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Guide littéraire · 1902 — 2000

ThéodoreMonod

La somme des soustractions

Naturaliste, marcheur du Sahara, poète et aquarelliste, pacifiste jusqu'à l'entêtement. Il a passé soixante-quinze ans à retrancher. À quatre-vingt-seize ans, presque aveugle, il repartait encore dans l'Adrar — cette région qu'il appelait son diocèse.

Le compte d'une vie

  1. Le confort
  2. La carrière
  3. Le superflu
  4. La viande
  5. La montagne de fer
  6. Les certitudes
  7. La vue
  1. Les pieds=
« Le désert est une somme de soustractions. »

Prélude

Décembre 1998

Un homme de quatre-vingt-seize ans marche dans l'Adrar de Mauritanie. Il appelle cette région son diocèse.

Il ne voit presque plus. Le monde s'est refermé sur lui comme une main : au centre une tache laiteuse, aux bords quelques lambeaux de jour. Il avance quand même. Il compte ses pas. Il reconnaît le sol à la résistance qu'il oppose — le reg qui crisse sous la semelle, le sable qui cède, la dalle qui sonne creux. Le désert ne lui apparaît plus. Le désert lui parvient. Par la plante des pieds, par la peau du visage, par cette odeur de pierre chaude que le soir relâche d'un seul coup, comme un aveu.

Cinq ans plus tôt, ouvrant le journal d'une méharée qu'il entreprenait à quatre-vingt-onze ans, il avait écrit la phrase la plus tranquille et la plus vertigineuse de toute son œuvre :

Vu de l'extérieur, il ne paraissait pas extrêmement raisonnable […] qu'un voyage de ce type soit entrepris par un vieillard de quatre-vingt-onze ans et qui voit mal. Le dernier point est secondaire puisque les pieds sont encore valides.

Journal de la méharée de 1993-1994

Le dernier point, c'était : et qui voit mal.

Secondaire.

Voilà l'homme entier, tenu dans un adjectif. Une vie passée à ôter — le confort, la viande, la carrière, les certitudes, la vue — pour vérifier expérimentalement ce qui reste debout quand on a tout retiré.

Il restait les pieds. Il restait le désert. Cela suffisait.

Le confort

L'enfant de la Ménagerie

Rouen, le 9 avril 1902. Il est le benjamin des quatre fils de Wilfred Monod, pasteur et théologien, et de Dorina Monod. Il naît dans ce qu'il appellera plus tard, avec la tendresse moqueuse des fils bien élevés, sa « tribu maraboutique » : une dynastie huguenote descendue de Jean Monod, qui a produit au fil des générations vingt-six pasteurs, quarante-trois médecins, deux prix Nobel de médecine — et un seul naturaliste.

Lui.

En 1907, la famille monte à Paris : le père est appelé à l'Oratoire du Louvre. On habite rue du Cardinal-Lemoine. À cinq ans, on l'emmène de l'autre côté de la rue, au Jardin des plantes, dans les allées de la Ménagerie. Il regarde les bêtes. Quelque chose se referme sur lui et ne se rouvrira jamais.

Toute sa vie tient déjà dans ce geste : un enfant qu'on emmène voir des animaux, et qui ne revient pas.

Quinze ans, et déjà en colère

1917. Il a quinze ans. Il fonde une petite Société d'histoire naturelle et publie le premier numéro de sa revue. Son article d'ouverture n'est pas une description de coléoptère : c'est un réquisitoire contre le port des plumes sur les chapeaux, qui coûte la vie à des oiseaux exotiques.

Retenez la date. Avant même la fin de la guerre de 14, un adolescent de quinze ans écrit contre la mode qui tue. Quatre-vingts ans plus tard, à quatre-vingt-dix-sept ans, il dira encore, avec une exaspération intacte : elle est belle sur la bête, elle est bête sur la belle.

La Société compte quatre adhérents. L'un d'eux s'appelle André Gide.

Page de gauche, page de droite

La même année, il ouvre un carnet. Première entrée : 29 avril 1918. Il n'arrêtera plus, et jusqu'à sa dernière méharée, en 1994, il tiendra ses carnets de route sur les mêmes cahiers d'écolier.

Le système est d'une rigueur d'inventaire. Marc de Gouvenain, son éditeur, l'a décrit : page de gauche, chaque plante, chaque caillou, chaque objet ramassé, numéroté, décrit ; page de droite, l'heure du lever, l'heure de la pause, l'heure du redépart. Rien d'autre. Ni humeur, ni paysage, ni confidence.

Gouvenain a dépouillé plusieurs mois de ces cahiers. Il n'y a trouvé qu'un seul commentaire intime. Trois mots.

Je suis fatigué.

Trois mots dans des centaines de pages. Chez un autre, ce serait de la sécheresse. Chez lui, c'est le contraire : c'est un homme qui ne s'écoute pas parce qu'il regarde ailleurs, et qui, une fois, une seule, a laissé tomber le crayon.

À la date du 13 février 1929, on trouve aussi cinq mots qui devancent d'un quart de siècle sa réputation officielle :

Par principe, je suis végétarien.

Carnets, 13 février 1929

Il a vingt-six ans. Personne ne le lui a demandé. Il ne le dira presque pas. La pratique, elle, fut une trajectoire et non un absolu : voir les Notes de vérité.

Le crustacé et l'immensité

1926, doctorat à la Sorbonne. Sujet : Contribution à l'étude des Gnathiidae. Il consacre sa thèse à un crustacé isopode, Paragnathia formica, une bestiole de la taille d'un grain de riz qui vit dans la vase des estuaires.

Retenez cette échelle. L'homme qui traversera les plus grands vides de la planète a commencé par se pencher, des mois durant, sur un animal qu'on ne voit qu'à la loupe. Chez lui l'infime et l'immense ne s'opposent pas : ce sont deux manières de regarder longtemps.

Trois ans plus tôt, en 1923, il était parti pour la Mauritanie étudier les phoques moines du Cap Blanc. Il en est revenu autre chose :

Parti « océanographe », j'en revenais « saharien » […] n'ayant en somme changé que de monture.

La carrière

Une pièce à la Borges

Montez au troisième étage du vieux bâtiment d'ichtyologie, au Muséum. Poussez la porte.

André Méry, qui l'a fait en 1999, en garde « une vision à la Borges, babélienne » : un grand plancher de bois, des tables et des étagères surchargées d'objets et de documentation, et, derrière une grande table, des strates de papiers qui semblaient vouloir le protéger des intrus.

C'est là qu'a travaillé, pendant près de quatre-vingts ans, l'homme le plus dépouillé de France. Le désert dehors, Babel dedans. Il n'y a pas de contradiction : le Sahara est un lieu où l'on ramasse, et il faut bien poser quelque part ce qu'on a ramassé.

Il lisait en marchant

Son fils Ambroise a livré le détail qui dit tout de son économie : Théodore lisait en marchant, dans les rues, « avec un sens aigu de l'évitement des obstacles ». Pas une minute perdue dans le déroulement d'une journée.

Quarante ans plus tard, presque aveugle, il traverserait encore Paris seul. La marche et la lecture avaient fini par être le même geste.

Un savant qui refuse de choisir

Il aurait pu être le spécialiste mondial de quelque chose. Il a préféré être compétent partout.

Zoologiste de formation, il devient ichtyologue, carcinologiste, botaniste, géologue, préhistorien, géographe, ethnographe, linguiste d'occasion. Le catalogue raisonné établi par le Muséum recense 2 167 entrées entre 1915 et 2004 — dont environ la moitié de publications strictement scientifiques et cent trente-six destinées au grand public.

Ce qu'il trouve en chemin :

  • 1927 — le squelette de l'homme d'Asselar, dans le massif du Timétrine, l'un des plus anciens restes humains connus d'Afrique de l'Ouest.
  • 7-8 juillet 1934 — première exploration au sol du Guelb er Richat, structure circulaire de près de cinquante kilomètres de diamètre, qu'il décrit d'un mot de couturière : une gigantesque boutonnière ouverte dans le dhar.
  • février-mars 1936 — deuxième traversée du Tanezrouft, le « pays de la soif », avec le lieutenant Brandstetter : jusqu'à soixante-six kilomètres par jour. Partis le 20 février, ils n'atteignent un puits que le 1er mars, hommes et bêtes épuisés.
  • Des dizaines d'espèces nouvelles, et son nom greffé au vivant pour toujours : Paractaea monodi, Lysiosquilla monodi, Erythrocles monodi, et surtout Monodiella, une gentianacée récoltée en Libye le 18 mars 1940 — en pleine guerre, un homme s'agenouille pour une fleur.

En botanique, « Monod » est devenu une abréviation d'auteur. Il est entré dans la nomenclature comme on entre dans une langue.

L'espion le plus distrait du Sahara

1939. On l'envoie dans le Tibesti avec mission d'espionner l'ennemi — en l'occurrence les Italiens. Il joue son rôle d'agent secret « sans grande conviction » et consacre l'essentiel de la mission à la géologie et à la flore.

Il y a, dans cette anecdote, tout le personnage : on lui confie une guerre, il rapporte des plantes.

Le fond de la mer, aussi

1948, au large de Dakar : il descend avec Auguste Piccard pour le premier essai du bathyscaphe FNRS-2. Profondeur atteinte : vingt-cinq mètres. Un exploit dérisoire et fondateur. 1953-1954 : il replonge avec le commandant Houot dans le FNRS-3, et en tire Bathyfolages.

L'homme du plus sec de la Terre est aussi l'un des premiers hommes du fond des eaux. Le désert et l'abysse : deux pièces vides où l'on va voir si quelqu'un répond.

Dakar, sept heures et demie du matin

De 1938 à 1965, il dirige l'IFAN — l'Institut français d'Afrique noire, devenu Institut fondamental — et en fait un véritable centre de recherche africain.

Sa vie domestique à Dakar est un métronome, et son fils Ambroise en a gardé l'horaire exact. Chaque matin, il réveille ses enfants par l'expression des sous-mariniers britanniques : « Show a leg ! »montrez un pied. Départ à 7 h 30. Retour à 12 h 30. À 13 heures, pendant le café, il fait la lecture à sa mère : un livre d'histoire du protestantisme. Bureau à 13 h 30. Retour à 19 h 30. Repas. Culte de famille à 22 heures. Extinction des feux.

« Et cela se répétait rituellement tous les jours. »

L'homme qui allait disparaître des semaines entières dans le Grand Vide vivait, entre deux déserts, avec la régularité d'un horloger de province. Ce n'est pas une contradiction. C'est la même chose : une discipline qui ne demande rien à personne.

En 1942, il fait entrer à l'IFAN un jeune fonctionnaire colonial passionné de tradition orale, Amadou Hampâté Bâ. Geste minuscule, conséquences immenses : la mémoire de l'Afrique de l'Ouest y trouve un bureau, un salaire, une légitimité.

1963 : l'Académie des sciences. Il a soixante et un ans. Il continue de dormir par terre.

Le superflu

Le désert comme méthode

Cent vingt-quatre voyages répertoriés. Soixante-quinze années à arpenter le Sahara en tous sens, de 1923 à 1998.

Sa manière : la caravane légère. Six à dix chameaux, trois ou quatre chameliers. Semoule, dattes, sucre, thé, couvertures. On dort à même le sol. On avance.

L'équipement tient dans une phrase : un carnet, une loupe, des sandales. Des sandales, dans le Sahara. Au bât du chameau, une double plaque de bois qui lui sert d'herbier. Un sextant. Aux tout débuts, un casque colonial, vite abandonné. Pas de machette, pas de fusil.

Sur les grandes traversées, sa ration quotidienne se réduit à neuf verres de thé et un repas cuit.

La soif, racontée par elle-même

Il faut lire les carnets pour comprendre ce que ce mot recouvre.

26 décembre 1954. Le soir, une fois la lampe à carbure éteinte, il se met à boire les quelques centimètres cubes d'eau croupie qu'elle peut encore contenir.

Plus de 10 heures de route dans les pieds et dans le derrière. Vent, soleil et fatigue. Pas une gorgée de liquide entre 6 heures du matin et 6 heures du soir.

28 décembre 1954

Une autre fois, il boit le liquide extrait de la panse d'un addax. Son fils Cyrille a confirmé l'épisode, et donné le motif, qui est le motif de toute sa vie en trois syllabes : pour voir.

La colombe de Noé était une crotte de chameau

27 décembre 1953, quelque part dans la Majâbat al-Koubrâ, après des jours de vide absolu :

Un événement aujourd'hui : une crotte de chameau, aussi rassurante et annonciatrice que la colombe de Noé… Il y a donc une terre ferme quelque part et nous en approchons.

L'Émeraude des Garamantes

Le fils du pasteur convoque le Déluge pour saluer un excrément. Ce n'est pas de l'irrévérence : c'est exactement l'inverse. Rien de ce qui annonce la vie n'est bas.

Et quand, vingt-cinq jours et huit cents kilomètres plus tard, il arrive enfin à Araouane, il tombe « sans vergogne sur un de ces riz au lait au chocolat qui comptent dans une vie ».

Souvenez-vous de cette phrase la prochaine fois qu'un dessert vous paraîtra ordinaire.

Se perdre, se retrouver

Le désert accorde et retire à la même seconde.

Quatrième mission dans la Majâbat : il doit avouer ignorer s'il se trouve au nord ou au sud d'Araouane. Soixante kilomètres d'erreur, rattrapés le lendemain.

Mais au puits d'El Mrâyer, sa caravane et le détachement du goum de Chinguetti venu apporter l'eau — deux groupes partis de deux points différents, sans radio, sans rendez-vous vérifiable — arrivent à une heure d'intervalle.

Voilà les deux visages de la navigation saharienne. Le même homme, le même mois.

Devenir un colis

23 février 1935. Blessé au pied, il écrit :

Je ne puis plus marcher… cela risque de compliquer le voyage si je deviens un simple colis, et cela à la veille du grand raid final.

Les Carnets

Ce qui l'inquiète n'est pas la douleur. C'est de peser sur les autres.

Le 10 avril, il dresse le bilan de l'expédition avec cette ironie sèche qui est sa signature : « Rien de bien dramatique sans doute, pas de coup de sabre sur le crâne, pas de balle dans le ventre, mais une très solide accumulation de désagréments physiques des plus variés. »

Des dunes dans une mer de nuages

8 février 1935. Un brouillard épais monte sur l'erg. Le naturaliste le plus positiviste de France lâche alors une phrase d'enfant émerveillé :

Des dunes dans une mer de nuages ! Que nous reste-t-il à voir ? Un tremblement de terre ? Un déluge ?

Le fou du désert

À force de désert, il finit par prendre à ses bêtes certains de leurs caractères — jusqu'au ruminement.

Il marche souvent seul, en avant ou en arrière de la caravane, le nez au sol. Il ramasse. Un caillou, une graine, un scarabée, un tesson, une esquille d'os. Les chameliers le laissent faire. Les journalistes, plus tard, le surnommeront « le fou du désert » — ce qui, dans la bouche d'un journaliste, est une forme d'aveu.

Quand on lui demandait pourquoi il marchait, il répondait qu'il cherchait un petit caillou intéressant.

Jamais je n'ai aussi bien pensé, n'ai autant vécu, n'ai aussi bien été moi-même que dans les longs voyages que j'ai faits seul à pied.

Ce que les Sahariens lui ont appris

In Dagouber, 1936. Il quitte des compagnons avec qui il a partagé des semaines de piste :

Les adieux ont été amicaux, mais entièrement dépourvus d'émotion… les Sahariens ne sont-ils pas gens à s'étonner aisément, à s'attendrir… : à quoi bon s'émouvoir pour si peu ?

Méharées

Il a appris cela d'eux, et il ne l'a plus désappris. Sa vie durant, on le dira froid. Il était simplement d'une autre école : celle où l'on ne fait pas de bruit avec ce qu'on ressent.

Le nomade et les bureaux

Il a vu venir, très tôt, ce que les États feraient aux nomades :

Les gouvernements […] veulent leur sédentarisation ; autrement dit, leur mort mentale.

Il fut aussi, jusqu'au bout, un adversaire farouche du Paris-Dakar : l'idée qu'on traverse à deux cents à l'heure, pour de l'argent et des caméras, un pays où lui avait mis quarante ans à apprendre à marcher.

La montagne de fer

Le Fer de Dieu

C'est la plus belle histoire de sa vie, et c'est une défaite.

1916. Le capitaine Gaston Ripert, administrateur à Chinguetti, raconte avoir été conduit de nuit, sans carte ni boussole, par un guide maure, jusqu'à une montagne de métal : cent mètres de long, quarante de haut. Une masse de fer tombée du ciel. Il en rapporte un fragment — une mésosidérite d'environ quatre kilos —, qui passe par Dakar, arrive à Paris, atterrit sur la table du minéralogiste Alfred Lacroix. Le fragment est authentique. La météorite est réelle. Reste à la retrouver.

1934. Monod part la chercher pour la première fois. Il a trente-deux ans. Il va la chercher pendant un demi-siècle. À pied, à chameau, avec des relevés magnétiques, avec des survols aériens, avec des témoins qu'on interroge et qui meurent, avec des cartes qu'on recommence.

Il me faut rechercher une météorite géante, colossale, fabuleuse.

Méharées, 1937

Colossale. Fabuleuse. Il y a dans ces deux adjectifs tout l'enfant de la Ménagerie.

La méthode du vide

Sa règle d'exploration tient en une phrase, écrite à propos du Tanezrouft, et c'est la plus belle définition de la science qui soit :

Il faut pourtant se décider à aller voir ce qu'il y a dedans, et, s'il n'y a rien, à aller voir qu'il n'y a rien, de façon à en être sûr.

Aller voir qu'il n'y a rien. Personne ne finance cela. Personne n'en fait carrière. C'est pourtant l'essentiel du travail.

La phrase la plus courageuse

1989. Il a quatre-vingt-sept ans. Il publie ceci :

L'existence d'une météorite géante dans l'Adrar de Mauritanie, largement acceptée depuis 1924, doit maintenant être abandonnée.

1989

Relisez-la lentement. Un homme consacre cinquante ans de sa vie à un objet, et c'est lui — lui, personne d'autre — qui signe l'acte de décès de son propre rêve. Sans pathos. À la voix passive. Doit maintenant être abandonnée.

En 2001, un an après sa mort, l'analyse des radionucléides cosmogéniques trancha définitivement : le fragment de Chinguetti avait été irradié à quinze centimètres de profondeur dans un corps dont le rayon n'excédait pas quatre-vingts centimètres. La montagne de fer n'avait jamais existé. Il n'y avait jamais eu là qu'une pierre de la taille d'un ballon, et un capitaine qui avait mal vu, ou trop bien rêvé.

Monod avait cherché pendant cinquante ans quelque chose qui n'était pas là. Et il avait trouvé le Sahara.

Un livre dicté dans le noir

Le récit de cette défaite, Le Fer de Dieu, il ne l'a pas écrit. Il ne voyait plus assez. Il l'a dicté, semaine après semaine, à Marc de Gouvenain : « Il parlait, j'enregistrais, écrivais, mettais en forme, lui en lisais le résultat la semaine suivante. »

Un aveugle raconte à voix haute la montagne qu'il n'a jamais vue, à un homme qui écrit à sa place, et cela devient un livre.

C'est peut-être la seule leçon de méthode dont nous ayons vraiment besoin : chercher avec passion, et lâcher avec exactitude.

La viande, les armes, le silence complice

La lettre

C'est le sommet moral de sa vie, et cela tient en un paragraphe.

Dakar, sous Vichy. L'administration lui demande, en sa qualité de directeur d'institut, de recenser les Juifs de son établissement. Il répond par écrit :

Je n'ai pas l'honneur d'appartenir au même peuple que Jésus-Christ, Saint Paul, Saint Jean, Maïmonide, Spinoza, Mendelssohn, Einstein et Bergson. Mais ma femme, plus heureuse, a ce privilège. Puis-je donc vous prier […] de me faire tenir les imprimés nécessaires à son immatriculation ?

Rapporté par son fils Ambroise Monod

Les formulaires ne sont jamais arrivés.

Comprenez ce qu'il fait. Il ne refuse pas : il demande. Il ne proteste pas : il réclame poliment le papier qui désignerait sa propre femme. Il retourne l'ignominie contre elle-même par excès de courtoisie, et il place la liste des Juifs sous le patronage du Christ, de Spinoza et d'Einstein. Il n'y a pas un mot plus haut que l'autre. C'est du Monod à l'état pur : le refus déguisé en politesse, et d'autant plus tranchant.

Olga Pickova, sa femme, était juive et tchèque. Toute sa famille a été déportée. Aucun survivant.

Deux autres actes, à Dakar, sous Vichy

Sa dernière causerie à Radio-Dakar portait sur l'arche de Noé. Noé, expliquait-il, voulait embarquer un couple humain de chaque race : que faire alors de la distinction entre Aryens et Juifs ? La démonstration concluait à la stupidité de la classification. L'émission fut censurée.

À la même époque, il fait imprimer à Dakar Le Silence de la mer de Vercors, alors clandestin en France.

Un directeur d'institut colonial, dans une colonie vichyste, publie la Résistance et fait censurer ses sermons scientifiques. On l'a beaucoup filmé vieux, barbu, doux. On oublie qu'il fut un emmerdeur professionnel.

Le Grand Déserteur

Il s'appelait lui-même, en riant à demi, le Grand Déserteur.

Le mot est devenu tragique en 1960, quand la France fit exploser ses bombes à Reggane — au Sahara, c'est-à-dire chez lui, sur les terres qu'il avait mesurées au pas. Dès le début des années 1950, avec Jean Rostand, qui devint son ami, il avait accompagné le combat de Linus Pauling et d'Einstein contre les essais atmosphériques.

Chaque année ensuite, entre le 6 et le 9 août, il jeûnait devant la base militaire de Taverny, siège du commandement des forces nucléaires stratégiques. Anniversaire d'Hiroshima, anniversaire de Nagasaki. Un vieil homme assis, qui ne mange pas, devant une grille. Pendant des décennies.

Le prix du Manifeste des 121

Il signe le Manifeste des 121 — droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Le ministre Messmer envisage de le limoger de l'IFAN, puis y renonce : l'audience internationale du personnage rendrait l'affaire coûteuse. On choisit donc une punition plus discrète : on ampute considérablement son traitement de fonctionnaire.

Il ne dit rien. Il démissionne de lui-même en décembre 1964.

Ajoutez le Larzac aux côtés de Lanza del Vasto, la présidence du comité scientifique de ProAnima, la corrida, la chasse à courre, la vivisection, la fourrure. Et ce détail : il n'a jamais chanté La Marseillaise. Pas même à Dakar, lors de la visite du général de Gaulle. On imagine la scène : les officiels au garde-à-vous, et le directeur de l'IFAN, bouche fermée, regardant ailleurs.

Le végétarisme, en vérité

Ici, il faut être exact, parce que la légende l'a simplifié.

Il écrit « par principe, je suis végétarien » dès 1929, et note en 1934 : « mon végétarisme tient ». Mais son fils Cyrille l'a précisé : Monod consommait occasionnellement des produits de la mer pendant une grande partie de sa vie ; il mangea de la viande une dernière fois à Paris pendant la guerre, pour ne pas froisser des hôtes en pleine pénurie ; il goûta une sauterelle, une fois, pour voir. Il ne fut strictement végétarien que dans ses dernières années.

Cela ne diminue rien. Cela grandit. Un principe tenu soixante-dix ans avec des exceptions honnêtes vaut mieux qu'un dogme brandi trois ans.

Le mot qu'il ne supportait pas

À quatre-vingt-dix-sept ans, il s'emportait encore contre un mot de la langue administrative française : « chassable ». Le nombre d'espèces chassables en France, comparé au reste de l'Europe, le mettait hors de lui.

Le même jour, il montra à son visiteur, « non sans une certaine fierté », toute une rangée de sa bibliothèque : « Vous voyez, tous ces livres sont consacrés aux animaux. »

Le croyant hétérodoxe

Fils de pasteur, il ne fut jamais pasteur. À vingt-trois ans, en 1925, il écrivit pourtant le Livre de prière du tiers-ordre protestant des Veilleurs, fondé par son père.

Toute sa vie, quand il n'était pas dans le désert, il alla au culte à l'Oratoire du Louvre avec une régularité absolue. Il se disait « chrétien pré-nicéen » — d'avant les conciles, d'avant les formules, d'avant l'appareil. Et il était attiré par l'apocatastase, cette hypothèse minoritaire et magnifique selon laquelle, à la fin, personne ne serait perdu. Pas un seul. Pas même les bourreaux. Pas même les bêtes.

Teilhard de Chardin, qui correspondait avec lui, lui a offert la plus juste des définitions :

Vous êtes l'homme de l'en-haut et de l'en-avant.

Et lui, sur les chemins de la foi, a laissé cette image qui vaut mille traités de dialogue interreligieux :

Pour moi, il y a une montagne, la même pour tous, que nous gravissons les uns et les autres par des sentiers différents […] avec l'espoir de nous retrouver au sommet, dans la lumière, au-dessus des nuages.

Et cette formule d'action politique, la plus honnête qu'on ait écrite en français. Elle devrait être affichée dans tous les métiers où l'on accompagne des gens que le monde a déjà laissés tomber :

Le peu qu'on peut faire, le très peu qu'on peut faire, il faut le faire, pour l'honneur, mais sans illusion.

Ni héroïsme, ni renoncement. Pour l'honneur, mais sans illusion. Une éthique portative, qui tient dans la poche et qui ne s'use pas.

Les certitudes

Le poète, pour de bon

On dit souvent de lui qu'il avait « une âme de poète ». C'est vrai au sens propre, et les preuves existent.

Dans les années 1920, la découverte d'un squelette lui inspire un poème de neuf quatrains, intitulé Préhistoire, qu'il illustre lui-même de crânes et d'os stylisés.

En 1925, il compose la Ballade de mes heures africaines : un manugraphe, c'est-à-dire un livre entièrement manuscrit, qu'il illustre à l'aquarelle de sa propre main — les moyens de locomotion, les boissons, les habitations, la mode africaine.

Un homme qui, à vingt-trois ans, peint son propre livre. Ce n'est pas un savant qui écrit bien. C'est un artiste qui a choisi la science comme atelier.

« C'est courageux, les plantes »

Sa prose est sèche, rapide, ponctuée d'éblouissements qu'il n'annonce pas. Il décrit un relief, une strate, un vent — et soudain une phrase se lève et reste.

Il a suffi d'une averse pour que la vie ressuscite […] mais les graines seront là et tout pourra encore repartir : c'est courageux, les plantes.

C'est courageux, les plantes. Il faut avoir passé cinquante ans à genoux dans le sable pour écrire une phrase pareille, où la botanique et la tendresse ne font plus qu'un mot.

Parler du désert, ne serait-ce pas, d'abord, se taire, comme lui […] ?

Le désert est beau parce qu'il est propre et ne ment pas.

Une certaine fascination de l'horizon sans limites, du trajet sans détour, des nuits sans toit, de la vie sans superflu.

Quatre « sans ». La soustraction, encore. Toujours.

La nature n'est pas gentille

C'est là qu'il se sépare des amoureux de la nature à bon marché. Monod ne prête aucune vertu au vivant :

La nature n'est ni morale ni immorale, elle est radieusement, glorieusement, amorale.

Radieusement, glorieusement. Il applaudit ce qui l'indiffère. C'est un émerveillement sans contrat, sans réciprocité attendue. Le contraire absolu du sentimentalisme.

Et pourtant — parce qu'il n'y a pas de contradiction, seulement une double fidélité — c'est lui qui a posé la seule pierre de touche morale qui vaille :

Il y a, pour moi, une pierre de touche des morales, des religions, des mœurs : l'attitude prise devant la souffrance des animaux.

Et lui encore qui a dit, d'une phrase drue de vieux paysan, ce que trois bibliothèques d'éthique animale n'ont pas mieux formulé :

Les bêtes ne demandent pas qu'on les aime, elles demandent qu'on leur foute la paix.

L'écologiste d'avant l'écologie

Bien avant que le mot ne devienne une case de sondage :

Tant qu'il sera rentable de saccager la nature, on oubliera d'être sage !

Et cette phrase terrible, qu'il faut oser citer en entier parce qu'elle est le prix de son honnêteté :

Je fais partie de la race humaine et pourtant je dis : qu'importe si l'homme disparaît du globe. Il l'aura bien mérité !

Ce n'est pas de la misanthropie. C'est un homme qui refuse de faire à l'espèce humaine le cadeau d'une exception.

La vue

La nuit qui marche

À la fin, il perdit la vue. Progressivement, irrémédiablement.

Il continua d'écrire lui-même son courrier. Il lisait à la loupe. Et quand une lettre lui échappait, quand un mot se formait mal sous sa main, il passait du blanc correcteur dessus et réécrivait par-dessus.

Un homme de quatre-vingt-dix-sept ans, presque aveugle, corrigeant à tâtons la forme de ses lettres pour que son correspondant puisse le lire. Il n'y a pas de plus exacte définition de la politesse.

Le Yémen à quatre-vingt-treize ans

1995. L'expédition à la recherche des arbres à encens est repoussée, guerre civile oblige. Monod, quatre-vingt-douze ans, tranche :

En ce moment, c'est le Yémen qui ne va pas bien ; moi, je vais très bien.

Trois mille cinq cents kilomètres plus tard, son compagnon José-Marie Bel résumera son rôle auprès de ce vieillard quasi aveugle : il fut « l'infirmier, les jambes, les mains et même le sécateur ».

Le sécateur. Il fallait bien que quelqu'un coupe la branche que Monod voulait examiner, puisque Monod ne la voyait plus. Alors quelqu'un coupait, et le vieil homme touchait, et nommait.

9 janvier 1994, midi dix

Dernière méharée dans la Majâbat al-Koubrâ, à quatre-vingt-onze ans. À la sortie de la gorge de Ntiwiz, près de Ouadane, il descend de sa monture pour la dernière fois. Jean-Marc Durou a noté l'heure : 12 h 10.

Il posa le pied à terre, tapota le chameau qui l'avait accompagné jusqu'ici, à travers le siècle.

Jean-Marc Durou

Personne, ce jour-là, ne savait que c'était la dernière fois. Lui non plus, probablement. C'est ainsi que finissent les choses importantes : par un geste ordinaire, exécuté à midi dix.

Décembre 1998 : le diocèse

Toute dernière mission dans l'Adrar de Mauritanie — cette région qu'il appelait son diocèse —, du 6 au 20 décembre 1998. Le Guelb er Richat, l'oued Akerdil, El Beyyed. Quatre-vingt-seize ans, presque aveugle. Il se fait décrire les paysages. Il touche les pierres pour les lire. Il reconnaît des lieux qu'il ne voit pas.

Comprenons bien ce que cela signifie. Un géologue aveugle dans le désert, ce n'est pas un vieillard promené par affection. C'est un homme qui a tellement regardé qu'il peut se passer de regarder. Soixante-quinze ans de terrain lui ont bâti, derrière les yeux, un Sahara complet, dont il fait le tour à volonté. La cécité n'a rien pris. Elle a seulement révélé où l'ouvrage était rangé.

« Allons-y, camarades ! »

Juin 1999, Saint-Malo, festival Étonnants Voyageurs. Il est là, affaissé sur un siège, épuisé, si visiblement usé qu'on n'ose plus rien lui demander. Puis quelque chose se redresse, l'œil s'allume :

Mais là, maintenant, qu'est-ce qu'il se passe ? L'inauguration ? Eh bien qu'est-ce qu'on attend ?! Allons-y, camarades !

Le métro, sous la pluie d'octobre

Octobre 1999. On l'a invité à parler aux Journées mondiales végétariennes. On s'organise pour aller le chercher : il a quatre-vingt-dix-sept ans et il est malvoyant.

Il arrive seul. « Non, je suis venu en métro, c'est facile. »

Il avait traversé Paris seul, sous la pluie, presque aveugle, parce qu'on l'attendait quelque part.

Ce jour-là encore, quand la discussion s'éternisa après la conférence, il consulta sa montre et se leva sans autre forme de cérémonie. L'heure, c'était l'heure. Il avait toujours vécu à la minute ; ce n'était pas à quatre-vingt-dix-sept ans qu'il allait commencer à traîner.

La fin

Fin 1999. Un accident vasculaire cérébral le foudroie — la veille d'un nouveau départ pour la Mauritanie. Il avait ses billets.

22 novembre 2000. Il meurt à l'hôpital de Versailles, à quatre-vingt-dix-huit ans. On lui rend hommage à l'Oratoire du Louvre le 28 novembre. Il est inhumé au cimetière de Châtillon, huitième division, auprès de son père.

Pourquoi Châtillon, et non le Père-Lachaise où reposent les siens ? Il l'avait expliqué lui-même, pince-sans-rire :

Le Père-Lachaise est complet. Les Monod y occupent la sixième division, chemin des Acacias.

Il n'a pas été enterré dans le désert. C'est bien ainsi : le désert n'est pas un tombeau, c'est un verbe.

Ce qui reste

La fleur qu'il espérait ne pas retrouver

Vers quatre-vingt-quinze ans, presque aveugle, il repart en Libye. Objectif : la Monodiella, cette petite gentianacée qu'il avait récoltée le 18 mars 1940 et qui porte son nom.

Son fils a livré le détail qui change tout. Il partait la chercher en espérant, d'une certaine manière, ne pas la retrouver.

Arrêtons-nous là. Un vieil homme traverse un désert pour aller vérifier qu'une fleur existe toujours, et il souhaite au fond de lui échouer — parce qu'une plante introuvable est une plante encore libre, encore secrète, encore capable de vous survivre. Il aura passé sa vie à chercher deux choses avec la même ferveur : une montagne qui n'existait pas, et une fleur qu'il ne voulait pas trouver.

Toute sa méthode est là. On ne cherche pas pour posséder. On cherche pour que le monde reste plus grand que soi.

Comestibles

Après la mort d'Olga, le vieil homme découvrit ses enfants. Il s'aperçut, dit Ambroise, « que nous étions comestibles » — mot qui, dans sa bouche, était un éloge : praticables, fréquentables, pas inintéressants.

À quatre-vingt-dix ans, il entreprit aussi d'élucider une énigme : un amour de ses dix-huit ans, qu'on lui avait interdit, et qui l'avait marqué toute sa vie. Soixante-douze ans après, il rouvrit le dossier.

L'homme qui cherchait des météorites cherchait aussi cela. Il n'a jamais renoncé à comprendre quoi que ce soit.

Le compte est fait

Il a ôté le confort, la viande, la carrière, la propriété, le patriotisme de fanfare, les certitudes scientifiques les plus chères, et enfin la vue.

Il restait les pieds. Et les pieds ont marché jusqu'à quatre-vingt-seize ans.

C'est cela, la somme des soustractions : non pas une vie amputée, mais une vie décapée. Chaque retrait a dégagé une surface plus dure, plus vraie, plus portante. Les ascètes tristes ôtent pour se punir. Monod ôtait pour voir plus loin — et il a fini par voir sans les yeux.

Croire quand même, espérer quand même, aimer quand même.

Trois fois quand même. C'est-à-dire : je sais tout ce qu'on peut m'opposer, je l'ai vérifié sur le terrain, et je continue.

Il y a, quelque part dans l'Adrar, une empreinte de pas que personne ne retrouvera. Le vent l'a effacée la nuit même. Elle n'a rien laissé — sauf que quelqu'un, aujourd'hui, se demande s'il pourrait marcher jusque-là.

C'est exactement ce qu'il voulait.

Anecdotier

Soixante-trois scènes

Le récit ci-dessus en a absorbé les plus fortes. Voici le recueil complet, pour qui veut piocher. Chaque entrée est vérifiable ; les sources sont indiquées en fin de scène.

Le bureau, les objets, la vie matérielle

  1. 01

    Son bureau au troisième étage du bâtiment d'ichtyologie du Muséum : plancher de bois, tables et étagères surchargées, « une vision à la Borges, babélienne », et derrière la grande table, « des strates de papiers » qui semblaient le protéger des intrus.André Méry, Cahiers antispécistes n° 30-31, 2008

  2. 02

    Il lisait en marchant dans la rue, « avec un sens aigu de l'évitement des obstacles » : jamais une minute perdue dans une journée.Ambroise Monod, Canal Académie, 2010

  3. 03

    Méthode des carnets : page de gauche, chaque plante, caillou ou objet numéroté et décrit ; page de droite, heure du lever, de la pause, du redépart.Marc de Gouvenain, Étonnants Voyageurs

  4. 04

    Sur plusieurs mois de carnets dépouillés, Gouvenain n'a trouvé qu'un seul commentaire intime : « Je suis fatigué. »Marc de Gouvenain

  5. 05

    « On travaille maintenant en équipe avec toutes sortes d'instruments sophistiqués ; Théodore, lui, marchait à pied avec son sextant… »Ambroise Monod

  6. 06

    Rien de l'aventurier à machette et fusil : il préférait un carnet, une loupe et des sandales. Des sandales, dans le Sahara.

  7. 07

    Jusqu'à sa dernière méharée en 1994, il tint ses carnets de route sur les mêmes cahiers d'écolier.MNHN, « Carnet de route de Théodore Monod »

  8. 08

    Presque aveugle, il rédigeait encore son courrier lui-même, lisait à la loupe, et corrigeait ses lettres mal formées en passant du blanc correcteur pour réécrire par-dessus.André Méry

  9. 09

    Grand officier de la Légion d'honneur, il tint à se faire remettre sa décoration par son ami Jean Coulomb.Gabriel Gohau, COFRHIGEO, 6 décembre 2000

  10. 10

    Au bât de son chameau pendait une double plaque de bois qui lui servait d'herbier. Le casque colonial des débuts fut vite abandonné.Jean-Marc Durou, Musée saharien

  11. 11

    Sur les grandes traversées, sa ration quotidienne : neuf verres de thé et un repas cuit.

  12. 12

    À quatre-vingt-dix-sept ans il vivait quai d'Orléans, dans l'île Saint-Louis, recevait ses visiteurs seul, sans secrétaire, et rentrait à pied par le quai de Béthune.André Méry

  13. 13

    Sur le choix de sa tombe à Châtillon : « Le Père-Lachaise est complet. Les Monod y occupent la sixième division, chemin des Acacias. »André Méry

Sur la piste : soif, faim, égarement

  1. 14

    Sur le Tanezrouft : « Il faut pourtant se décider à aller voir ce qu'il y a dedans, et, s'il n'y a rien, à aller voir qu'il n'y a rien, de façon à en être sûr. »Méharées

  2. 15

    27 décembre 1953 : « Un événement aujourd'hui : une crotte de chameau, aussi rassurante et annonciatrice que la colombe de Noé… »L'Émeraude des Garamantes

  3. 16

    26 décembre 1954 : la nuit, une fois la lampe à carbure éteinte, il en boit les quelques centimètres cubes d'eau croupie.L'Émeraude des Garamantes

  4. 17

    28 décembre 1954 : « Plus de 10 heures de route dans les pieds et dans le derrière. […] Pas une gorgée de liquide entre 6 heures du matin et 6 heures du soir. »L'Émeraude des Garamantes

  5. 18

    Après vingt-cinq jours et huit cents kilomètres, à Araouane, il tombe « sans vergogne sur un de ces riz au lait au chocolat qui comptent dans une vie ».L'Émeraude des Garamantes

  6. 19

    Quatrième mission dans la Majâbat : « je dois avouer ignorer si nous nous trouvons au nord ou au sud d'Araouane » — soixante kilomètres d'erreur, rattrapés le lendemain.L'Émeraude des Garamantes

  7. 20

    Au puits d'El Mrâyer, sa caravane et le détachement du goum de Chinguetti venu apporter l'eau arrivent à une heure d'intervalle.Bruno Lecoquierre, Visionscarto

  8. 21

    23 février 1935, blessé au pied : « je ne puis plus marcher… cela risque de compliquer le voyage si je deviens un simple colis, et cela à la veille du grand raid final. »Les Carnets

  9. 22

    10 avril 1935, bilan : « Rien de bien dramatique sans doute, pas de coup de sabre sur le crâne, pas de balle dans le ventre, mais une très solide accumulation de désagréments physiques des plus variés. »Méharées

  10. 23

    8 février 1935 : « Des dunes dans une mer de nuages ! Que nous reste-t-il à voir ? Un tremblement de terre ? Un déluge ? »Les Carnets

  11. 24

    Il but un jour le liquide extrait de la panse d'un addax. Motif donné par son fils Cyrille : « pour voir ».Lettre de Cyrille Monod, 29 mars 2002

  12. 25

    À force de désert, il finit par adopter certains caractères de ses chameaux, jusqu'au ruminement.

  13. 26

    In Dagouber, 1936 : « Les adieux ont été amicaux, mais entièrement dépourvus d'émotion… à quoi bon s'émouvoir pour si peu ? »Méharées

  14. 27

    Deuxième traversée du Tanezrouft avec le lieutenant Brandstetter, jusqu'à soixante-six kilomètres par jour ; partis le 20 février 1936, ils n'atteignent un puits que le 1er mars, hommes et bêtes épuisés.Henri-Paul Eydoux, L'Exploration du Sahara, 1938

  15. 28

    1939 : envoyé espionner les Italiens dans le Tibesti, il joue son rôle d'agent secret « sans grande conviction » et se consacre à la géologie et à la flore.

La guerre, le refus, les institutions

  1. 29

    Sommé par Vichy de recenser les Juifs de son institution, il répond en réclamant les imprimés nécessaires à l'immatriculation de sa propre femme, après avoir énuméré Jésus-Christ, Saint Paul, Maïmonide, Spinoza, Mendelssohn, Einstein et Bergson. Les formulaires ne sont jamais arrivés.Ambroise Monod, Canal Académie

  2. 30

    Olga Pickova, sa femme, juive d'origine tchèque, a perdu toute sa famille dans les camps. Aucun survivant.Ambroise Monod

  3. 31

    Sa dernière causerie à Radio-Dakar, sur l'arche de Noé, concluait à la stupidité de la distinction entre Aryens et Juifs. Elle fut censurée.Gabriel Gohau, COFRHIGEO

  4. 32

    À Dakar, il fait imprimer Le Silence de la mer de Vercors, alors clandestin en France.Paroisse protestante d'Auteuil

  5. 33

    Après le Manifeste des 121, Messmer renonce à le limoger par crainte de l'audience internationale ; on ampute considérablement son traitement de fonctionnaire. Il démissionne de lui-même en décembre 1964.Lettre de Cyrille Monod

  6. 34

    En 1942, il fait entrer à l'IFAN le jeune Amadou Hampâté Bâ, offrant à sa passion de la tradition orale un métier.Jean-Louis Triaud, Sociétés politiques comparées n° 20, 2009

  7. 35

    Il s'appelait lui-même, à demi rieur, « le Grand Déserteur » — et c'est sur ses terres que la France fit exploser ses bombes à Reggane en 1960. Dès les années 1950, avec Jean Rostand, il accompagnait le combat de Linus Pauling et d'Einstein contre les essais atmosphériques.Sortir du Nucléaire 72

  8. 36

    Le musée d'art africain de l'IFAN, à Dakar, porte son nom depuis le décret présidentiel du 13 décembre 2007. Près de dix mille pièces, venues de plus de vingt pays.

Le caractère, l'humour, la politesse

  1. 37

    À Dakar, il réveillait ses enfants chaque matin par l'expression des sous-mariniers britanniques : « Show a leg ! »Ambroise Monod

  2. 38

    Journée réglée à la minute : réveil des enfants et départ à 7 h 30, retour à 12 h 30, lecture d'histoire du protestantisme à sa mère pendant le café de 13 heures, bureau à 13 h 30, retour à 19 h 30, culte de famille à 22 heures, extinction des feux. « Et cela se répétait rituellement tous les jours. »Ambroise Monod

  3. 39

    Comme on lui suggérait de renoncer à une conférence s'il était fatigué, il répondit avec un sourire malicieux : « Mais vous ne les empêchez quand même pas de venir s'ils le veulent ? »André Méry

  4. 40

    Octobre 1999 : on comptait aller le chercher ; il arriva seul. « Non, je suis venu en métro, c'est facile. » Malvoyant, quatre-vingt-dix-sept ans, il avait traversé Paris sous la pluie.André Méry

  5. 41

    À la fin de cette même conférence, la discussion s'éternisant, il consulta sa montre et se leva « sans autre forme de cérémonie ».André Méry

  6. 42

    Dans la voiture, à propos d'une fillette silencieuse à l'arrière : « Et votre petit, on ne l'entend pas ; il dort ? » Corrigé sur le genre, il fit « Oooh… », avec un petit rire à peine dissimulé.André Méry

  7. 43

    À quatre-vingt-dix-sept ans, il s'intéressait entre autres à la combustion spontanée des personnes : « c'est un sujet très mystérieux… on n'a aucune explication logique à cela. »André Méry

  8. 44

    Il montra à son visiteur, « non sans une certaine fierté », toute une rangée de sa bibliothèque : « Vous voyez, tous ces livres sont consacrés aux animaux. »André Méry

  9. 45

    Il s'enflammait contre le mot « chassable » et contre le nombre d'espèces chassables en France au regard du reste de l'Europe.André Méry

  10. 46

    Le tutoiement était à sens unique : « "Camarade, tu…" me disait-il ; "Théodore, vous…" répondais-je. »Marc de Gouvenain

  11. 47

    Saint-Malo, juin 1999, épuisé et affaissé sur son siège, il se redresse soudain, l'œil vif : « Mais là, maintenant, qu'est-ce qu'il se passe ? L'inauguration ? Eh bien qu'est-ce qu'on attend ?! Allons-y, camarades ! »Marc de Gouvenain

  12. 48

    Teilhard de Chardin, à son sujet : « Vous êtes l'homme de l'en-haut et de l'en-avant. »Ambroise Monod

  13. 49

    Après la mort d'Olga, le nonagénaire découvrit ses enfants et « s'aperçut que nous étions comestibles » — éloge, dans sa bouche : praticables, fréquentables, pas inintéressants.Ambroise Monod

  14. 50

    Toujours après la mort d'Olga, à quatre-vingt-dix ans passés, il entreprit d'élucider un drame sentimental de ses dix-huit ans : un amour qu'on lui avait interdit et qui l'avait marqué toute sa vie.Ambroise Monod

L'émerveillement et la main qui dessine

  1. 51

    « Il a suffi d'une averse pour que la vie ressuscite […] mais les graines seront là et tout pourra encore repartir : c'est courageux, les plantes. »Cité en exergue par les Publications scientifiques du MNHN

  2. 52

    Dans les années 1920, la découverte d'un squelette lui inspire un poème de neuf quatrains, Préhistoire, qu'il illustre de sa main de crânes et d'os stylisés.Revue archéologique de l'Ouest ; Les Carnets

  3. 53

    Sa Ballade de mes heures africaines (1925) est un manugraphe : un livre entièrement manuscrit et illustré à l'aquarelle de sa main — moyens de locomotion, boissons, habitations, mode africaine.

  4. 54

    Son tout premier article militant, à quinze ans, dans le premier numéro de la revue de sa Société d'histoire naturelle (1917), s'en prend au port des plumes sur les chapeaux, qui coûte la vie à des oiseaux exotiques.

  5. 55

    Interrogé sur la raison de ses marches, il répondait avec malice qu'il cherchait « un petit caillou intéressant ».

La nuit qui marche : cécité et grand âge

  1. 56

    Devenu presque aveugle, il dicta Le Fer de Dieu à Marc de Gouvenain : « Il parlait, j'enregistrais, écrivais, mettais en forme, lui en lisais le résultat la semaine suivante. »Marc de Gouvenain

  2. 57

    Un jour, sautant les civilités habituelles, il attaqua dès le thé servi : « Dis-moi, camarade, qu'est-ce que je t'ai dit la dernière fois, tu sais ce moment à Wâdân… », puis s'autorisa un souvenir intime : « Allez, laisse-le, camarade, après tout, maintenant je peux le dire. »Marc de Gouvenain

  3. 58

    9 janvier 1994, 12 h 10, à la sortie de la gorge de Ntiwiz près de Ouadane : « Il posa le pied à terre, tapota le chameau qui l'avait accompagné jusqu'ici, à travers le siècle. »Jean-Marc Durou, Musée saharien

  4. 59

    L'expédition au Yémen étant repoussée pour cause de guerre civile, Monod, quatre-vingt-douze ans : « En ce moment, c'est le Yémen qui ne va pas bien ; moi, je vais très bien… »José-Marie Bel, Au Yémen avec Théodore Monod, 1995

  5. 60

    Sur ce périple de trois mille cinq cents kilomètres à la recherche des arbres à encens, Bel fut pour lui « l'infirmier, les jambes, les mains et même le sécateur ».José-Marie Bel

  6. 61

    Vers quatre-vingt-quatorze ou quatre-vingt-quinze ans, il repartit chercher la Monodiella récoltée en 1940 — « espérant bien, d'une certaine manière, ne pas la retrouver ».Ambroise Monod

  7. 62

    Sa toute dernière mission, du 6 au 20 décembre 1998, se déroula dans l'Adrar de Mauritanie, région qu'il appelait son « diocèse ».Bruno Lecoquierre, Visionscarto

  8. 63

    Inconnu des télévisions jusqu'à quatre-vingt-sept ans, il fut révélé au grand public par Le vieil homme et le désert de Karel Prokop (Océaniques / INA, 1988, 54 min), grand prix du meilleur documentaire de la SCAM. Devant le succès, France 3 et Pierre-André Boutang commandèrent la suite : Le vieil homme, le désert et la météorite (1989, 56 min).

Les noms manquants

Dans ses propres récits, Monod désigne presque toujours ses guides nomades par leur tribu ou leur fonction — « un vieux guide tadjakant », « des goumiers, Bérabiches de l'Azaouad ou Maures de l'Adrar » — et non par leur patronyme. Ne jamais inventer un nom. Les seuls compagnons nommés et vérifiés sont des officiers français : le lieutenant Brandstetter, le capitaine Gufflet, le lieutenant Bruge. Les patronymes des chameliers figurent peut-être dans les éditions papier de Tais-toi et marche… et de Majâbat al-Koubrâ : à vérifier avant toute publication.

Repères

Chronologie

  1. 9 avril 1902

    Naissance à Rouen, benjamin des quatre fils du pasteur Wilfred Monod et de Dorina Monod.

  2. 1907

    La famille s'installe à Paris, rue du Cardinal-Lemoine. Premières visites à la Ménagerie : la vocation.

  3. 1917

    À quinze ans, premier article militant contre le port des plumes sur les chapeaux, dans la revue de sa Société d'histoire naturelle.

  4. 1918

    La Société compte quatre adhérents, dont André Gide. Premier carnet, daté du 29 avril.

  5. 1921-1922

    Entre au Muséum national d'Histoire naturelle comme assistant en ichtyologie.

  6. 1923

    Premier voyage saharien : Port-Étienne (Nouadhibou) – Saint-Louis du Sénégal. Phoques moines du Cap Blanc. Découverte de la méharée.

  7. 1925

    Livre de prière du tiers-ordre des Veilleurs. Ballade de mes heures africaines, manugraphe illustré à l'aquarelle.

  8. 1926

    Doctorat ès sciences à la Sorbonne : Contribution à l'étude des Gnathiidae.

  9. 1927

    Découverte du squelette de l'homme d'Asselar. Rencontre André Gide à la passe de Keïgama.

  10. 1927-1928

    Mission Augiéras-Draper à travers le Sahara occidental : quinze mois.

  11. 1929-1930

    Service militaire comme chamelier de 2e classe, compagnie saharienne du Tidikelt-Hoggar. Carnet du 13 février : « Par principe, je suis végétarien. »

  12. 1930

    Épouse Olga Pickova. Trois enfants, dont Cyrille et Ambroise.

  13. 1934-1935

    Expédition de seize mois dans l'ouest saharien. Guelb er Richat les 7 et 8 juillet 1934. Première recherche de la météorite de Chinguetti.

  14. 1936

    Deuxième traversée du Tanezrouft avec le lieutenant Brandstetter, jusqu'à 66 km par jour. Création de l'IFAN à Dakar.

  15. 1937

    Parution de Méharées, aux éditions Je sers.

  16. 1938-1965

    Directeur de l'IFAN à Dakar (démission en décembre 1964).

  17. 1939

    Mission de renseignement au Tibesti, consacrée pour l'essentiel à la géologie et à la flore.

  18. 1940

    Récolte en Libye, le 18 mars, la gentianacée qui portera le nom de Monodiella.

  19. 1940-1943

    Sous Vichy, à Dakar : lettre de refus déguisé au recensement des Juifs, causerie censurée sur l'arche de Noé, impression clandestine de Vercors.

  20. 1942

    Fait entrer Amadou Hampâté Bâ à l'IFAN.

  21. 1948

    Au large de Dakar, première plongée d'essai du bathyscaphe FNRS-2 avec Auguste Piccard : vingt-cinq mètres.

  22. 1953-1954

    Plongées profondes avec le commandant Houot (FNRS-3). Bathyfolages paraît en 1954.

  23. 1953-1960

    Quatre grandes missions dans la Majâbat al-Koubrâ.

  24. 1960

    Manifeste des 121. Essais nucléaires français à Reggane, sur « les terres du Grand Déserteur ».

  25. 1963

    Élu à l'Académie des sciences.

  26. 1988-1990

    Les documentaires de Karel Prokop le révèlent au grand public. Il a quatre-vingt-sept ans.

  27. 1989

    Abandonne publiquement l'hypothèse de la météorite géante de Chinguetti.

  28. 1993-1994

    Dernière méharée dans la Majâbat al-Koubrâ, à quatre-vingt-onze ans. Dernière descente de chameau : 9 janvier 1994, 12 h 10, à Ouadane.

  29. 1995

    Expédition au Yémen à la recherche des arbres à encens, avec José-Marie Bel : 3 500 km à quatre-vingt-treize ans.

  30. 6-20 déc. 1998

    Toute dernière mission saharienne, dans l'Adrar de Mauritanie — son « diocèse ». Quatre-vingt-seize ans, presque aveugle.

  31. 1999

    Saint-Malo en juin (« Allons-y, camarades ! »), conférence parisienne en octobre, où il vient seul en métro. Fin d'année : accident vasculaire cérébral, à la veille d'un nouveau départ pour la Mauritanie.

  32. 22 nov. 2000

    Mort à l'hôpital de Versailles, à quatre-vingt-dix-huit ans. Hommage à l'Oratoire du Louvre le 28 novembre. Inhumé au cimetière de Châtillon, 8e division, auprès de son père.

Petit glossaire

Les mots de son monde

Le désert et ses formes

Méharée
Voyage à dos de méhari. Chez Monod, le mot désigne moins un déplacement qu'un régime de vie : marcher, dormir par terre, boire peu, regarder tout.
Méhari · méhariste
Dromadaire de selle ; celui qui le monte. Les compagnies méharistes étaient des unités militaires sahariennes ; Monod y servit comme chamelier de 2e classe.
Goum · goumier
Unité supplétive nord-africaine ; le soldat qui y sert. Les goums de Chinguetti ou d'Araouane ravitaillaient parfois ses caravanes en eau.
Erg
Désert de dunes. Le sable, la mer immobile.
Reg
Désert de graviers et de cailloux, dur, sonore sous le pied.
Hamada
Plateau rocheux nu, balayé, pelé jusqu'à l'os.
Oued
Lit de rivière, presque toujours à sec. L'eau y est un souvenir et une menace.
Guelta
Vasque d'eau permanente au creux d'un oued rocheux. Ce que le désert consent à garder.
Guelb
Butte ou colline isolée. Le Guelb er Richat : la « boutonnière » de cinquante kilomètres de diamètre.
Dhar
Escarpement, front de plateau, en Mauritanie.
Majâbat al-Koubrâ
« Le Grand Vide ». Erg immense entre Mauritanie et Mali. Le désert préféré de Monod.
Tanezrouft
« Pays de la soif ». Désert absolu au sud du Hoggar, traversé en 1936.
Adrar
Massif, plateau. Adrar de Mauritanie, Adrar des Iforas, Adrar Ahnet.
Chinguetti شنقيط
Ville caravanière de l'Adrar mauritanien, inscrite au patrimoine mondial. Nom attaché pour toujours à une météorite qui n'existait pas.
Addax
Antilope saharienne aux longues cornes spiralées, capable de survivre sans boire. Monod but un jour le liquide de la panse de l'une d'elles : pour voir.
Hassaniya
Dialecte arabe des Maures de Mauritanie et du Sahara occidental.
Néolithique saharien
Période où le Sahara, plus humide, était habité, peint, gravé, pêché. Monod en a lu partout les traces.

La science et le métier

Carcinologie
Étude des crustacés. Sa première spécialité : les Gnathiidae.
Ichtyologie
Étude des poissons. Son point d'entrée au Muséum.
Taxinomie
Science de la classification du vivant : nommer, ranger, distinguer.
Holotype
Le spécimen unique qui sert de référence à une espèce nouvelle. Un individu chargé de représenter tous les autres, à jamais.
Herbier
Collection de plantes séchées sous presse. Le sien voyageait entre deux plaques de bois accrochées au bât du chameau.
Mésosidérite
Météorite mixte, moitié métal moitié silicates. Le fragment de Chinguetti en est une.
Radionucléides cosmogéniques
Isotopes formés dans un corps par le rayonnement cosmique. Leur mesure permet de calculer à quelle profondeur, et dans quel objet, un fragment a séjourné. C'est par eux que la montagne de fer a été définitivement démentie.
Bathyscaphe
Engin de plongée profonde autonome, inventé par Auguste Piccard.
Manugraphe
Livre entièrement écrit et illustré à la main, en exemplaire unique. Sa Ballade de mes heures africaines en est un.
IFAN
Institut français, puis fondamental, d'Afrique noire. Dakar. Dirigé par Monod de 1938 à 1965.

La conscience

Apocatastase
Doctrine du rétablissement final de toutes choses : à la fin, personne n'est perdu. Hypothèse minoritaire dans le christianisme, et l'un des grands attachements de Monod.
Pré-nicéen
D'avant le concile de Nicée (325), donc d'avant la fixation des dogmes. Il se disait « chrétien pré-nicéen ».
Veilleurs
Tiers-ordre protestant fondé par Wilfred Monod, mêlant vie séculière et discipline spirituelle. Théodore en écrivit le livre de prière à vingt-trois ans.
Objection de conscience
Refus de porter les armes pour des motifs moraux ou religieux.
Non-violence
Action politique refusant la violence comme moyen. Monod la reçut par Gandhi, Massignon, Lanza del Vasto.
Manifeste des 121
Déclaration de 1960 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Il l'a signée, et l'a payée d'une amputation de traitement.

Florilège

Cinquante citations, et treize éclats

Données courtes et attribuées. Celles marquées circulent largement sans source primaire établie : à manier avec réserve.

  1. 01Le désert est une somme de soustractions.
  2. 02Le désert est beau parce qu'il est propre et ne ment pas.
  3. 03Parler du désert, ne serait-ce pas, d'abord, se taire, comme lui […] ?
  4. 04J'ai eu de la chance de rencontrer le désert, ce filtre, ce révélateur. Il m'a façonné, appris l'existence.Pèlerin du désert
  5. 05Le bruit des pas sur le sable, quelle musique !
  6. 06Une certaine fascination de l'horizon sans limites, du trajet sans détour, des nuits sans toit, de la vie sans superflu.
  7. 07Il faut pourtant se décider à aller voir ce qu'il y a dedans, et, s'il n'y a rien, à aller voir qu'il n'y a rien, de façon à en être sûr.Sur le Tanezrouft
  8. 08Parti « océanographe », j'en revenais « saharien » […] n'ayant en somme changé que de monture.
  9. 09Le nomade ignore les frontières. Sa course est ancestrale.
  10. 10Les gouvernements […] veulent leur sédentarisation ; autrement dit, leur mort mentale.

Pèlerinage

Sur les pas de Théodore Monod

En France

  • Rouen

    La ville natale

    9 avril 1902. Élève au lycée Pierre-Corneille.

  • Paris, 5e

    Le Jardin des plantes et la Ménagerie

    C'est ici que tout commence, vers 1907, avec un enfant de cinq ans devant une cage — et ici encore, au troisième étage du bâtiment d'ichtyologie, que se tenait son bureau babélien. Le pèlerinage le plus court et le plus exact : entrer par la rue Cuvier, marcher lentement, ne rien chercher.

  • Paris, île Saint-Louis

    Le quai d'Orléans

    Où il vivait à la fin, recevant ses visiteurs seul, sans secrétaire. Il remontait le quai de Béthune à pied. C'est d'ici qu'il partait, presque aveugle, prendre le métro pour aller parler des animaux.

  • Paris, 1er

    L'Oratoire du Louvre

    Sa paroisse pendant près de soixante-dix ans, où son père fut pasteur et où lui-même vint au culte avec une régularité absolue. Un hommage lui y fut rendu le 28 novembre 2000.

  • Châtillon (92)

    Le cimetière communal, 8e division

    Sa tombe, partagée avec Wilfred Monod. Le Père-Lachaise, où les Monod occupent la sixième division, chemin des Acacias, était complet. Une banlieue tranquille pour l'un des plus grands marcheurs du siècle : le contraste est le monument.

  • Taverny (95)

    Devant la base aérienne

    Le lieu de ses jeûnes annuels du 6 au 9 août, face au commandement des forces nucléaires stratégiques. Rien à voir. Tout à se rappeler.

  • Le Mans

    Le parc Théodore-Monod

    2,1 hectares, ouvert en avril 2002. Un parc plutôt qu'une statue : il aurait approuvé.

En Afrique

  • Dakar, Sénégal

    Le musée Théodore-Monod d'art africain

    Place Soweto, quartier du Plateau, rattaché à l'IFAN et à l'université Cheikh-Anta-Diop. Rebaptisé en son honneur par décret du 13 décembre 2007. Près de dix mille pièces. Ironie tendre : le naturaliste veille désormais sur des masques.

  • Mauritanie

    L'Adrar — son « diocèse »

    Atar, Chinguetti, Ouadane, Terjît, le Guelb er Richat, la gorge de Ntiwiz. Le seul endroit au monde où l'on peut poser le pied exactement là où il a cherché sa montagne de fer, et là où il est descendu de chameau pour la dernière fois, le 9 janvier 1994 à midi dix.

  • Mauritanie

    Tichitt et la Majâbat al-Koubrâ

    Le Grand Vide. Son désert préféré. À considérer aujourd'hui comme un lieu de lecture plus que de voyage.

Réalité du terrain — état 2026, à revérifier

Il faut le dire nettement, parce que Monod détestait qu'on mente sur un itinéraire.

  • L'Adrar mauritanien (Atar, Chinguetti, Ouadane, Terjît) demeure le cœur du tourisme saharien du pays et reste fréquenté par des voyagistes spécialisés.
  • Mais les ministères des Affaires étrangères déconseillent formellement les zones frontalières est et nord-est, pour risque terroriste et d'enlèvement. La France et la Belgique déconseillent l'est d'une ligne Fdérik – Chinguetti – Tidjikdja. Le Canada déconseille tout voyage non essentiel dans le pays.
  • La Majâbat al-Koubrâ et Tichitt relèvent de zones à très haut risque : à n'envisager sous aucune forme sans encadrement spécialisé, et le plus souvent, à ne pas envisager.
  • Un e-visa est obligatoire depuis le 5 janvier 2025.

Consultez les avis officiels à jour avant tout engagement : Conseils aux voyageurs, France Diplomatie. Le désert de Monod se marche aussi en bibliothèque, et l'on n'y risque que d'y rester.

Bibliographie

Le lire

Les références sont données complètes — éditeur et année : c'est ce qui permet de trouver un livre en librairie, en bibliothèque ou en occasion, indépendamment des URL qui bougent.

De lui

  • Ballade de mes heures africaines1925 · manugraphe, entièrement manuscrit et aquarellé de sa main
  • MéharéesJe sers, 1937 · rééd. Actes Sud, coll. « Babel », 1989Le livre d'entrée. Si vous n'en lisez qu'un, celui-là.
  • L'Hippopotame et le Philosophe1942-1943 · édition non censurée 1946 · rééd. Actes Sud, 1993Contient les textes de ses causeries dakaroises, dont celle sur l'arche de Noé.
  • Bathyfolages, plongées profondesJulliard, 1954 · rééd. Actes Sud, 1991, sous le titre Plongées profondes
  • Les DésertsHorizons de France, 1973
  • L'Émeraude des GaramantesL'Harmattan, 1984 · rééd. Actes Sud, 2001Les journaux des grandes traversées : la soif, la lampe à carbure, la crotte de chameau.
  • Et si l'aventure humaine devait échouer1991 · rééd. Grasset, 2000
  • Le Fer de Dieu. Histoire de la météorite de Chinguettiavec Brigitte Zanda · Actes Sud, 1992 · coll. « Babel »Dicté, parce qu'il ne voyait plus assez pour écrire.
  • Désert libyqueArthaud, 1994
  • Maxence au désertActes Sud, 1995
  • Botanique au pays de l'encensavec José-Marie Bel · Maisonneuve et Larose, 1996
  • Majâbat al-Koubrâavec Marc de Gouvenain · Actes Sud, 1996
  • Les Carnets de Théodore Monodrassemblés par Cyrille Monod · Le Pré aux Clercs, 1997 · rééd. Pocket, 1999La matière première : l'écriture minuscule, les croquis, le végétarisme de 1929.
  • Terre et Cielentretiens avec Sylvain Estibal · Actes Sud, 1997
  • Révérence à la vieentretiens avec Jean-Philippe de Tonnac, 1999
  • Le Chercheur d'absolusuivi de Textes de combat · dir. Martine Leca, préface d'Albert Jacquard · Le Cherche Midi
  • Tais-toi et marche…Actes Sud, 2002, posthume · journal d'exploration El-Ghallaouya – Aratane – ChinguettiLe titre est un programme.

Sur lui — livres

  • Théodore MonodIsabelle Jarry · Plon, 1990 · rééd. Payot, 1993La biographie de référence.
  • Monsieur Monod, scientifique, voyageur et protestantNicole Vray · Actes Sud, 1994
  • Au Yémen avec Théodore Monod. Carnets d'expéditionJosé-Marie Bel · Ginkgo éditeur, 1995Le périple de 3 500 km à 93 ans. Titre parfois donné sous la forme « Avec Théodore Monod au Yémen » : vérifier l'édition.
  • Hommage à Théodore Monod, naturaliste d'exceptiondir. Roland Billard & Isabelle Jarry · Éditions du Muséum, 1997
  • Le Siècle de Théodore MonodJean-Claude Hureau · Muséum / Actes Sud, 2002
  • Théodore Monod — 90 années de publicationsJean-Claude Hureau et al. · Biotope / MNHNLe catalogue raisonné : 2 167 entrées, 1915-2004.

Sur lui — témoignages de première main

Ce sont les gisements d'anecdotes. Tout l'Anecdotier en vient.

  • Un certain ThéodoreAndré Méry · Cahiers antispécistes n° 30-31, 2008Contient aussi la lettre de Cyrille Monod du 29 mars 2002 sur le végétarisme réel de son père.
  • Théodore Monod ou la réfutation des hypothèsesMarc de Gouvenain · Étonnants VoyageursPar son éditeur : les carnets, la dictée du Fer de Dieu, Saint-Malo 1999.
  • Souvenirs de famille : Théodore Monod, de l'Académie des sciencesAmbroise Monod · Canal Académie / Institut de France, 2010Par son fils : la lettre à Vichy, « Show a leg ! », la Monodiella, « comestibles ».
  • Les souvenirs de Jean-Marc DurouMusée saharienLe photographe : l'herbier de bois, la dernière descente de chameau.
  • In Memoriam : Théodore MonodGabriel Gohau · COFRHIGEO, séance du 6 décembre 2000
  • D'un maître à l'autre : l'histoire d'un transfertJean-Louis Triaud · Sociétés politiques comparées n° 20, décembre 2009Amadou Hampâté Bâ entre Tierno Bokar et Théodore Monod, 1938-1954.

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Bibliothèque de liens

Aller voir ailleurs

Témoignages de première main

Références et notices

Archives audiovisuelles

  • INAPortraits, entretiens, extraits d'émissions.
  • France CultureEntretiens et rediffusions, « Les Nuits de France Culture ».
  • Le vieil homme et le désert (1988, 54 min) et Le vieil homme, le désert et la météorite (1989, 56 min)Karel Prokop, production Océaniques / INA puis France 3, avec Pierre-André Boutang. Grand prix du documentaire SCAM. Les deux films qui l'ont fait connaître à quatre-vingt-sept ans. Édités en DVD.

Science et cartographie

Pour le voyage

Calibration

Notes de vérité

Parce qu'un hommage qui embellit trahit son objet. Monod a signé lui-même la réfutation de son rêve le plus cher : c'est le moins qu'on puisse faire pour lui.

  • Le végétarisme n'était pas un absolu

    D'après la lettre de son fils Cyrille (29 mars 2002), Monod consomma occasionnellement des produits de la mer pendant une grande partie de sa vie ; il mangea de la viande une dernière fois à Paris pendant la guerre, pour ne pas froisser des hôtes en pleine pénurie ; il goûta une sauterelle, une fois, « pour voir ». Il ne fut strictement végétarien que dans ses dernières années. À présenter comme une trajectoire de soixante-dix ans, jamais comme un dogme.

  • La date de 1954

    Souvent donnée comme celle de sa « conversion » végétarienne, elle est inexacte. Les carnets attestent la position dès 1929 (« Par principe, je suis végétarien », 13 février) et sa persistance en 1934 (« mon végétarisme tient », Aleg, 3 avril).

  • Les noms de ses guides nomades sont introuvables

    Monod désigne presque toujours ses compagnons par leur tribu ou leur fonction, non par leur patronyme. Ne jamais inventer un nom. Les seuls compagnons nommés et vérifiés sont des officiers français : le lieutenant Brandstetter (Tanezrouft, 1936), le capitaine Gufflet et le lieutenant Bruge (groupe nomade d'Araouane, 1934-35). Les patronymes des chameliers figurent peut-être dans les éditions papier de Tais-toi et marche… et de Majâbat al-Koubrâ.

  • Le nombre de publications

    Le chiffre de « 1 200 publications », très répandu, est faux. Le catalogue raisonné du Muséum recense 2 167 entrées entre 1915 et 2004, dont environ la moitié strictement scientifiques et 136 destinées au grand public.

  • Les kilomètres parcourus

    Aucune source fiable ne donne de total consolidé. On rencontre « 5 200 km » : ce chiffre ne couvre que la période 1953-1964. Les « dizaines de milliers de kilomètres » sont plausibles mais restent une estimation. Ne pas inventer un chiffre rond.

  • La cécité

    « Presque aveugle » est établi. Le diagnostic précis de dégénérescence maculaire, souvent cité, provient de sources secondaires et n'est pas confirmé par une source primaire.

  • Dernière méharée ou dernière expédition ?

    Les deux dates coexistent et désignent des choses différentes : la dernière descente de chameau est datée du 9 janvier 1994, à Ouadane, à quatre-vingt-onze ans ; la dernière mission saharienne court du 6 au 20 décembre 1998, à quatre-vingt-seize ans. Certaines recensions affirment par ailleurs qu'en 1993-94 le nonagénaire « accepta d'être motorisé » : il y eut probablement à la fois du chameau et un appui motorisé. Formuler avec prudence.

  • Le liquide de l'addax

    Deux versions circulent : « le liquide amniotique d'une antilope » et « le liquide extrait de la panse d'un addax ». La seconde est celle qu'a confirmée Cyrille Monod. Préférer celle-là.

  • Le cœlacanthe

    À ne pas lui attribuer. Cette découverte n'est pas la sienne.

  • « Professeur au Muséum de Rouen en 1922 »

    Faux, malgré une source normande. En 1922 il entre comme assistant boursier au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, chaire des Pêches et productions coloniales.

  • Jacques Monod, prix Nobel

    Parent éloigné, non cousin germain : les deux descendent du pasteur Jean Monod.

  • La direction de l'IFAN

    Généralement donnée pour 1938-1965 ; sa démission est datée de décembre 1964 par son fils Cyrille. Les deux informations sont compatibles, mais éviter d'écrire qu'il « fut démis ».

  • Les jeûnes du 6 août

    Ils avaient lieu devant la base militaire de Taverny. Les versions situant ces veilles à Saint-Sulpice ou au Champ-de-Mars ne sont pas confirmées.

  • « Celui qui cueille une fleur dérange une étoile. »

    Cette phrase superbe circule sous son nom mais s'apparente à une formule de Francis Thompson. Monod l'a peut-être citée ; il ne l'a probablement pas écrite.

  • « Dire non »

    Aucune formulation-source vérifiée de la célèbre injonction à « dire non » n'a été retrouvée chez lui. À ne pas citer entre guillemets.

  • « L'utopie, c'est ce qui n'a pas encore été essayé. »

    Circule largement sans source primaire. Sa formulation attestée est différente : « L'Utopie ne signifie pas l'irréalisable, mais l'irréalisé. »

  • Le florilège en général

    Les citations rassemblées ici proviennent de recueils de seconde main autant que des ouvrages. Elles sont fiables dans l'esprit, parfois approximatives dans la lettre. Pour tout usage public ou pédagogique, les vérifier sur l'édition papier.