Guide · laurentberthelier.site/guides/#hamsun Portrait de Knut Hamsun

Knut Hamsun

1859 – 1952 · Garmo, Norvège

📋 Navigation rapide

Prélude : La Voix Oubliée

Il existe des écrivains dont le nom résonne comme une cloche dans la brume nordique, une vibration qui traverse le temps sans jamais tout à fait s'éteindre. Knut Hamsun appartient à cette lignée des grands silencieux, ceux dont l'œuvre murmure plutôt qu'elle ne crie, ceux qui ont sculpté dans la langue une cathédrale intérieure que le monde moderne, dans sa course effrénée, n'a pas toujours su contempler. Prix Nobel de littérature en 1920, révolutionnaire du roman psychologique, Hamsun demeure pourtant un continent littéraire encore trop peu exploré, une terre promise que beaucoup n'ont jamais foulée.

L'Architecte de la Faim

Dans les rues de Kristiania — ce nom ancien d'Oslo qui porte encore l'écho des pavés gelés — un jeune homme marche, affamé, halluciné par le manque. C'est 1890, et Knut Hamsun vient d'offrir au monde La Faim, ce roman qui déchire le voile des conventions littéraires comme on arracherait une vieille tapisserie pour laisser entrer la lumière crue du réel. « Je continuais à voir des visages qui n'existaient pas », écrivait-il, et dans cette phrase se trouve toute la modernité de son génie : la capacité à plonger dans les abysses de la conscience, là où la raison vacille et où commence le territoire vierge de l'âme humaine.

L'histoire de l'écriture de La Faim est elle-même une légende de persévérance créatrice. Hamsun l'avait écrit une première fois en 1888, mais le manuscrit fut refusé par tous les éditeurs. Loin de se décourager, il réécrivit entièrement le roman, affinant sa vision, creusant plus profondément dans les méandres de la psychologie de son narrateur. « J'ai écrit ce livre avec mon sang », confiait-il plus tard, et cette affirmation n'était pas qu'une métaphore : il puisait directement dans ses propres années de misère à Kristiania, lorsqu'il dormait sur des bancs publics et vendait ses vêtements pour manger. Il se souvenait de ces moments où, affamé au point de délirer, il mâchait du bois pour tromper son estomac, de ces nuits où il écrivait à la lumière des réverbères parce qu'il n'avait pas de quoi s'offrir une chandelle.

Hamsun n'écrivait pas sur la faim, il écrivait depuis la faim. Il avait connu cette dévoration intérieure, cette dissolution progressive de la volonté sous l'étreinte du besoin. Son narrateur ne demande pas la pitié ; il observe sa propre décomposition avec une lucidité presque scientifique, presque cruelle. « Mon cerveau était en train de devenir mou », note le protagoniste avec une précision clinique qui glace le sang. C'est cette distance, ce regard froid posé sur soi-même qui fait de La Faim non pas un roman social mais une expédition dans les zones obscures de l'esprit. Avant Joyce, avant Kafka, Hamsun avait déjà compris que le véritable territoire du roman moderne n'était plus le monde extérieur mais le labyrinthe intérieur.

Le Chant de la Terre

Mais Hamsun était aussi l'homme qui aimait la terre avec une passion de paysan mystique. Dans L'Éveil de la glèbe, ce roman-poème publié en 1917, il célèbre Isak, ce colosse silencieux qui défriche la nature sauvage, qui plante, qui bâtit, qui engendre. « L'homme qui conquiert la terre est béni de Dieu », proclame Hamsun dans ces pages où souffle un vent tellurique, une force primitive qui rappelle que nous sommes faits de la même argile que les sillons.

Cette œuvre était née d'une conviction profonde que Hamsun portait depuis son enfance à la ferme de Hamsund, dans le nord glacial du pays. À l'âge de neuf ans, il avait été envoyé vivre chez son oncle Hans Olsen à Hamarøy, un homme dur qui le faisait travailler aux champs du matin au soir. Ces années furent douloureuses — l'oncle était brutal et les hivers impitoyables — mais elles gravèrent en lui un respect sacré pour le labeur de la terre. « Cultiver le sol, c'est participer à l'œuvre de Dieu », écrivait-il dans ses mémoires. Même des décennies plus tard, après avoir connu la gloire littéraire, Hamsun acheta une ferme à Nørholm où il passait ses journées à travailler la terre de ses propres mains, refusant de se comporter en gentleman farmer. Il portait des habits de paysan, conduisait lui-même sa charrue, et trouvait dans ces gestes millénaires une vérité que tous les salons littéraires de Kristiania ne pourraient jamais lui offrir.

Il y a dans cette œuvre une nostalgie pour un monde qui disparaissait déjà, le monde où l'homme vivait au rythme des saisons, où chaque geste avait un sens gravé dans la répétition des jours et des nuits. « Le progrès ? Voilà le grand mensonge de notre époque », disait-il lors d'une conférence en 1891, scandant son auditoire de bourgeois bien-pensants. « L'homme moderne a perdu son âme dans les usines et ne s'en est même pas aperçu. » Hamsun regardait la modernité avec méfiance, non par conservatisme étroit mais parce qu'il pressentait ce que nous commençons à peine à comprendre : que le divorce entre l'homme et la nature produit une faim d'une autre sorte, plus insidieuse, plus destructrice que celle du ventre vide.

Le Voyageur aux Mains Calleuses

Qui était cet homme ? Né Knut Pedersen en 1859 dans une ferme de Garmo, en Norvège, il avait connu le travail des champs, la pauvreté, l'errance. Il avait été colporteur, cordonnier, instituteur itinérant, conducteur de tramway. À dix-sept ans, il publia son premier récit, L'Énigmatique, sous un pseudonyme, mais le livre passa inaperçu. Découragé mais nullement vaincu, il partit pour l'Amérique en 1882, cette terre de promesses et de désillusions. Il débarqua à New York avec quelques dollars en poche et un rêve de devenir conférencier.

L'Amérique le broya. Il travailla comme ouvrier dans les carrières du Wisconsin, où il se brisa presque le dos à charrier des pierres sous un soleil de plomb. « J'ai appris là-bas ce qu'est vraiment le capitalisme », écrivait-il amèrement, « une machine à broyer les hommes pour en extraire du profit. » Il fut employé dans une ferme du Dakota du Nord, puis commis dans une épicerie de Minneapolis. Partout, il observait, notait, accumulait les scènes et les caractères qui allaient nourrir ses futurs romans. Un jour, alors qu'il travaillait comme vendeur dans un magasin de Chicago, une femme élégante lui demanda s'il avait lu tel ou tel auteur européen. Piqué au vif, il lui répondit avec hauteur qu'il était lui-même écrivain, ce qui lui valut un rire moqueur. Cette humiliation le poursuivit pendant des années.

En 1884, déjà atteint par le cancer qui le rongerait toute sa vie (il souffrait de tuberculose pulmonaire), il rentra en Norvège plus pauvre qu'au départ. Mais il repartit en Amérique en 1886, déterminé cette fois à percer comme conférencier. Il donna des causeries sur la littérature scandinave dans des salles à moitié vides, vivant d'expédients, dormant parfois à la belle étoile. « L'Amérique m'a appris que l'homme est seul face à l'immensité du monde », écrivait-il, « et que cette solitude est à la fois notre malédiction et notre noblesse. »

Il revint définitivement en Norvège en 1888, rapportant avec lui les matériaux de ce qui allait devenir La Faim. Ces années de vagabondage avaient sculpté sa prose comme le vent sculpte la pierre : en enlevant tout ce qui n'est pas essentiel.

Les Personnages de l'Âme

« J'ai écrit pour comprendre ce que je suis », confiait-il dans une lettre à son ami, l'éditeur Albert Langen. Et dans cette quête, il a créé des personnages inoubliables qui continuent de hanter nos imaginations comme des spectres lumineux.

Il y a le lieutenant Glahn dans Pan, publié en 1894, cet homme sauvage qui préfère la solitude des forêts aux salons civilisés. Hamsun avait conçu ce personnage après avoir passé un été dans une cabane forestière près de Lillesand, vivant de pêche et de chasse, refusant tout contact avec la ville. « Glahn, c'est moi débarrassé de la civilisation », avouait-il. Le roman s'ouvre sur ces mots hallucinés : « Voici que tous ces souvenirs me reviennent, ces incompréhensibles souvenirs de Dieu. » Dans ce texte, Hamsun explore la passion amoureuse avec une férocité qui choqua ses contemporains. La relation entre Glahn et Edvarda n'est pas romanesque au sens traditionnel ; elle est une danse sauvage où l'attirance et la répulsion se confondent, où l'amour ressemble à une maladie qui consume autant qu'elle exalte.

Puis vint Johan Nagel dans Mystères (1892), ce vagabond énigmatique dont les contradictions reflètent celles de l'âme humaine elle-même. Nagel arrive dans une petite ville norvégienne vêtu d'un costume jaune qui fait scandale, portant à son doigt une bague contenant de la cyanure — son assurance contre l'absurdité de l'existence. « Je suis un homme qui dit oui quand il pense non », déclare-t-il, et cette phrase résume la complexité de tous les personnages hamsuniens. Hamsun avait lui-même l'habitude de se promener avec une fiole de poison dans sa poche, non par désir de mort mais par besoin de savoir qu'il pouvait, à tout moment, choisir sa fin. « La liberté, c'est avoir le dernier mot contre le destin », aimait-il répéter.

Il y a aussi August dans la série des romans du Nordland (August le marin, Mais la vie continue), ce personnage picaresque inspiré d'un véritable vagabond que Hamsun avait rencontré dans sa jeunesse. August est un menteur magnifique, un raconteur d'histoires qui transforme chaque rencontre en aventure épique. « August représente la puissance de l'imagination face à la médiocrité du réel », expliquait Hamsun. « Il préfère un beau mensonge à une vérité terne, et en cela il est plus vrai que tous les honnêtes gens. »

Chacun de ces personnages porte en lui une fêlure, une inadéquation au monde qui les rend étrangement contemporains à toutes les époques. « Mes héros sont des inadaptés », reconnaissait Hamsun dans un entretien de 1912, « parce que toute personne qui pense réellement est inadaptée à ce monde qui ne veut pas qu'on pense. »

La Musicalité du Silence

Lire Hamsun, c'est apprendre une nouvelle façon d'écouter. Sa phrase coule comme un ruisseau de montagne, apparemment simple, mais portant en elle des profondeurs insoupçonnées. Il travaillait ses textes avec une minutie d'orfèvre, lisant chaque phrase à voix haute pour en tester la musique. « Une phrase doit chanter avant de signifier », répétait-il à son fils Tore qui voulait devenir écrivain. Il pouvait passer des heures sur un seul paragraphe, changeant un mot, déplaçant une virgule, jusqu'à ce que le rythme soit parfait.

Il savait que la vérité ne se trouve pas dans ce qui est dit mais dans ce qui se tait, dans les espaces entre les mots où résonnent les non-dits de l'existence. « Dans Pan, j'ai essayé de dire l'indicible », confiait-il à un journaliste en 1894. « L'amour, la nature, Dieu — tout cela ne peut être nommé directement. On ne peut que tourner autour, créer une atmosphère où le lecteur soudain comprend sans qu'on lui ait rien expliqué. » Il écrivait : « Les mots ne sont que les ombres des choses. » Et toute sa vie, il a cherché à capturer non pas l'ombre mais la chose elle-même, cette présence nue et tremblante du réel.

Thomas Mann, qui admirait profondément Hamsun, écrivait à son sujet : « Sa prose possède une qualité que je n'ai trouvée nulle part ailleurs — une simplicité qui contient des abîmes. » Cette simplicité était le fruit d'un travail acharné. Hamsun remplissait des carnets entiers de notes sur les paysages, les expressions faciales, les nuances de la lumière nordique. Il observait les gens dans les rues, dans les trains, et notait leurs gestes, leurs tics, la façon dont ils portaient leur corps. « Pour écrire un personnage qui semble vivant », disait-il, « il faut connaître cent détails et n'en utiliser que trois, mais les trois justes. »

Sa prose possède une qualité hypnotique, une cadence qui rappelle les sagas islandaises dont il était l'héritier lointain. Enfant, son père lui lisait la Saga des Völsungar au coin du feu, et ces récits anciens avaient imprégné son oreille d'un sens du rythme épique tempéré par une économie de moyens. Il n'explique jamais ; il montre, il suggère, il laisse au lecteur le soin de descendre dans les puits qu'il a creusés. « Le lecteur doit faire la moitié du chemin », affirmait-il. « Si je lui donne tout, je le vole de l'expérience de la découverte. » C'est un écrivain qui fait confiance à l'intelligence sensible de son lecteur, qui refuse de souligner, de marteler, qui préfère l'ellipse à la démonstration.

Un jour, un jeune écrivain lui demanda conseil sur son manuscrit. Hamsun le lut, puis barra au crayon rouge la moitié du texte. « Tout ce que vous avez souligné, expliqué, répété — supprimez-le. Le lecteur n'est pas idiot. S'il ne comprend pas, c'est que vous n'avez pas été assez clair dans ce que vous avez montré, pas dans ce que vous avez dit. »

Les Amours Tourmentées

La vie amoureuse de Hamsun fut aussi tumultueuse que ses romans. En 1898, à trente-neuf ans, il épousa Bergljot Göpfert, une jeune femme de vingt ans sa cadette. Le mariage fut un désastre. Bergljot admirait l'écrivain mais découvrit un homme difficile, jaloux, d'une susceptibilité maladive. « Vivre avec un génie, c'est vivre avec un enfant capricieux doublé d'un tyran », écrivait-elle dans son journal. Hamsun, de son côté, supportait mal que sa femme ait ses propres ambitions littéraires. Il corrigeait ses textes avec une sévérité qui confinait au sadisme. « Tu écris comme une femme », lui disait-il, ce qui était dans sa bouche l'insulte suprême. Ils divorcèrent en 1906, après huit ans d'un mariage orageux.

Puis, en 1909, à cinquante ans, il rencontra Marie Andersen, une actrice de trente ans. Là aussi, il y avait vingt ans d'écart, mais cette fois l'alchimie fonctionna. Marie était forte, indépendante, capable de tenir tête à son mari quand il devenait tyrannique. « Marie est la seule femme qui m'ait jamais compris », écrivait Hamsun à un ami. « Elle sait que je suis impossible à vivre et elle m'aime quand même. » Ensemble, ils eurent quatre enfants et Marie géra la ferme de Nørholm avec une compétence que Hamsun admirait secrètement, même s'il ne le disait jamais ouvertement. Dans une lettre touchante écrite en 1918, il lui confiait : « Tu es ma terre ferme dans l'océan de ma folie. Sans toi, j'aurais coulé il y a longtemps. »

L'Ombre et la Lumière

On ne peut parler de Hamsun sans évoquer l'ombre qui s'est étendue sur ses dernières années, cette nuit morale qui demeure la plaie ouverte de son héritage. Son soutien au régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale ne fut pas qu'une erreur passagère ou un égarement sénile — ce fut un engagement actif et proclamé. En 1943, alors que la Norvège était occupée, Hamsun, à quatre-vingt-quatre ans, rendit visite à Hitler à Berchtesgaden et lui offrit sa médaille du prix Nobel. Après la rencontre, il écrivit : « J'ai serré la main d'un homme qui défend l'Europe contre les forces de la décadence. »

Lorsque Hitler se suicida en 1945, Hamsun publia dans un journal collaborationniste un article nécrologique où il le qualifiait de « guerrier pour l'humanité » et de « prédicateur de l'Évangile de la justice ». Ces mots résonnent encore aujourd'hui comme une obscénité morale qui ne peut être effacée. Après la Libération, Hamsun fut arrêté, jugé, et condamné à une amende écrasante qui le ruina. Il passa plusieurs mois dans un asile psychiatrique où les médecins tentèrent de déterminer s'il était sain d'esprit. Le rapport conclut qu'il avait des « facultés mentales diminuées de manière permanente », un diagnostic qu'Hamsun rejeta avec fureur.

En 1949, à quatre-vingt-dix ans, il publia Sur les sentiers où l'herbe repousse, un texte autobiographique où il réglait ses comptes avec ses accusateurs, se présentant comme une victime incomprise. « Ils m'ont traité comme un fou parce qu'ils ne supportaient pas que je pense différemment », écrivait-il. Mais nulle part dans ce texte il ne reconnaissait la monstruosité du régime qu'il avait soutenu, nulle part il ne mentionnait les millions de morts, les camps, l'horreur. Cette absence de repentir, ce silence sur l'essentiel, acheva de faire de lui un paria moral.

Comment un homme qui avait su sonder les recoins les plus subtils de l'âme humaine a-t-il pu se fourvoyer si tragiquement dans les méandres de l'histoire ? Les explications sont multiples et aucune n'est satisfaisante. Son anglophobie virulente, nourrie par ses années difficiles en Amérique. Son mépris pour la démocratie qu'il voyait comme le règne de la médiocrité. Son romantisme réactionnaire qui idéalisait un passé germanique mythifié. Sa surdité croissante qui l'isolait du monde et le rendait perméable aux propagandes les plus grossières. Mais rien de tout cela n'excuse l'inexcusable.

Cette contradiction ne peut être résolue ; elle doit être portée, comme on porte une blessure qui ne guérit jamais complètement. L'œuvre reste, immense et lumineuse, mais elle est désormais inséparable de cette chute, de cette faillite morale qui rappelle que le génie artistique ne protège pas de l'aveuglement politique, que la sensibilité esthétique n'implique pas la justesse éthique. Nous lisons Hamsun aujourd'hui avec cette conscience douloureuse, cette lucidité qui refuse à la fois de tout condamner et de tout absoudre.

Héritage : Les Racines Invisibles

Pourtant, malgré tout, l'influence de Hamsun traverse le vingtième siècle comme une veine souterraine qui nourrit des terres lointaines. Franz Kafka, dans son journal de 1912, notait après avoir lu La Faim : « Ce livre m'a montré qu'on pouvait écrire sur les profondeurs de l'âme sans jamais nommer les émotions, juste en décrivant leurs effets sur le corps et l'esprit. » Cette technique du monologue intérieur que Hamsun avait perfectionnée, Kafka allait la pousser jusqu'à ses conséquences les plus vertigineuses dans La Métamorphose et Le Procès.

Bertolt Brecht, pourtant aux antipodes politiques de Hamsun, reconnaissait : « J'ai appris de Hamsun qu'un personnage n'a pas besoin d'être cohérent pour être vrai. Les contradictions sont ce qui nous rend humains. » Dans ses pièces, Brecht allait créer des personnages aussi contradictoires que ceux de Hamsun, capables du meilleur et du pire, refusant la psychologie simpliste du héros et du vilain.

Ernest Hemingway affirmait dans Paris est une fête : « J'ai lu La Faim à Paris en 1922, et cela a changé ma façon d'écrire. Hamsun m'a appris qu'on pouvait tout dire en disant le minimum, que la force d'une phrase vient de ce qu'on a eu le courage de ne pas y mettre. » La prose dépouillée de Hemingway, ses dialogues sans fioritures, ses descriptions économes — tout cela doit quelque chose à la leçon hamsunienne de l'essentiel.

Même Samuel Beckett, dans son exploration du néant intérieur et de l'absurde, marchait sur des chemins que Hamsun avait tracés. Le narrateur de Molloy, errant sans but dans un monde qui lui échappe, parlant une langue qui se délite, est un lointain cousin du narrateur de La Faim. « Hamsun a compris avant tout le monde », écrivait Beckett à un ami, « que le roman moderne devait être la chronique de la dissolution, pas de la construction. »

Henry Miller, dans Tropique du Cancer, saluait « ce vieux Norvégien magnifique qui a osé écrire sur la faim non pas comme une condition sociale mais comme un état métaphysique ». Isaac Bashevis Singer reconnaissait : « Hamsun m'a montré qu'on pouvait raconter une histoire d'un point de vue totalement subjectif, où la réalité elle-même devient douteuse, et que c'était précisément là que se trouvait la vérité moderne. »

En Norvège même, malgré l'opprobre qui pesait sur son nom après la guerre, les écrivains continuaient à le lire en secret, conscients qu'on ne pouvait simplement effacer celui qui avait révolutionné la prose scandinave. Tarjei Vesaas, Kjartan Fløgstad, Jon Fosse — tous ont reconnu leur dette envers celui qu'on ne pouvait plus célébrer publiquement mais qu'on ne pouvait cesser d'admirer en privé.

Car Hamsun nous a légué quelque chose d'inestimable : la certitude que le roman peut être un instrument de connaissance aussi précis qu'un scalpel, aussi profond qu'un puits de mine. Il nous a montré que la littérature n'est pas ornement mais excavation, qu'écrire c'est descendre dans les strates de la conscience pour en ramener des vérités que la philosophie et la science ne peuvent atteindre.

La Langue Comme Patrie

Un aspect souvent négligé de l'œuvre de Hamsun est son combat pour la langue norvégienne. Au début du vingtième siècle, la Norvège était prise entre deux formes de norvégien : le bokmål (proche du danois) utilisé par l'élite urbaine, et le nynorsk (nouvelle langue norvégienne) reconstruit à partir des dialectes ruraux. Hamsun choisit délibérément d'écrire dans un bokmål enrichi d'expressions dialectales, créant une langue littéraire qui portait en elle la saveur de la terre et des gens ordinaires.

« Ma langue n'est pas celle des académies », déclarait-il lors d'une polémique en 1895, « c'est celle des paysans, des pêcheurs, des gens qui vivent encore en contact avec les forces élémentaires. » Il incorporait dans ses textes des mots que les puristes jugeaient vulgaires ou régionaux, des tournures syntaxiques qui venaient du parler oral. Cette audace linguistique scandalisait les critiques conservateurs mais enchantait les lecteurs qui reconnaissaient enfin dans la littérature la langue qu'ils parlaient réellement.

Un jour, un professeur d'université lui reprocha d'utiliser le mot « slentre » (flâner) au lieu du terme plus élégant « spasere ». Hamsun lui répondit dans une lettre cinglante : « Quand un homme affamé traîne dans les rues, il ne 'se promène' pas élégamment, il flâne comme une âme en peine. Le mot juste n'est pas le plus beau, c'est le plus vrai. »

Les Dernières Années à Nørholm

Les dernières années de Hamsun à sa ferme de Nørholm furent celles d'un exil intérieur. Ruiné par l'amende que lui avait infligée le tribunal, presque sourd, abandonné par la plupart de ses amis, il continuait néanmoins à écrire chaque matin dans sa cabane de travail face à la forêt. « Tant que je peux encore tenir un stylo, je suis vivant », confiait-il à Marie. Il se levait à cinq heures, écrivait jusqu'à midi, puis passait l'après-midi à travailler aux champs, malgré son grand âge.

Son fils Tore racontait : « Même à quatre-vingt-dix ans, il refusait qu'on l'aide à porter le foin ou à réparer les clôtures. Il tombait parfois d'épuisement, mais il se relevait et continuait. C'était comme s'il voulait prouver quelque chose — à qui, je ne sais pas. Peut-être à lui-même. »

Un visiteur qui vint le voir en 1950 le décrivit ainsi : « Un vieil homme voûté aux mains noueuses de paysan, aux yeux d'un bleu délavé qui semblaient regarder à travers vous vers quelque horizon invisible. Quand il parlait — et il fallait crier pour qu'il entende — c'était avec une intensité qui faisait oublier son âge. Il citait Dante, Shakespeare, Strindberg de mémoire. Son esprit était intact, tranchant comme une lame, mais emprisonné dans ce corps décati. »

Il mourut le 19 février 1952, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, dans sa chambre donnant sur les champs qu'il avait labourés pendant tant d'années. Ses derniers mots, selon Marie, furent : « Les arbres... vous les voyez ? Comme ils sont grands maintenant. » Il parlait des sapins qu'il avait plantés quarante ans plus tôt et qui ombrageaient désormais toute la propriété.

Ses funérailles furent une affaire discrète, presque furtive. Peu de gens osèrent venir, par peur d'être associés au collaborateur honni. Il fut enterré dans le petit cimetière de Grimstad, sans grandes cérémonies, sans discours officiels. Sur sa tombe, Marie fit graver simplement : « Knut Hamsun, écrivain. » Rien d'autre. Pas de dates, pas d'épitaphe. Comme si même dans la mort, il restait une énigme qu'aucun mot ne pouvait résumer.

Coda : L'Appel du Nord

Aujourd'hui, dans le silence de nos bibliothèques, ses livres attendent. Ils attendent le lecteur qui saura entendre, par-delà les décennies, cette voix venue du Nord, cette voix qui parle de la faim et de la terre, de la solitude et de l'extase, du chaos intérieur et de la beauté intraitable du monde. « La vie est une merveille », écrivait-il dans Pan, et cette phrase contient tout Hamsun : l'émerveillement devant l'existence malgré tout, malgré la douleur, malgré les errances et les erreurs.

Dans un passage magnifique de Mystères, il écrivait : « Il y a dans la forêt des sentiers que personne n'emprunte plus, des clairières que personne ne visite. C'est là que se trouvent les vérités que nous avons oubliées. » Cette image pourrait servir de métaphore à son œuvre elle-même : un sentier oublié vers des vérités essentielles sur la condition humaine, sur notre rapport à la nature, sur les profondeurs insondables de l'âme.

Lire Hamsun aujourd'hui, c'est accepter d'être dérangé, déplacé, ramené à des questions que nous préférerions peut-être éviter. « Pourquoi écrivez-vous des choses si difficiles ? » lui demandait un lecteur. Il répondit : « Parce que la vie est difficile, et que la littérature qui prétend qu'elle est simple ment à ses lecteurs. » C'est accepter que la littérature ne console pas toujours, qu'elle interroge, qu'elle trouble, qu'elle force à regarder en face ce que nous sommes : des êtres de faim et de soif, cherchant notre place entre