Prélude
Mai 1968, Digne
Une femme de quatre-vingt-dix-neuf ans et sept mois écrit au préfet des Basses-Alpes.
Elle demande le renouvellement de son passeport.
Elle ne marche plus depuis des années. Les rhumatismes l'ont clouée dans un fauteuil, dans une chambre minuscule qu'elle appelle son trou. Pour appeler sa secrétaire, elle actionne une sonnette — impérativement, incessamment. Son fils adoptif est mort il y a treize ans. Son mari en 1941. Les gens qu'elle a connus au Tibet sont morts, et le Tibet lui-même, celui qu'elle a traversé à pied dans la neige, n'existe plus.
Elle projette un tour du monde en 4 CV.
Voilà. Tout est là. Pas dans l'exploit, pas dans Lhassa, pas dans les décorations : dans cette lettre administrative d'une centenaire qui ne peut plus se lever et qui veut son passeport en règle, au cas où.
Elle ne repartira pas. Elle meurt le 8 septembre 1969, à quelques semaines de ses cent un ans.
Son unique arrivée sera posthume. En 1973, une femme qu'elle appelait Tortue portera ses cendres et celles de son fils jusqu'à Varanasi et les versera dans le Gange.
Un fleuve, c'est-à-dire : rien qui s'arrête.
Le compte
Le tableau des départs
- 5 ansLe bois de Vincennes—jusqu'au commissariat
- 15 ansLe port de Flessinguel'Angleterrejusqu'à la fin de l'argent
- 18 ansLes Alpes, l'Espagne—seule
- 43 ansL'Indedix-huit moisquatorze ans
- 55 ansLhassainterdit aux étrangersdeux mois dans la ville
- 69 ansLa Chine, par le Transsibériendeux ansneuf ans, sous les bombes
- 99 ansLe monde, en 4 CVpasseport renouvelédépart non effectué
- 1973Le Gange—arrivée
Chapitre I
LE JARDIN ET L'AU-DELÀ
Ce que le père a montré à l'enfant
Elle naît le 24 octobre 1868 à Saint-Mandé. Louise Eugénie Alexandrine Marie David : quatre prénoms pour une femme qui en changera toute sa vie.
Le père, Louis David, est un huguenot de Tours, franc-maçon, républicain de 1848, proscrit après le coup d'État de 1851, exilé en Belgique, amnistié. La mère, Alexandrine Borghmans, est belge et catholique. On se bat sur le berceau : la mère veut une éducation catholique, le père fait baptiser l'enfant protestante en secret.
Elle grandit à l'intersection de deux dogmes qui se disputent son âme. Elle n'en choisira aucun.
1871. Le père emmène sa fille de deux ans et demi devant le mur des Fédérés, au Père-Lachaise, là où l'on vient de fusiller les derniers communards. Il veut, dit-on, qu'elle n'oublie jamais la férocité des hommes.
Deux ans et demi. Un homme prend la main d'un tout petit enfant et le conduit devant un mur criblé. Jean Chalon et Jacques Brosse font remonter à cette scène sa misanthropie de toute une vie.
Il faut le dire tel quel : on ne lui a pas montré le monde, on lui a montré ce que le monde fait aux vaincus. Elle passera ensuite quatre-vingt-dix-huit ans à chercher un endroit où ce ne serait pas vrai.
« L'au-delà me fascinait déjà »
La famille s'installe à Ixelles. L'enfant lit Jules Verne et rêve sur l'atlas que son père lui a offert. Elle a un grand jardin. Et elle écrira, soixante-dix ans plus tard, la phrase où tient toute son existence :
« Le jardin était vaste ; j'aurais pu y exercer amplement l'activité de ma toute petite personne, mais "l'au-delà" me fascinait déjà. »
L'au-delà. Elle met le mot entre guillemets, comme si elle n'osait pas encore le prendre au sérieux. Ce n'est pas la mort qu'elle désigne. C'est le mur du fond. Le portail. La ligne où le jardin cesse et où quelque chose d'autre commence.
Il y a des enfants qui jouent dans le jardin. Il y en a qui regardent la clôture.
Trois fugues
Cinq ans : elle disparaît dans le bois de Vincennes. L'aventure s'achève au commissariat, et elle en gardera surtout la vexation.
Quinze ans : en vacances à Ostende, elle file jusqu'au port de Flessingue, aux Pays-Bas, pour embarquer vers l'Angleterre. Ce n'est pas la peur qui l'arrête. C'est l'argent.
Avant vingt ans : l'Angleterre, la Suisse, l'Espagne. Seule.
Et pendant ce temps, en cachette, elle s'inflige des jeûnes et des mortifications recopiées sur des vies de saints ascètes dénichées dans la bibliothèque d'une parente. Une adolescente bourgeoise de la fin du XIXᵉ siècle qui s'entraîne clandestinement à avoir faim et froid.
Personne ne le sait encore, mais elle s'entraîne pour l'hiver 1923.
Chapitre II
LA VOIX
Alexandra Myrial, première chanteuse
À vingt et un ans, en 1889, elle se convertit au bouddhisme. Elle a fréquenté le British Museum et la Société théosophique de Londres. Elle suit à Paris les cours de sanskrit et de tibétain d'Édouard Foucaux, puis Sylvain Lévi au Collège de France. Elle est initiée à la franc-maçonnerie mixte, au Droit Humain.
Et il faut bien vivre.
Elle monte sur scène sous le nom d'Alexandra Myrial — emprunté à Monseigneur Myriel, l'évêque des Misérables. Une femme qui va passer sa vie à mendier sur les routes prend pour nom de scène celui de l'homme qui donne ses chandeliers d'argent à un voleur. On ne choisit pas ses pseudonymes par hasard.
Opéra de Hanoï, saisons 1895-1896 et 1896-1897. Elle est première chanteuse. Elle débute en Violetta dans La Traviata — la femme qui meurt d'aimer, la femme qui renonce. Puis Faust, Mireille, Lakmé, Carmen, Thaïs. Puis Athènes, l'hiver 1899. Puis Tunis, en 1900.
Elle correspond avec Jules Massenet et Frédéric Mistral.
Elle arrête tout en 1902 et dirige quelques mois le casino de Tunis.
Retenez ceci quand vous l'imaginerez, quinze ans plus tard, accroupie dans la neige avec du cacao sur la figure : cette femme avait été payée pour projeter sa voix jusqu'au fond d'une salle. Elle savait tenir un rôle. Elle savait qu'on peut être quelqu'un d'autre pendant trois heures sans cesser d'être soi.
Le déguisement de Lhassa n'est pas un accident dans sa biographie. C'est son métier.
Le drame lyrique écrit à deux
De 1897 à 1900, rue Nicolo, elle partage la vie du pianiste Jean Haustont. Ensemble ils écrivent Lidia, drame lyrique en un acte : elle le livret, lui la musique.
Elle a écrit un opéra. On l'oublie toujours.
Chapitre III
LA COLÈRE
Le livre que personne ne voulait imprimer
1898. Elle a trente ans. Elle écrit Pour la vie, pamphlet anarchiste individualiste. Élisée Reclus — le grand géographe libertaire, l'ami de son père, celui qui l'a nourrie de Stirner et de Bakounine — le préface.
Les éditeurs prennent peur. Aucun n'en veut.
Jean Haustont l'imprime lui-même.
Elle écrit dans La Fronde, le journal de Marguerite Durand entièrement fait par des femmes. Dans La Société nouvelle, Le Mercure de France, L'Étoile socialiste, Le Lotus bleu, sous les signatures de Mitra et d'Alexandra Myrial.
Sa position féministe n'est pas celle des salons. Elle se moque des suffragistes bourgeoises, ces « oiseaux aimables, au précieux plumage », et réclame autre chose : l'indépendance économique. Un métier. De l'argent à soi. Elle a compris avant tout le monde que le bulletin de vote ne sert à rien tant qu'on dépend d'un mari pour manger.
Elle dénonce le mariage. Elle dénonce la maternité comme servitude.
Six ans plus tard, elle se marie.
Philippe
4 août 1904, Tunis. Elle épouse Philippe Néel de Saint-Sauveur, ingénieur en chef des chemins de fer tunisiens, son amant depuis 1900. Elle a trente-six ans.
C'est un désastre et c'est un chef-d'œuvre.
Un désastre : l'union est orageuse, elle sombre dans la dépression, ils vivront séparés presque tout le reste de leur vie.
Un chef-d'œuvre : pendant trente-sept ans, cet homme va financer, gérer, encaisser, expédier, attendre. Il reçoit des lettres de Sikkim, de Pékin, du Gobi, du Sichuan. Il envoie de l'argent au bout du monde à une femme qui ne rentre pas. Il meurt le 8 février 1941, seul, en Afrique du Nord, et elle l'apprend en Chine avec des mois de retard.
Il reste d'eux deux volumes de lettres — Journal de voyage. Lettres à son mari —, et c'est peut-être son plus beau livre, celui qu'elle n'a pas écrit pour être lu.
Une nuance, parce qu'elle compte : on le présente souvent comme le mécène d'une femme sans le sou. C'est faux. Elle avait au mariage un capital propre de 77 696 francs, hérité de sa marraine, et un portefeuille d'obligations de chemins de fer qu'elle suivait de près. Philippe fut son banquier autant que son bienfaiteur. Elle ne mendiait pas ; elle réclamait des virements. Ce n'est pas la même chose, et elle y tenait.
Dix-huit mois
9 août 1911. Elle embarque pour l'Inde. Un voyage d'étude. Elle promet de rentrer dans dix-huit mois.
Elle rentrera en mai 1925.
Quatorze ans.
Il n'y a pas, dans toute l'histoire des départs, de mensonge plus honnête. Elle ne savait pas. Elle croyait sincèrement revenir. Simplement, chaque fois qu'elle arrivait quelque part, il y avait un au-delà.
Chapitre IV
LA GROTTE
Le dalaï-lama et la seule bouddhiste de Paris
15 avril 1912, Kalimpong. Le treizième dalaï-lama, en exil, la reçoit. Il n'a jamais accordé d'audience à une femme occidentale.
Elle le fait rire en se présentant comme la seule bouddhiste de Paris. Elle l'étonne en lui apprenant qu'un livre sacré tibétain a été traduit en français par son professeur Foucaux. Elle écrira que l'idée même d'une Européenne connaissant la doctrine lui semblait si inconcevable que si elle s'était volatilisée dans l'air, il aurait été moins abasourdi.
Il lui donne un conseil, un seul, et ce conseil décide de tout : apprenez le tibétain.
Dans la salle d'attente, ce jour-là, elle croise Ekai Kawaguchi, un moine japonais qui a vécu dix-huit mois incognito à Lhassa.
Le monde est petit, et il vient de lui souffler une idée.
Sidkéong
Le prince héritier du Sikkim, Sidkéong Tulku, devient son ami — davantage, peut-être ; les biographes penchent pour davantage. Il lui écrit sa joie d'être reçu compagnon franc-maçon à Calcutta en 1913. Il lui offre, le 14 octobre 1914, une statuette de bronze du Bouddha emplie d'amrita, l'élixir d'immortalité.
Il meurt brutalement quelques semaines plus tard. On parle d'empoisonnement.
Elle gardera la statuette. Elle vivra jusqu'à cent ans. Certains de ses biographes, avec un sourire, ont noté la coïncidence.
Deux ans dans une caverne
1914-1916, nord du Sikkim, au-dessus de Lachen, à plus de 3 900 mètres.
Elle a quarante-six ans. Elle s'installe dans une grotte pour apprendre auprès du gomchen de Lachen, un ermite dont les villageois disent qu'il vole dans les airs, tue d'un regard et commande aux démons.
Elle y reste deux ans. Elle pratique le tsam : la retraite où l'on ne voit plus personne pendant des jours.
Le gomchen lui donne un nom religieux : Yéshé Tömé, Lampe de sagesse.
Cette femme qui chantait Carmen à Hanoï passe deux hivers himalayens dans un trou de rocher.
C'est là, dans le froid, qu'elle devient ce qu'elle sera. On ne la comprend pas si l'on ne comprend pas cela : Lhassa n'est pas le sommet de sa vie. Lhassa est la conséquence de la grotte.
Yongden
1914. Dans un monastère, elle rencontre un garçon de quinze ans, Aphur Yongden.
Il sera son serviteur, puis son interprète, puis son compagnon de route, puis son fils — adopté légalement en 1929. Il marchera à côté d'elle pendant quarante ans. Il mendiera pour elle. Il mentira pour elle. Il jouera le lama savant pendant qu'elle jouera la vieille mère muette.
Il meurt en 1955, d'urémie, à Digne. Elle a quatre-vingt-sept ans. Elle s'enferme trois mois, refuse d'écrire, refuse de sortir, refuse de voir quiconque.
La femme la plus solitaire du siècle avait quelqu'un.
Le panchen-lama, et l'expulsion
Juillet 1916. Elle franchit la frontière interdite, atteint Shigatsé et le monastère de Tashilhunpo. Le panchen-lama la reçoit, la présente à sa mère, et lui accorde des titres honoraires de lama et de docteur en bouddhisme tibétain.
(Honoraires : ce sont des distinctions religieuses, pas des diplômes universitaires. Elle a parfois laissé planer l'ambiguïté.)
Des missionnaires, exaspérés par cet accueil, obtiennent des Britanniques qu'on l'expulse du Sikkim.
C'est la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Chassée du Sikkim, elle part vers le Japon, la Corée, Pékin, le Gobi, la Mongolie, et s'installe trois ans au monastère de Kumbum.
Interdisez-lui une porte : elle fera le tour du continent.
Chapitre V
LE VISAGE NOIRCI
Octobre 1923 : elle a cinquante-cinq ans
Lhassa est interdite. Les Britanniques verrouillent les cols, les Tibétains refoulent les étrangers, et une Européenne de cinquante-cinq ans n'a aucune chance.
Elle part du Yunnan avec Yongden, à pied, en hiver.
Le déguisement est un chef-d'œuvre de comédienne. Elle mêle à ses cheveux des crins de yack pour se faire des nattes tibétaines. Elle noircit sa peau d'un mélange de suie et de cacao. Elle s'habille en arjopa — mendiante pèlerine. Et surtout, elle se tait : une vieille femme muette n'a pas d'accent.
Ils marchent souvent de nuit. Ils passent des cols à plus de cinq mille mètres. Ils dorment dehors.
Les détails qu'on n'invente pas
Ce sont ces détails-là qui font qu'on la croit.
Les doigts qui déteignent. Sa terreur permanente : quand on lui offre le thé au beurre ou la soupe, il faut mélanger avec les doigts, comme une vraie mendiante. Et ses doigts teints en noir déteignent dans le bol.
Le cuir bouilli. Bloqués par la neige, affamés, ils font bouillir dans la soupe le cuir de leurs semelles. Yongden avouera plus tard avoir gardé en réserve « un petit morceau de lard avec lequel je frottais les semelles… et quelques rognures de cuir ».
Les prophéties contre de la nourriture. Yongden, en lama savant, dit l'avenir aux paysans. On les nourrit en échange.
Deux mille kilomètres à pied, du Sichuan à Lhassa, en plein hiver. Elle qui, dix ans plus tôt, voyageait en chaise à porteurs avec serviteurs, chevaux et yacks.
Février 1924 : la ville
Ils entrent à Lhassa au moment du Monlam, la grande fête de prière du Nouvel An. La foule des pèlerins les rend invisibles. Ils restent deux mois.
Elle visite le Potala — en principe interdit aux femmes — et note, avec une désinvolture magnifique, qu'elle n'y a rien trouvé de très particulier, la décoration intérieure étant « entièrement de style chinois ».
Il faut savourer cela. La première Occidentale à pénétrer dans le palais des dalaï-lamas, après deux mille kilomètres de marche et de faim, hausse les épaules devant la déco.
Une seule photographie existe. Elle est assise devant le Potala, tunique à capuche, visage noirci, maigre à faire peur, absolument méconnaissable. C'est l'un des documents les plus étranges du siècle : la preuve d'un exploit, sur laquelle on ne reconnaît personne.
Le retour, la gloire
Mai 1925, Le Havre. On l'accueille en héroïne nationale. Voyage d'une Parisienne à Lhassa paraît chez Plon en 1927 et fait le tour du monde. Légion d'honneur le 31 décembre 1927. Médaille de la Société de géographie.
Et ceci, qui la faisait rire : elle figure parmi les gloires du sport français, et reçoit en 1925 le prix Monique Berlioux de l'Académie des sports — pour les distances parcourues à pied. Elle n'avait jamais fait de sport de sa vie.
Chapitre VI
LA FORTERESSE DE LA MÉDITATION
Pourquoi Digne
1928. Elle achète une maison à Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle la nomme Samten Dzong : la forteresse de la méditation.
Pourquoi Digne ? Pour les montagnes. Elle appellera ce paysage, avec une tendresse moqueuse, son « Himalaya pour lilliputiens ».
Une femme qui a vu l'Everest choisit de vieillir devant des collines de Provence parce qu'elles lui rappellent, en petit, ce qu'elle a perdu.
Vers 1932, elle ajoute des pièces, une tour, des toits-terrasses, jusqu'à donner à la bâtisse une allure anglo-tibétaine improbable. Elle explique cela par ce qu'elle nomme son « instinct d'architecte ».
Le second départ
1937. Elle a soixante-neuf ans.
Elle repart. Avec Yongden, par Bruxelles, Moscou et le Transsibérien, pour aller étudier le taoïsme en Chine.
Soixante-neuf ans. En 1937. Alors que le monde bascule.
Elle est prise dans la guerre sino-japonaise, puis dans la guerre civile. Elle se retrouve bloquée cinq ans à Tachienlu — Kangding — au Sichuan. Elle voit passer les bombes, les armées, les réfugiés. Sa secrétaire européenne rentre en 1939 escortée par des bandits Lolo. Des lettres brûlent, des manuscrits se perdent.
C'est là qu'elle apprend la mort de Philippe.
27 juillet 1945 : à soixante-seize ans, elle prend l'avion pour la première fois de sa vie.
Elle rentre en France en 1946. Elle a soixante-dix-huit ans, et elle a passé neuf ans dehors.
Chapitre VII
LA TORTUE ET LE HÉRISSON
« Vous n'en avez plus que pour deux heures »
17 juin 1959, hôtel Sextius, Aix-en-Provence. Une femme de quatre-vingt-dix ans reçoit une candidate secrétaire de trente ans, Marie-Madeleine Peyronnet, et l'accueille par cet avertissement :
« Vous n'en avez plus que pour deux heures à vivre. »
Peyronnet restera dix ans.
Les surnoms
Un jour, apercevant au pied de l'escalier un bas roulé en boule, la vieille dame le prend pour une tortue. Le sobriquet reste : Marie-Madeleine sera Tortue jusqu'à la fin.
Et elle-même ? Par autodérision, Alexandra se donnait le nom de Hérisson.
Il faut aimer les gens qui se choisissent leurs propres défauts comme totem.
La vérité sur le grand âge
N'embellissons pas. Ce fut dur.
Accablée de rhumatismes, ne quittant plus la position assise, elle appelait sa secrétaire par des coups de sonnette impératifs et incessants. Elle était exigeante, autoritaire, capable de colères. Dix ans durant, une femme a vécu au service d'une autre qui ne remerciait guère.
Elle appelait sa chambre minuscule son trou.
Et dans ce trou, à quatre-vingt-dix-huit ans, elle avait quatre livres en chantier.
Le dernier entretien
1969. Arnaud Desjardins vient filmer à Digne. Elle l'appelle « mon cher camarade » — ils sont tous deux membres de la Société des explorateurs français, et c'est ainsi qu'on se parle entre gens qui savent.
Sur un long enregistrement, douze minutes seront diffusées, le 2 novembre 1969, dans L'invité du dimanche.
Elle est morte depuis huit semaines.
Dans une autre de ses dernières apparitions, elle accepte les caméras mais refuse de montrer son visage. Elle parle de son âge, et de ce titre de championne d'athlétisme qu'on lui avait décerné pour les kilomètres parcourus.
Elle qui s'était noirci la figure pour entrer à Lhassa refusait, à la fin, qu'on la voie. Cohérence parfaite : ce visage n'avait jamais été le sujet.
Chapitre VIII
LE FLEUVE
8 septembre 1969. Elle meurt à Samten Dzong, à cent ans et dix mois. Tortue veille l'agonie, longue et sereine.
Aucune parole ultime n'a été consignée. C'est mieux ainsi : elle détestait les effets.
1973. Marie-Madeleine Peyronnet emporte en Inde les cendres d'Alexandra et celles de Yongden, et les verse dans le Gange à Varanasi.
La mère et le fils, la Parisienne et le Sikkimais, ensemble, dans le courant.
Elle avait écrit :
« Je suis "partie" bien des fois, sans jamais "arriver", et le grand départ […] ne me conduira, j'en suis certaine, à aucun port définitif où l'on jette l'ancre pour toujours. »
Elle avait raison. Un fleuve n'est pas un port. On ne s'y arrête pas : on y continue, dissous, vers autre chose.
Le passeport renouvelé en mai 1968 est resté dans un tiroir, valide, inutilisé.
C'est l'objet le plus émouvant qu'elle ait laissé. Pas le récit de Lhassa. Pas la Légion d'honneur. Ce document administratif d'une femme qui ne pouvait plus se lever et qui voulait être en règle, au cas où.
Parce qu'on ne sait jamais.
Parce que le jardin est vaste, mais qu'il y a toujours un au-delà.
Parce que quelque part, en ce moment, un enfant regarde la clôture au fond du jardin et se demande ce qu'il y a derrière.
C'est exactement ce qu'elle voulait.
Anecdotier
Soixante-trois scènes
Le récit ci-dessus en a absorbé les plus fortes. Voici le recueil complet, sourcé, pour qui veut piocher.
L'enfant qui s'en va
- 01
À deux ans et demi, en 1871, son père l'emmène devant le mur des Fédérés au Père-Lachaise, où l'on vient de fusiller les derniers communards, pour qu'elle « n'oublie jamais la férocité des hommes ». Ses biographes font remonter à cette scène sa misanthropie.Chalon ; Brosse.
- 02
À cinq ans, elle fugue dans le bois de Vincennes. Ce qui la vexe, c'est que l'aventure finisse au commissariat.L'En Dehors.
- 03
À quinze ans, en vacances à Ostende avec ses parents, elle gagne seule le port de Flessingue pour embarquer vers l'Angleterre. Le manque d'argent l'arrête.
- 04
Avant ses quinze ans, elle s'inflige en secret jeûnes et mortifications copiés sur des vies de saints ascètes trouvées dans la bibliothèque d'une parente.Sous des nuées d'orage, 1940.
- 05
Enfant, elle dévore Jules Verne et rêve sur l'atlas offert par son père. Élisée Reclus, l'ami de la famille, l'initie à Stirner et à Bakounine.
La voix, la colère, le mariage
- 06
À Londres, en 1888-1889, elle fréquente la bibliothèque du British Museum et la Société théosophique de Madame Blavatsky. Diplôme théosophique daté de 1889.
- 07
Son nom de scène, Alexandra Myrial, est emprunté à Monseigneur Myriel, l'évêque des Misérables.
- 08
Première chanteuse à l'opéra de Hanoï, elle débute dans le rôle de Violetta de La Traviata, puis chante Faust, Mireille, Lakmé, Carmen, Thaïs.
- 09
Avec son compagnon le pianiste Jean Haustont, elle écrit Lidia, drame lyrique en un acte : le livret est d'elle, la musique de lui.
- 10
À l'époque lyrique, elle échange des lettres avec Jules Massenet et Frédéric Mistral.Chalon.
- 11
Son premier livre, Pour la vie (1898), pamphlet anarchiste préfacé par Élisée Reclus, effraie tant les éditeurs que Jean Haustont l'imprime lui-même.
- 12
Le 27 juin 1898, au musée Guimet, elle assiste à une cérémonie bouddhique conduite en présence de Georges Clemenceau par le lama mongol Agvan Dorjiev, proche du treizième dalaï-lama. Elle ose poser timidement quelques questions.
- 13
À son mariage, en 1904, elle possède un capital propre de 77 696 francs, hérité de sa marraine, et gère un portefeuille d'obligations de compagnies de chemins de fer.Désiré-Marchand.
- 14
Elle promet à Philippe de rentrer dans dix-huit mois. Elle revient quatorze ans plus tard.
Rencontres d'Asie
- 15
Reçue par le treizième dalaï-lama le 15 avril 1912, elle le fait rire en se disant la seule bouddhiste de Paris, et l'étonne en lui apprenant qu'un livre sacré tibétain a été traduit par son professeur Foucaux.Chalon.
- 16
Selon elle, l'idée d'une Occidentale connaissant la doctrine lui paraissait si inconcevable que « si elle s'était volatilisée dans l'air, il aurait été moins abasourdi ».
- 17
Dans la salle d'attente du dalaï-lama à Kalimpong, elle croise Ekai Kawaguchi, moine japonais qui avait vécu dix-huit mois incognito à Lhassa.
- 18
Le 10 janvier 1913, en pèlerinage à Lumbini puis cherchant en vain les ruines de Kapilavastu, elle croise un tigre dans la jungle.Chalon.
- 19
Le prince Sidkéong lui écrit sa joie d'avoir été reçu compagnon franc-maçon à Calcutta, en mars 1913.
- 20
Le 14 octobre 1914, Sidkéong lui offre une statuette de bronze du Bouddha « emplie d'amrita », élixir d'immortalité. Certains auteurs y ont vu, en souriant, l'explication de sa longévité.Agniel.
- 21
Au Nouvel An 1914, Sidkéong lui offre une robe consacrée de lamani ; elle se fait photographier ainsi, coiffée du bonnet jaune.Chalon ; Désiré-Marchand.
- 22
Le gomchen de Lachen passait, chez les villageois, pour pouvoir voler dans les airs, tuer d'un regard et commander aux démons.B. & M. Foster.
- 23
Elle vit deux ans en ermitage dans une caverne du nord du Sikkim, au-dessus de 3 900 mètres, pratiquant parfois le tsam — la retraite où l'on ne voit personne pendant des jours.
- 24
Le gomchen lui donne le nom religieux de Yéshé Tömé, « Lampe de sagesse », reconnu par les autorités bouddhistes d'Asie.James, 2001.
- 25
En 1914, dans un monastère, elle rencontre Aphur Yongden, quinze ans. Il deviendra serviteur, compagnon, puis fils adoptif — adoption légale en 1929.
- 26
À Tashilhunpo, en juillet 1916, le panchen-lama la reçoit, la présente à sa mère, et lui accorde des titres honoraires de lama et de docteur en bouddhisme tibétain.
- 27
Des missionnaires exaspérés par cet accueil obtiennent des Britanniques son expulsion du Sikkim.
Lhassa
- 28
Pour entrer à Lhassa, elle mêle des crins de yack à ses cheveux et noircit sa peau d'un mélange de suie et de cacao.
- 29
Angoisse permanente : ses doigts teints en noir déteignent dans la soupe et le thé au beurre qu'on lui offre et qu'elle doit mélanger, en vraie mendiante, avec les doigts.
- 30
Bloqués par la neige et affamés, ils font bouillir dans la soupe le cuir de leurs semelles. Yongden avouera avoir gardé « un petit morceau de lard avec lequel je frottais les semelles… et quelques rognures de cuir ».Voyage d'une Parisienne à Lhassa.
- 31
Ils obtiennent souvent leur nourriture en échange de prophéties que Yongden, en lama savant, révèle aux paysans.
- 32
Ils arrivent à temps pour le Monlam, la grande fête du Nouvel An, et passent deux mois dans la ville sainte.
- 33
Visitant le Potala, en principe interdit aux femmes, elle note n'y trouver « rien de très particulier », la décoration intérieure étant « entièrement de style chinois ».
- 34
Une seule photographie la montre à Lhassa : assise devant le Potala, tunique à capuche, visage noirci, maigre et méconnaissable.
- 35
Elle a parcouru environ deux mille kilomètres à pied du Sichuan à Lhassa, en plein hiver — elle qui voyageait jadis en chaise à porteurs avec serviteurs, chevaux et yacks.France Mémoire.
- 36
À son retour en 1925, elle fait la une des journaux et est accueillie en héroïne nationale au Havre.
- 37
Bien que non sportive, elle figure sur la liste des « 287 gloires du sport français » et reçoit en 1925 le prix Monique Berlioux de l'Académie des sports, pour les distances parcourues à pied.
Digne et la seconde vie
- 38
Elle achète Samten Dzong en 1928 et surnomme le paysage dignois son « Himalaya pour lilliputiens ».
- 39
Vers 1932 elle ajoute pièces, tour et toits-terrasses, donnant à la maison une allure anglo-tibétaine, mue par ce qu'elle appelle son « instinct d'architecte ».
- 40
En 1937, à soixante-neuf ans, elle repart pour la Chine via Moscou et le Transsibérien, en pleine montée des périls.
- 41
La guerre la bloque cinq ans à Tachienlu / Kangding. Sa secrétaire Violet Sydney rentre en Occident en 1939 escortée par des « bandits Lolo ».Peter Goullart.
- 42
Le 27 juillet 1945, à soixante-seize ans, elle et Yongden prennent l'avion pour la première fois de leur vie, vers Yunnanfou.
- 43
De retour à Digne, on la voit travailler de très longues journées à ses livres malgré l'âge.
- 44
À la mort de Yongden, en 1955, elle plonge trois mois dans une dépression où elle refuse d'écrire, de sortir, de voir quiconque.
La Tortue et le Hérisson
- 45
Le 17 juin 1959, à l'hôtel Sextius d'Aix-en-Provence, la vieille dame de quatre-vingt-dix ans prévient la candidate secrétaire de trente ans, Marie-Madeleine Peyronnet, qu'elle n'a « plus que deux heures à vivre ». Peyronnet restera dix ans.
- 46
Voyant un bas roulé en boule au pied d'un escalier, Alexandra le prend pour une tortue. Le sobriquet reste à sa secrétaire : Tortue.
- 47
Par autodérision, Alexandra se qualifiait elle-même de Hérisson.
- 48
Accablée de rhumatismes, ne quittant plus la position assise, elle appelait Peyronnet par des coups de sonnette « impératifs et incessants ».
- 49
Elle appelait sa chambre minuscule son « trou ».
- 50
Elle avait encore quatre livres en chantier au moment de sa mort.
- 51
En mai 1968, à presque cent ans, comptant retourner au Tibet, elle fait renouveler son passeport par le préfet des Basses-Alpes, avec le projet d'un tour du monde en 4 CV avec sa secrétaire.
- 52
Dans son ultime entretien filmé — Arnaud Desjardins, tourné à Digne, diffusé le 2 novembre 1969 dans L'invité du dimanche —, elle l'appelle « mon cher camarade » : ils sont tous deux membres de la Société des explorateurs français. Sur un long enregistrement, douze minutes seulement furent diffusées.
- 53
Dans une de ses dernières apparitions télévisées, elle reçoit les caméras mais refuse de montrer son visage, parlant de son âge et du titre de championne d'athlétisme féminin qu'on lui avait décerné.
Le mystère tibétain
- 54
Elle raconte avoir créé par la seule concentration un tulpa — une forme-pensée — sous les traits d'un moine « gras et jovial ». La créature devint autonome, puis sinistre ; il lui fallut six mois d'efforts pour la dissoudre.Mystiques et magiciens du Tibet, 1929.
- 55
Sur un marcheur lung-gom-pa aperçu de loin : « il semblait se soulever du sol… ses pas avaient la régularité d'un pendule… le voyageur semblait être en transe ».
- 56
Elle décrit l'épreuve du tumo : des ascètes sèchent sur leur corps nu, dans la neige, des draps trempés d'eau glacée, par la seule chaleur interne.
- 57
Elle rapporte que Milarepa affirmait avoir franchi en quelques jours, par le contrôle de « l'air interne », une distance qui lui prenait auparavant plus d'un mois.
- 58
Sur les routes tibétaines, elle se nourrit de tsampa et de thé au beurre salé, subissant parfois des jours de jeûne complet.
Après elle
- 59
En 1973, Marie-Madeleine Peyronnet emporte les cendres d'Alexandra et de Yongden à Varanasi pour les immerger dans le Gange.
- 60
Le quatorzième dalaï-lama vient à Digne le 15 octobre 1982 rendre hommage à son œuvre et poser la première pierre d'un bâtiment dans le parc. Il revient du 21 au 26 mai 1986 pour les Journées tibétaines.
- 61
En 1965, l'écrivain Lawrence Durrell interviewe à Digne une Alexandra de quatre-vingt-seize ans et la qualifie de « the most astonishing woman of our time » — la femme la plus stupéfiante de notre temps.
- 62
Ses livres ont marqué la Beat Generation — Kerouac, Ginsberg — ainsi qu'Alan Watts et Ram Dass.
- 63
En 2015, à une visiteuse qui demandait à la photographier, Marie-Madeleine Peyronnet répondit : « Ah, vous aussi, vous faites la collection de singes ? » — avant de confier qu'elle avait « refusé quatre demandes en mariage ».
Repères
Chronologie
- 24 octobre 1868
Naissance à Saint-Mandé de Louise Eugénie Alexandrine Marie David. Père : Louis David, huguenot, franc-maçon, républicain proscrit de 1851. Mère : Alexandrine Borghmans, catholique belge.
- 1871
À deux ans et demi, son père l'emmène devant le mur des Fédérés au Père-Lachaise.
- 1873-1874
La famille s'installe en Belgique, à Ixelles.
- vers 1883
Fugue jusqu'au port de Flessingue, aux Pays-Bas.
- 1888-1889
Londres : British Museum, Société théosophique. Diplôme théosophique en 1889.
- 1889
À sa majorité, elle se convertit au bouddhisme.
- années 1890
Sanskrit et tibétain avec Édouard Foucaux ; Sylvain Lévi au Collège de France ; auditrice libre à l'École pratique des hautes études. Initiation au Droit Humain.
- 1895-1897
Première chanteuse à l'opéra de Hanoï sous le nom d'Alexandra Myrial.
- 1897-1900
Vie commune avec Jean Haustont, rue Nicolo. Lidia, drame lyrique.
- 1898
Pour la vie, pamphlet anarchiste préfacé par Élisée Reclus. Cérémonie bouddhique au musée Guimet devant Clemenceau.
- 1899-1900
Athènes, puis Tunis.
- 1902
Fin de la carrière lyrique. Direction du casino de Tunis.
- 4 août 1904
Mariage avec Philippe Néel de Saint-Sauveur, à Tunis.
- 9 août 1911
Départ pour l'Inde, annoncé pour dix-huit mois.
- 15 avril 1912
Audience du treizième dalaï-lama à Kalimpong.
- 1914
Rencontre d'Aphur Yongden. Mort de Sidkéong Tulku.
- 1914-1916
Ermitage en grotte au-dessus de Lachen, nord du Sikkim, à plus de 3 900 m, auprès du gomchen. Nom religieux : Yéshé Tömé.
- juillet 1916
Tashilhunpo : reçue par le panchen-lama. Expulsion du Sikkim par les Britanniques.
- 1917-1921
Japon, Corée, Pékin, Gobi, Mongolie. Trois ans au monastère de Kumbum.
- octobre 1923
Départ du Yunnan vers Lhassa, déguisée en mendiante pèlerine.
- février 1924
Entrée à Lhassa pendant le Monlam. Deux mois sur place.
- mai 1925
Retour en France, après quatorze ans d'absence. Accueil triomphal au Havre.
- 1927
Voyage d'une Parisienne à Lhassa (Plon). Chevalier de la Légion d'honneur le 31 décembre.
- 1928
Achat de Samten Dzong, « la forteresse de la méditation », à Digne-les-Bains.
- 1929
Mystiques et magiciens du Tibet, préface d'A. d'Arsonval. Adoption légale de Yongden.
- 1937
Second grand départ, à soixante-neuf ans : Transsibérien, Chine.
- 1938-1944
Bloquée cinq ans à Tachienlu / Kangding, au Sichuan, par la guerre.
- 8 février 1941
Mort de Philippe Néel.
- 27 juillet 1945
Premier voyage en avion, à soixante-seize ans.
- 1946
Retour en France, à soixante-dix-huit ans.
- 1953
Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle (Plon).
- 1955
Mort de Yongden, d'urémie. Trois mois de dépression.
- 17 juin 1959
Rencontre de Marie-Madeleine Peyronnet, « Tortue », à Aix-en-Provence.
- mai 1968
À quatre-vingt-dix-neuf ans, elle fait renouveler son passeport. Projet de tour du monde en 4 CV. Médaille du centenaire frappée par la Monnaie de Paris.
- 1969
Dernier entretien filmé par Arnaud Desjardins.
- 8 septembre 1969
Mort à Samten Dzong, à cent ans et dix mois.
- 2 novembre 1969
Diffusion posthume de l'entretien Desjardins dans L'invité du dimanche.
- 1973
Dispersion de ses cendres et de celles de Yongden dans le Gange, à Varanasi, par Marie-Madeleine Peyronnet.
- 15 octobre 1982
Le quatorzième dalaï-lama à Digne.
Petit glossaire
Les mots de son monde
La route et le déguisement
- Arjopa
- Pèlerin mendiant. Le rôle qu'elle a tenu pendant quatre mois d'hiver pour atteindre Lhassa.
- Tsampa
- Farine d'orge grillée, base de l'alimentation tibétaine. Se pétrit avec du thé.
- Thé au beurre salé
- Thé battu avec du beurre de yack et du sel. Se mélange avec les doigts. D'où la terreur des doigts qui déteignent.
- Chuba
- Robe tibétaine croisée, à large ceinture.
- Khadag
- Écharpe de soie blanche offerte en signe de respect.
- Yack / dri
- Le bœuf tibétain mâle / la femelle. C'est le crin de yack qui lui a servi de fausses nattes.
- La
- Col de montagne. Le suffixe qu'on retrouve dans tous les noms de passages himalayens.
- Dzong
- Forteresse. Samten Dzong : « la forteresse de la méditation », sa maison de Digne.
Le monde tibétain
- Lama
- Maître religieux. Titre de fonction et de respect, pas de simple appartenance monastique.
- Gomchen
- Grand contemplatif, ermite accompli. Celui de Lachen fut son maître deux ans durant.
- Tulku
- Lama reconnu comme réincarnation de son prédécesseur.
- Naljorpa
- Yogi, ascète errant.
- Ani
- Nonne.
- Guélougpa
- L'école réformée, dite « des bonnets jaunes », dont relèvent les dalaï-lamas.
- Nyingmapa
- La plus ancienne école du bouddhisme tibétain.
- Bön
- Tradition religieuse tibétaine antérieure au bouddhisme.
- Dalaï-lama / panchen-lama
- Les deux plus hautes autorités du bouddhisme tibétain. Elle a rencontré les deux.
- Potala
- Le palais des dalaï-lamas, à Lhassa. Elle y est entrée déguisée.
- Tashilhunpo
- Le grand monastère du panchen-lama, près de Shigatsé.
- Kumbum
- Grand monastère de l'Amdo, où elle a séjourné trois ans.
- Monlam
- La grande fête de prière du Nouvel An tibétain. C'est sa foule qui l'a rendue invisible.
- Chörten
- Stûpa, monument reliquaire.
- Om mani padme hum
- Le mantra d'Avalokiteśvara, le plus répandu au Tibet. Les mani sont les pierres et murets gravés de cette formule.
- Tsam
- Retraite d'isolement complet, parfois de plusieurs jours ou semaines.
Les phénomènes qu'elle a décrits
- Tumo (gtum-mo)
- Yoga de la chaleur interne. Elle décrit des ascètes séchant sur leur corps nu, dans la neige, des draps trempés d'eau glacée.
- Lung-gom-pa
- Marcheur en transe, capable, dit-on, de couvrir des distances immenses sans s'arrêter, d'un pas de pendule.
- Tulpa (sprul-pa)
- Forme-pensée matérialisée par la concentration. Elle affirme en avoir créé une, et avoir eu grand mal à s'en défaire. Le mot a fait depuis une carrière occidentale très éloignée de son sens bouddhique d'origine.
- Rolang
- Cadavre réanimé par un rituel.
La pensée
- Shûnyatâ
- La vacuité. Le cœur du bouddhisme mahâyâna.
- Karma / samsara / nirvana
- L'acte et sa conséquence / le cycle des renaissances / l'extinction.
- Bodhisattva
- Être d'éveil qui renonce à l'extinction pour délivrer tous les êtres.
- Mahâyâna / Theravâda
- Le Grand Véhicule / l'École des Anciens.
- Théosophie
- Mouvement ésotérique fondé par H. P. Blavatsky. Sa première porte d'entrée, à Londres.
- Le Droit Humain
- Obédience maçonnique mixte, où elle fut initiée.
Florilège
Cinquante entrées
Trois statuts, signalés : sans marque = source établie ; † = formule circulante sans source primaire vérifiée ; ‡ = à ne pas lui attribuer. Les dernières entrées sont des éclats — mots d'elle, mots sur elle.
- 01
Le jardin était vaste ; j'aurais pu y exercer amplement l'activité de ma toute petite personne, mais "l'au-delà" me fascinait déjà.
— Sous des nuées d'orage, 1940 - 02
Je suis "partie" bien des fois, sans jamais "arriver".
Sous des nuées d'orage - 03
…le grand départ ne me conduira, j'en suis certaine, à aucun port définitif où l'on jette l'ancre pour toujours.
Sous des nuées d'orage - 04
L'aventure est pour moi l'unique raison d'être de la vie.
— L'Inde où j'ai vécu, 1951 - 05
Les Orientaux ne sont jamais pressés, ils vivent dans l'éternité.
L'Inde où j'ai vécu - 06
Les heures difficiles, la faim, le froid, le vent qui me tailladait la figure… tout cela importe peu.
— Voyage d'une Parisienne à Lhassa, 1927 - 07
L'on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait.
id. - 08
Pays de Titans ou de Dieux. Je reste ensorcelée.
id. - 09
Très loin, parmi la silencieuse immensité blanche, un minuscule point noir se mouvait lentement, semblable à un insecte lilliputien.
id. - 10
Marche comme ton cœur te mène, et selon le regard de tes yeux.
‡c'est l'Ecclésiaste, qu'elle avait pris pour devise et qui figure au revers de sa médaille du centenaire (1968). Pas une phrase d'elle.
- 11
Les vrais compagnons, ce sont les arbres, les brins d'herbe, les rayons du soleil, les nuages qui courent dans le ciel crépusculaire ou matinal, la mer, les montagnes.
— Journal de voyage, t. I, p. 207 - 12
C'est dans tout cela que coule la vie, la vraie vie, et l'on n'est jamais seule quand on sait la voir et la sentir.
id. - 13
Cette solitude que j'imaginais absolue répandait en moi des vagues de félicité.
— Le Sortilège du mystère, 1972 - 14
Je me rappelle le silence absolu, la solitude délicieuse, la paix inexprimable dans laquelle baignait ma caverne.
— Mystiques et magiciens du Tibet, 1929 - 15
Mon petit bien cher, je suis née une sauvage et une solitaire, et ces dispositions ont crû tout le long des ans que j'ai vécus.
Journal de voyage - 16
Je suis une sauvage… Toute la civilisation occidentale me dégoûte. Je n'aime que ma tente, mes chevaux et le désert.
correspondance - 17
Dès que la moindre parcelle de sagesse est entrée dans l'esprit d'un homme, il aspire à la solitude.
† - 18
Sitôt que l'on demande quelque chose à autrui, que l'on espère quelque chose de lui, la déception vous guette.
†
- 19Sur les féministes de salon : des « oiseaux aimables, au précieux plumage »presse féministe, fin XIXᵉ
- 20
Toutes les inventions jolies et charmantes… valent-elles vraiment la somme de misère et de souffrance que nos civilisations produisent ?
† - 21
Tout est vain sauf la bonté.
† - 22
Heureux celui qui s'appuie sur des années sagement remplies.
† - 23
Intellectuel n'est pas toujours synonyme d'intelligent.
— Mystiques et magiciens du Tibet, 1929
- 24
Le bouddhisme du Bouddha se résume en trois choses : l'impermanence, la souffrance et le non-moi.
— entretien avec Arnaud Desjardins, 1969 - 25
Ne croyez pas sur la foi des traditions…
— Textes tibétains inédits, traduction du Kalama Sutta - 26
Après examen, croyez ce que vous aurez expérimenté vous-même et reconnu raisonnable, conforme à votre bien et à celui des autres.
id. - 27
…et la mort n'existe pas. Il n'y a de réel et de vrai que l'Éternelle Vie.
Sous des nuées d'orage - 28
La mort était passée, elle venait d'immobiliser une activité joyeuse, d'éteindre une flamme intelligente.
— Grand Tibet et vaste Chine, texte de 1933 - 29
En ce temps-là, le musée Guimet était un temple… Des vocations naissent. La mienne y est née.
L'Inde où j'ai vécu - 30
Oiseau blanc, prête-moi tes ailes / Je n'irai pas loin / Ayant fait le tour de Litang / Je reviendrai bientôt.
sa traduction d'un poème du sixième dalaï-lama, Textes tibétains inédits
- 31
Le vieux Tibet regarde la plus vieille Chine, celle que nous qualifions de "nouvelle" parce que nous discernons mal le passé profond dans lequel plongent les racines des événements.
— Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle, 1953 - 32Sur le Potala : « rien de très particulier », la décoration étant « entièrement de style chinois ».Voyage d'une Parisienne à Lhassa
- 33
Il semblait se soulever du sol… ses pas avaient la régularité d'un pendule.
sur un lung-gom-pa, Mystiques et magiciens du Tibet - 34
Le voyageur semblait être en transe.
id. - 35Le tulpa qu'elle dit avoir créé : un moine « gras et jovial », devenu autonome, puis sinistre.id.
- 36Milarepa affirmait franchir en quelques jours, par le contrôle de « l'air interne », ce qui lui prenait auparavant plus d'un mois.id.
- 37« Mon cher camarade » — à Arnaud Desjardins, 1969, entre membres de la Société des explorateurs français
- 38« Le trou » — le nom qu'elle donnait à sa chambre, à Digne
- 39« Mon Himalaya pour lilliputiens » — sur le paysage de Digne-les-Bains
- 40« Hérisson » — le surnom qu'elle se donnait à elle-même
- 41« Tortue » — celui qu'elle donna à Marie-Madeleine Peyronnet, à cause d'un bas roulé en boule au pied de l'escalier
- 42« Vous n'en avez plus que pour deux heures. » — à Peyronnet, Aix-en-Provence, 17 juin 1959. Elle resta dix ans.
- 43« Samten Dzong » — « la forteresse de la méditation »
- 44« Yéshé Tömé » — « Lampe de sagesse », son nom religieux, donné par le gomchen de Lachen
- 45« Instinct d'architecte » — sa justification des agrandissements de Digne
- 46Yongden : « un petit morceau de lard avec lequel je frottais les semelles… et quelques rognures de cuir »Voyage d'une Parisienne à Lhassa
- 47A. d'Arsonval, de l'Académie des sciences : elle est « une disciple de Descartes et de Claude Bernard » — préface à Mystiques et magiciens du Tibet, 1929
- 48Lawrence Durrell, 1965 : « the most astonishing woman of our time »
- 49Louis David à sa fille de deux ans et demi, devant le mur des Fédérés : pour qu'elle « n'oublie jamais la férocité des hommes »
- 50Marie-Madeleine Peyronnet, en 2015, à une visiteuse qui voulait la photographier : « Ah, vous aussi, vous faites la collection de singes ? »
Pèlerinage
Sur les pas d'Alexandra David-Néel
En France et en Belgique
Saint-Mandé (Val-de-Marne)
La ville natale, 24 octobre 1868. Une station du tramway T3a, à la lisière du 12ᵉ arrondissement, porte son nom.
Ixelles, Bruxelles
L'enfance : 17 rue de Dublin, puis 105 rue Faider. C'est là qu'il y avait un grand jardin, et un au-delà.
Paris, le musée Guimet
« Des vocations naissent. La mienne y est née. » C'est ici, en 1898, qu'elle assiste à la cérémonie bouddhique devant Clemenceau. Le pèlerinage le plus exact : entrer, monter à la bibliothèque, regarder longtemps une seule statue.
Paris, le Collège de France et l'École pratique des hautes études
Où elle apprit le sanskrit et le tibétain.
Paris, le Père-Lachaise, mur des Fédérés
La première scène. Deux ans et demi.
Digne-les-Bains — la Maison Alexandra David-Néel / Samten Dzong, 27 avenue du Maréchal-Juin. Propriété de la Ville, « Maison des Illustres » (2011), inscrite aux Monuments historiques et labellisée « Musée de France ». On y visite le vestibule, la chambre tibétaine, le dining-room, le cabinet de travail, la chambre de Philippe Néel, son dernier bureau et le trou — sa chambre —, plus le jardin Yongden. Visites guidées d'environ deux heures, sur réservation obligatoire par téléphone au 04 92 31 32 38 — aucune réservation par e-mail. Ouverte tous les jours sauf le lundi ; horaires étendus du 1ᵉʳ avril au 30 novembre, réduits l'hiver, fermeture entre Noël et le Nouvel An. Rénovée par tranches de 2018 à 2024. Vérifier les horaires sur le site officiel avant de venir.
Tunis
Le mariage, 4 août 1904.
En Asie
Kalimpong (Bengale-Occidental)
L'audience du treizième dalaï-lama, 15 avril 1912.
Gangtok et Lachen (Sikkim)
La grotte, deux ans, au-dessus de 3 900 mètres.
Shigatsé et Tashilhunpo (Tibet)
Le panchen-lama, juillet 1916.
Lhassa, le Potala
Février 1924.
Kangding / Tachienlu (Sichuan)
Les cinq années de guerre.
Varanasi, les ghâts du Gange
1973. L'unique arrivée.
Réalité du terrain — état 2026, à revérifier
- Tibet (République populaire de Chine) : le Tibet Travel Permit est obligatoire, délivré uniquement via une agence agréée ; voyage en groupe avec guide imposé ; le voyage indépendant est interdit ; des zones restent fermées et des fermetures temporaires surviennent autour de dates sensibles.
- Sikkim (Inde) : tout étranger doit obtenir un permis d'entrée (Inner Line Permit), gratuit, valable trente jours, avec enregistrement à Gangtok sous vingt-quatre heures. Pour le nord du Sikkim — Lachen, Lachung, Yumthang, Thangu —, un Protected Area Permit est exigé, délivré seulement via une agence agréée, en groupe d'au moins deux personnes, avec guide, pour trois à cinq jours. Les voyageurs étrangers solitaires n'y sont pas admis ; l'accès au-delà de Thangu et à Gurudongmar leur est fermé. Véhicules privés interdits dans le nord.
- Ces règles évoluent vite. Consultez les sources officielles à la date de votre projet.
Bibliographie
La lire
Références complètes — éditeur et année : c'est ce qui permet de trouver un livre indépendamment des URL qui bougent.
D'elle
- Pour la vie1898, préface d'Élisée Reclus ; rééd. Les Nuits rouges.Le pamphlet anarchiste de ses trente ans.
- Le Modernisme bouddhiste et le bouddhisme du BouddhaAlcan, 1911 ; rééd. Le Rocher, 1977, sous le titre Le Bouddhisme du Bouddha.
- Voyage d'une Parisienne à LhassaPlon, 1927 ; Pocket.Le livre d'entrée. Si vous n'en lisez qu'un, celui-là.
- Mystiques et magiciens du Tibetpréface d'A. d'Arsonval, Plon, 1929 ; Pocket.Le tulpa, le tumo, les lung-gom-pa.
- Initiations lamaïquesAdyar, 1930.
- La Vie surhumaine de Guésar de Lingavec Yongden, 1931.
- Au pays des brigands-gentilshommes / Grand Tibet1933.
- Le Lama aux cinq sagessesavec Yongden, 1935.
- Magie d'amour et magie noire ; le Tibet inconnu1938.
- Le Bouddhisme, ses doctrines et ses méthodes1939.
- Sous des nuées d'orage1940.Le livre des origines : le jardin, l'au-delà, les départs.
- À l'ouest barbare de la vaste Chine1947.
- Au cœur des Himalayas : le NépalPayot, 1949.
- L'Inde où j'ai vécu1951.
- Textes tibétains inédits1952 ; rééd. Pygmalion, 1977.
- Le vieux Tibet face à la Chine nouvellePlon, 1953.Le livre discuté : voir les Notes de vérité.
- La Puissance du néantavec Yongden, 1954.
- Immortalité et réincarnation1961.
- Quarante siècles d'expansion chinoise1964.
- En Chine : l'amour universel et l'individualisme intégralposthume, 1970.
- Le Sortilège du mystèreposthume, 1972.
- Journal de voyage. Lettres à son mari2 vol., Plon, 1975-1976 ; édition intégrale 2000.Peut-être son plus beau livre, celui qu'elle n'a pas écrit pour être lu.
Sur elle
- Jean Chalon, Le Lumineux Destin d'Alexandra David-NéelPerrin, 1985.La biographie de référence.
- Joëlle Désiré-Marchand, Alexandra David-Néel, vie et voyages : itinéraires géographiques et spirituelsArthaud.La spécialiste des itinéraires : c'est elle qu'il faut lire pour les trajets réels.
- Marie-Madeleine Peyronnet, Dix ans avec Alexandra David-NéelPlon, 1973.Par « Tortue ». Le gisement d'anecdotes des dernières années.
- Barbara & Michael Foster, The Secret Lives of Alexandra David-Neelpréface de Lawrence Durrell.
- Ruth Middleton, Alexandra David-Neel.
- Travaux universitaires de Samuel Thévoz (notice Agorha / INHA).
Contrôle des liens
Les URL éditeur et les fiches de librairie changent souvent et deviennent des 404. Pour un site durable, préférer les identifiants pérennes :
- BnF, catalogue général — catalogue.bnf.fr
- data.bnf.fr — data.bnf.fr
- Wikisource (œuvres) — fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Alexandra_David-N%C3%A9el
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- Persée — www.persee.fr
- WorldCat — search.worldcat.org
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Bibliothèque de liens
Aller voir ailleurs
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La maison, les archives
- Maison Alexandra David-Néel, Digne-les-Bains
- Association Alexandra David-Néel(servi en http, pas en https : ne pas « corriger » en https, le certificat n'existe pas)
- Label « Maison des Illustres », Ministère de la Culture
- Fédération des maisons d'écrivain
- Manuscrits, correspondance, photographies et objets asiatiques sont conservés à Digne, légués à la Ville.
Archives audiovisuelles
- INAdont l'entretien d'Arnaud Desjardins (1969)
- INA MediaClip
- Fresques INA « Sudorama »
- France Culture
- Office de tourisme de Digne-les-Bains
Textes et références
- Wikisource — Auteur : Alexandra David-Néel
- Wikipédia (FR)
- Wikipédia (EN)
- Wikiquote (FR)
- Agorha / INHA, notice par Samuel Thévoz
- Cairn
Tourisme et pèlerinage
- Office de tourisme Alpes-Haute-Provence
- Sikkim Tourism (permis)
- Conseils aux voyageurs, France Diplomatieimpératif : l'information de 2026 sera périmée demain.
Calibration
Notes de vérité
Parce qu'un hommage qui embellit trahit son objet. Et parce qu'avec elle, c'est un vrai sujet : Alexandra David-Néel a largement construit sa propre légende. Lui rendre justice, c'est distinguer.
« Marche comme ton cœur te mène » n'est pas d'elle.
C'est l'Ecclésiaste. Elle en avait fait sa devise ; la formule figure au revers de la médaille frappée par la Monnaie de Paris pour son centenaire, en 1968, avec mention de son origine biblique. Les variantes « Va comme ton cœur te mène », « Marche comme ton cœur te porte » sont des rendus approximatifs. Ne jamais la citer comme une phrase d'Alexandra David-Néel.
La « citation du passeport » est apocryphe — le fait, lui, est réel.
Le renouvellement demandé au préfet des Basses-Alpes en mai 1968 est documenté, ainsi que le projet de tour du monde en 4 CV. Mais aucune formule verbatim fiable n'existe. Raconter la scène, oui. Mettre des guillemets, non.
« La peur, on la met de côté pendant les voyages » n'est pas d'elle
: cette phrase est de l'exploratrice Priscilla Telmon. Elle circule sous le nom d'Alexandra David-Néel.
Aucune parole ultime n'est documentée.
Les témoignages décrivent une longue agonie sereine, veillée par Marie-Madeleine Peyronnet. Ne pas inventer de dernières paroles.
« Première Occidentale à Lhassa » : vrai, avec une précision.
Elle est la première femme occidentale à y séjourner, en 1924. Des Occidentaux — hommes, missionnaires, agents — y étaient parvenus avant elle.
La date exacte de l'entrée à Lhassa est incertaine.
Les sources donnent le 28 janvier, ou février, ou le 28 février 1924. Écrire « février 1924 ».
Les phénomènes tibétains reposent sur son seul témoignage.
Tulpa, lung-gom-pa, tumo, rolang : ce sont des observations qu'elle rapporte, invérifiables. Elle les consigne avec une rigueur de naturaliste, mais ce sont des récits, non des preuves. Le mot tulpa lui-même a connu depuis, en Occident, une dérive considérable par rapport au sens bouddhique d'origine (le corps d'émanation d'un être éveillé).
Le pamphlet de Jeanne Denys
(Alexandra David-Néel au Tibet, une supercherie dévoilée, 1972), qui prétend qu'elle n'a jamais atteint Lhassa, est jugé de « mauvaise foi évidente » par Jacques Brosse et qualifié d'antisémite par ses biographes Barbara et Michael Foster. À mentionner comme curiosité polémique, jamais comme source.
La légende des « 100 ans » est relayée jusque par les sites officiels de tourisme
, qui écrivent qu'elle « renouvellera son passeport à ses 100 ans ». Le renouvellement date de mai 1968 ; elle est née en octobre 1868 : elle avait 99 ans.
Erreurs qui circulent :
née « à Saint-Mandé, Belgique » (non : Saint-Mandé, France) ; née « en 1865 » (non : 24 octobre 1868).
Son âge à la mort.
Elle est morte à cent ans et dix mois. « Presque cent un ans » est plus exact que « cent ans ».
Ses titres de lama et de docteur en bouddhisme tibétain
sont des distinctions honorifiques accordées par le panchen-lama en 1916, non des diplômes universitaires. Elle a parfois laissé l'ambiguïté s'installer.
Le « mari-mécène » demande nuance.
Philippe Néel gérait aussi le capital propre d'Alexandra — 77 696 francs hérités de sa marraine, placés en obligations. Il fut à la fois son banquier et, dans les périodes de dénuement, son soutien réel. Les deux sont vrais.
Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle (1953) : le texte est réel, son exploitation est postérieure.
Elle y relativise l'occupation chinoise et décrit durement le servage féodal tibétain. Ces pages sont aujourd'hui abondamment citées par la propagande officielle chinoise, hors contexte, pour légitimer l'annexion. Ne pas nier le texte ; ne pas avaliser l'usage qu'on en fait.
Le florilège en général.
Une partie des citations qui circulent sous son nom n'a pas de source primaire établie. Elles sont marquées †. Pour tout usage public ou pédagogique, les vérifier sur l'édition papier — Plon, Pocket, Payot, Le Rocher — et noter la page.