1906 – 1977 · Anadarko, Oklahoma, États-Unis
Il est né au-dessus d'une prison.
Cette image fondatrice — le nourrisson dormant dans un appartement surplombant les cellules du comté de Caddo, en Oklahoma — contient déjà tout l'univers de Jim Thompson. Imaginez : les premiers sons qu'il entend sont les cris des prisonniers, le cliquetis des barreaux, les pas lourds des gardiens. C'est dans cette géographie symbolique que grandit celui qui deviendra l'un des plus grands stylistes du roman noir mondial. Un prophète du mal ordinaire. Le « Dostoïevski du roman de gare », selon la formule consacrée du critique Geoffrey O'Brien.
Cet écrivain maudit, ignoré de son vivant, est mort dans l'indigence en 1977 alors qu'aucun de ses livres n'était disponible en librairie américaine. Pourtant, sur son lit de mort, Thompson avait murmuré à sa femme Alberta une prophétie étrange : « Attends un peu. Je serai célèbre environ dix ans après ma mort. »
Il avait raison.
Les années 1980-1990 virent son œuvre renaître de ses cendres, portée par la France qui l'avait toujours reconnu, puis par Hollywood qui adapta ses romans les plus sombres. Aujourd'hui, Stephen King le place « sur la même étagère que Moby Dick, Huckleberry Finn et Tandis que j'agonise ».
Voici l'histoire de cette résurrection. Et du génie qui l'a rendue nécessaire.
James Myers Thompson naît le 27 septembre 1906 à Anadarko, territoire de l'Oklahoma, dans cet appartement au-dessus de la prison où son père exerce la fonction de shérif. Il porte en lui un huitième de sang cherokee dont il restera toujours fier. L'enfance semble prometteuse — le père respectable, la mère aimante, l'Oklahoma encore sauvage.
Mais tout s'effondre brutalement.
En 1907, « Big Jim » Thompson, accusé de détournement de fonds, fuit à cheval vers le Mexique à l'aube, abandonnant femme et enfants à leur sort. La famille ne le reverra que deux ans plus tard. Quand il réapparaît enfin, c'est un homme brisé, diminué. Le jeune Jim a appris une leçon qu'il n'oubliera jamais : les piliers de la société cachent souvent les pires secrets.
Cette figure paternelle — homme de loi devenu fugitif, respectable façade masquant la corruption — hantera l'œuvre entière de Thompson. Comme le note son biographe Robert Polito : « Thompson n'était pas un tueur psychopathe, pas plus que son père. Mais ils avaient tous deux ces pulsions en eux. Cette rage. Cette conception de la personnalité comme camouflage. »
L'adolescence apporte son lot de déclassements et d'apprentissages brutaux. À quinze ans, Thompson travaille comme groom au Hotel Texas de Fort Worth pour subvenir aux besoins familiaux. Les nuits passées à procurer whisky de contrebande, cocaïne et prostituées aux clients fortunés lui enseignent la face cachée de l'Amérique respectable.
Officiellement, il gagne quinze dollars par mois. Officieusement, près de trois cents dollars par semaine — une fortune en monnaie de l'époque. Mais cette double vie épuise le jeune homme : à dix-neuf ans, il s'effondre, victime d'une dépression nerveuse aggravée par l'alcoolisme et diagnostiqué tuberculeux.
Une anecdote de cette période résume l'humour noir qui imprégnera son œuvre : employé dans une morgue, le jeune Thompson conservait ses bouteilles de bière au frais en les glissant entre les jambes des cadavres congelés. Quand il racontait cette histoire des années plus tard, il ajoutait avec un sourire en coin : « La seule fois où j'ai eu de la bière vraiment froide au Texas. »
Les années 1926-1929 plongent Thompson dans l'enfer des champs pétrolifères du Texas occidental. Existence de hobo, campements de fortune, « jungles » où l'on sirote le white lightning — alcool frelaté mortel. Plusieurs séjours en prison pour ivresse, vagabondage, violence.
C'est là, dans la boue et le pétrole, qu'il rencontre les militants du syndicat IWW (les « Wobblies »), ces anarcho-syndicalistes qui prêchent la révolte ouvrière. Thompson découvre la politique radicale qui colorera son œuvre. Il apprend aussi à observer les hommes au plus bas, ceux qui n'ont plus rien à perdre. Ces visages hanteront ses romans.
En 1935, devenu journaliste et écrivain en herbe, Thompson adhère brièvement au Parti communiste et devient directeur du Federal Writers' Project de l'Oklahoma. Il supervise alors un obscur employé nommé Louis L'Amour — futur roi du western populaire. L'ironie ne lui échappe pas : lui, l'écrivain radical, forme celui qui célébrera l'Amérique conquérante.
Mais cette stabilité vole en éclats quand le gouverneur refuse de maintenir les « rouges » à leurs postes. Thompson perd le meilleur emploi de sa vie. C'est le début d'une descente qui durera des décennies.
L'alcoolisme dévore les années suivantes. Six pintes de whisky par jour. Vingt-sept hospitalisations en trois ans pour ulcères gastriques hémorragiques. Un éditeur résumera plus tard : « Jim était un problème épouvantable. Mais, mon Dieu, une fois qu'on l'avait dessoûlé, quel talent ! »
Une anecdote raconte qu'un jour, complètement ivre, Thompson se présenta à une réunion d'écrivains avec une bouteille de whisky dans chaque poche de manteau. Quand quelqu'un lui fit remarquer qu'il avait oublié son manuscrit, il répondit : « Le manuscrit, c'est dans ma tête. Le whisky, lui, il faut le porter. »
Entre septembre 1952 et mars 1954, quelque chose d'extraordinaire se produit. Thompson, désormais lié à l'éditeur Lion Books et son directeur Arnold Hano, écrit douze romans en dix-huit mois — ce que Polito appelle « une période pourpre ». L'éditeur ne parvient pas à suivre le rythme de production ; certains manuscrits ne paraîtront que trois ans après leur rédaction.
C'est de cette forge incandescente que sortent ses chefs-d'œuvre : Le Démon dans ma peau, Nuit sauvage, Des cliques et des cloaques, Un chouette petit lot, M. Zéro. Des romans brefs, violents, écrits dans une prose sèche héritée de son expérience journalistique, peuplés de narrateurs fous dont la voix nous enveloppe comme un piège.
« Il y a trente-deux façons d'écrire une histoire, et je les ai toutes utilisées, mais il n'existe qu'une seule intrigue : les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. »
— Jim Thompson
Plongeons maintenant dans les romans qui ont fait de Thompson un génie. Chacun est un coup de poing dans l'estomac. Chacun vous laisse sonné, perturbé, incapable d'oublier la voix qui vous a parlé à l'oreille pendant deux cents pages.
Le roman fondateur. Celui qui change tout.
Lou Ford, shérif adjoint d'une petite ville texane, incarne la bonhomie américaine — platitudes rassurantes, sourire affable, goût du pie aux pommes. Sous ce masque folklorique gronde ce qu'il nomme « la maladie » : des pulsions sadiques qu'il ne peut plus contenir.
Écoutez sa voix, dès les premières pages :
« J'avais le mal. On m'avait soigné quand j'étais gosse et il était parti. Ou je croyais qu'il était parti. Mais il était toujours là, tapi quelque part, attendant. Gardant ses distances, mais ne me perdant jamais de vue. »
Plus loin, quand il réfléchit à sa nature véritable :
« Tout le monde en a un peu en lui. Vous ne pouvez pas fermer les yeux sur ce qu'il y a de mauvais et dire que ça n'existe pas. Ça existe, et vous devez le reconnaître. Mais reconnaître n'est pas approuver. »
Stanley Kubrick, qui engagera Thompson comme scénariste, écrivit : « Probablement le récit à la première personne le plus glaçant et le plus crédible d'un esprit criminellement détraqué que j'aie jamais rencontré. » Lion Books tenta de faire nommer le roman au National Book Award. Stephen King le considère comme « un classique américain ».
Éditions françaises : Gallimard, Série Noire n°1057 (1966) puis Rivages/Noir (2012), nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias.
Le jumeau spirituel du Démon. Peut-être même son frère encore plus dérangé.
Nick Corey, shérif d'un comté de 1280 habitants, joue les imbéciles patauds tout en commettant des meurtres en série. Son monologue intérieur vire progressivement au délire messianique : il finit par se croire instrument de la justice divine.
Écoutez-le justifier ses actes :
« Certains disent que le meurtre est un péché. Mais comment peut-on tuer ce qui est déjà mort de l'intérieur ? Il y en a qui naissent morts — morts dans l'âme — et que devrait-on faire avec eux ? Les laisser contaminer les vivants ? »
Et plus loin, dans un moment de lucidité terrifiante :
« Vous savez ce que c'est, un imbécile ? C'est un homme qui croit qu'il peut s'en tirer avec n'importe quoi. Mais moi, j'en suis vraiment capable. »
NPR l'a qualifié de « véritable chef-d'œuvre de Thompson, un millefeuille de noirceur ridiculement hilarant et scandaleusement dérangeant ». Le roman bascule entre l'humour et l'horreur avec une virtuosité déconcertante. On rit. Puis on se déteste de rire.
Adaptation magistrale : Coup de Torchon de Bertrand Tavernier (1981), transposé dans l'Afrique coloniale française, avec Philippe Noiret. Nommé à l'Oscar du meilleur film étranger.
Roy Dillon, arnaqueur de vingt-cinq ans spécialisé dans les « petites combines », voit resurgir sa mère Lilly — elle-même escroc professionnelle travaillant pour la pègre. Le triangle fatal entre Roy, Lilly et la maîtresse Moira conduit à une collision de trahisons aux accents de tragédie grecque.
Stephen Frears, réalisateur de l'adaptation de 1990 avec John Cusack et Anjelica Huston (quatre nominations aux Oscars), identifia dans le roman « des éléments de tragédie grecque ». Donald Westlake, auteur du scénario, rendit hommage à Thompson en nommant un personnage « Tom Jimson » (anagramme de Jim Thompson) dans un de ses propres romans.
Ici, Thompson pousse l'expérimentation jusqu'au vertige.
Charles « Little » Bigger, tueur à gages tuberculeux dont le corps se décompose au fil des pages, s'infiltre chez sa cible sous une fausse identité. Son esprit se désintègre parallèlement à sa chair, le récit basculant dans un cauchemar surréaliste.
La fin du roman défie toute description rationnelle. Écoutez Bigger perdre pied avec la réalité :
« Je ne pouvais pas voir où j'étais, mais je savais où j'étais. J'étais dans le noir, j'étais dans le noir absolu, et les ténèbres m'envahissaient peu à peu. Je devenais les ténèbres. J'étais le noir. Le noir était moi. »
Et dans un moment de lucidité hallucinée :
« Tout ça, c'était un rêve. Rien de tout ça n'était réel. Et pourtant tout était plus réel que le réel. Parce que c'était moi. C'était ce que j'étais vraiment. »
Anthony Boucher, critique au New York Times, s'étonna : « Étrange qu'un livre de poche destiné à la consommation de masse contienne l'écriture la plus expérimentale que j'aie vue dans un roman à suspense ces derniers temps. »
Frank « Dolly » Dillon, vendeur à domicile minable, rencontre une jeune femme prostituée par sa propre tante. Le plan d'évasion tourne au désastre. Innovation structurelle majeure : à mi-roman, le narrateur subit un effondrement psychique ; deux personnalités alternent désormais les chapitres — l'une racontant la vérité sordide, l'autre une version fantasmée. La dernière page devait originellement présenter deux colonnes de texte simultané.
Adaptation française culte : Série noire d'Alain Corneau (1979), dialogues de Georges Perec, avec Patrick Dewaere dans une performance électrisante. Nommé à la Palme d'Or.
William « Kid » Collins, ancien boxeur évadé d'un asile psychiatrique, se retrouve entraîné dans un kidnapping orchestré par une veuve alcoolique. Quand ils découvrent que leur victime est diabétique et mourra sans insuline, le piège se referme.
L'Encyclopædia Britannica le considère comme « l'un des meilleurs romans de Thompson » pour sa capacité à créer un authentique pathos autour d'un narrateur déséquilibré.
Qu'est-ce qui rend Thompson si différent ? Pourquoi ses romans, écrits en quelques semaines pour quelques centaines de dollars, continuent-ils de hanter les lecteurs des décennies après sa mort ? La réponse tient en trois innovations majeures qui ont changé le roman noir pour toujours.
L'innovation fondamentale de Thompson fut de placer le lecteur à l'intérieur de la tête du criminel. Non plus le détective observant de l'extérieur, mais le tueur lui-même, bavard, affable, nous prenant à témoin de sa logique tordue. Lou Ford débite des platitudes — « la hâte fait le gaspillage », « à quelque chose malheur est bon » — tout en confessant ses pulsions les plus sombres.
« Nous vivons dans un drôle de monde, mon garçon, une civilisation bizarre. Les flics y jouent les truands et les truands font le travail de la police. Les politiciens sont des prêcheurs, et les prêcheurs sont des politiciens. Les collecteurs d'impôts collectent pour eux-mêmes. »
— Le Démon dans ma peau
L'univers de Thompson est « irrémédiablement nihiliste », un cosmos sans Dieu où les frontières morales sont « purement arbitraires ». Un passage célèbre de 1275 Âmes illustre cette vision :
« Pas des maisons, pas des lieux où les gens vivent, rien. Juste des murs de planches enfermant le vide... Et soudain le vide s'est rempli de sons et d'images, de toutes les choses tristes et terribles que le vide avait infligées aux gens... Parce que c'est le vide qui pense et tu es déjà mort à l'intérieur, et tout ce que tu feras c'est répandre la puanteur et la terreur. »
Thompson écrivait ce qu'il appelait « l'humour noir à l'américaine » — la violence la plus extrême enrobée de charme provincial. Ses phrases sont courtes, percutantes, héritées de ses années de journalisme. Comme le résume un critique : « Sa prose est laconique, économe, et frappe avec une intensité viscérale. »
« La vie est un seau de merde avec une poignée en fil barbelé. »
— Jim Thompson
L'écrivain R.V. Cassill trancha : « Ni Dashiell Hammett, ni Raymond Chandler, ni Horace McCoy n'ont jamais écrit un livre approchant celui de Thompson. » Le critique David Thomson renchérit : « Considérez Jim Thompson comme l'un des plus grands écrivains américains, et le plus terrifiant — celui qui entretient les meilleures relations avec le diable. »
Cette grandeur tient à plusieurs facteurs. D'abord, la profondeur psychologique : Thompson ne décrit pas des monstres, mais des êtres humains dont la monstruosité émerge de failles reconnaissables. Lou Ford n'est pas né tueur ; « la maladie » couvait depuis l'enfance, alimentée par la honte et la dissimulation.
Ensuite, la critique sociale. Ancien communiste, Thompson démonte méthodiquement le mythe américain de l'individualisme vertueux. Ses shérifs sont des assassins. Ses honnêtes citoyens sont des complices silencieux. Comme l'écrit Susanna Lee : « Ses romans sont glaçants précisément parce qu'ils fracassent l'illusion américaine chérie selon laquelle l'individualisme robuste s'accompagne d'une intégrité robuste. »
Enfin, l'innovation formelle. Les structures narratives éclatées de Thompson — personnalités multiples, fins surréalistes, chronologies brisées — anticipent le postmodernisme littéraire de plusieurs décennies.
Thompson admirait Dostoïevski et partageait sa volonté d'explorer les recoins les plus sombres de la psyché criminelle. Un critique qualifia Nothing More Than Murder de « L'Étranger du pauvre en version pulp » — tout en notant que Camus lui-même citait le roman noir comme influence. La parenté avec Patricia Highsmith (les identités instables, la brutalité sournoise) et Georges Simenon (le nihilisme d'après-guerre) complète ce tableau d'un écrivain transcendant les frontières du genre.
Thompson est mort seul et oublié. Mais sa voix n'est pas morte avec lui. Elle résonne aujourd'hui dans l'œuvre de dizaines d'écrivains, de Los Angeles à Stockholm, de Paris à Tokyo. Voyons comment ce paria du roman de gare est devenu l'ancêtre vénéré de toute une génération d'écrivains.
James Ellroy, auteur du Dahlia noir et de L.A. Confidential, entretient une relation complexe avec Thompson. Il a qualifié la biographie de Polito de « formidable » et co-édité The Best American Noir of the Century incluant Thompson. Pourtant, en privé, il s'est montré plus critique : « J'ai lu quelques livres de Thompson et je n'en ai pas pensé grand-chose. J'ai eu l'impression qu'ils avaient été écrits pour 500 dollars en trois semaines. Parce que c'était le cas. »
Daniel Woodrell (Winter's Bone) écrivit dans sa préface à Pop. 1280 : « Aucun écrivain n'a jamais été plus rusé et plus puissant dans sa description de la nature ordinaire du mal. »
Joe R. Lansdale compte Thompson parmi ses influences majeures et a préfacé plusieurs rééditions, dont A Hell of a Woman.
Megan Abbott, spécialiste du noir et romancière, qualifie Thompson de « roi du noir » et a titré une anthologie d'après son roman (A Hell of a Woman).
Stephen King a signé la préface la plus célèbre : « Le type était excessif. Absolument excessif. Big Jim ignorait le sens du mot "stop". Il y a trois "laisser" courageux là-dedans : il s'est laissé tout voir, il s'est laissé tout écrire, puis il s'est laissé tout publier. »
La France a reconnu Thompson avant l'Amérique. Dès les années 1960, la Série Noire de Gallimard publiait ses romans dans la collection créée par Marcel Duhamel. Quand Thompson mourut oublié aux États-Unis, ses livres restaient disponibles et populaires en France.
Jean-Patrick Manchette, père du néo-polar français, nomma un personnage « Jim Thompson » dans Ô dingos, ô châteaux ! (1972). Dans ses Chroniques, il le qualifia de « grand parano de génie » et décrivit Pop. 1280 comme « un roman toujours cité, jamais égalé ».
Thierry Jonquet, dont Mygale fut adapté par Almodóvar (La Piel que habito), hérita de cette veine thompsonienne — les critiques qualifièrent son œuvre de « plus proche de Jim Thompson que de Raymond Chandler ».
De David Peace en Angleterre (le Red Riding Quartet) aux néo-polaristes scandinaves, l'ombre de Thompson plane sur le roman noir contemporain. Son influence se mesure moins à des imitations directes qu'à une libération : après lui, il devint permis de plonger sans filet dans la psyché criminelle.
Si Thompson n'a jamais connu le succès de son vivant comme romancier, Hollywood a fini par reconnaître son génie — mais toujours avec un temps de retard cruel. L'histoire de Thompson et du cinéma est celle d'un mariage raté suivi d'une lune de miel posthume. C'est une histoire d'exploitation, de trahison, mais aussi de reconnaissance finale. Une histoire très thompsonienne, en somme.
En 1955, un jeune réalisateur inconnu contacte Thompson. Stanley Kubrick, admirateur du Démon dans ma peau, l'engage pour écrire le scénario de L'Ultime Razzia (The Killing, 1956). Thompson rédige l'essentiel du script, mais Kubrick se crédite comme scénariste unique, reléguant Thompson à un simple « dialogue additionnel ». La fille de l'écrivain racontera qu'il « faillit tomber de sa chaise » en découvrant le générique.
La collaboration se poursuit sur Les Sentiers de la gloire (Paths of Glory, 1957), où Thompson co-signe le scénario avec Kubrick et Calder Willingham. Sept scènes lui sont attribuées, dont deux des plus mémorables : une mission de reconnaissance nocturne et la confession déchirante de soldats condamnés à un prêtre.
L'ironie cruelle : c'est L'Ultime Razzia qui deviendra une « pierre de Rosette cinématographique pour une nouvelle génération de réalisateurs » — notamment Quentin Tarantino, qui reconnaît avoir conçu Reservoir Dogs comme « son Killing ».
| Film | Réalisateur | Roman | Note |
|---|---|---|---|
| Guet-apens (1972) | Sam Peckinpah | The Getaway | Plus gros succès commercial de Peckinpah, mais finale adoucie |
| Les Arnaqueurs (1990) | Stephen Frears | The Grifters | 4 nominations aux Oscars, produit par Scorsese |
| Moisson sanglante (1990) | James Foley | After Dark, My Sweet | Dialogues puisés directement dans le roman |
| The Killer Inside Me (2010) | Michael Winterbottom | Le Démon... | Controverse pour sa violence graphique |
Les deux plus fidèles adaptations de Thompson sont françaises.
Série noire (Alain Corneau, 1979), d'après Des cliques et des cloaques, bénéficie des dialogues de Georges Perec et de l'interprétation hallucinée de Patrick Dewaere. Nommé à la Palme d'Or, le film demeure un classique du cinéma français.
Coup de Torchon (Bertrand Tavernier, 1981), d'après 1275 Âmes, transpose l'action dans l'Afrique coloniale française des années 1930. Philippe Noiret y incarne un Lucien Cordier aussi débonnaire que meurtrier. Le biographe Polito le considère comme « l'adaptation la plus authentique de l'œuvre de Thompson ».
Au-delà des adaptations directes, Thompson irrigue le néo-noir contemporain. Les frères Coen ont été comparés à lui dès Blood Simple (1984), dont le méchant « semble sorti d'un roman inachevé de Jim Thompson ». Quentin Tarantino cite explicitement L'Ultime Razzia comme modèle de Reservoir Dogs — structure non-linéaire, dialogues ciselés, univers peuplé de losers et de psychopathes.
Le réalisateur grec Yórgos Lánthimos (La Favorite, Pauvres Créatures) développerait actuellement une nouvelle adaptation de Pop. 1280.
Les années 1970 furent cruelles. Après avoir écrit l'adaptation de The Getaway, Thompson se vit congédier par Sam Peckinpah au profit d'un scénariste débutant, Walter Hill, qui éliminera la fin cauchemardesque du roman. Thompson perdit l'arbitrage auprès de la Writers Guild.
Réduit à écrire des « novelisations » (romans tirés de films existants) pour survivre, frappé de multiples AVC qui détruisirent progressivement sa parole et sa vue, Thompson vécut ses dernières années dans la misère. En 1977, pas un seul de ses livres n'était disponible en librairie américaine.
Cloué au lit, aveugle, incapable d'écrire, il décida de se laisser mourir de faim. Il pesait 35 kilos quand il s'éteignit le 7 avril 1977. Moins de vingt-cinq personnes assistèrent à ses funérailles. Ses cendres furent dispersées au-dessus du Pacifique. Ni le Los Angeles Times ni le journal de son village natal ne publièrent de nécrologie.
Dix ans plus tard — exactement comme il l'avait prédit — la résurrection commença. En 1984, l'écrivain Barry Gifford fonda Black Lizard Books pour rééditer Thompson. Random House racheta la collection en 1990, créant Vintage Crime/Black Lizard.
La même année, Les Arnaqueurs de Stephen Frears explosa aux Oscars. Moisson sanglante confirma l'engouement. Les critiques redécouvrirent un auteur que la France n'avait jamais oublié.
Aujourd'hui, Library of America — l'équivalent américain de la Pléiade — publie ses œuvres complètes. Mulholland Books maintient vingt-cinq titres en catalogue. En France, Rivages/Noir continue de proposer de nouvelles traductions intégrales.
« Il y a des choses qu'il faut oublier si on veut continuer à vivre. »
— Le Démon dans ma peau
« Bien sûr qu'il y a un enfer... C'est le désert morne où le soleil ne répand ni chaleur ni lumière et où l'Habitude gave de force le Désir sénile. C'est le lieu où le Besoin mortel cohabite avec la Nécessité immortelle, et où la nuit devient hideuse des gémissements de l'un et des cris extatiques de l'autre. Oui, il y a un enfer, mon garçon, et tu n'as pas besoin de creuser pour le trouver. »
— Nuit sauvage
« Une mauvaise herbe est une plante au mauvais endroit. Laissez-moi répéter. Une mauvaise herbe est une plante au mauvais endroit. Je trouve une rose trémière dans mon champ de maïs, c'est une mauvaise herbe. Je la trouve dans mon jardin, c'est une fleur. »
— Le Démon dans ma peau
Cette métaphore contient toute la philosophie de Thompson : les frontières morales sont arbitraires, le bien et le mal dépendent du contexte, et la société qui condamne le criminel produit elle-même les conditions de son crime. Pas de rédemption possible. Pas de catharsis. Juste la vérité nue, servie avec un sourire folklorique et une tranche de tarte aux pommes.
Jim Thompson n'écrivait pas des romans noirs. Il écrivait des romans vrais.
Thompson possédait un sens de l'autodérision féroce concernant sa condition d'écrivain de pulp. Quand on lui demandait ce qu'il écrivait, il répondait parfois : « De la merde. Mais c'est de la bonne merde. » Cette capacité à reconnaître les contraintes commerciales tout en maintenant une intégrité artistique absolue caractérisait son approche du métier. Un jour, un critique littéraire snob lui reprocha d'écrire pour les « masses incultes ». Thompson répondit calmement : « Au moins, elles me lisent. Vous, qui vous lit ? »
Son processus d'écriture était aussi chaotique que productif. Il tapait à la machine avec une telle frénésie que ses doigts saignaient littéralement. Ses manuscrits portaient souvent des traces de sang séché entre les lignes. Un éditeur se souvient avoir reçu des pages tachées non seulement de sang mais aussi de whisky, de cendres de cigarettes et de café renversé. « On aurait dit des pièces à conviction d'une scène de crime », raconta-t-il plus tard.
L'écrivain entretenait une relation complexe avec l'argent. Malgré sa production prolixe, il ne gagna jamais sa vie décemment. Les romans de poche rapportaient entre cinq cents et mille dollars l'unité — une misère même pour l'époque. Quand Stanley Kubrick lui versa quinze mille dollars pour L'Ultime Razzia, Thompson dépensa la totalité en quelques semaines, incapable de gérer l'argent aussi bien qu'il maniait les mots. Sa femme Alberta découvrit qu'il avait acheté une douzaine de chemises identiques, simplement parce qu'il avait oublié avoir déjà acheté la première.
Une anecdote révèle son talent pour le dialogue mordant. Lors d'une réunion à Hollywood, un producteur lui demanda s'il pouvait adoucir la fin particulièrement sombre d'un de ses scénarios. Thompson répondit calmement : « Bien sûr. Je peux aussi la rendre complètement merdique, si c'est ce que vous voulez. » Il ne fut pas rappelé. Mais il ne s'en soucia guère — Hollywood, disait-il, était « un endroit où on vous paie des fortunes pour mentir, puis on vous traite comme un menteur ».
Sa femme Alberta, qu'il épousa en 1931 et qui resta à ses côtés malgré l'alcoolisme et les échecs répétés, incarnait la seule stabilité de son existence. Thompson dédia plusieurs romans « À ma femme, Alberta, qui a vécu cet enfer avec moi ». Elle travaillait comme secrétaire pour subvenir aux besoins du foyer pendant que son mari écrivait ses chefs-d'œuvre méconnus. Quand on lui demandait pourquoi elle ne le quittait pas, elle répondait simplement : « Parce qu'il écrit comme personne d'autre. Et quelqu'un doit être là pour voir ça. »
Thompson adorait raconter que son père lui avait appris deux choses essentielles : « Ne jamais frapper un homme qui porte des lunettes, et toujours viser les parties génitales. » Cette combinaison de code d'honneur désuet et de pragmatisme brutal résume parfaitement l'univers moral ambigu de ses romans. Il ajoutait avec un sourire : « Papa était un shérif philosophe. Il croyait aux principes, mais aussi aux résultats. »
Une autre histoire illustre sa vision cynique de la justice. Un jour, un journaliste lui demanda s'il croyait que les criminels étaient fondamentalement différents des honnêtes gens. Thompson réfléchit un instant puis répondit : « Les criminels ont juste le courage d'agir selon leurs désirs. Les honnêtes gens ont les mêmes désirs, mais ils laissent la société les étouffer. Qui est plus libre ? Qui est plus honnête ? »
Vers la fin de sa vie, aveugle et diminué par les attaques cérébrales, Thompson dictait encore des histoires à sa fille. Mais les éditeurs ne voulaient plus de lui. Le vieux lion était devenu invisible. Un ami rapporte qu'il murmurait parfois : « J'ai écrit trente livres et personne ne s'en souvient. Mais ils se souviendront. Après ma mort, ils se souviendront. »
Il avait raison. Comme toujours.
Une dernière anecdote, peut-être apocryphe mais trop belle pour être ignorée : sur son lit de mort, alors qu'il ne pesait plus que 35 kilos et ne voyait plus rien, Thompson aurait murmuré à un visiteur : « Vous savez ce que j'ai appris ? Qu'on ne meurt pas vraiment. On devient juste un personnage dans l'histoire de quelqu'un d'autre. » Puis, après un silence : « J'espère être un bon personnage. »
Sur l'écriture et la littérature :
« Il n'y a qu'une seule intrigue — les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Si vous écrivez une histoire qui n'a pas cette intrigue, vous n'écrivez pas une histoire. »
« Je vois l'écrivain comme un faux-monnayeur qui passe sa vie à essayer de faire circuler de la fausse monnaie. Et la seule fois où cette monnaie a de la valeur, c'est lorsque l'écrivain meurt. Alors tout d'un coup, elle vaut quelque chose. »
« Écrire, c'est saigner sur la page. Si vous n'êtes pas prêt à saigner, n'écrivez pas. »
Sur la nature humaine et le crime :
« Nous sommes tous des tueurs potentiels. Tout le monde a en lui ce petit quelque chose qui, dans les bonnes circonstances, pourrait le pousser à tuer. »
« Il n'y a pas de normal. Le normal est ce que vous êtes habitué à voir. Quand vous le voyez assez longtemps, ça devient normal. »
« Le crime n'est que l'autre face de la respectabilité. Retournez n'importe quel citoyen respectable comme une crêpe, et vous trouverez un criminel qui sommeille. »
Sur la condition américaine :
« L'Amérique est le pays le plus riche du monde. Mais regardez ses habitants. Ils crèvent de faim moralement et spirituellement. Ils ont tout ce qu'il faut matériellement, mais rien à l'intérieur. »
« Le crime n'est qu'un autre exemple de capitalisme américain poussé à sa conclusion logique. »
« Dans ce pays, on vous apprend à croire au rêve américain. Mais personne ne vous dit que faire quand le rêve vous rejette. »
Extraits de Le Démon dans ma peau :
« Je commençais à bien me sentir. C'est comme ça avec moi. Quand je commence vraiment à me sentir bien, à vraiment ressentir quelque chose, il faut que quelqu'un d'autre souffre. »
« Nous sommes ce que nous sommes. Et nous restons ce que nous sommes. Nous ne changeons jamais vraiment. Nous devenons simplement un peu plus ce que nous étions. »
« C'est drôle comme les choses se passent. Vous croyez avoir tout prévu, et puis quelque chose survient — quelque chose d'aussi petit qu'un battement de cœur — et tout bascule. »
Extraits de 1275 Âmes :
« Je me rappelais que Dieu avait créé l'homme à Son image. Donc je me disais que si j'étais un meurtrier, Dieu devait l'être aussi. Et si Dieu était un meurtrier, alors tuer ne pouvait pas être si terrible que ça. »
« Les gens voient ce qu'ils veulent voir. Vous leur donnez un sourire et des bonnes manières, et ils ne regardent pas plus loin. »
Extraits de Les Arnaqueurs :
« Dans le métier, on ne fait confiance à personne. On ne peut même pas se faire confiance à soi-même. »
« L'amour et l'arnaque, c'est la même chose. On fait semblant jusqu'à ce que l'autre y croie. Puis on fait semblant de ne plus faire semblant. »
Sur la mort et l'oubli :
« Nous mourons tous. La seule question est de savoir si quelqu'un s'en souviendra. »
« La mort n'est pas le problème. C'est l'oubli qui fait mal. »