font pourtant le déplacement, la plupart étant retenus, ce même jour, par l'inauguration du Musée océanographique de Monaco. Rostand forge alors pour Fabre le titre de « Virgile des insectes » et écrit qu'il fut « un grand savant qui pense en philosophe, voit en artiste, sent et s'exprime en poète » ; Maeterlinck, la même année, qualifie les Souvenirs d'« incomparable Iliade ». Le surnom qui a le mieux traversé le temps — « l'Homère des insectes » — est traditionnellement attribué à Victor Hugo ; l'attribution reste toutefois incertaine, puisque Hugo, mort en 1885, n'avait pu lire que les deux premiers volumes des dix que compte l'œuvre.

Fabre est proposé à plusieurs reprises pour le prix Nobel, et voit même, le 14 octobre 1913, le président Raymond Poincaré, de retour d'un voyage officiel en Espagne, faire un détour par Sérignan pour lui rendre visite à l'Harmas.

XXV. La cécité et le seuil

Affaibli dans ses derniers mois par des crises d'urémie et presque aveugle, Fabre continue pourtant de travailler, dictant ce qu'il ne peut plus écrire. Sa fille Aglaé et une religieuse, sœur Adrienne, le veillent, tandis que son fils, ses gendres et son ami le docteur Legros se trouvent mobilisés au front de la Grande Guerre. Il s'éteint à l'Harmas le 11 octobre 1915, à quatre-vingt-onze ans. Il est inhumé dans le caveau familial du vieux cimetière de Sérignan, sous deux inscriptions latines qu'il avait lui-même choisies : une de Sénèque — Quos periisse putamus praemissi sunt, « ceux que nous croyons perdus ne font que nous précéder » — et la sienne propre, gravée de sa main : Minime finis sed limen vitae excelsioris — « la mort n'est pas une fin, mais le seuil d'une vie plus haute ».

XXVI. L'Harmas sauvé, et Fabre autour du monde

En 1922, le docteur Legros, ami de toujours devenu député, fait voter une loi permettant à l'État de racheter l'Harmas ; le Muséum national d'Histoire naturelle en devient propriétaire et le préserve intact jusqu'à aujourd'hui. Les Souvenirs entomologiques seront traduits en une quinzaine de langues ; la version anglaise d'Alexander Teixeira de Mattos, en dix volumes, fait connaître « l'Homère des insectes » au monde anglo-saxon, où La Vie des Insectes dépassera les cent mille exemplaires vendus. En 1951, Fabre devient le héros d'un film, Monsieur Fabre, d'Henri Diamant-Berger, avec Pierre Fresnay dans le rôle-titre.

C'est peut-être au Japon que sa postérité est la plus inattendue : introduit dès 1919 par le pacifiste chrétien Kagawa Toyohiko, puis traduit intégralement à partir de 1922 par l'anarchiste Ōsugi Sakae, Fabre y devient une référence si populaire qu'une Japan Henri Fabre Society lui est aujourd'hui consacrée, et qu'en 2005 une chaîne de supérettes y distribua des figurines à son effigie. L'instituteur pauvre du Malaval, qui n'avait jamais quitté sa garrigue, finit par faire le tour du monde sans avoir eu besoin de bouger.

XXVII. Retour aux trois regards — et une ouverture

Thoreau consignait, jour après jour, la date exacte où chaque fleur s'ouvrait au bord de son étang. Muir comptait les tours d'une aiguille de pin ployée par le vent. Fabre comptait les tours d'une chenille sur le rebord d'un vase, les nuits de veille d'un papillon femelle, les coups de dard d'une guêpe. Aucun des trois n'a jamais rencontré les deux autres — et c'est peut-être ce qui rend leur ressemblance plus vraie encore : trois hommes, sans se concerter, ont découvert séparément qu'il n'existe pas de petit sujet, seulement des regards de tailles différentes.

Fabre, à la différence des deux Américains, n'a jamais quitté sa garrigue pour de grands espaces sauvages — son Walden à lui tenait dans quelques ares de thym et de cailloux, sa Sierra dans le vol d'un scarabée. Il a fallu quatre-vingt-onze ans, une pauvreté d'enfance, un scandale, un deuil, une correspondance avec le plus grand savant de son siècle, un sauvetage financier organisé par des amis fidèles, et une gloire venue presque trop tard, pour que le monde comprenne ce qu'un pâtre du Lévézou savait déjà, enfant, en gardant ses oies : il suffit de s'accroupir assez longtemps devant n'importe quoi pour que ce n'importe quoi devienne, à son tour, un monde entier.

Quelque part, à l'Harmas, un scarabée continue de rouler sa boule à reculons, devant une maison où plus personne ne regarde par la fenêtre. Il n'a pas besoin qu'on le regarde. Mais il attend, comme toujours, que quelqu'un s'accroupisse.

(Ce texte fait écho à d'autres guides publiés sur ce site — Henry David Thoreau et John Muir, avec lesquels Fabre partage, sans jamais les avoir connus, la même éthique de l'attention patiente à la nature.)

Chronologie repère

Petit glossaire

Florilège — citations authentiques

Note éditoriale. Le surnom « l'Homère des insectes », traditionnellement attribué à Victor Hugo, doit être présenté avec prudence : Hugo étant mort en 1885, il n'a pu connaître que les deux premières séries des Souvenirs (parues en 1879 et 1882), et l'attribution n'a pu être vérifiée dans une source primaire. Les surnoms de « Virgile des insectes » (Rostand) et d'« incomparable Iliade » (Maeterlinck, 1910) sont en revanche solidement attestés. De même, le célèbre qualificatif de Darwin, « that inimitable observer », provient de The Descent of Man (1871, chap. X, à propos du Cerceris) et non de L'Origine des espèces (1859), où Fabre est cité sans cette formule — une confusion fréquente dans les sources secondaires, à corriger. Enfin, l'anecdote du refus des visiteurs allemands (section XX) et celle de la visite de Pasteur (section VI) reposent sur des témoignages de presse ou des traditions locales plutôt que sur des sources primaires fermes, et doivent être présentées avec la prudence qui s'impose.

Sur les pas de Jean-Henri Fabre

Bibliographie (éditions en accès libre)

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Remerciements

©️ Laurent Berthelier assisté par Claude.ai -