Guide · laurentberthelier.site/guides/#muir Portrait de John Muir

Portrait : Bain News Service, 1900, Library of Congress — domaine public

John Muir

1838 – 1914 · Dunbar, Écosse / Californie, États-Unis

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Hommage à John Muir, marcheur ultra-léger et père des parcs américains

I. Deux regards avant la montagne

Il y a des hommes qui inventent leur propre façon de voir, parce que celle qu'on leur propose est trop étroite pour ce qu'ils sentent.

Un siècle plus tôt qu'il ne le faudrait pour qu'ils se rencontrent, un ermite de Concord avait déjà tout dit, ou presque : aller dans les bois pour vivre délibérément, n'affronter que les faits essentiels de la vie. Henry David Thoreau n'a jamais quitté le Massachusetts plus de quelques semaines d'affilée. Il a suffi d'un étang, de deux ans, de deux mois et de deux jours, pour qu'il dise l'essentiel — et pour qu'un garçon d'Écosse, grandissant à des milliers de kilomètres, le lise et décide de continuer la phrase avec ses jambes.

Et bien plus tard, un homme dissoudra un ordre religieux tout entier fondé pour le couronner messie, en lâchant cette phrase qui ne s'oublie plus : la vérité est un pays sans chemin. Krishnamurti demandera qu'on regarde un arbre sans un mot, sans une image, sans le nom qui s'interpose entre l'œil et l'écorce. Avez-vous jamais été en communion avec un arbre — au point qu'il n'y ait plus que l'arbre, et non plus vous qui le regardez ?

Aucun lien historique ne rattache ces deux hommes à celui dont ce texte parle : Krishnamurti ne commencera à enseigner qu'en 1929, quinze ans après la mort du troisième homme de cette histoire. Mais la parenté est là, dans les gestes avant d'être dans les mots : un homme qui grimpe au sommet d'un arbre pendant une tempête, non pour le décrire, mais pour être, une heure durant, exactement ce que l'arbre est en train de vivre.

Cet homme s'appelait John Muir. Il est né en 1838 sur une côte battue par la mer du Nord, et il est mort en 1914 en ayant fait de la montagne un temple, et de la marche une liturgie.

II. L'enfant de Dunbar

John Muir naît le 21 avril 1838 à Dunbar, petite ville côtière d'Écosse, troisième des huit enfants de Daniel Muir et Ann Gilrye. Le père, calviniste rigide lié aux Disciples du Christ, impose à ses fils la lecture quotidienne de la Bible et juge toute distraction — un livre, un jeu, une flânerie — « frivole et punissable ». Le jeune John mémorisera les trois quarts de l'Ancien Testament et la totalité du Nouveau, avant même d'avoir onze ans.

Mais un enfant qu'on prive de tout finit par tout prendre ailleurs. Muir escalade les falaises du bord de mer, chasse les nids d'oiseaux dans les ruines du château voisin, rejoue dans la cour d'école les guerres d'indépendance écossaise. Toute sa vie, il gardera son accent, et un recueil de Robert Burns dans son sac, quelle que soit la montagne à gravir.

III. Le génie du bois et de l'horloge

En 1849, la famille émigre au Wisconsin, dans une ferme que le père fait défricher par ses enfants de l'aube au crépuscule — sans jamais leur laisser « perdre » les heures de jour à lire. Le jeune Muir obtient de se lever avant l'aube pour étudier seul. Pour cela, il invente un lit relié à une horloge, qui le redressait automatiquement à l'heure choisie — une « early-rising machine », plusieurs décennies avant que le mot n'existe pour ce genre d'objet.

Il ne s'arrête pas là. Il taille dans le bois des horloges, des thermomètres, des hygromètres, un distributeur automatique de foin pour les chevaux, et surtout un bureau-horloge d'une ingéniosité folle : l'appareil présentait ses livres l'un après l'autre à heure fixe, ouvrait le premier, le maintenait ouvert le temps voulu, puis le refermait pour faire apparaître le suivant. En septembre 1860, il expose ses inventions à la foire agricole d'État à Madison. Les juges le déclarent « génie au meilleur sens du terme » et lui remettent un prix spécial — l'argent qui financera ses études.

Il entre à l'Université du Wisconsin en janvier 1861, qu'il décrira comme voisine du Royaume des Cieux. C'est là qu'il découvre Emerson et Thoreau. Il en repart en 1863, sans diplôme, pour ce qu'il appellera l'université de la nature sauvage.

IV. La lime et les ténèbres

En 1866, Muir travaille à Indianapolis, dans une usine de pièces d'attelage. Simple scieur d'abord, il en devient rapidement contremaître, proposant sans cesse des améliorations. Au début de mars 1867, une lime qu'il tient pour ajuster une courroie de machine lui glisse et lui perce l'œil droit. L'œil gauche s'obscurcit à son tour, par sympathie. On raconte qu'il se serait écrié : « My right eye is gone, closed forever on all God's beauty » — mon œil droit a disparu, fermé pour toujours à toute la beauté de Dieu.

Il passe des semaines dans une chambre obscure, ne sachant s'il reverra jamais rien. Quand la vue lui revient, il ne retourne pas à l'usine. Il prend la décision qui commande tout le reste de sa vie : il cessera de se consacrer aux inventions des hommes, pour se consacrer désormais à l'étude des inventions de Dieu.

V. Mille miles vers le Golfe

Le 1er septembre 1867, Muir part à pied d'Indianapolis, cap au sud, sans itinéraire fixe, choisissant « la route la plus sauvage, la plus feuillue, la moins fréquentée » qu'il puisse trouver. Il traverse le Kentucky, le Tennessee, la Géorgie, jusqu'en Floride — près de mille six cents kilomètres, l'essentiel à pied. Il embarque ensuite pour Cuba, puis, via l'isthme de Panama, débarque à San Francisco fin mars 1868.

On lui demande, dit-on, en descendant du bateau, quel chemin prendre pour sortir de la ville. « N'importe lequel qui me sorte d'ici », répond-il — n'importe quelle route qui mène hors des rues, vers n'importe quel endroit sauvage.

VI. La chaîne de lumière

Il marche vers l'est à travers la vallée de San Joaquin, couverte à perte de vue de fleurs sauvages, et découvre la Sierra Nevada — qu'il baptisera pour toujours the Range of Light, la chaîne de lumière.

« Climb the mountains and get their good tidings. Nature's peace will flow into you as sunshine flows into trees. »
« Escaladez les montagnes et recueillez leurs bonnes nouvelles. La paix de la nature se déversera en vous comme le soleil dans les arbres. »

En 1869, il passe son premier été comme berger dans la haute Sierra — expérience qui deviendra, quarante ans plus tard, My First Summer in the Sierra. Il travaille ensuite dans une scierie de la vallée de Yosemite, où il se construit une cabane assez ingénieuse pour qu'un ruisseau la traverse dans un coin de la pièce — de l'eau vive, jour et nuit, à portée de main.

Il voyage plus léger qu'aucun marcheur avant lui : une tasse de fer-blanc, une poignée de thé, un pain, un exemplaire d'Emerson, et rien d'autre. Il dort à la belle étoile plus souvent que sous un toit.

« Only by going alone in silence, without baggage, can one truly get into the heart of the wilderness. »
« Ce n'est qu'en marchant seul, en silence, sans bagage, que l'on peut vraiment entrer au cœur de la nature sauvage. »

VII. Une théorie qui dérange

Muir observe les stries laissées dans la roche, les moraines, les vallées suspendues, et en tire une théorie qui scandalise l'establishment scientifique de son temps : la vallée de Yosemite n'a pas été créée par un cataclysme, comme l'affirme le géologue d'État Josiah Whitney, mais patiemment sculptée par les glaciers. Whitney le traite d'« amateur » et d'« ignoramus ». Muir persiste, remonte les glaciers vivants qui subsistent encore dans la haute Sierra, mesure leur mouvement. Le naturaliste Louis Agassiz, la plus haute autorité en la matière, finira par lui donner raison publiquement : le premier homme à avoir une conception adéquate de l'action glaciaire.

VIII. Emerson au seuil des séquoias

En mai 1871, Ralph Waldo Emerson, alors âgé de soixante-huit ans, visite Yosemite. Muir, trente-trois ans, lui écrit une lettre pressante : « Ne dérivez pas ainsi avec la foule, tandis que les Esprits de ces rochers et de ces eaux vous hèlent comme leur parent. » Ils se rencontrent, chevauchent ensemble jusqu'au Mariposa Grove. Muir supplie le vieux philosophe de camper une nuit sous les séquoias — mais l'entourage d'Emerson, redoutant l'air de la nuit en altitude, s'y oppose. Muir reste seul à la lisière du bosquet.

Il écrira plus tard : « Emerson was the most serene, majestic, sequoia-like soul I ever met » — Emerson fut l'âme la plus sereine, la plus majestueuse, la plus semblable à un séquoia que j'aie jamais rencontrée. Le maître de Concord, avant de repartir, lui aura tout de même laissé entendre qu'il avait trouvé l'homme qu'il fallait, à la bonne place : dans son tabernacle de montagne.

IX. « A noble earthquake! »

Le 26 mars 1872, vers deux heures et demie du matin, un puissant tremblement de terre secoue la vallée de Yosemite. Les autres résidents, terrifiés à l'idée que la théorie cataclysmique de Whitney se réalise sous leurs yeux, fuient leurs maisons en criant à l'engloutissement de la vallée. Muir, lui, se précipite hors de sa cabane près de Sentinel Rock en hurlant de joie : « A noble earthquake! » — un noble tremblement de terre ! — certain d'apprendre quelque chose que personne n'avait encore observé.

Il passe le reste de la nuit, au clair de lune, à inventorier les nouveaux éboulis — chacun une preuve de plus de ses théories glaciaires. Le soir même, il écrit à Emerson : « this storm said I am Earthquake, & I rumbled out to the open sky shouting. A noble Earthquake, Noble Earthquake!!! »

X. La tempête dans le Douglas

Dans un chapitre resté célèbre de The Mountains of California, Muir raconte être monté, en pleine tempête, au sommet d'un immense Douglas d'une centaine de pieds, dans une vallée de la Yuba River, simplement pour se laisser bercer par le vent. Il s'accroche à la cime la plus haute, se balance avec l'arbre entier, des heures durant, tandis que la forêt entière se courbe et chante autour de lui.

« Never before did I enjoy so noble an exhilaration of motion. »
« Jamais je n'avais goûté une aussi noble exaltation du mouvement. »

Ce n'est pas de l'inconscience. C'est la même discipline que celle qui le fait grimper vers un glacier ou dormir sans bagage : ne jamais observer la tempête de loin quand on peut être, un instant, exactement ce qu'elle traverse.

XI. Stickeen et le pont de glace

En 1879, Muir explore l'Alaska pour la première fois et découvre Glacier Bay ; un glacier y portera son nom. L'année suivante, en 1880, se joue l'épisode le plus célèbre de sa vie. Surpris par une tempête sur un glacier avec Stickeen, le petit chien noir du missionnaire Samuel Hall Young, Muir se retrouve piégé sur un îlot de glace. Le seul passage possible est un pont de glace fondu en lame de couteau, suspendu au-dessus d'une crevasse, attaché aux parois trois mètres sous la surface.

Muir taille des marches au couteau, enjambe l'arête à califourchon. Le chien, paralysé de terreur, pleure « comme si son cœur allait se briser » — puis se décide, traverse, et explose aussitôt d'une joie « triomphante, incontrôlable », courant en cercles, roulant dans la neige, aboyant à la montagne entière.

« To me Stickeen is immortal. »
« Pour moi, Stickeen est immortel. »

XII. Le fermier de Martinez

Le 14 avril 1880, Muir épouse Louie Wanda Strentzel et s'installe à Martinez, en Californie, où il gère avec un succès inattendu le domaine fruitier de son beau-père. Le couple aura deux filles, Wanda et Helen. C'est dans le « scribble den » — le cabinet d'écriture à l'étage de la maison — que Muir rédige l'essentiel de ses livres, porté par une épouse qui savait qu'il devait toujours repartir vers la montagne pour, un jour, revenir tout à fait.

« I'm losing the precious days. I am degenerating into a machine for making money. »
« Je perds les jours précieux. Je dégénère en machine à faire de l'argent. »

Il écrira cela à propos de ses années de fermier prospère — preuve qu'aucune réussite matérielle ne suffisait à remplacer la Sierra.

XIII. Le combattant — Sierra Club, Johnson, Roosevelt

En juin 1889, l'éditeur Robert Underwood Johnson campe avec Muir à Tuolumne Meadows et découvre avec lui les ravages des troupeaux de moutons — les « hoofed locusts », les criquets à sabots, comme Muir les surnomme. Ensemble, ils lancent la campagne qui aboutit à la création du Yosemite National Park en 1890.

Le 28 mai 1892, dans un bureau d'avocat à San Francisco, Muir et cent quatre-vingt-un autres membres fondateurs créent le Sierra Club. Muir en devient le premier président, fonction qu'il occupera jusqu'à sa mort, vingt-deux ans plus tard, donnant parfois pour adresse : « earth-planet, universe ».

En mai 1903, le président Theodore Roosevelt lui écrit : « Je ne veux personne d'autre que vous avec moi, et je veux abandonner absolument la politique pendant quatre jours pour être simplement dehors, avec vous. » Ils campent trois nuits à Yosemite et se réveillent un matin sous cinq pouces de neige fraîche, près de Glacier Point — un voyage que l'histoire américaine retiendra comme celui qui, plus qu'aucun autre, a changé le visage de la conservation aux États-Unis.

XIV. Hetch Hetchy et la fin

La dernière bataille de Muir est celle qu'il perd. San Francisco veut noyer la vallée de Hetch Hetchy — à l'intérieur même du parc de Yosemite — sous un barrage, pour alimenter la ville en eau. Muir se bat pendant des années, avec une rage qui ne ressemble à aucune de ses autres colères :

« Dam Hetch Hetchy! As well dam for water-tanks the people's cathedrals and churches, for no holier temple has ever been consecrated by the heart of man. »
« Endiguer Hetch Hetchy ! Autant transformer en citernes les cathédrales et les églises du peuple, car nul temple plus sacré ne fut jamais consacré par le cœur de l'homme. »

Le Raker Act, autorisant le barrage, est signé le 19 décembre 1913. Muir meurt un an plus tard presque jour pour jour, le 24 décembre 1914, officiellement d'une pneumonie — mais ses biographes s'accordent à voir, dans cette dernière année, un homme dont le chagrin de la défaite avait fini par entamer ce que soixante-seize ans de montagne n'avaient jamais réussi à entamer.

XV. Retour aux deux regards — et une ouverture

Krishnamurti demandait qu'on regarde un arbre sans un mot, sans le nom qui s'interpose. Muir, sans le théoriser, vivait cela chaque jour :

« I only went out for a walk and finally concluded to stay out till sundown, for going out, I found, was really going in. »
« Je n'étais sorti que pour une promenade, mais je décidai de rester dehors jusqu'au couchant, car sortir, je le découvris, c'était en réalité entrer. »

Thoreau refusait le mot hiking, lui préférant saunter — flâner, en pèlerin vers la Sainte Terre. Muir reprendra ce refus mot pour mot, plus tard, devant des marcheurs du Sierra Club :

« Hiking, I don't like either the word or the thing. People ought to saunter in the mountains — not hike! … these mountains are our Holy Land, and we ought to saunter through them reverently. »
« Je n'aime ni le mot ni la chose. Les gens devraient flâner en montagne, non la parcourir à marche forcée. Ces montagnes sont notre Terre Sainte, et nous devrions les traverser avec révérence. »

Un homme qui grimpe dans un arbre pendant une tempête. Un homme qui regarde un arbre sans un mot. Un homme qui a vécu deux ans dans une cabane pour vivre délibérément. Trois façons de dire la même chose, à un siècle de distance les unes des autres, sans qu'aucune ne l'ait jamais su des deux autres — sinon Muir, qui avait lu Thoreau, et qui l'a continué avec ses jambes jusqu'au sommet du mont Whitney.

« The mountains are calling and I must go. »
« Les montagnes m'appellent et je dois y aller. »

Quelque part, un glacier continue de reculer sous un ciel que presque personne ne regarde comme il faudrait. Les montagnes appellent encore.

Note sur Krishnamurti (parenté thématique, non historique). Aucun lien historique n'unit Muir (mort en 1914) et Jiddu Krishnamurti (1895-1986), dont l'enseignement public autonome ne commence qu'avec la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, le 3 août 1929 — quinze ans après la mort de Muir. La parenté évoquée dans ce texte est donc purement thématique : l'un et l'autre invitent à regarder la nature sans l'écran du nom, du savoir ou de l'habitude.

« Have you ever looked at a tree without a single word of like or dislike, without a single image? What then takes place? Then, for the first time, you see the tree as it is. » — Krishnamurti, The Awakening of Intelligence.
« Avez-vous jamais regardé un arbre sans un seul mot de goût ou de dégoût, sans une seule image ? Que se passe-t-il alors ? Pour la première fois, vous voyez l'arbre tel qu'il est. »

(Ce texte fait écho à d'autres guides publiés sur ce site — Henry David Thoreau, lu et continué par Muir, le regard sans le connu selon Krishnamurti, et les cartographies intérieures d'Henri Michaux.)

Chronologie repère

Petit glossaire

Florilège — citations en anglais et en français

Sur la nature comme temple

Sur l'interconnexion de toute chose

Sur la marche et la solitude

Sur les arbres et les forêts

Sur les glaciers, la neige, l'eau

Sur la préservation

Sur Dieu, la beauté, la mort

Note d'authenticité. Sauf mention contraire, les traductions ci-dessus sont non officielles (aucune traduction française publiée n'a pu être vérifiée pour ces passages précis, bien que plusieurs livres de Muir existent en traduction française — voir bibliographie). La citation n°10 est authentique mais presque toujours diffusée tronquée. La paraphrase largement diffusée en ligne — « When one tugs at a single thing in nature, he finds it attached to the rest of the world » — est apocryphe : le Sierra Club atteste que Muir ne l'a jamais écrite ; c'est la citation n°5 qui est la version authentique.

Sur les pas de John Muir

Bibliographie

Traductions françaises publiées : Un été dans la Sierra (Hoëbeke/Folio), Souvenirs d'enfance et de jeunesse (José Corti), Quinze cents kilomètres à pied à travers l'Amérique profonde (José Corti), Voyages en Alaska (Payot), Célébrations de la nature (José Corti), Stickeen (1982).

Bibliothèque de liens

Remerciements

©️ Laurent Berthelier assisté par Claude.ai -