Guide · laurentberthelier.site/guides/#magny Pochette de l'album Blues de Colette Magny

Colette Magny

1926 – 1997 · Paris, France

📋 Navigation rapide

Hommage à la voix la plus libre de la chanson française

Colette Magny (1926-1997) fut la voix la plus libre et la plus inclassable de la chanson française du XXe siècle. Cette secrétaire bilingue de l'OCDE devenue, à 36 ans, chanteuse de blues puis pionnière du free jazz engagé, a tracé un chemin unique entre Bessie Smith et les usines en grève . Surnommée « la Bessie Smith enragée », elle incarna une radicalité artistique et politique sans compromis, payée au prix fort d'une quasi-invisibilité médiatique et d'une fin de vie dans la précarité . Morte le 12 juin 1997 dans l'indifférence, elle laisse une œuvre monumentale qui mêle cri blues, collages sonores et pamphlets chantés — un héritage que le rap français redécouvre aujourd'hui.

Partie I : Vie et parcours

Une enfance entre goûteur de fromages et chanteuse lyrique amateur

Colette Marie Armande Eugénie Magny naît le 31 octobre 1926 dans le 4e arrondissement de Paris . Son père Georges Magny, né en 1874 à Épineau-les-Voves dans l'Yonne, exerce un métier atypique : après avoir été commis-épicier puis chef de rayon, il devient « goûteur de vins et de fromages » — un contremaître spécialisé. Sa mère Fernande Collas, née en 1891 à Montmorillon, est sensible aux arts et pratique le chant lyrique en amateur .

L'aisance familiale s'effondre avec les revers professionnels du père. La famille quitte Paris pour trois ans à Reims, puis s'installe à Boulogne-Billancourt où Georges devient directeur de la coopérative alimentaire de Renault. À sa mort, Fernande travaille d'abord comme caissière. Puis survient une transformation extraordinaire : à plus de cinquante ans, elle entame une carrière d'actrice sous le nom de « Ferna Claude », d'abord dans la compagnie de Sacha Pitoëff, puis chez Roger Planchon à Villeurbanne à partir de 1959 . Cette reconversion tardive et courageuse marquera profondément Colette, qui dira plus tard : « Plus le temps passe, plus je sens le visage de ma mère se poser sur le mien. »

Sa nièce Périne Magny-Lecoy témoigne du contraste entre les parents : « Ma grand-mère était une femme particulièrement joyeuse, avec une légèreté, une coquetterie, et une joie de vivre. Elle apportait un vent de légèreté et de folie dans la maison, alors que le père de Colette était plutôt austère. »

Quinze ans de dactylo à l'OCDE, berceau improbable du blues

En 1948, Colette entre comme secrétaire dactylo bilingue et traductrice à l'OECE (future OCDE). Elle y restera 15 ans — un « contre-emploi » ironique que l'historien note avec malice : cette future « communiste » travaillait pour l'organisation « dont l'objectif est de favoriser l'américanisation de l'Europe de l'Ouest » .

Ce poste lui permet d'approfondir son anglais et de découvrir les standards américains. Elle fréquente les clubs de jazz parisiens où elle rencontre Claude Luter, clarinettiste proche de Sidney Bechet et Mezz Mezzrow . Luter l'entend chanter le blues, lui dit de continuer, et lui apprend à jouer d'une « espèce de guitare à trois cordes » appelée « triplet ». Au sein même de l'OCDE, quelques collègues partagent sa passion du jazz et l'initient davantage.

L'éveil politique survient brutalement en 1956, pendant la guerre d'Algérie. Colette raconte à Jacques Vassal (Rock'n'Folk, 1973) : « Jusqu'à l'âge de 30 ans, je n'avais pas lu un journal. C'est dire que mon éveil politique, il a été tardif. C'était pendant la guerre d'Algérie, en 56, à propos d'une bagarre dans la rue de Grenelle, sous mes fenêtres. Ce qui m'a surprise, ce n'était pas la bagarre entre l'extrême droite et des militants de gauche, mais la non-intervention de la police. » Le lendemain, aucune ligne dans les journaux. Dès lors, elle lit quotidiennement la presse pour forger son opinion.

Gênée par une obésité précoce, Colette trouve dans le répertoire des chanteuses noires — Bessie Smith, Billie Holiday, Ma Rainey — la possibilité de mettre en valeur une voix exceptionnelle, là où son physique aurait été un handicap dans les modèles alors en vigueur .

L'envol foudroyant : de Mireille à l'Olympia en six mois

En 1958, encore employée, elle réalise ses premiers enregistrements sur l'album de son beau-frère Gilles Thibaut, trompettiste et chef d'orchestre : « Black and Blue » de Fats Waller et « Mack the Knife » de Kurt Weill. Sa nièce Périne témoigne : « L'amour du jazz vient de cette rencontre avec Gilles. »

Au printemps 1962, à 36 ans, elle démissionne de l'OCDE et se produit dans les cabarets parisiens : La Contrescarpe, La Vieille Grille, Le Port du Salut, Chez Monique Morelli. C'est à La Contrescarpe qu'elle admire Francesca Solleville chantant « Merde à Vauban » de Léo Ferré, et qu'elle rencontre François Tusques, pianiste de free jazz qui deviendra son complice musical .

Mireille Hartuch la repère et l'invite à son « Petit Conservatoire de la Chanson ». Le 8 décembre 1962, Colette chante en direct à la télévision sa version de « Saint James Infirmary » . L'Humanité du 3 avril 1963 titre : « Deux minutes à la télévision ont catapulté Colette Magny chanteuse de blues sur la scène de l'Olympia : C'est effarant ! » Un journaliste la surnomme « la France a son Ella Fitzgerald blanche » — ce qui la met dans une « colère noire ». Elle refuse catégoriquement cette étiquette réductrice.

En 1963, son premier 45 tours « Melocoton », accompagné par le guitariste américain de blues Mickey Baker (classé 53e des 100 plus grands guitaristes par Rolling Stone), devient un tube . L'anecdote familiale est touchante : « Melocoton » évoque ses quatre neveux, enfants de sa sœur Claude. Benoît est « Melocoton », Grégoire « Boule d'Or », et la chanson mentionne aussi Périne et Christophe. Une comptine où Boule d'Or pose des questions auxquelles Melocoton répond.

Du 4 au 28 avril 1963, elle passe à l'Olympia en première partie de Sylvie Vartan et Claude François (avec Pierre Vassiliu, Little Eva, Les Tornados). L'ironie est délicieuse : cette femme de 36 ans, massive et inclassable, « vole la vedette aux yéyés » avec son « aimable comptine » . Un témoin de l'époque raconte : « En 1963, j'avais 15 ans, un ami me fait écouter un disque 45 tours. Je dis seulement : "Oh fan ! Quelle voix de chanteuse noire-américaine !" avant qu'il ne me montre le visage poupon laiteux de Colette Magny. »

Le bureau renversé : rupture fracassante avec CBS

L'anecdote la plus célèbre de sa confrontation avec l'industrie musicale se déroule chez CBS vers 1964. Colette veut s'orienter vers des textes poétiques et politiques — Victor Hugo, Sartre. Le représentant de la maison de disques américaine accueille mal cette orientation. Lorsqu'il lui dit « Ce Sartre est un communiste », elle lui aurait, selon son propre témoignage, « renversé son bureau sur les jambes » .

Mickey Baker, agacé par son virage engagé, lui lance : « Va faire tes petites chansons communistes qui ne rapporteront pas un cent… » Elle quitte CBS pour Le Chant du Monde, label proche du PCF où elle trouvera une liberté artistique totale . Sa chanson « Le mal de vivre » sur Cuba est interdite par l'ORTF, faisant d'elle la première chanteuse de protest song en France.

La censure sera systématique. Dans une interview à la revue Le Mur (avril 1990), elle révèle : « Mes disques ont été rayés au stylet à la Discothèque de la radio. J'en ai fait état les rares fois où j'ai eu l'antenne "en direct", personne ne m'a jamais accusée de mensonge. » Une amie travaillant à l'ORTF lui avait confirmé : « Vos disques sont rayés transversalement au stylet. » Elle ajoutait : « Ils ont fait des montages, parvenant ainsi à me faire dire le contraire de ce que j'avais dit » et évoquait une « censure totale au Grand Échiquier de Monsieur Chancel ».

Sa réponse célèbre : « J'emmerde le système et il me le rend bien… »

L'album Thanaka (années 1980) illustre l'absurdité de la situation : n'ayant pas l'autorisation d'y mettre tous ses textes, le disque sort avec une face vierge .

Partie II : L'œuvre musicale

Une voix comme un cri de l'Atlantique noir

Les descriptions de sa voix reviennent comme une litanie : « Voix cri, voix blues, voix vérité » . François Tusques témoigne : « Elle n'avait rien à envier à aucune chanteuse noire américaine ! » Un ami, entendant son premier disque sans voir son visage, s'exclame : « Quelle voix de chanteuse noire-américaine ! » — avant de découvrir son « poupon laiteux ».

Son timbre profond et puissant, son vibrato distinctif, ses traces de prononciation américaine quand elle chante en français composent ce qu'on appellera son « blues éléphantesque ». Elle est tour à tour « la première voix du jazz français », « une Bessie Smith blanche enragée », « une montagne en marche » comparable à Odetta .

Elle-même se définissait ainsi : « Je suis un petit pachyderme de sexe féminin » — et ajoutait qu'elle en avait « ras la trompe de toutes ces saloperies ».

Melocoton, le tube qu'elle reniera

Le titre entre au hit-parade de Salut les copains. À 37 ans, cette femme corpulente vole la vedette aux idoles yéyé .

Mais elle refuse catégoriquement de « refaire des Melocoton ». Elle déclare : « J'ai décidé que Melocoton était mort, qu'il était parti au Vietnam. » Pendant quatorze ans, elle bannira ce titre de son répertoire.

Vietnam 67 et l'invention de la protest song française

L'album Vietnam 67 (1967) marque sa transformation en chanteuse politique. Le titre éponyme, bissé lors de sa première au TNP, raconte la résistance vietnamienne du point de vue d'un combattant : « Van Phan Dong m'a dit : 'Viens, donne-moi la main, tu verras, ici, c'est la guerre des vélos' ». La chanson se termine par : « Ho Chi Min vous l'a dit / Nous ne nous laisserons pas intimider / Longue vie au peuple vietnamien ».

Le Mal de vivre, avec son vers « Un grand espoir c'est Cuba », est interdit par l'ORTF — faisant d'elle la première protest singer française .

Elle participera aux « six heures pour le Vietnam » organisées par les Comités Vietnam, où elle représente la Joan Baez française. Dans ses Magny 68/69, elle évoque les « cages à tigre », mettant en cause l'impérialisme français inventeur de ce système de torture.

Répression : le free jazz au service des Black Panthers

L'album Répression (1972) représente son apogée artistique et politique. La face A, Oink Oink (~18 minutes), est explicitement dédiée au mouvement des Black Panthers . Les textes reprennent les pamphlets de Bobby Seale, Eldridge Cleaver et Huey Newton. Babylone U.S.A. dénonce :

« Babylone morose, mère de l'obscénité par tes B52, tes atrocités / Géant tentaculaire, gendarme du monde / Tes ballons de dollars on les crèvera / Pieuvre en papier-monnaie, ton centre éclatera / Tes tentacules on te les coupera / BABYLONE U.S.A. »

L'accompagnement est assuré par l'élite du free jazz français : François Tusques au piano, Bernard Vitet à la trompette, Beb Guérin à la contrebasse ). Grâce à eux, elle a découvert Albert Ayler, Don Cherry, Sunny Murray — et reconnu dans le free jazz « un cri de révolte représentatif d'une période ». Elle abandonne alors la structure couplet/refrain pour des longues incantations progressivement gagnées par l'esprit de révolte.

L'album est immédiatement censuré par l'ORTF. Elle sera traitée de « crapule stalinienne » par certains gauchistes qui refusaient de payer l'entrée de ses concerts — ultime ironie pour une artiste bannie des ondes.

Le Free Jazz Workshop de Lyon et l'apogée musicale

L'album Transit (1975), enregistré avec le Free Jazz Workshop de Lyon, marque un sommet musical. C'est sur ce disque que le jeune Louis Sclavis fait ses débuts professionnels à la clarinette basse . L'album figure dans la mythique NWW List de Nurse With Wound.

La suite Ras la trompeLe Pachyderme, Blues Ras la Trompe, Radio Cornac — joue avec autodérision sur son embonpoint. Les Cages à tigre dénonce les camps de prisonniers vietnamiens, invention française reprise par les Américains.

Visage-Village (1977), avec le groupe rock Dharma et l'accordéoniste Lino Leonardi, est considéré par certains comme « sa plus grande réussite » .

Partie III : L'engagement politique

Mai 68 : « Je l'ai vécu dans les usines »

Colette vit Mai 68 différemment des images d'Épinal. Elle confie : « En Mai, j'étais paumée. Mai, je l'ai vécu dans les usines. Je n'ai été que deux fois à la Sorbonne : le 13 mai au soir et le 14. Quelqu'un a dit : "Taisez-vous, Colette Magny va chanter." J'ai dit que j'étais d'accord. Mais je trouvais ça dérisoire. » Sa nièce Périne précise : « Elle dit dans le disque qu'elle s'est planquée dans les usines. Elle avait peur des manifs et des barricades et c'est vrai qu'il y avait un aspect assez violent qui pouvait effrayer. »

Le 26 mai 1968, elle chante avec Francesca Solleville dans l'usine occupée de La Cellophane à Bezons, pendant que les enfants des grévistes regardent des dessins animés. Dans une lettre aux ouvriers du 20 octobre 1968, elle écrit : « Certains me reprochent un manque d'enthousiasme révolutionnaire. D'autres m'accusent de stalinisme. Je n'en peux plus des étiquettes et j'ai la nausée du langage politique. J'aimerais tellement chanter la victoire du socialisme qui ne me paraît exister nulle part dans le monde en ce moment ! »

Elle rejoint le groupe Medvedkine de Besançon, fondé par Chris Marker, avec René Vautier, William Klein, Agnès Varda et Jean-Luc Godard . Le principe : donner le matériel aux ouvriers pour qu'ils filment eux-mêmes leur réalité. Dans le film « Rhodia 4x8 » (1969), elle chante sur des images d'ouvriers de l'usine Rhodiaceta pointant à l'embauche : « Merci, Rhône-Poulenc / Trust de la chimie / Premier groupe financier français / C'est grâce à toi / Qu'on peut s'embourgeoiser / Un dimanche sur quatre toute l'année. » Les images de l'intérieur de l'usine étaient « volées » car il était interdit de filmer les locaux industriels.

L'album Magny 68/69 est un « collage » sonore sans équivalent : documents enregistrés pendant les événements, montés avec Chris Marker et William Klein . Elle y raconte son Mai 68 :

« Des gosses matraqués / Ramasser les blessés / Pour les travailleurs, chanter / J'ai rien vu, j'étais pas dans la rue / Je l'ai manqué / Chanter, c'était devenu dérisoire. »

Pennaroya : chanter avec les ouvriers, pas sur eux

En 1972, l'usine Pennaroya de Gerland (Lyon) connaît une grève tragique après la mort de Mohamed Salem, écrasé par un couvercle de four de 1 500 kg . Colette Magny enregistre six chansons AVEC les ouvriers immigrés maghrébins : Salem, J'ai pas les papiers, L'exil. Ces morceaux racontent la grève, la dureté des mines, les injustices quotidiennes.

Cette méthode — faire AVEC les ouvriers et non SUR eux — définit son éthique artistique. Le 1er mai 1975, elle participe à un spectacle à Dunkerque avec le peintre Ernest Pignon-Ernest et les dockers, mêlant peintures, affiches et concert.

Elle travaille aussi avec Maxime Le Forestier et Mara Jerez pour l'album Chili, un peuple crève (1975), hommage à Violeta Parra et Victor Jara assassiné après le coup d'État de Pinochet.

Confrontations : entre censure du PCF et militants hostiles

Avant un concert à la Fête de l'Humanité avec le Free Jazz Workshop de Lyon, un membre du Comité Central du PC vient discuter avec elle pour qu'elle ne mentionne pas que les « cages à tigre » (système de torture au Vietnam) étaient un « brevet français » . Elle cède pour ce concert, mais le « brevet français » apparaîtra dans le disque.

Son « Vietnam 67 » est hué lors de sa première présentation au TNP avant de lui valoir une grande popularité dans la jeunesse engagée. Agacée par les demandes incessantes de rechanter son tube, elle déclare : « Melocoton est mort au Vietnam ! » et refuse pendant 14 ans de l'interpréter.

Les années 70 sont marquées par des confrontations pendant ses concerts. Certains militants ne voulaient pas payer l'entrée et la traitaient de « crapule stalinienne ». Ébranlée par ces oppositions, elle cesse un temps de chanter en public et se tourne vers la création collective.

Partie IV : Anecdotes et vie personnelle

La « famille coup de poing » et les complices musicaux

Colette définit sa place dans la chanson contestataire avec une formule devenue célèbre : « Dans la famille coup de poing, Ferré c'est le père, Ribeiro la fille, Lavilliers le fils. Et moi la mère ! »

François Tusques, pianiste de free jazz, joue un rôle central. C'est lui qui lui fait découvrir Coltrane, Albert Ayler et Don Cherry, l'orientant vers le free jazz. Il lui amène des documents sur les Black Panthers qui aboutiront à l'album « Répression » (1972). Face aux critiques sur son rythme (le batteur Daniel Humair la trouvait « pas en place »), Tusques répondait : « On disait la même chose de John Lee Hooker ! » En 2001, il créera un « Portrait Musical de Colette Magny » en son hommage.

Louis Sclavis commence sa carrière professionnelle en 1975 au sein du Workshop de Lyon, collaborant avec Colette sur l'album « Transit ». Beb Guérin l'accompagne en solo au théâtre des Carmes d'Avignon (2-3 août 1969), concert diffusé sur France Culture et récemment réédité en vinyle par l'INA.

Le 1er décembre 1965, elle partage la scène de la Mutualité avec Léo Ferré devant plusieurs milliers d'étudiants . Claude Fléouter dans Le Monde note le contraste : « Aux procédés démagogiques de Ferré, s'oppose l'éclatante sincérité de Colette Magny. Le plus souvent immobile, dressée face au public pour un affrontement, elle semble ne vouloir communiquer avec lui que par la voix et le contenu du message. »

Catherine Ribeiro lui fait découvrir Antonin Artaud. Colette lui dira plus tard : « Il faut que j'arrête de chanter Artaud, il me rend complètement dingue ! »

Chez André Benedetto en Avignon (1969), elle défend le film « Oser lutter oser vaincre » de Jean-Pierre Thorn contre un militant communiste qui voulait lui « casser la gueule » pour le contenu du film. C'est là qu'elle rencontre Ernest Pignon-Ernest, qui dessinera plusieurs de ses pochettes de disques.

Le « pachyderme » et ses colères légendaires

Colette cultive l'autodérision. Elle se surnomme « pachyderme de sexe féminin » et écrit dans « Blues ras la trompe » : « Je suis un tout petit pachyderme de sexe féminin, j'en ai gros sur le cœur. » Jean-Jacques Birgé témoigne : « Son humour était épatant et sur scène elle possédait un naturel que j'essaie d'adopter autant que possible. »

Sa nièce Périne décrit : « C'est une insoumise. Elle a plein de facettes. C'était une femme sauvage. Une indomptable, quelqu'un de profondément connecté aux forces qui nous traversent. Colette, c'est un poète aussi. Une femme colère. Une femme douceur, tendresse — je trouve que le blues va très bien à sa personnalité. »

Un journaliste se souvient : « Lui téléphoner vers la fin des années 1990 revenait à recevoir une bordée d'injures. On était tous coupables de l'avoir ainsi oubliée, mais quelle gratitude de passer avec elle des heures au téléphone. »

Dans une interview RTS (1972), elle explique : « Pourquoi je chante ? Parce que j'ai besoin. J'ai envie d'ouvrir ma gueule et beugler. Pour ça il faut quand même dire quelque chose. » Quand le journaliste note qu'elle voit l'injustice plutôt que le bonheur, elle répond : « Le bonheur, je n'en vois pas des tonnes quelque part. C'est difficile d'être heureux dans ce monde. »

Elle vivait simplement dans un petit appartement parisien de la rue de Flandre et conduisait une 2CV. Son concierge, originaire du Nord, lui fit découvrir le milieu populaire des bassins miniers, expérience qui inspira sa « Chronique du Nord » (1972) . Quand elle crie « Bou bou bou yé yé », c'est un écho déguisé de « Vive la grève ! », cri des femmes de mineurs.

La voix et le secret

Dans la chanson « Quand j'étais gamine » (album Kevork, 1989), puis à la radio, elle révèle avoir été violée par son oncle à huit ans et demi, et être devenue très corpulente ensuite . Cette révélation tardive éclaire d'une lumière nouvelle toute son œuvre — cette voix qui « hurlait » ce que le corps avait enfoui.

Kevork : vingt ans de travail pour une pintade

L'histoire de son dernier album « Kevork ou le délit d'errance » (1989) illustre sa persévérance. Tout commence en 1969 par la rencontre de Jean-Marie Lamblard, éleveur de pintades qui leur avait consacré une thèse . Elle raconte à France Culture (1987) : « Il m'a invité à manger sous le pont du Gard. Les pintades se montent les unes sur les autres. Il y en a qui meurent en dessous. Elles s'effraient très vite. Jean-Marie Lamblard prétend qu'elles ont de l'humour également. Elles font enrager les éleveurs, elles pondent quelques petits œufs par ci, et puis elles font semblant, elles les mettent ailleurs. En plus, on reconnaît difficilement leur sexe. Vous imaginez tout ce que je peux tirer de tout ça ! »

« J'étais fascinée par tout ce qu'il m'a raconté en 69 et je suis revenue à Paris la tête pleine de plumes. Une amie me dit : "As-tu pensé à la lutte des paysans ?" Je lui dis de me faire une bibliographie… Ça m'a perdue : pendant deux ans j'étais dans les livres… et j'ai perdu les plumes ! Alors boom, la pintade enterrée ! »

D'opéra prévu initialement avec trois chanteuses, danseurs et comédiens, le projet fut réduit en « opérinette » puis en tour de chant, faute de financements. Sans contrat, elle lance une souscription publique relayée par Télérama — une forme de crowdfunding avant l'ère d'Internet . L'album gagne le Grand Prix du Président de la République de l'Académie Charles-Cros en 1990.

Dans Kevork, elle fait aussi une révélation personnelle. Interview à Lesbia Magazine (octobre 1989) : « Vous avez entendu, dans le disque, ma belle chanson d'amour pour une femme ? Je suis en état d'homosexualité ; j'aime une femme actuellement. C'est peut-être pour cela que personne n'a voulu de ma pintade. » Sa devise : « Vie privée, privée de vie » — pour être heureuse, ne pas vivre dans le secret.

Partie V : Les dernières années

Verfeil-sur-Seye : la dernière demeure et le festival

Colette s'installe au hameau de Selgues, près de Verfeil-sur-Seye (Tarn-et-Garonne). En 1987, sous son impulsion et celle de Didier Brassac, naît le festival « Des Croches et la Lune » pour promouvoir la culture en milieu rural . En 1990, l'association Act'2 prend le relais.

Thierry Colombié témoigne (La Dépêche du Midi, 1998) : « Lorsque Colette est arrivée, nous étions un groupe de jeunes à faire de la musique. Notre curiosité, et la sienne à vouloir s'intégrer au pays et aux gens, ont créé un pont. Colette nous avait mis l'eau à la bouche en nous faisant découvrir son univers, des artistes tels Paco Ibañez, Mama Béa, Francesca Solleville… »

Les dernières années : alitée mais prête pour la révolution

Une maladie de la colonne vertébrale la confine au lit ou en fauteuil roulant dans ses dernières années. Elle vit recluse à Verfeil-sur-Seye, dans le hameau de Selgues. Un article de Marianne (juin 1997) résume : « Elle fut quasiment interdite de radio et de télévision, au point que, dépourvue de revenu, elle dut se battre pour simplement être couverte par la Sécurité sociale. »

En 1994, elle reprend sa carte au PCF après avoir assisté à un hommage à Toto Bissainthe à la Fête de l'Humanité : « J'ai ressenti beaucoup d'émotions. J'ai croisé des gens heureux... Le changement m'a sidérée. »

Sa dernière prestation a lieu au festival d'Uzeste en 1995, accompagnée par « Greco et les Insectes ». En novembre 1996, un spectacle hommage est organisé au Théâtre du Merlan à Marseille — elle ne peut y assister, étant alitée, mais participe par téléphone sur le plateau .

Invitée par Pascal Sevran à La Chance aux Chansons, celui-ci lui dit : « Quel courage Madame Magny ! » Elle répond : « Je n'ai pas le courage des terroristes ! » — provocation finale.

« À son enterrement, pas grand monde »

Elle décède le 12 juin 1997 à Villefranche-de-Rouergue, à 70 ans. Pierre Prouvèze témoigne : « À son enterrement, pas grand monde. Catherine Ribeiro chante "J'aurais tant aimé danser" dans la maison de Colette en dansant avec Christophe Magny, le neveu. »

Catherine Ribeiro lui rend hommage : « Elle avait tant donné en chantant, en écrivant, que ses chants devenaient des éclairs dans des ciels d'orage. »

Son testament généreux : elle lègue tous ses droits d'auteur à la Fondation de France pour contribuer à la lutte contre le sida via Sidaction, et son mobilier à Emmaüs. Elle est enterrée dans le cimetière du hameau de Selgues.

Partie VI : Ce qu'elle disait de son art

Sur la vérité : « La vérité, c'est chez moi un désir quasi morbide. Seule la vérité est révolutionnaire. Je ne supporte pas le mensonge. »

Sur son engagement : « Je fais état de choses dont j'ai été témoin ou qui me touchent. J'expose, je reconnais que ma manière de chanter est agressive mais j'expose. »

Sur la révolution : « Ce qui me ferait le plus plaisir dans l'avenir de notre monde ? Une belle RÉVOLUTION, si possible non sanglante, requérant des citoyennes et citoyens conscients. »

Sur sa liberté : « Je suis pure comme un diamant ! Je n'ai fait que ce que je voulais ! Moi, je ne veux pas avoir les mains sales. »

Sur Lénine : « Que faire ? comme disait Lénine avant de déraper sur le verglas. »

Et en 1995, alors qu'elle est alitée : « Même en fauteuil, je suis prête pour la révolution ! »

Partie VII : L'héritage

Colette Magny reste méconnue du grand public mais vénérée par les initiés. Thurston Moore (Sonic Youth) se déclare fan. Orelsan sample J'ai suivi beaucoup de chemins pour Mes grands-parents (2018). Le rappeur Rocé préface la réédition de sa biographie et la reprend en concert .

Camélia Jordana et Bertrand Belin reprennent Les Tuileries. Yves Montand l'avait fait avant eux. Une anthologie en 10 CD (EPM Musique, 2018) et un vinyle Avignon 1969 (INA/Diggers Factory, 2021) permettent de redécouvrir son œuvre.

Une rue et une école primaire du 19e arrondissement de Paris portent son nom. François Tusques a composé en 2001 un Portrait Musical de Colette Magny pour piano et violoncelle.

Sa nièce Périne Magny-Lecoy publie en 2025 Colette Magny, Remettre le western à l'endroit, témoignage familial et artistique. Yann Madé lui consacre une bande dessinée : Colette Magny, les petites chansons communistes (2022) .

Benoît Houzé ajoute : « Malgré ses expérimentations, Magny a toujours gardé une générosité artistique qui lie clairement ses chansons à la tradition de la chanson populaire française. »

Yann Madé conclut : « Féministe radicale, elle voulait surtout une humanité libérée et chacun trouvera, à coup sûr, une raison d'aimer Colette Magny ! »

Conclusion : une colère géante qui résonne encore

Colette Magny fut bien plus qu'une chanteuse de blues française — elle inventa une forme unique de chanson-témoignage, mêlant spoken word, free jazz, collages documentaires et poésie mise en musique. Son parcours — de l'OCDE aux usines en grève, du hit-parade à la censure — dessine la trajectoire d'une artiste qui refusa systématiquement le compromis.

En 1986, dans l'émission « À tout cœur », Colette Magny déclare : « Je suis pure comme un diamant ! Je n'ai fait que ce que je voulais ! Moi, je ne veux pas avoir les mains sales. » Cette phrase résume une vie de refus — refus de l'étiquette « Ella Fitzgerald blanche », refus de rechanter Melocoton, refus de la compromission avec CBS, refus du silence face à l'injustice.

Comme un hippopotame en colère, elle fonçait sur les préjugés. Elle pouvait réciter l'alphabet ou le bottin, sa voix des plus profonds Mississippi enfouis en nous rendait tout nécessaire et évident. Censurée, marginalisée, oubliée de son vivant, elle laisse une œuvre qui continue de résonner — témoignage d'une époque où l'on pouvait encore croire qu'une chanson pouvait changer le monde.

Son œuvre — de Melocoton à Kevork, de Vietnam 67 à Répression — constitue un témoignage unique des luttes françaises et internationales des années 1960-1990. Dans un monde où le rap sample ses chansons et où les artistes engagés cherchent des modèles, la voix de cette « Bessie Smith blanche enragée » résonne plus que jamais.

Colette Magny chantant sur scène, cri et poings levés