Guide · laurentberthelier.site/guides/#whitman Portrait de Walt Whitman

Portrait : George C. Cox, 1887 (« The Laughing Philosopher »), domaine public, via Wikimedia Commons

Walt Whitman

1819 – 1892 · Long Island / Camden, États-Unis

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Hommage à Walt Whitman, poète de la démocratie et de toutes les vies à la fois

Hommage à Walt Whitman, chant de l'Amérique sauvage et blessée

I. Deux regards avant le grand poème

Il y a des poètes qu'on ne peut pas raconter sans raconter d'abord ceux qui les ont précédés et ceux qui les ont suivis — tant leur voix tient le milieu d'une conversation commencée bien avant eux et jamais refermée depuis.

Deux ans avant sa naissance, dans une petite ville du Massachusetts, un homme s'apprêtait déjà à écrire qu'il fallait vivre délibérément, n'affronter que les faits essentiels de la vie. Henry David Thoreau et lui allaient un jour marcher ensemble dans les rues de Brooklyn, échanger leurs livres, se juger l'un l'autre avec la franchise un peu rugueuse de deux hommes qui se reconnaissent sans se ressembler.

Une génération plus tard, en Écosse puis dans les fermes du Wisconsin, grandissait un enfant qui allait faire de la marche une liturgie et des montagnes un temple : John Muir, biberonné lui aussi à Emerson, capable de citer Walden comme d'autres citent l'Évangile. Rien ne prouve que Muir et lui se soient jamais rencontrés — mais les deux hommes partageaient le même ciel intellectuel, et un ami commun, le naturaliste John Burroughs, qui écrira la première biographie de l'un et accompagnera les expéditions de l'autre en Alaska. Deux hommes qui ne se sont peut-être jamais serré la main, reliés malgré tout par le même fil.

Entre ces deux-là — l'ermite de Concord et le marcheur de la Sierra — se tient un troisième homme, plus bruyant, plus charnel, moins soucieux de solitude que d'embrasser la foule tout entière : Walt Whitman, né en 1819 sur une langue de terre de Long Island que les Indiens appelaient Paumanok, mort en 1892 dans une petite maison de Camden, ayant fait, entre ces deux dates, du peuple américain lui-même un poème.

II. Un enfant de Paumanok

Walt Whitman naît le 31 mai 1819 à West Hills, sur Long Island, deuxième enfant de Walter Whitman, charpentier, et de Louisa Van Velsor, d'ascendance hollandaise. En 1823, la famille déménage à Brooklyn, alors en plein essor. L'enfant garde toute sa vie le souvenir d'un jour de 1825 où le marquis de Lafayette, en visite triomphale, l'aurait soulevé dans ses bras et embrassé au bord d'un chantier — le vieux général posant les enfants un à un sur des pierres pour qu'ils voient poser la première pierre d'une bibliothèque publique. Whitman racontera la scène toute sa vie, comme un baiser reçu de l'histoire elle-même avant même de savoir ce qu'était l'écriture.

L'école ne dure guère : à onze ans, il travaille déjà comme garçon de courses, puis entre en apprentissage comme typographe. Il n'ira jamais à l'université — sa vraie formation se fera debout devant une casse de caractères, puis dans les rues de Brooklyn et de Manhattan, sur les ferries qu'il traverse quotidiennement et dont il dira plus tard qu'il en avait « la passion ».

III. Le typographe qui n'est jamais entré à l'université

Whitman devient tour à tour instituteur de campagne sur Long Island — il « boarded round », logeant chez les familles de ses élèves à tour de rôle —, fondateur à vingt ans de son propre journal, le Long Islander, qu'il rédige, compose et livre lui-même à cheval, puis rédacteur en chef, entre 1846 et 1848, du Brooklyn Daily Eagle. Il en est renvoyé pour ses positions anti-esclavagistes, trop favorables au Free Soil pour un journal démocrate plus conciliant. Il part alors pour La Nouvelle-Orléans en 1848, où il travaille quelques mois au Daily Crescent — un aller-retour de huit mille kilomètres à travers le Mississippi et les Grands Lacs qui le marque durablement, avant de revenir à Brooklyn se consacrer à la construction de maisons avec son père, et à l'écriture.

IV. Quatre-vingt-quinze pages sans nom d'auteur

En 1855, Whitman met lui-même la main à la composition typographique d'un livre mince, quatre-vingt-quinze pages, publié à ses frais, sans nom d'auteur sur la couverture — seulement un portrait gravé de lui, chapeau incliné, chemise ouverte, poing sur la hanche. Le titre : Leaves of Grass.

Dans la préface, il écrit :

« The genius of the United States is not best or most in its executives or legislators, nor in its ambassadors or authors or colleges or churches or parlors, nor even in its newspapers or inventors… but always most in the common people. »
« Le génie des États-Unis ne réside pas surtout dans ses dirigeants ou ses législateurs, ni dans ses ambassadeurs, ses auteurs, ses collèges, ses églises ou ses salons, ni même dans ses journaux ou ses inventeurs… mais toujours, avant tout, dans le peuple ordinaire. »
— Préface de 1855 à Leaves of Grass

Le livre restera pratiquement ignoré du public et de la critique — jusqu'à ce qu'une lettre change tout.

V. « Je bouillonnais, je bouillonnais » — la lettre d'Emerson

Whitman envoie un exemplaire anonyme à Ralph Waldo Emerson, déjà la plus haute autorité littéraire du pays. Le 21 juillet 1855, Emerson lui répond par une lettre restée célèbre :

« I am not blind to the worth of the wonderful gift of "Leaves of Grass." I find it the most extraordinary piece of wit and wisdom that America has yet contributed… I greet you at the beginning of a great career, which yet must have had a long foreground somewhere, for such a start. »
« Je ne suis pas aveugle à la valeur du merveilleux don que sont "Leaves of Grass". J'y trouve la pièce d'esprit et de sagesse la plus extraordinaire que l'Amérique ait encore produite… Je vous salue au commencement d'une grande carrière, laquelle doit pourtant avoir eu, quelque part, un long avant-plan, pour un tel départ. »
— Ralph Waldo Emerson à Walt Whitman, 21 juillet 1855

Whitman confiera plus tard : « I was simmering, simmering, simmering. Emerson brought me to a boil » — je bouillonnais, je bouillonnais, je bouillonnais ; Emerson m'a fait bouillir tout à fait.

Et puis il commet un geste qu'aucun protocole n'autorisait : sans en demander la permission, il fait embosser en lettres d'or, sur la tranche de l'édition suivante, la phrase la plus flatteuse de la lettre privée — I greet you at the beginning of a great career — et republie la lettre entière en annexe. Certains proches d'Emerson rapportent que le philosophe en fut profondément agacé ; d'autres, comme Moncure Conway, disent qu'il n'en éprouva qu'une gêne amusée, regrettant seulement de ne pas avoir écrit avec plus de prudence. Thoreau et Bronson Alcott, eux, n'y virent rien à redire.

VI. Thoreau chez les Whitman

C'est ainsi que les chemins de Whitman et de Thoreau se croisent. Les 9 et 10 novembre 1856, Thoreau, accompagné d'Alcott, rend visite à Whitman à Brooklyn. Les deux hommes marchent ensemble jusqu'au ferry, échangent leurs livres, parlent longuement.

Des années plus tard, dans les longues conversations que rapporte Horace Traubel dans With Walt Whitman in Camden, Whitman revient sur ce souvenir avec une franchise mêlée d'affection et d'exaspération :

« Thoreau had his own odd ways. Once he got to the house while I was out — went straight to the kitchen where my dear mother was baking some cakes — took the cakes hot from the oven. He was always doing things of the plain sort — without fuss. I liked all that about him. But Thoreau's great fault was disdain — disdain for men… it seemed to me a want of imagination. »
« Thoreau avait ses manières à lui, un peu étranges. Une fois, il arriva chez nous pendant que j'étais sorti — il alla droit à la cuisine où ma chère mère faisait cuire des gâteaux — et prit les gâteaux tout chauds sortis du four. Il faisait toujours les choses simplement, sans façon. J'aimais bien cela chez lui. Mais le grand défaut de Thoreau, c'était le dédain — le dédain pour les hommes… cela me semblait un manque d'imagination. »
— Horace Traubel, With Walt Whitman in Camden

Mais dans une autre conversation, Whitman tempère, presque en s'excusant d'avoir été trop sévère :

« [What] keeps him very near to me: I refer to his lawlessness — his dissent — his going his own absolute road let hell blaze all it chooses. »
« Ce qui le garde tout près de moi : je pense à son absence de loi — sa dissidence — sa façon d'aller son propre chemin absolu, quoi qu'il arrive. »
— Horace Traubel, With Walt Whitman in Camden

Deux jugements contradictoires sur le même homme, tenus à quelques années d'intervalle par le même Whitman — comme s'il fallait, pour vraiment connaître quelqu'un, se permettre de le juger deux fois, et de deux manières opposées.

VII. Le pansement des blessures

En décembre 1862, Whitman lit dans un journal que son frère George a été blessé à la bataille de Fredericksburg. Il part aussitôt pour la Virginie, se fait voler son argent en chemin, cherche pendant trois jours parmi les hôpitaux avant de retrouver George — blessé légèrement à la joue par un éclat d'obus, et déjà glorieux de sa promotion au grade de capitaine.

Ce qu'il voit dans les hôpitaux de fortune le bouleverse à jamais. Il s'installe à Washington et, pendant les trois années suivantes, visite quotidiennement les blessés — plus de six cents visites, selon ses propres estimations, auprès de quatre-vingt-mille à cent-mille soldats des deux camps. Il leur écrit des lettres, leur apporte des oranges, du tabac, de la réglisse, de petites sommes d'argent, s'assoit simplement près d'eux des heures durant.

Dans Specimen Days, il raconte l'un de ces moments avec Oscar F. Wilber, jeune soldat de New York mourant de dysenterie :

« He asked me to read him a chapter in the New Testament. I complied… The poor, wasted young man ask'd me to read the following chapter also, how Christ rose again… He said, "It is my chief reliance." He talk'd of death, and said he did not fear it. I said, "Why, Oscar, don't you think you will get well?" He said, "I may, but it is not probable." »
« Il me demanda de lui lire un chapitre du Nouveau Testament. Je m'exécutai… Le pauvre jeune homme épuisé me demanda de lire aussi le chapitre suivant, celui de la résurrection du Christ… Il me dit : "C'est mon principal soutien." Il parla de la mort, et dit qu'il ne la craignait pas. Je lui dis : "Pourquoi, Oscar, ne penses-tu pas que tu vas guérir ?" Il répondit : "Peut-être, mais ce n'est pas probable." »
Specimen Days, « A New York Soldier »

Wilber mourut quelques jours plus tard. Whitman notera, de ce travail exténuant qui allait ruiner sa propre santé : « I do not see that I do much good to these wounded and dying; but I cannot leave them » — je ne vois pas que je fasse grand bien à ces blessés et à ces mourants ; mais je ne peux pas les quitter.

VIII. Un homme « très mauvais » selon le Secrétaire Harlan

En 1865, Whitman obtient un poste de clerc au Bureau des Affaires indiennes, au ministère de l'Intérieur. Six mois plus tard, le nouveau secrétaire, James Harlan, ancien pasteur méthodiste, découvre un exemplaire annoté de Leaves of Grass dans le bureau de Whitman. Choqué par ce qu'il y lit, il le renvoie sur-le-champ, déclarant qu'il ne voulait pas de l'auteur d'un tel livre dans son ministère, et qualifiant Whitman de « very bad man » — homme très mauvais.

L'ami de Whitman, William Douglas O'Connor, réagit avec fureur, obtient en moins de vingt-quatre heures un nouveau poste pour le poète au bureau du Procureur général, puis publie un pamphlet incendiaire, The Good Gray Poet: A Vindication, qui transforme l'affaire en cause célèbre et fait, paradoxalement, entrer Whitman dans une notoriété nouvelle. Des années plus tard, Whitman confiera à Traubel avoir toujours considéré le renvoi de Harlan comme un « cowardly despicable act » — un acte lâche et méprisable.

IX. Le poète-prophète d'une Amérique meilleure

En 1871, Whitman publie Democratic Vistas, long essai en prose où il tente de penser ce que serait une culture véritablement démocratique — ni simple flatterie du peuple, ni mépris aristocratique pour lui, mais un espoir lucide et exigeant :

« Political democracy, as it exists and practically works in America, with all its threatening evils, supplies a training-school for making first-class men. It is life's gymnasium… »
« La démocratie politique, telle qu'elle existe et fonctionne concrètement en Amérique, avec tous ses maux menaçants, fournit une école d'entraînement pour former des hommes de premier ordre. C'est le gymnase de la vie… »
Democratic Vistas, 1871

C'est dans cette même veine que Whitman avait écrit, dès la préface de 1855, que la poésie américaine devait se lire dehors, au grand air, et non enfermée dans un salon : il confiera un jour vouloir que Leaves of Grass soit publié en format de poche, pour qu'on l'emporte partout — « I am nearly always successful with the reader in the open air », disait-il — j'ai presque toujours du succès auprès du lecteur en plein air.

X. Interdit à Boston

En mars 1882, le procureur de Boston, Oliver Stevens, sous la pression de la Society for the Suppression of Vice, somme l'éditeur de Whitman, James Osgood, de retirer Leaves of Grass de la vente pour obscénité. Osgood cède, exigeant de Whitman qu'il expurge plusieurs poèmes entiers. Whitman refuse net :

« I have heard nothing but expurgate, expurgate, expurgate, from the day I started… Expurgation is apology — yes, surrender — yes, an admission that something or other was wrong. »
« Je n'ai entendu qu'expurger, expurger, expurger, depuis le premier jour… Expurger, c'est s'excuser — oui, c'est capituler — oui, c'est admettre que quelque chose, quelque part, était fautif. »
— rapporté par Horace Traubel

Le livre, retiré à Boston, trouve aussitôt un nouvel éditeur à Philadelphie et se vend mieux que jamais : « interdit à Boston » devenant, comme souvent, la meilleure des publicités.

XI. Le baiser d'Oscar Wilde

Le 18 janvier 1882, en pleine tournée de conférences américaine, un jeune Irlandais de vingt-sept ans se présente à Camden : Oscar Wilde, qui vénère Whitman depuis l'enfance — sa mère lui en lisait des passages quand il était enfant à Dublin. Les deux hommes partagent une bouteille de vin de sureau fait maison. Whitman racontera à un ami : « He is a fine large handsome youngster… he had the good sense to take a great fancy to me » — c'est un beau et grand jeune homme ; il a eu le bon sens de me prendre en grande affection.

Wilde revient une seconde fois en mai. De cette rencontre, restée alors sans témoin, Wilde confiera plus tard : « The kiss of Walt Whitman is still on my lips » — le baiser de Walt Whitman est encore sur mes lèvres.

C'est également dans ces années que le naturaliste John Burroughs — biographe de Whitman et futur compagnon de voyage de John Muir en Alaska — lui offre une canne de marche gravée : « To Walt Whitman, 'A Calamus,' From John Burroughs », geste d'amitié qui relie, l'espace d'un objet, les deux hommes que ce texte rapproche.

XII. La tombe dessinée d'après Blake

En janvier 1873, Whitman est victime d'une attaque qui le laisse partiellement paralysé. Il s'installe à Camden, dans le New Jersey, chez son frère George, puis, en 1884, achète sa propre petite maison de Mickle Street — la seule qu'il ait jamais possédée en propre.

Dans ses dernières années, obsédé par l'idée de sa propre sépulture, il conçoit lui-même son mausolée de granit brut au cimetière Harleigh de Camden, en s'inspirant d'une gravure de William Blake illustrant un vieux poème anglais sur la tombe, Death's Door — une porte de pierre entrouverte que Whitman avait admirée toute sa vie. Il surveille personnellement la construction, s'assurant que la lourde porte de fer reste toujours légèrement entrebâillée. Il meurt le 26 mars 1892 ; cinq mille personnes, dit-on, assistent à ses funérailles.

XIII. Ses grands poèmes sur l'Amérique sauvage

Ce texte ne peut pas citer les vers eux-mêmes de Whitman — mais rien n'empêche d'en dire l'élan.

Dans Song of Myself, le plus vaste de ses poèmes, Whitman entreprend de chanter à la première personne un « je » si large qu'il finit par contenir la nation entière — les animaux, les artisans, les esclaves en fuite, les prostituées, les présidents — dans de longues énumérations en vers libres qui refusent la rime et la mesure classiques au profit du souffle naturel de la voix parlée.

Crossing Brooklyn Ferry transforme un trajet quotidien en méditation sur le temps : le poète, debout sur le pont d'un ferry entre Brooklyn et Manhattan, s'adresse directement aux voyageurs de l'avenir qui traverseront le même fleuve des décennies, des siècles plus tard, et qui ressentiront, promet-il, exactement ce que lui ressent en cet instant.

Song of the Open Road fait de la marche elle-même une philosophie — non pas une fuite, mais une manière d'appartenir enfin pleinement au monde, débarrassé du poids des possessions et des certitudes.

This Compost regarde la terre avec une stupeur presque terrifiée : comment un sol qui a absorbé tant de cadavres, tant de maladies, tant de pourriture, peut-il chaque printemps produire des fleurs sans tache et des fruits sans poison ? Le poème est une méditation sur la capacité de la nature à transformer la mort en vie renouvelée.

Out of the Cradle Endlessly Rocking revient à l'enfance de Whitman sur les plages de Long Island, où il observe un couple d'oiseaux chanteurs dont la femelle disparaît un jour ; le mâle continue de chanter, seul, vers la mer — et c'est de ce chant de deuil, comprend l'enfant devenu poète, qu'est né son propre besoin d'écrire.

When Lilacs Last in the Dooryard Bloom'd, écrit à la mort de Lincoln en 1865, est une élégie funèbre qui tresse ensemble trois symboles — le lilas en fleur, une étoile qui décline à l'ouest, et le chant d'une grive solitaire — pour transformer un deuil national en méditation sur la mort elle-même. O Captain! My Captain!, plus bref et plus classique dans sa forme, use de la métaphore d'un navire rentrant au port avec son capitaine mort à son bord — poème que Whitman lui-même jugera plus tard trop conventionnel, mais que le public adoptera comme son texte le plus populaire.

The Wound-Dresser, enfin, naît directement de ses années d'hôpitaux : un vieil homme s'y souvient, pour des jeunes gens qui l'interrogent sur la guerre, non des batailles et des gloires, mais des pansements changés, des amputations, des derniers souffles accompagnés en silence — la guerre vue depuis le lit du blessé, et non depuis la carte de l'état-major.

XIV. Retour aux deux regards — et une ouverture

Thoreau se méfiait des foules ; Whitman voulait les contenir toutes en lui. Les deux hommes, pourtant, cherchaient la même chose par des chemins opposés : Thoreau réduisait sa vie à l'essentiel pour mieux la posséder tout entière ; Whitman l'élargissait à l'infini pour la même raison. « He couldn't put his life into any other life », reprochait Whitman à Thoreau — et c'est peut-être exactement ce que Whitman, lui, a passé sa vie à essayer de faire : mettre sa vie dans toutes les autres vies à la fois, un soldat mourant après l'autre, un ferry après l'autre, un lecteur après l'autre, à travers les décennies.

Muir, lui, n'a peut-être jamais serré la main de Whitman — mais il a grimpé au sommet d'un arbre pendant une tempête pour la même raison que Whitman s'asseyait des heures près d'un lit d'hôpital : par refus d'observer la vie de loin, quand on peut la toucher de près.

Whitman est mort dans une tombe qu'il avait lui-même dessinée, inspirée d'un dessin d'un poète anglais qu'il n'avait jamais rencontré non plus — William Blake — devant une porte de pierre qui reste, encore aujourd'hui, entrebâillée. Peut-être est-ce la meilleure image qu'on puisse garder de lui : un homme qui a voulu que la porte reste ouverte, pour que quiconque, un jour, en marchant sur les mêmes rives du même fleuve, puisse encore entendre le chant.

(Ce texte fait écho à d'autres guides publiés sur ce site — Henry David Thoreau, que Whitman a reçu chez lui en 1856, John Muir, qui grandit dans le même sillage transcendantaliste, et les cartographies intérieures d'Henri Michaux, une autre manière — tournée vers l'intérieur là où Whitman se tournait vers le dehors — d'explorer sans complaisance ce que c'est qu'être vivant.)

Chronologie repère

Petit glossaire

Florilège — citations authentiques en prose (aucun vers de poème n'est cité)

Préfaces et essais

Correspondance et propos rapportés

Specimen Days (1882) — prose de guerre et de nature

Note éditoriale. Conformément aux règles de citation applicables aux œuvres poétiques, ce florilège ne reproduit aucun vers des poèmes de Whitman (Leaves of Grass, Song of Myself, etc.) : seules des citations exactes de ses écrits en prose (préfaces, essais, lettres, propos rapportés) figurent ci-dessus. Les poèmes eux-mêmes sont décrits et résumés, sans citation, à la section XIII du texte principal.

Sur les pas de Walt Whitman

Bibliographie (éditions en accès libre)

Bibliothèque de liens

Remerciements

©️ Laurent Berthelier assisté par Claude.ai -