Guide · laurentberthelier.site/guides/#rimbaud Portrait d'Arthur Rimbaud adolescent

Arthur Rimbaud

1854 – 1891 · Charleville, France

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L'Éclair et l'Absence

Le Prodige de Charleville

Il y a des vies qui brûlent si fort qu'elles consument en quelques années ce que d'autres ne parcourent pas en un siècle. Arthur Rimbaud vécut ainsi : comme une comète traversant le ciel de la poésie française, illuminant tout sur son passage avant de disparaître dans un silence aussi radical que son génie avait été foudroyant.

Né le 20 octobre 1854 à Charleville, petite ville grise des Ardennes coincée entre la Belgique et les forêts, Arthur grandit dans l'ombre étouffante d'une mère rigide et d'un père absent. Le capitaine Frédéric Rimbaud, militaire de carrière, abandonna le foyer familial quand Arthur avait six ans, laissant Vitalie Cuif Rimbaud seule avec quatre enfants. Cette femme dure, surnommée "la bouche d'ombre" par son fils, imposa une discipline de fer, une piété inflexible, une respectabilité de province qui étouffait l'enfant prodige.

Car Arthur était un prodige, au sens le plus absolu du terme. À l'école, il écrasait tous ses camarades. À huit ans, il écrivait des vers latins impeccables. À quinze ans, il composait des poèmes en français d'une virtuosité qui sidérait ses professeurs. Son maître Georges Izambard, jeune instituteur de vingt et un ans à peine plus âgé que son élève, reconnut immédiatement le génie qui habitait ce garçon aux yeux bleus perçants, à la chevelure blonde ébouriffée, au visage d'ange révolté.

Dans les rues monotones de Charleville, Arthur étouffait. Cette ville de garnison, avec ses bourgeois étriqués, ses conventions pesantes, ses dimanches interminables, lui était insupportable. Il la haïssait avec une violence d'adolescent génial qui pressent qu'ailleurs, loin de cette prison de province, l'attend un destin extraordinaire.

Écoutez comme il décrit cette asphyxie dans un poème de 1870, alors qu'il n'a que seize ans :

Moi, je suis un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Ces vers du Dormeur du val semblent paisibles, bucoliques même. Mais attendez la fin du poème, cette chute terrible qui transforme la carte postale champêtre en vision d'horreur. Un jeune soldat dort dans l'herbe, bouche ouverte, souriant. Et puis ces deux derniers vers qui glacent le sang :

Il a deux trous rouges au côté droit.

La guerre franco-prussienne fait rage. Arthur a seize ans et déjà il sait transfigurer la mort en beauté cruelle, la violence en musique. Ce don terrifiant ne le quittera jamais.

Les Fugues et les Révoltes

Arthur ne tient pas en place. Son corps adolescent vibre d'une énergie qui le pousse vers Paris, vers l'ailleurs, vers l'inconnu. En août 1870, en pleine guerre, il monte dans un train sans billet, destination Paris. Il veut voir la Commune, rencontrer les poètes, fuir Charleville et sa mère. Arrêté à la gare du Nord pour défaut de paiement, il passe plusieurs jours en prison à Mazas.

Cette première fugue sera suivie de beaucoup d'autres. Arthur fuit, revient, repart. Il marche pendant des jours sur les routes de Belgique et du nord de la France, dort dans les granges, mendie son pain, s'enivre de liberté et d'errance. Ses chaussures sont trouées, ses vêtements en lambeaux, mais dans sa tête brûle un feu que rien ne peut éteindre.

En mai 1871, il écrit deux lettres extraordinaires qui vont changer la face de la poésie française. Ces textes, connus sous le nom de "lettres du voyant", exposent une théorie poétique révolutionnaire. À son professeur Izambard, puis au poète Paul Demeny, Arthur expose sa vision avec une clarté fulgurante.

Écoutez ces phrases qui résonnent comme des coups de tonnerre :

"Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences."

Se faire voyant. Dérégler systématiquement tous les sens. S'empoisonner pour atteindre l'essence même de la réalité. À seize ans, Arthur Rimbaud formule le programme poétique le plus radical du dix-neuvième siècle. Il ne s'agit plus de décrire le monde, ni même de l'interpréter. Il s'agit de le transformer en devenant autre, en devenant voyant.

Et puis cette phrase stupéfiante, peut-être la plus célèbre de toute l'histoire de la littérature française :

"Car JE est un autre."

Je est un autre. Trois mots qui font exploser toute la conception classique du sujet, de l'identité, de la conscience. Le moi n'est pas une unité stable, une substance permanente. Le moi est une fiction, une illusion. Quand je dis "je", c'est déjà un autre qui parle. Cette intuition géniale anticipe de plusieurs décennies la psychanalyse freudienne, le structuralisme, toute la pensée du vingtième siècle sur le sujet.

À seize ans, Arthur Rimbaud vient d'inventer la modernité poétique.

Dans ces mêmes lettres, il joint des poèmes qui illustrent sa théorie. Le Cœur supplicié, texte obscène et violent où il décrit son cœur "imbécile" souillé par des soldats grossiers. Voyelles, ce sonnet halluciné qui associe chaque voyelle à une couleur :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles...

Les voyelles deviennent des entités vivantes, colorées, sensuelles. Le A est noir comme le corset velu des mouches bourdonnant autour des charognes. Le langage n'est plus un simple outil de communication, il devient matière vivante, corps vibrant, source de visions hallucinées.

Le Bateau ivre

En septembre 1871, Arthur reçoit une réponse à ses lettres enflammées. Paul Verlaine, poète déjà reconnu, marié, installé à Paris, lui écrit : "Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend." Cette invitation va tout changer.

Arthur arrive à Paris avec dans sa poche le manuscrit du Bateau ivre, cent vers d'une puissance tellurique qui vont sidérer le Parnasse, ce cénacle de poètes où règne Verlaine. Le poème commence par ces mots :

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

Dès le premier vers, nous voilà embarqués. Un bateau descend des fleuves, libéré de ses haleurs massacrés par des Indiens. Le bateau devient libre, ivre de liberté, livré aux courants, aux tempêtes, aux visions délirantes. C'est évidemment le poète lui-même qui parle, Arthur Rimbaud se libérant de toutes les entraves, de Charleville, de sa mère, des conventions, de la raison même.

Le poème se déploie en visions de plus en plus hallucinées :

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Les images se succèdent, fulgurantes, impossibles à saisir rationnellement. Des "archipels sidéraux", des "cieux délirants", un "million d'oiseaux d'or". Le langage atteint ici une densité, une intensité visionnaire que la poésie française n'avait jamais connue. Baudelaire avait ouvert la voie, mais Rimbaud va infiniment plus loin, franchissant des seuils que personne avant lui n'avait osé franchir.

Et puis cette strophe sublime qui évoque les "Poèmes de la mer" :

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

La langue elle-même devient cataracte, torrent, déferlement. Rimbaud invente des mots ("cataractant"), détourne les syntaxes, crée des images qui défient la logique mais s'imposent avec une évidence hallucinée.

Le poème se termine sur une note mélancolique, presque tendre. Le bateau ivre, épuisé par ses visions, aspire finalement au repos :

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Après l'ivresse cosmique, le retour à l'enfance, à la flaque noire où un enfant triste fait voguer un bateau de papier. Arthur a dix-sept ans quand il écrit ces vers. Il a déjà tout compris de la poésie, tout épuisé, tout vécu dans le langage.

Quand il lit le Bateau ivre dans le salon de Verlaine devant les poètes du Parnasse, le silence qui suit est absolu. Certains sont éblouis, d'autres choqués, tous comprennent qu'ils viennent d'entendre quelque chose d'inouï, de jamais entendu.

Verlaine et la Passion

La rencontre entre Arthur Rimbaud et Paul Verlaine ressemble à une collision cosmique. Verlaine a vingt-sept ans, il est marié à la jeune Mathilde Mauté, enceinte de leur premier enfant. C'est un poète délicat, mélancolique, alcoolique, tourmenté. Quand il voit débarquer ce garçon de dix-sept ans au visage d'ange, aux yeux d'un bleu glacial, à la violence contenue, c'est la fascination immédiate, totale, dévastatrice.

Arthur s'installe chez les Verlaine. Il est sale, grossier, provocateur. Il boit de l'absinthe, blasphème à table, effraie Mathilde par ses regards. Mais surtout, il écrit des poèmes d'une beauté sidérante. Verlaine tombe éperdument amoureux de ce "satan adolescent", comme il l'appellera plus tard.

Leur relation devient rapidement passionnée, orageuse, destructrice. Verlaine abandonne femme et enfant pour suivre Arthur dans ses errances. Ils partent ensemble en Belgique, puis à Londres, vivant dans la misère, buvant sans cesse, se disputant violemment, se réconciliant dans des étreintes aussi furieuses que leurs querelles.

Une anecdote rapportée par plusieurs témoins raconte qu'un soir, dans un café parisien, Arthur entre avec une canne à épée. Il est saoul, provocateur. Verlaine est attablé avec d'autres poètes. Sans un mot, Arthur tire l'épée de la canne et se met à frapper la table, faisant voltiger les verres. Les poètes fuient, terrifiés. Verlaine reste, fasciné, incapable de s'arracher à cet ange terrible qui détruit tout sur son passage.

À Londres, ils vivent dans des chambres sordides de Soho, donnent quelques leçons de français pour survivre, passent leurs nuits à écrire et à boire. C'est pendant cette période que Rimbaud compose certains de ses poèmes les plus étranges, les plus radicaux. Mémoire, Larme, La Rivière de Cassis, textes où le sens se dissout dans la musique pure, où les images s'enchaînent selon une logique onirique qui défie toute interprétation rationnelle.

Écoutez le début de Mémoire :

L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
l'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense...

Les syntaxes sont brisées, les images se télescopent, créant un effet hypnotique. On ne comprend pas au sens habituel du terme, mais on ressent, on vibre, on voit. C'est le voyant à l'œuvre, celui qui a dérèglé tous ses sens pour atteindre l'inconnu.

Le Drame de Bruxelles

La relation entre Verlaine et Rimbaud ne peut mener qu'au désastre. Verlaine est faible, soumis à ses pulsions, incapable de résister à Arthur mais incapable aussi de rompre définitivement avec sa vie antérieure. Arthur est impitoyable, exigeant, cruel parfois dans sa lucidité. Il méprise la faiblesse de Verlaine, sa sentimentalité, ses hésitations.

En juillet 1873, à Bruxelles, la situation atteint son point de rupture. Verlaine, ivre et désespéré, achète un revolver. Le 10 juillet, après une dispute violente, il tire sur Arthur et le blesse au poignet. La balle traverse la chair sans toucher l'os. Arthur saigne, choqué mais pas gravement blessé.

Il court dans la rue demander de l'aide. Verlaine le suit, en larmes, le suppliant de revenir, menaçant de se tuer. Arthur a peur, il croit que Verlaine va tirer à nouveau. Il alerte un policier. Verlaine est arrêté, emprisonné. Il sera condamné à deux ans de prison pour tentative de meurtre.

Cette scène pathétique, grotesque même dans sa violence désespérée, marque la fin de leur relation. Ils ne se reverront que rarement, toujours avec gêne. Mais cette passion dévastatrice aura changé leurs vies à jamais. Verlaine écrira ses plus beaux poèmes sur Arthur, notamment Romances sans paroles où chaque vers résonne du manque et du désir. Quant à Rimbaud, il tire de cette expérience une lucidité cruelle sur l'amour, la passion, l'impossibilité d'être deux.

Une Saison en Enfer

Après le drame de Bruxelles, Arthur rentre à Charleville, chez sa mère. Il a dix-neuf ans. Son poignet cicatrise, mais quelque chose en lui s'est brisé. Il s'enferme dans la ferme familiale de Roche et écrit fiévreusement, jour et nuit, un texte qu'il intitulera Une Saison en enfer.

Ce livre est un adieu, un règlement de comptes, une descente aux enfers de la conscience. C'est aussi l'un des textes les plus bouleversants jamais écrits en langue française. Rimbaud y raconte son expérience poétique, sa relation avec Verlaine (appelé "la Vierge folle", tandis qu'Arthur est "l'Époux infernal"), son échec à transformer le monde par la poésie, son désespoir, sa rage.

Le livre commence par ces mots terribles :

"Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l'ai trouvée amère. — Et je l'ai injuriée."

Quelle entrée en matière ! La vie comme festin, puis l'amertume, l'injure à la Beauté elle-même. Rimbaud ne fait pas dans la demi-mesure. Il a voulu tout, il a échoué, maintenant il fait face à cet échec avec une lucidité déchirante.

Plus loin, il décrit son projet poétique au passé, comme quelque chose d'achevé, de révolu :

"Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle."

Il se décrit devenu "opéra fabuleux", transformé en pure musique, en pure vision. Mais maintenant c'est fini. L'action l'appelle, une autre vie.

Le chapitre le plus célèbre, Délires I, met en scène la "Vierge folle" (Verlaine) parlant de son amour pour l'"Époux infernal" (Rimbaud). C'est un portrait cruel, impitoyable, mais aussi étrangement tendre :

"J'écoutais à la manifestation de ses sentiments. Il me disait : 'Avec toi, c'est une autre humanité qui s'annonce.' Je croyais, je crois encore que cette parole est vraie, qu'il peut prophétiser. Il me jurait qu'il me sauverait."

La Vierge folle aime l'Époux infernal malgré sa cruauté, malgré ses trahisons, malgré tout. Cet amour impossible, voué à l'échec, résonne comme une tragédie antique transposée dans les chambres sordides de Londres.

Dans Délires II – Alchimie du verbe, Rimbaud fait le bilan de ses expériences poétiques. Il raconte comment il a tenté de transformer le langage, de créer une alchimie verbale qui changerait la réalité même :

"J'inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction."

Il a voulu créer un langage universel, accessible à tous les sens, pas seulement à l'ouïe et à l'intellect, mais à la vue, au toucher, au goût. Une langue totale. Et il a échoué. Du moins le croit-il. Car nous qui lisons ses poèmes aujourd'hui, nous savons qu'il a réussi au-delà de ce qu'il pouvait imaginer.

Une Saison en enfer se termine par un texte intitulé Adieu. Rimbaud y annonce qu'il renonce à la poésie, qu'il va chercher une autre vie :

"Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !"

Il veut devenir paysan, retrouver la réalité rugueuse, abandonner les chimères de la poésie. Ce cri résonne comme un renoncement définitif. Arthur a dix-neuf ans. Il vient d'écrire son testament poétique.

En août 1873, il fait imprimer Une Saison en enfer à Bruxelles, à compte d'auteur. Le livre est un échec commercial total. Presque tous les exemplaires resteront chez l'imprimeur, qui ne sera jamais payé. Rimbaud distribue quelques exemplaires à des amis, puis semble oublier le livre. Il ne le mentionnera plus jamais.

L'Éclair et l'Absence

Partie 2 : Les Illuminations et le Voyage Africain

Les Illuminations : La Prose Visionnaire

Après Une Saison en enfer, Rimbaud aurait pu s'arrêter. Il avait fait ses adieux à la poésie, déclaré son renoncement, annoncé qu'il allait embrasser la "réalité rugueuse". Mais le génie ne s'éteint pas sur commande. Entre 1873 et 1875, dans des circonstances qui restent mystérieuses, Arthur compose encore un ensemble de textes en prose poétique et en vers libres qui constituent peut-être son œuvre la plus radicale, la plus moderne : Les Illuminations.

Ces poèmes en prose défient toute description. Ils n'ont ni début ni fin logiques, ils procèdent par visions fulgurantes, par éclairs de sens qui illuminent puis s'éteignent, laissant le lecteur ébloui et désorienté. Le titre lui-même reste énigmatique. S'agit-il d'enluminures, de ces images peintes qui ornaient les manuscrits médiévaux ? Ou bien d'illuminations au sens mystique, de révélations soudaines ?

Verlaine, qui publiera ces textes en 1886 alors que Rimbaud est déjà perdu quelque part en Afrique, écrira dans sa préface : "Ce sont des 'illuminations', des planches coloriées, oui, vraiment, des gravures coloriées, paysages, scènes, figures." Cette définition par l'image visuelle saisit quelque chose d'essentiel. Les Illuminations fonctionnent comme des tableaux hallucinés, des visions projetées sur l'écran de la conscience.

Prenons Aube, l'un des textes les plus mystérieux et les plus beaux du recueil. Il commence ainsi :

"J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit."

Qui parle ? Où sommes-nous ? Impossible à dire. Un marcheur traverse un paysage à l'aube. Mais ce paysage est magique, enchanté. Les pierres regardent, les ailes se lèvent. Le texte continue avec cette poursuite étrange de l'aube personnifiée :

"La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse."

La fleur parle, dit son nom. Une cascade blonde (wasserfall en allemand, Rimbaud mêle les langues) se dénoue comme une chevelure. Et puis cette chasse de l'aube à travers la ville :

"Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais."

Le poète poursuit l'aube comme on poursuit une femme aimée, levant ses voiles un à un. Image érotique, cosmique, mystique tout à la fois. Et la fin, brutale, déchirante :

"En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil il était midi."

Il a possédé l'aube. Puis il s'est réveillé à midi. Tout cela n'était qu'un rêve ? Une hallucination ? Ou bien une expérience mystique réelle, vécue dans un état second ? Rimbaud ne nous donne aucune clé. Le texte brille de son énigme même.

Villes et Métropoles Hallucinées

Dans Ville, Rimbaud décrit une métropole moderne qui n'existe pas encore, une vision prophétique de ce que deviendront les villes du vingtième siècle :

"Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin !"

Une ville sans histoire, sans monuments, sans superstition, sans morale complexe. Une ville de pure modernité, débarrassée du poids du passé. Rimbaud décrit ensuite cette métropole avec une précision hallucinée. La vision bascule dans le cauchemar : la ville moderne est aussi une prison, un désert sans chaleur humaine.

Being Beauteous présente une apparition féminine cosmique, une beauté qui est aussi terreur :

"Devant une neige, un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes."

Cette Beauté est blessée, sanglante, elle tremble comme un spectre. Elle n'est pas rassurante. Elle est violente, excessive, presque monstrueuse. Rimbaud a dépassé tous les canons esthétiques de son temps. Il invente une beauté moderne, convulsive, qui annonce les surréalistes.

Dans Barbare, Rimbaud atteint peut-être le sommet de sa poésie visionnaire. Le texte commence par une incantation :

"Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays, Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)"

"Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)" Cette phrase défie toute logique. Rimbaud nous prévient : il décrit l'impossible, l'inexistant. Il crée des images qui n'ont pas de référent dans le réel.

Le texte continue, scandé par un refrain obsédant qui évoque les brasiers pleuvant dans les rafales de givre, le feu et la glace ensemble. C'est une cosmogonie délirante, une vision de la création et de la destruction simultanées.

Le Génie : Prophétie et Mystère

Parmi tous les poèmes des Illuminations, Génie occupe une place à part. C'est peut-être le texte le plus énigmatique, le plus prophétique de tout le recueil. Certains y ont vu une figure christique, d'autres un autoportrait du poète comme démiurge, d'autres encore une annonciation de l'homme nouveau à venir.

Le texte commence par une série d'affirmations qui définissent ce "Génie" mystérieux :

"Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations."

Le texte continue en accumulant les attributs de ce Génie :

"Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales."

L'amour comme "machine aimée des qualités fatales". Cette formulation stupéfiante associe le mécanique et l'organique, le fatal et le désiré.

Le texte se termine par une série de prophéties :

"Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action. Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers ! Son corps ! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !"

Marine et Mouvement : Les Vers Libres

Parmi les Illuminations, deux textes se détachent parce qu'ils sont écrits en vers libres, une forme alors presque inconnue en français. Marine et Mouvement anticipent la révolution formelle du vingtième siècle.

Marine est un court poème qui évoque la mer avec une économie de moyens saisissante :

"Les chars d'argent et de cuivre — Les proues d'acier et d'argent — Battent l'écume, — Soulèvent les souches des ronces."

Il n'y a plus de rimes régulières, plus de mètres fixes. Les vers sont libres, créant un rythme nouveau qui mime le mouvement des vagues.

Mouvement va encore plus loin dans l'expérimentation. C'est une vision du voyage moderne :

"Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve, Le gouffre à l'étambot, La célérité de la rampe, L'énorme passade du courant Mènent par les lumières inouïes Et la nouveauté chimique Les voyageurs..."

Rimbaud décrit ici la modernité comme aventure à la fois exaltante et terrifiante, promesse et menace.

L'Énigme de la Chronologie

Un mystère entoure les Illuminations : quand ont-elles été écrites exactement ? Verlaine prétendra plus tard que certains textes datent de 1872, d'autres de 1875. Rimbaud lui-même n'a laissé aucune indication.

Une anecdote rapportée par Verlaine éclaire la façon dont Rimbaud travaillait. Un jour, à Londres, Verlaine surprit Arthur en train d'écrire. Quand il lui demanda ce qu'il faisait, Rimbaud répondit : "Je fais des dessins en prose." Des dessins en prose. Cette formule saisit parfaitement la nature visuelle des Illuminations.

Verlaine raconte aussi que Rimbaud ne relisait jamais ce qu'il écrivait. Il jetait les pages dans une malle, les oubliait. Cette désinvolture vis-à-vis de son œuvre explique peut-être pourquoi Rimbaud put abandonner la poésie si facilement.

Le Grand Départ

En 1875, Arthur Rimbaud a vingt et un ans. Il n'a plus écrit de poésie depuis plusieurs mois. Il vit chez sa mère à Roche, travaille aux champs. L'ange terrible est devenu un paysan taciturne. Mais il ne peut pas rester. Le monde l'appelle, loin de la France, loin de l'Europe étriquée.

Il part d'abord en Allemagne, apprend l'allemand avec une facilité déconcertante. Puis il descend vers l'Italie, traverse les Alpes à pied. On perd sa trace. Il réapparaît à Milan, malade, épuisé. Sa mère lui envoie de l'argent pour rentrer. Il rentre, reste quelques mois, repart.

Cette vie d'errance va durer des années. Arthur se fait tour à tour précepteur, interprète, ouvrier, contremaître. Il apprend les langues avec une rapidité stupéfiante : allemand, italien, espagnol, anglais, et bientôt l'arabe, l'amharique.

En 1876, il s'engage dans l'armée coloniale hollandaise pour aller en Indonésie. Il embarque en juin, traverse l'océan Indien, débarque à Java. Mais quelques semaines après, il déserte. On raconte qu'il s'est enfui dans la jungle, qu'il a fini par embarquer clandestinement sur un navire anglais.

Les lettres qu'il envoie pendant cette période sont d'une sécheresse étonnante. Pas un mot sur la poésie. Il écrit : "J'ai trouvé un travail. Le climat est supportable. J'économise."

L'Afrique : Aden et Harar

En 1880, Arthur Rimbaud arrive à Aden, port yéménite brûlé par le soleil. Il a vingt-six ans. Il entre au service de la maison Bardey, entreprise de négoce qui commerce avec l'Afrique de l'Est. Il devient gérant d'une succursale à Harar, ville perdue dans les montagnes éthiopiennes, à quinze jours de marche de la côte.

Harar. Cette ville sera sa demeure pendant plus de dix ans. Ville sainte de l'islam, Harar se dresse à 1800 mètres d'altitude, entourée de murailles épaisses. Rimbaud y installe sa maison, engage des serviteurs, apprend l'amharique et l'arabe, se met au commerce.

Il vend du café, des peaux, de l'ivoire, des armes. Il organise des caravanes de chameaux qui traversent le désert. Il négocie avec les chefs de tribus. C'est un homme d'affaires méticuleux, âpre au gain, réputé pour sa dureté.

Les photographies de cette époque montrent un homme méconnaissable. Le visage d'ange a disparu. Arthur a les traits burinés d'un aventurier, le teint tanné, le regard dur. Sur une photo prise vers 1883, il se tient debout, les bras croisés, fixant l'objectif avec une expression indéchiffrable. Rien ne trahit le poète génial qu'il fut.

Ses lettres parlent d'argent, toujours d'argent. Il demande qu'on lui envoie des livres techniques : géométrie, topographie, hydraulique. Pas un mot sur la littérature. Quand sa sœur Isabelle lui demande s'il écrit encore, il répond sèchement : "Je ne m'occupe plus de cela."

Pourtant, à Paris, son nom commence à circuler. Verlaine parle de ce génie disparu. En 1883, il publie une étude où il le proclame "poète maudit". En 1886, il fait paraître les Illuminations. Les jeunes poètes symbolistes découvrent ces textes avec stupeur. Qui est ce Rimbaud ? Où est-il ?

On lui écrit à Aden. Arthur répond avec indifférence glaciale. Il ne s'intéresse pas à cette publication. Il prépare une expédition pour vendre des fusils au roi du Choa.

Cette expédition de 1886-1887 sera un désastre. Rimbaud investit toute sa fortune dans des armes qu'il compte revendre. Mais le voyage est épuisant, et le roi refuse de payer le prix convenu. Arthur perd presque tout. Il rentre à Harar amer mais pas découragé.

Une anecdote extraordinaire nous est rapportée par Alfred Bardey. Un jour, Bardey trouva Arthur installé dans sa maison. Il remarqua sur une étagère un volume : Une Saison en enfer. Bardey, ignorant que son employé avait été poète, feuilleta le livre, frappé par sa beauté. Il demanda à Arthur qui était l'auteur. Rimbaud, sans lever les yeux, répondit : "C'est moi. Des bêtises que j'ai écrites quand j'avais dix-sept ans."

Cette scène résume tout. L'homme qui avait écrit les plus beaux poèmes de la langue française considérait son œuvre comme des "bêtises". La poésie appartenait à une vie antérieure, une vie d'illusions.

Pendant ces années africaines, Rimbaud vit seul. Il a quelques maîtresses, mais reste fondamentalement solitaire. Ses employés le craignent plus qu'ils ne l'aiment. Il est exigeant, inflexible, prompt à la colère. Mais aussi courageux, capable de supporter des conditions extrêmes.

Ses lettres deviennent plaintives. Il se plaint de la chaleur, des maladies, de la solitude. Il dit qu'il veut rentrer. Mais il ne rentre pas. Quelque chose le retient. Peut-être attend-il d'avoir fait fortune. Peut-être ne peut-il plus affronter la France.

En 1888, il écrit qu'il se sent comme un "invalide" de la vie. Il a trente-quatre ans. Il vieillit prématurément. Il écrit : "Je ne peux pas rester ici, mais je ne peux pas partir non plus. Je suis coincé."

L'Éclair et l'Absence

Partie 3 : Le Silence et l'Immortalité

Harar : L'Exil Définitif

Harar. Cette ville sera sa demeure pendant plus de dix ans. Ville sainte de l'islam, interdite aux chrétiens jusqu'à récemment, Harar se dresse à 1800 mètres d'altitude, entourée de murailles épaisses, avec ses mosquées blanches, ses ruelles tortueuses, ses marchés colorés. Rimbaud y installe sa maison, engage des serviteurs, apprend l'amharique et l'arabe, se met au commerce.

Il vend du café, des peaux, de l'ivoire, des armes. Il organise des caravanes de chameaux qui traversent le désert somali jusqu'à la côte. Il négocie avec les chefs de tribus, traite avec les marchands arabes, correspond avec ses employeurs européens. C'est un homme d'affaires méticuleux, âpre au gain, réputé pour sa dureté en négociation.

Les photographies qui nous restent de cette époque montrent un homme méconnaissable. Le visage d'ange de l'adolescent a disparu. Arthur a maintenant les traits burinés d'un aventurier, le teint tanné par le soleil d'Afrique, le regard dur. Il porte la tenue coloniale : pantalon de toile, chemise claire, ceinture à laquelle pend un revolver. Sur une photo prise à Harar vers 1883, il se tient debout sur une terrasse, les bras croisés, fixant l'objectif avec une expression indéchiffrable. Rien dans ce visage ne trahit le poète génial qu'il fut. C'est un Européen parmi d'autres, perdu dans les confins de l'Empire, en quête de fortune.

Ses lettres à sa famille parlent d'argent, toujours d'argent. Il demande qu'on lui envoie des livres techniques : des manuels de géométrie, de topographie, d'hydraulique. Il veut se perfectionner, devenir ingénieur. Pas un mot sur la littérature, pas une allusion à ses poèmes. Quand sa sœur Isabelle lui demande timidement s'il écrit encore, il répond sèchement : "Je ne m'occupe plus de cela."

Pourtant, à Paris, son nom commence à circuler dans les cercles littéraires. Verlaine, sorti de prison, ruiné, alcoolique mais toujours vivant, parle de ce génie disparu. En 1883, il publie une étude sur Rimbaud dans la revue Lutèce, où il le proclame "poète maudit" aux côtés de Tristan Corbière et Stéphane Mallarmé. En 1886, il fait paraître les Illuminations dans une petite revue, La Vogue. Les jeunes poètes symbolistes découvrent ces textes avec stupeur. Qui est ce Rimbaud ? Où est-il ?

Quelqu'un finit par retrouver sa trace. On lui écrit à Aden. Arthur répond avec une indifférence glaciale. Il ne s'intéresse pas à cette publication. Il n'a rien à dire sur ces vieux textes. Il est occupé à autre chose : il prépare une expédition pour vendre des fusils au roi du Choa, dans le sud de l'Éthiopie.

Cette expédition, organisée en 1886-1887, sera un désastre. Rimbaud investit toute sa fortune dans l'achat d'armes qu'il compte revendre avec un gros bénéfice. Mais le voyage est épuisant, les armes se détériorent en route, et quand il arrive enfin chez le roi Ménélik, celui-ci refuse de payer le prix convenu. Arthur perd presque tout son argent. Il rentre à Harar amer, épuisé, mais pas découragé. Il recommencera, autrement.

Une anecdote extraordinaire nous est rapportée par Alfred Bardey, son employeur. Un jour, en 1884, Bardey visitait la succursale de Harar. Il trouva Arthur installé dans sa maison, entouré de livres et de cartes. Bardey remarqua sur une étagère un volume relié. C'était une édition d'Une Saison en enfer. Bardey, qui ignorait que son employé avait été poète, feuilleta le livre, lut quelques pages, fut frappé par la beauté du texte. Il demanda à Arthur qui était l'auteur. Rimbaud, sans lever les yeux de ses comptes, répondit : "C'est moi. Des bêtises, des riens que j'ai écrits quand j'avais dix-sept ans." Puis il changea de sujet et se remit à parler de commerce.

Cette scène résume tout. L'homme qui avait écrit les plus beaux poèmes de la langue française considérait son œuvre comme des "bêtises", des "riens". Il avait définitivement tourné la page. La poésie appartenait à une vie antérieure, une vie d'illusions et d'erreurs. Maintenant, il était devenu réaliste, pragmatique. Il voulait gagner de l'argent, rentrer en France, peut-être se marier, s'installer quelque part au soleil.

Pendant toutes ces années africaines, Rimbaud vit seul. Il a bien quelques maîtresses abyssines, mais ce sont des liaisons passagères, sans engagement. Il reste fondamentalement solitaire, enfermé dans son silence. Ses employés le craignent plus qu'ils ne l'aiment. Il est exigeant, inflexible, prompt à la colère. Mais il est aussi courageux, capable de supporter des conditions de vie extrêmes, de marcher pendant des jours sous un soleil de plomb, de dormir à la belle étoile entouré de dangers.

Les lettres qu'il écrit à sa famille deviennent de plus en plus plaintives. Il se plaint de la chaleur, des maladies, de la solitude. Il dit qu'il a hâte de rentrer, de retrouver le climat tempéré de l'Europe. Mais il ne rentre pas. Quelque chose le retient. Peut-être attend-il d'avoir fait fortune. Peut-être s'est-il habitué à cette vie errante, à cet exil volontaire. Peut-être ne peut-il plus rentrer, ne peut-il plus affronter la France, Paris, ses souvenirs.

En 1888, il écrit à sa famille une lettre étonnante où il se décrit comme un "invalide" de la vie. Il a trente-quatre ans. Il dit qu'il vieillit prématurément, que le climat l'use, que ses cheveux blanchissent. Il ajoute : "Je ne peux pas rester ici, mais je ne peux pas partir non plus. Je suis coincé." Cette phrase résonne comme un aveu. L'homme qui avait voulu être voyant, qui avait proclamé "Je est un autre", qui avait rêvé de transformer le monde par la poésie, se retrouve coincé dans une ville perdue d'Afrique, vendant du café et des peaux, comptant ses thalers, attendant une fortune qui ne vient pas.

Pourtant, il continue. Il ne renonce jamais complètement. En 1890, il écrit qu'il a un nouveau projet : il veut explorer les régions inconnues de l'Éthiopie, dresser des cartes, peut-être découvrir de nouvelles routes commerciales. Ce besoin d'explorer, d'aller toujours plus loin, au-delà des frontières connues, c'est tout ce qui reste de l'ancien Arthur, celui qui voulait atteindre l'inconnu.

Le Calvaire du Retour

Au début de l'année 1891, Arthur Rimbaud commence à ressentir des douleurs dans le genou droit. D'abord légères, elles deviennent rapidement insupportables. Son genou enfle, il peut à peine marcher. Dans cette région sans médecins, sans soins médicaux, il ne peut que supporter la douleur en espérant qu'elle passera. Mais elle ne passe pas. Elle empire, jour après jour.

En février, il écrit à sa famille des lettres déchirantes. Il décrit sa souffrance, son impuissance. Lui qui avait marché des milliers de kilomètres à travers les déserts et les montagnes se retrouve cloué au lit, rongé par une douleur mystérieuse. Il soupçonne que c'est une tumeur, peut-être un cancer. Il a peur.

En mars 1891, ne pouvant plus supporter sa condition, il décide de rentrer en France. Mais comment traverser le désert sur quinze jours de marche alors qu'il ne peut plus mettre un pied devant l'autre ? Il fait fabriquer une civière, engage seize porteurs, et commence ce voyage cauchemardesque.

Les témoignages de ce voyage sont terribles. Rimbaud, allongé sur sa civière, gémissant de douleur, traverse les montagnes et les plateaux éthiopiens sous un soleil de plomb. La nuit, quand on s'arrête pour camper, il hurle. Les porteurs l'entendent pleurer, chose qu'ils n'auraient jamais imaginée de la part de cet Européen si dur, si fier. Parfois, dans ses moments de rémission, il écrit dans son carnet. Il tient des comptes précis de l'argent qu'il dépense pour ce voyage. Jusqu'au bout, il reste méticuleux, obsédé par les chiffres.

Un témoin raconte qu'un soir, alors que la caravane campait au sommet d'un col, Rimbaud demanda qu'on l'aide à se redresser sur sa civière. Il voulait voir le coucher du soleil sur les montagnes. Les porteurs le soulevèrent. Arthur regarda longuement les pics rocheux qui se découpaient en ombres chinoises contre le ciel embrasé. Puis il murmura quelque chose en français que personne ne comprit. Était-ce un vers, un fragment de poème ? Nous ne le saurons jamais. Ce fut peut-être la dernière fois que le poète se manifesta en lui, avant de céder définitivement la place au mourant.

Après quinze jours de calvaire, il arrive à Zeilah sur la côte. De là, il embarque pour Aden. À Aden, il consulte un médecin anglais qui l'examine et lui dit qu'il faut amputer. Rimbaud refuse. Il veut d'abord rentrer en France, consulter de vrais médecins. Il embarque sur un paquebot à destination de Marseille.

Le 20 mai 1891, après onze ans d'absence, Arthur Rimbaud débarque à Marseille. Il est méconnaissable. Maigre, le visage creusé par la souffrance, le genou énorme et suppurant, il se fait transporter à l'hôpital de la Conception. Les médecins l'examinent et confirment le diagnostic : c'est une synovite tuberculeuse du genou, probablement aggravée par un ostéosarcome. Il faut amputer immédiatement.

Le 27 mai 1891, on ampute la jambe droite d'Arthur Rimbaud au-dessus du genou. L'opération réussit techniquement, mais Arthur ne se remettra jamais vraiment. Les médecins lui interdisent formellement de bouger pendant plusieurs semaines. Mais Arthur est impatient. Dès qu'il peut se lever, il exige une jambe de bois, veut apprendre à marcher avec.

Il passe l'été à Roche, chez sa mère, dans la ferme familiale. Sa sœur Isabelle le veille avec dévouement. Elle nous rapporte des scènes déchirantes : Arthur essayant de marcher avec sa jambe de bois dans la cour de la ferme, tombant, se relevant, tombant encore. Sa mère, Vitalie, le regarde avec une sorte de satisfaction cruelle. Pour elle, c'est la punition de Dieu. Son fils a rejeté la foi, a mené une vie de débauche, a refusé tous ses conseils. Maintenant il paie.

Mais Arthur ne pense qu'à une chose : repartir. Il ne peut pas supporter d'être en France, invalide, dépendant de sa mère. Il écrit lettre sur lettre à ses anciens employeurs en Afrique. Il leur propose ses services, dit qu'il peut encore travailler, qu'une jambe en moins ne l'empêchera pas de diriger des caravanes. Il attend les réponses avec une impatience fébrile.

En juillet, il écrit à sa sœur : "Je suis un homme enterré vivant ici. Il faut que je reparte, il le faut absolument. Je préfère mourir en route que de rester ici." Cette phrase en dit long sur son état d'esprit. Rimbaud ne peut pas accepter l'immobilité, la dépendance, la fin de l'aventure. Même mourant, même amputé, il veut encore courir vers l'ailleurs.

En août, contre tous les avis médicaux, il quitte Roche pour retourner à Marseille. Il veut embarquer pour l'Afrique. Isabelle l'accompagne, inquiète, essayant de le raisonner. Mais Arthur ne l'écoute pas. Il se rend aux bureaux des Messageries maritimes, demande les horaires des bateaux pour Aden. Les employés le regardent avec pitié : cet homme au visage cireux, marchant péniblement avec une jambe de bois, qui parle de repartir pour l'Afrique.

Mais à Marseille, son état se dégrade rapidement. La douleur revient, encore plus forte qu'avant. Elle irradie dans tout son corps. Le cancer s'est propagé. Il est admis à nouveau à l'hôpital de la Conception. Cette fois, il ne ressortira plus.

Les Derniers Jours

Isabelle reste à son chevet pendant ces dernières semaines. C'est elle qui nous rapporte les scènes déchirantes de l'agonie d'Arthur. Elle raconte qu'il délire, qu'il parle de ses caravanes, de l'Afrique, qu'il donne des ordres imaginaires à des serviteurs absents.

Parfois, dans ses moments de lucidité, il dicte des lettres incohérentes. Une de ces dernières lettres, dictée le 9 novembre 1891, est particulièrement bouleversante. Il l'adresse au directeur des Messageries maritimes :

"Monsieur le Directeur, Je viens vous demander si je n'ai rien laissé à votre compte. Je désire changer aujourd'hui de ce service-ci, dont je ne connais même pas le nom, mais en tous cas que ce soit le service d'Aphinar. Tous ces services sont là d'ailleurs, et moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le premier chien dans la rue vous dira cela. Envoyez-moi donc le prix des services d'Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord..."

Il croit qu'il va partir pour Suez, pour l'Afrique. Il parle d'Aphinar, un lieu qui n'existe pas, peut-être une déformation d'Aden ou de Harar dans son esprit fiévreux. Il est "complètement paralysé", il veut être "transporté à bord". Celui qui avait écrit Le Bateau ivre se croit encore en partance, toujours sur le départ, toujours vers l'ailleurs.

Isabelle pleure en écrivant sous sa dictée. Elle voit bien que son frère n'ira nulle part, qu'il va mourir dans ce lit d'hôpital, loin de l'Afrique qu'il aimait, loin de ses déserts et de ses caravanes. Mais elle écrit quand même, parce qu'elle ne peut rien lui refuser.

D'autres fois, Arthur s'agite, veut se lever. Il dit qu'il doit partir, que sa caravane l'attend, que les chameaux sont chargés. Les infirmières doivent le retenir dans son lit. Il se débat faiblement, puis retombe, épuisé.

Isabelle, catholique fervente, essaie de le ramener à la foi. Elle lui parle de Dieu, du pardon, de la rédemption. Arthur l'écoute parfois avec une expression indéchiffrable. Accepte-t-il ? Se repent-il ? Ou bien fait-il semblant pour lui faire plaisir, pour avoir la paix ?

Le 9 novembre au soir, Isabelle fait venir un prêtre. Elle veut que son frère se confesse, qu'il reçoive les derniers sacrements. Le prêtre s'approche du lit. Arthur le regarde. Que se passe-t-il dans sa tête à ce moment-là ? Revoit-il sa vie ? Ses poèmes ? Verlaine ? Paris ? L'Afrique ?

Isabelle affirmera plus tard qu'Arthur a serré la main du prêtre, qu'il a murmuré quelques mots, qu'il s'est réconcilié avec Dieu. Mais peut-on la croire ? Elle voulait tellement sauver l'âme de son frère qu'elle a peut-être vu ce qu'elle voulait voir, entendu ce qu'elle voulait entendre.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre, l'état d'Arthur empire encore. Il a du mal à respirer. La douleur est atroce. On lui donne de la morphine, qui le plonge dans un demi-sommeil halluciné.

Au petit matin du 10 novembre, il ouvre les yeux une dernière fois. Isabelle est là, près de lui. Elle lui tient la main. Arthur la regarde. Essaie-t-il de dire quelque chose ? Ses lèvres bougent, mais aucun son ne sort.

À dix heures du matin, Arthur Rimbaud meurt. Il a trente-sept ans, cinq mois et vingt jours. Celui qui avait voulu être voyant, qui avait proclamé qu'il fallait se faire voyant par le dérèglement de tous les sens, s'éteint dans un lit d'hôpital, rongé par le cancer, loin de tout ce qu'il avait aimé.

Isabelle ferme ses yeux. Elle pleure longtemps. Puis elle écrit à sa mère, à Roche : "Arthur est mort ce matin. Il est en paix maintenant. Dieu a eu pitié de lui."

Le corps est embaumé, mis en bière. On le ramène à Charleville en train. L'enterrement a lieu le 13 novembre 1891. C'est un jour gris, pluvieux. Quelques personnes sont présentes : la mère, Isabelle, quelques voisins, quelques curieux. Pas de poètes, pas d'admirateurs. Personne à Paris ne sait encore qu'Arthur Rimbaud est mort.

On descend le cercueil dans la fosse. Vitalie Cuif Rimbaud regarde disparaître son fils sans verser une larme. Pour elle, c'est la fin d'un cauchemar. Ce fils qui lui a donné tant de soucis, tant de honte, est enfin au repos. Elle fait graver sur la pierre tombale : "Priez pour lui."

Elle vivra encore quinze ans, Vitalie. Elle mourra en 1907, à quatre-vingt-cinq ans, persuadée jusqu'au bout que son fils avait été un raté, un écervelé qui avait gâché sa vie. Elle ne saura jamais que ce fils qu'elle méprisait était devenu un des plus grands poètes de langue française, que son nom était en train de devenir immortel.

La Révélation Posthume

Pendant qu'Arthur Rimbaud mourait à Marseille, à Paris, son nom commençait à circuler dans les milieux littéraires. Les Illuminations, publiées en 1886, avaient créé un choc chez les jeunes poètes symbolistes. Qui était ce Rimbaud mystérieux ? D'où venait-il ? Où était-il ?

Verlaine, pauvre, alcoolique, errant de café en café, racontait à qui voulait l'entendre l'histoire de ce génie disparu. Il décrivait Arthur tel qu'il l'avait connu : l'adolescent aux yeux bleus, au visage d'ange, à la violence contenue. Il récitait de mémoire des vers du Bateau ivre, des fragments d'Une Saison en enfer. Les jeunes poètes l'écoutaient, fascinés.

En 1891, quelques mois avant la mort de Rimbaud, Verlaine publie un article dans une revue où il donne des nouvelles de son ancien ami. Il écrit qu'Arthur est devenu commerçant en Afrique, qu'il a renoncé à la poésie. Cette nouvelle fait sensation. Comment peut-on abandonner la poésie après avoir écrit les Illuminations ?

Quand la nouvelle de la mort de Rimbaud parvient à Paris en novembre 1891, l'émotion est immense dans le petit monde littéraire. Mallarmé, le grand prêtre du symbolisme, écrit dans une lettre : "La mort de Rimbaud me touche profondément. Il était ce que nous tous avons rêvé d'être : un pur poète, absolu, ne vivant que pour et par la poésie. Qu'il ait ensuite renoncé ne change rien. Son œuvre demeure, intacte, mystérieuse."

Verlaine est effondré. Il se saoule pendant des jours. Il pleure son "satan adolescent", son "époux infernal". Il écrit un poème déchirant Laeti et errabundi où il évoque leurs errances londoniennes, leur passion tumultueuse, leur amour impossible.

Mais c'est surtout les jeunes poètes qui vont faire de Rimbaud une légende. Pour eux, il incarne l'absolue modernité, la rupture radicale avec toutes les traditions. Son silence même devient partie intégrante du mythe : un poète qui a tout dit en quelques années, puis s'est tu parce qu'il n'y avait plus rien à dire.

Les années 1890 voient la reconnaissance progressive de Rimbaud. Des articles paraissent dans les revues. On réédite Une Saison en enfer. On publie ses poèmes de jeunesse, ses lettres. Un jeune poète, Paterne Berrichon (qui épousera Isabelle Rimbaud), entreprend d'écrire sa biographie.

Mais cette biographie sera un désastre. Berrichon, sous l'influence de sa belle-mère Vitalie et de sa femme Isabelle, toutes deux ultra-catholiques, va complètement dénaturer la figure de Rimbaud. Il en fait un saint, un mystique chrétien, un homme qui aurait renoncé à la poésie pour se rapprocher de Dieu. Il passe sous silence ou minimise tout ce qui pourrait choquer : la relation avec Verlaine, l'alcool, les fugues, la violence.

Cette image édulcorée de Rimbaud va dominer pendant des décennies. Ce n'est que progressivement, à mesure que de nouveaux documents seront découverts, que la vérité émergera : Rimbaud n'était ni un saint ni un mystique, mais un génie révolté, complexe, contradictoire, qui a vécu sa vie sans compromis et sans concession.

L'Influence Infinie

L'influence de Rimbaud sur la poésie du vingtième siècle est proprement incalculable. Après lui, plus rien ne fut pareil. Il avait montré que la poésie pouvait être vision, hallucination, voyance. Il avait libéré le langage de ses chaînes logiques, syntaxiques, métriques. Il avait ouvert des portes que personne ne pourra jamais refermer.

Guillaume Apollinaire, au début du vingtième siècle, se situe dans la lignée directe de Rimbaud. Quand il écrit Zone, ce long poème qui mêle la modernité urbaine et le lyrisme personnel, c'est l'esprit des Illuminations qui souffle. Quand il invente ses Calligrammes, ces poèmes dont la disposition typographique dessine des formes, il prolonge l'expérimentation rimbaldienne sur la matérialité du langage.

Les dadaïstes, avec Tristan Tzara à leur tête, radicalisent encore l'héritage rimbaldien. Si Rimbaud avait déréglé tous les sens, les dadaïstes vont dérégler le langage lui-même, le fragmenter, le détruire, le reconstruire selon des logiques absurdes. Leur but : abolir toute signification rationnelle, accéder à une forme de non-sens créateur. C'est Rimbaud poussé jusqu'à ses ultimes conséquences.

Puis viennent les surréalistes, qui font de Rimbaud leur saint patron. André Breton, dans ses Manifestes du surréalisme (1924 et 1930), cite constamment les lettres du voyant. L'idée du dérèglement de tous les sens devient le programme même du surréalisme. L'écriture automatique, la transcription des rêves, l'exploration de l'inconscient : tout cela découle directement de l'intuition rimbaldienne qu'il faut se faire voyant pour atteindre l'inconnu.

Breton écrit dans le premier manifeste : "Rimbaud est surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs." Cette formule saisit quelque chose d'essentiel : Rimbaud n'était pas surréaliste seulement dans ses poèmes, mais dans sa vie même, dans sa façon d'être au monde, de refuser tous les compromis, toutes les demi-mesures.

Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos, Philippe Soupault, tous les grands noms du surréalisme se réclament de Rimbaud. Ils le lisent, le relisent, essaient de comprendre comment il a fait, comment il a atteint cette intensité visionnaire. Certains essaient de reproduire son geste, de retrouver son état d'hallucination contrôlée par l'usage de drogues, d'alcool, de privations de sommeil. Mais personne n'y parvient vraiment. Le génie de Rimbaud reste unique, inimitable.

Paul Éluard écrit : "Rimbaud a donné à la poésie française son vrai visage : celui de la liberté absolue." Cette liberté absolue, c'est ce que chaque poète moderne réclame désormais comme un droit. Avant Rimbaud, le poète suivait des règles, respectait des conventions. Après Rimbaud, le poète invente ses propres règles, crée son propre langage, explore ses propres territoires inconnus.

René Char, poète de la Résistance, voit en Rimbaud un frère en révolte. Ses aphorismes fulgurants, ses images de combattant de l'ombre, perpétuent quelque chose de l'esprit rimbaldien. Yves Bonnefoy, grand poète métaphysique, consacre des études brillantes à l'œuvre de Rimbaud. Il voit en lui un frère en quête d'absolu, quelqu'un qui a cherché à saisir la présence pure des choses, au-delà de tous les voiles du langage.

Henri Michaux, explorateur des états modifiés de conscience, est peut-être celui qui a le mieux compris Rimbaud au vingtième siècle. Michaux a expérimenté sur lui-même avec la mescaline et le LSD, cherchant à atteindre par la chimie ce que Rimbaud cherchait par le dérèglement des sens. Ses textes hallucinés comme Misérable miracle ou L'Infini turbulent, ses dessins visionnaires, prolongent directement la démarche rimbaldienne.

L'Influence Mondiale

L'influence de Rimbaud dépasse largement la France. En Amérique, les beats des années 1950 le découvrent et le vénèrent. Jack Kerouac, dans Sur la route (1957), fait de Rimbaud le modèle du voyageur absolu, de celui qui fuit la société bourgeoise pour chercher l'illumination sur les routes. Kerouac lui-même a tenté de vivre comme Rimbaud : errant, sans domicile fixe, cherchant l'extase par l'alcool, les drogues, le voyage incessant.

Allen Ginsberg, autre figure majeure de la beat generation, proclame que Rimbaud est le père spirituel de toute la contre-culture américaine. Dans son poème Howl (1956), on entend des échos directs des Illuminations : les images hallucinées qui se succèdent, les visions urbaines apocalyptiques, la révolte contre la société conformiste.

William Burroughs, le plus radical des beats, voit en Rimbaud un précurseur de ses propres expérimentations littéraires. La technique du cut-up qu'il invente (découper des textes et les réassembler aléatoirement) prolonge à sa manière le dérèglement rimbaldien du langage.

Dans le rock, l'influence de Rimbaud est omniprésente. Jim Morrison, le chanteur des Doors, lit Rimbaud obsessionnellement. Il se rêve en Rimbaud moderne, poète maudit, ange rebelle, vivant vite et mourant jeune. Le titre même du groupe, "The Doors", fait référence aux portes de la perception qu'il faut ouvrir pour accéder à l'inconnu, idée directement rimbaldienne.

Morrison écrivait des poèmes en prose directement inspirés des Illuminations. Il se droguait, buvait démesurément, cherchait à atteindre cet état de voyance dont parlait Rimbaud. Il mourut à vingt-sept ans à Paris, dans des circonstances mystérieuses, et fut enterré au Père-Lachaise. Sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage, tout comme celle de Rimbaud à Charleville.

Bob Dylan, dans ses chansons des années 1960, utilise des techniques directement inspirées de Rimbaud : les images hallucinées qui se succèdent sans logique apparente, les sauts syntaxiques, les associations libres. Dans Desolation Row ou Visions of Johanna, on retrouve cette façon rimbaldienne de faire jaillir des visions sans les expliquer, de laisser les images créer leur propre sens. Dylan dira plus tard dans une interview : "Rimbaud m'a appris que je pouvais écrire n'importe quoi, du moment que c'était vrai pour moi sur le moment."

Patti Smith, poétesse et rockeuse, voue un culte quasi religieux à Rimbaud. Elle fait le pèlerinage à Charleville, se recueille sur sa tombe, écrit des poèmes en son honneur. Dans son autobiographie Just Kids, elle raconte comment la découverte de Rimbaud à l'adolescence a changé sa vie, lui a montré qu'on pouvait être poète et rebelle, artiste et révolutionnaire.

Dans son album Horses (1975), elle commence par ces mots parlés : "Jesus died for somebody's sins but not mine..." C'est du pur Rimbaud, cette revendication d'une liberté absolue, ce refus de toute rédemption venue d'ailleurs. Patti Smith a compris que Rimbaud n'était pas seulement un poète, mais une attitude face à la vie : ne jamais se soumettre, ne jamais accepter les limites qu'on veut vous imposer.

En France, chaque génération poétique se réclame de Rimbaud. Plus récemment, des rappeurs comme Abd Al Malik citent Rimbaud dans leurs textes, voient en lui un rebelle des banlieues avant la lettre, quelqu'un qui refusait l'assignation sociale, qui voulait échapper à sa condition par la force du verbe.

Le Mythe Vivant

Aujourd'hui, plus de cent trente ans après sa mort, Arthur Rimbaud reste une figure mythique, un symbole de révolte, de jeunesse, de génie absolu. Sa vie brève et fulgurante continue de fasciner. L'adolescent prodige qui écrit des chefs-d'œuvre à seize ans, qui révolutionne la poésie à vingt ans, qui disparaît à vingt et un ans pour mener une vie d'aventurier en Afrique, qui meurt à trente-sept ans après avoir renoncé définitivement à la littérature : ce parcours a quelque chose d'une légende, presque d'un mythe antique.

Charleville, sa ville natale qu'il détestait tant, lui a aujourd'hui consacré un musée. Le musée Rimbaud occupe un ancien moulin au bord de la Meuse, non loin de la maison où il naquit. On y trouve des manuscrits, des éditions originales, des photographies, des objets lui ayant appartenu. Des touristes du monde entier viennent se recueillir devant ces reliques du génie.

À Harar, en Éthiopie, la maison qu'il habitait est devenue un musée également. C'est une ironie de l'histoire : celui qui fuyait la littérature, qui voulait qu'on oublie ses poèmes, se retrouve célébré précisément là où il avait cherché à disparaître. Les touristes visitent sa maison, s'assoient dans sa cour, imaginent le poète comptant ses thalers en rêvant de fortune.

Sa tombe à Charleville est un lieu de pèlerinage. On y trouve toujours des fleurs fraîches, des poèmes manuscrits laissés par des admirateurs, des photos du poète entourées de bougies. Certains viennent de loin, du Japon, du Brésil, des États-Unis, juste pour se recueillir quelques minutes devant cette pierre tombale.

Dans les lycées français, on continue d'enseigner Rimbaud. Les professeurs lisent Le Dormeur du val à des adolescents de seize ans, l'âge qu'avait Arthur quand il l'écrivit. Certains de ces adolescents sont touchés, bouleversés même, par cette voix qui parle depuis cent cinquante ans et qui semble s'adresser directement à eux, à leur révolte, à leur désir d'ailleurs, à leur refus du monde tel qu'il est.

Car c'est cela, finalement, qui explique la pérennité de Rimbaud. Il parle à la part de nous qui refuse, qui se révolte, qui veut autre chose. À la part qui rêve d'être voyant, de voir au-delà des apparences, de percer le mystère du réel. À la part qui voudrait tout plaquer, partir vers l'inconnu, devenir autre.

L'Adieu à l'Éternel Adolescent

Arthur Rimbaud reste à jamais l'adolescent génial qui a tout compris trop vite, tout écrit trop tôt, tout vécu trop intensément. À seize ans, il avait déjà la maturité poétique d'un maître. À vingt ans, il avait épuisé toutes les possibilités de la poésie française. À vingt et un ans, il était déjà passé à autre chose.

Cette précocité fulgurante a quelque chose d'effrayant. Elle nous confronte à nos propres limites. Que faisions-nous à seize ans ? À vingt ans ? Qu'avons-nous créé, exploré, inventé ? Rimbaud nous met face à notre médiocrité, à notre prudence, à nos compromissions.

Mais il nous donne aussi de l'espoir. Il nous montre que le génie peut surgir n'importe où, dans une petite ville de province, chez un gamin pauvre élevé par une mère abusive. Il nous montre qu'on peut tout oser, tout tenter, tout bouleverser, si on a assez de courage, assez de folie, assez de conviction.

"JE est un autre." Cette phrase continue de résonner. Elle nous dit qu'on n'est jamais complètement soi-même, qu'on est toujours en devenir, en transformation. Nous sommes multiples, contradictoires, insaisissables. Et c'est notre force, pas notre faiblesse.

Il est temps maintenant de refermer ce livre sur Arthur Rimbaud, de laisser l'adolescent prodige retourner à son mystère et à son silence. Ses os reposent au cimetière de Charleville, mais son esprit voyage encore, porté par ses poèmes qui continuent de circuler, d'être lus, traduits, chantés, récités dans toutes les langues du monde.

Chaque fois qu'un adolescent découvre Le Bateau ivre et sent quelque chose s'ouvrir en lui, c'est Rimbaud qui revit. Chaque fois qu'un poète ose expérimenter, inventer, repousser les limites du langage, c'est Rimbaud qui agit à travers lui. Chaque fois que quelqu'un refuse la vie toute faite et part à l'aventure vers l'inconnu, c'est l'esprit de Rimbaud qui souffle.

Repose en paix, Arthur. Ou plutôt non : ne repose pas. Continue de courir sur les routes, continue de naviguer sur ton bateau ivre, continue de chercher l'impossible. Continue d'être ce que tu as toujours été : l'incarnation même de la jeunesse éternelle, du génie absolu, de la révolte magnifique.

Car tu as touché à quelque chose d'éternel. Tu as saisi dans le langage quelque chose qui échappe au temps, à la mort, à l'oubli. Tes visions hallucinées, tes images impossibles, ta musique verbale continuent de vibrer avec une intensité qui ne faiblit pas.

Les neiges d'antan ont fondu, comme le savait Villon. Mais tes poèmes demeurent, intacts, mystérieux, inépuisables. Ils continueront de briller longtemps après que nous tous, lecteurs, commentateurs, admirateurs, aurons disparu à notre tour.

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Arthur Rimbaud (1854-1891)

Poète, voyant, voyageur, commerçant, météore de la littérature française, éternellement jeune.

Arthur Rimbaud en Afrique, debout près d'un arbre