
Musiciens · Chanteuse, compositrice et actrice de jazz · La vérité pour tout bagage
Abbey Lincoln
1930 – 2010 · Chicago, Illinois, États-Unis
📋 Navigation rapide
- 00 · Ouverture — Ce qu'elle savait
- 01 · Comment lire ce guide — Trois portes
- 02 · Repères — La fiche en un souffle
- 03 · Chronologie repère
- 04 · LE RÉCIT
- 05 · Calvin Center, ou la ferme aux douze enfants (1930-1949)
- 06 · Los Angeles, Honolulu — Gaby Lee cherche son nom (1949-1954)
- 07 · Le Moulin Rouge et la robe brûlée (1954-1957)
- 08 · Riverside, le Village Vanguard, Max Roach (1957-1959)
- 09 · Le cri — We Insist! et Straight Ahead (1959-1961)
- 10 · Actrice, épouse, insoumise — de Nothing But a Man à Aminata (1961-1970)
- 11 · Le long silence et la renaissance Verve (1970-2010)
- 12 · LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
- 13 · Enfance et famille — les à-côtés
- 14 · Le Moulin Rouge et Hollywood — coulisses
- 15 · Dans l'orbite de Max Roach — jams, leçons, rencontres
- 16 · We Insist! Freedom Now Suite, minute par minute
- 17 · Coulisses de cinéma et de télévision
- 18 · Ce que les années Verve racontaient d'elle — mentorat, confidences et coulisses
- 19 · Interlude — Une nuit à Honolulu, 1951 (reconstitution)
- 20 · LE PORTRAIT
- 21 · Traits marquants
- 22 · La quête du nom — de Wooldridge à Aminata Moseka
- 23 · Caractère — la femme qui n'aimait pas le small talk
- 24 · Le génie — l'écriture comme discipline
- 25 · « Je ne chante que ce que je sais » — le blues et la vérité
- 26 · L'humour, la dignité, la pudeur
- 27 · Précurseure — modernité et Black is Beautiful
- 28 · Influences — la généalogie d'une conteuse
- 29 · L'ÉCHO
- 30 · Hommages reçus
- 31 · Musiciens — Portraits de l'entourage
- 32 · Frise des engagements
- 33 · Liens avec les autres arts
- 34 · LES CLÉS
- 35 · Playlists thématiques
- 36 · Conseils pour découvrir l'œuvre
- 37 · Petit glossaire
- 38 · Citations
- 39 · Sur les pas d'Abbey Lincoln
- 40 · Quiz final
- 41 · Passe de vérification des faits
- 42 · Sources
- 43 · Album photo
- 44 · Dernière mesure
La vérité pour tout bagage
Hommage — 1930 · 2010

Abbey Lincoln au Concertgebouw d'Amsterdam, 13 juillet 1966. Photo : Jack de Nijs pour l'agence Anefo (Nationaal Archief), restauration Adam Cuerden, domaine public (CC0), via Wikimedia Commons (fiche du fichier ↗).
« I can't sing about things except what I know about. »
— « Je ne peux chanter que ce que je sais. »
Abbey Lincoln, lors d'un débat Down Beat sur le racisme dans le jazz, 1961 ↗
Ouverture — Ce qu'elle savait
Elle est née dixième d'une fratrie de douze, sur une ferme du Michigan, avec un piano que personne d'autre ne voulait toucher. Elle en a fait un pays.
Elle s'est d'abord appelée Anna Marie. Puis Gaby Lee, dans les revues à plumes du Moulin Rouge d'Hollywood. Puis Abbey Lincoln — abbaye et président assemblés en un seul nom par un parolier qui deviendrait son manager. Puis Aminata. Puis Moseka. Chaque nom était une peau qu'elle quittait pour la suivante, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une, irréductible : une femme qui refusait de chanter ce qu'elle ne savait pas.
On l'a habillée d'une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe et vendue comme un fruit sur une pochette de disque. Elle a fini par brûler la robe. On lui a dit qu'elle ne savait pas chanter ; elle a écrit une chanson là-dessus. On lui a demandé de crier — un cri qui ne devait rien au music-hall, un cri de terreur et de fureur pure, soixante-quinze secondes qui tiennent encore aujourd'hui la gorge serrée de qui les écoute. Elle a d'abord refusé, avant de changer d'avis en entendant une cantatrice tenir une note impossible : la preuve, pour elle, qu'un cri pouvait être un art aussi maîtrisé qu'une aria. Alors elle a crié.
Elle n'a jamais aimé le mot jazz, qu'elle jugeait trop étroit pour ce qu'elle faisait ; elle préférait qu'on l'appelle par son nom, et rien d'autre. Thelonious Monk, un jour, lui a révélé qu'elle était compositrice. Elle ne le savait pas encore. Elle l'a cru, parce que c'était Monk qui le disait, et elle s'est mise à écrire — des chansons où chaque mot porte le poids de plusieurs vies, où l'ironie voisine avec la prière, où rien n'est un ornement.
Ce guide n'est pas une hagiographie. C'est le portrait d'une femme qui a mis quarante ans à devenir exactement ce qu'elle voulait être, sans jamais transiger sur ce qu'elle savait — et qui, dans ses dix dernières années de disques, a chanté comme on tient enfin une promesse qu'on s'était faite à vingt ans.
Entrez. N'attendez pas d'elle la douceur facile. Attendez la vérité, chantée bas et tenue longtemps.
Comment lire ce guide — Trois portes
Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)
| Parcours | Durée | À lire | À écouter |
|---|---|---|---|
| Un souffle | ≈ 10 min | L'ouverture · §5 Le cri · §15 La quête du nom · §18 « Je ne chante que ce que je sais » · « Dernière mesure » | « Triptych: Prayer/Protest/Peace », We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite |
| Une soirée | ≈ 1 h | L'ouverture, les repères et la chronologie · tout le récit (§1 à 7) · §17 Le génie · §21 Influences · §22 Hommages reçus · §26 Playlists · « Dernière mesure » | Straight Ahead (1961) |
| L'intégrale | 1 h 30 à 2 h | Tout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernier | Abbey Sings Abbey (2007), du début à la fin |
Entrer par une envie
- Comprendre le cri : §5 Le cri · §11 We Insist! minute par minute · §29 Citations
- La femme qui refusait les étiquettes : §15 La quête du nom · §18 « Je ne chante que ce que je sais » · §20 Précurseure
- Les rencontres (Billie Holiday, Max Roach, Monk, Coltrane) : §2 · §10 · §23 Musiciens — portraits de l'entourage
- Le cinéma et l'image : §3 La robe brûlée · §12 Coulisses de cinéma et de télévision
- Mieux écouter : §17 Le génie · §26 Playlists · §27 Conseils pour découvrir l'œuvre
- Voir et marcher : §30 Sur les pas d'Abbey Lincoln · §34 Album photo · la page « Carte et frise »
- Vérifier : §32 Passe de vérification des faits · §33 Sources
Le plan en un coup d'œil
- Ouverture, repères, chronologie
- I. Le récit — §1 à 7, de Calvin Center à la dernière chanson
- II. Le grand recueil d'anecdotes — §8 à 13, et l'interlude d'Honolulu
- III. Le portrait — §14 à 21
- IV. L'écho — §22 à 25
- V. Les clés — §26 à 34 : playlists, glossaire, citations, itinéraire, quiz, vérification, sources, album
- Dernière mesure
Repères — La fiche en un souffle
| Nom de naissance | Anna Marie Wooldridge |
| Naissance | 6 août 1930, Chicago (Illinois) ; enfance à Calvin Center, comté de Cass (Michigan) |
| Mort | 14 août 2010, Manhattan (New York), huit jours après son 80ᵉ anniversaire |
| Noms successifs | Anna Marie · Gaby Lee · Abbey Lincoln (1956) · Aminata (Guinée) et Moseka (Zaïre), reçus en 1972 ↗ |
| Instrument | La voix — contralto grave, diction lente et appuyée |
| Signatures | Le cri de Triptych ; l'écriture de ses propres textes ; l'interprétation qui prend le temps du sens |
| Label(s) | Liberty, Riverside, Candid, Philips, Enja, Verve/Gitanes |
| Compagnon de route et époux | Max Roach (mariés 1962-1970) ↗ |
| Activisme | Militante des droits civiques dès 1960 ; cofondatrice de la Cultural Association for Women of African Heritage (Harlem ; le groupe existe déjà en février 1961) ↗ |
| Distinction majeure | NEA Jazz Masters Fellowship, 2003 ↗ |
Sources : Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · NEA ↗
Chronologie repère
| Année | Événement |
|---|---|
| 1930 | 6 août : naissance d'Anna Marie Wooldridge à Chicago, dixième de douze enfants. La famille s'installe bientôt sur une ferme de Calvin Center, comté de Cass, Michigan. ↗ |
| 1944 | À 14 ans, elle entend pour la première fois Billie Holiday et Coleman Hawkins sur le phonographe familial, le même jour. ↗ |
| 1949 | Elle remporte un concours amateur à 19 ans et part chanter à Los Angeles. ↗ |
| 1951-1952 | Elle chante sous le nom de Gaby Lee à Honolulu ; elle y croise Billie Holiday et Louis Armstrong. ↗ · ↗ |
| 1954 | Retour à Hollywood : le Moulin Rouge, ses plumes et ses caniches roses. ↗ |
| 1956 | Le lyricist Bob Russell devient son manager et lui donne le nom d'Abbey Lincoln. Premier album, Abbey Lincoln's Affair… A Story of a Girl in Love (Liberty). Apparition dans La Blonde et moi, où elle porte une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe. ↗ |
| 1957 | Elle s'installe à New York, chante au Village Vanguard, signe chez Riverside et y rencontre le batteur Max Roach. ↗ |
| 1959-1960 | Abbey Is Blue (Riverside). Novembre 1960 (enregistré) : We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (Candid), avec la scène du cri sur « Triptych ». ↗ |
| 1961 | Straight Ahead (Candid). Down Beat la critique durement ; elle réplique lors d'un débat public avec Max Roach. 14 juillet : la Freedom Now Suite est jouée pour un gala de la NAACP à Philadelphie. ↗ |
| 15 février 1961 | Avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy, elle participe à l'irruption d'un groupe d'activistes afro-américains au Conseil de sécurité de l'ONU, en protestation contre l'assassinat de Patrice Lumumba. ↗ |
| 1962 | Mariage avec Max Roach. La CAWAH, qu'elle a cofondée à Harlem, est alors active : elle existait déjà en février 1961. ↗ |
| 28 janvier 1962 | Le défilé Naturally '62, organisé par l'African Jazz-Art Society & Studios (AJASS) de Kwame Brathwaite, impose des mannequins noirs aux cheveux naturels — un jalon du mouvement Black is Beautiful auquel Lincoln est associée. ↗ |
| 1964 | Nothing But a Man, avec Ivan Dixon, film indépendant sur un couple noir dans le Sud ségrégué. ↗ |
| 1966 | Septembre : l'essai « Who Will Revere the Black Woman? » paraît dans Negro Digest. 13 juillet : concert au Concertgebouw d'Amsterdam. ↗ |
| 1968 | For Love of Ivy, avec Sidney Poitier ; nomination aux Golden Globes. ↗ |
| 1969 | Elle se produit au Harlem Cultural Festival (« Black Woodstock »). ↗ |
| 1970 | Divorce d'avec Max Roach ; le court métrage Max and Abbey (Stan Lathan) la filme en pleine transition. Elle regagne la Californie. ↗ |
| 1970-1975 | Los Angeles : enseignement à Cal State Northridge, travail avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop, soirées caritatives pour la Brotherhood Crusade. ↗ |
| 1972 | Voyage en Afrique avec Miriam Makeba : elle reçoit les noms « Moseka » (Zaïre) et « Aminata » (Guinée). ↗ |
| 1973 | People in Me (Philips), disque du retour. ↗ |
| 1980 | Painted Lady avec Archie Shepp ; concerts filmés au Keystone Korner (publiés à titre posthume en 2015-2016). ↗ |
| 1983-1984 | Talking to the Sun (Enja) avec Steve Coleman. ↗ |
| 1987-1989 | Abbey Sings Billie, vol. 1 et 2 ; « For All We Know » figure dans le film Drugstore Cowboy (1989). ↗ |
| 1990 | The World Is Falling Down (Verve), premier des dix albums du contrat signé avec le producteur français Jean-Philippe Allard. Elle joue la mère de Bleek dans Mo' Better Blues de Spike Lee. ↗ |
| 1991-1992 | You Gotta Pay the Band avec Stan Getz ; Devil's Got Your Tongue. ↗ |
| 2002 | Rétrospective de son œuvre de compositrice, trois concerts à Jazz at Lincoln Center. ↗ |
| 2003 | NEA Jazz Masters Fellowship. It's Me (Verve). ↗ |
| 2007 | Abbey Sings Abbey, dixième et dernier album Verve, entièrement composé de ses propres chansons. Opération à cœur ouvert. 16 août : mort de Max Roach. ↗ |
| 2010 | 14 août : mort à Manhattan, huit jours après son 80ᵉ anniversaire, après des années de santé déclinante. ↗ |
| 2011 | Mai : Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves et Cassandra Wilson lui rendent hommage au Kennedy Center. ↗ |
| 2015-2016 | Parution posthume des concerts de 1980 au Keystone Korner. ↗ |
Sources principales : Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · NPR ↗ · Bohemian ↗ · Brooklyn Public Library ↗
I. LE RÉCIT
1. Calvin Center, ou la ferme aux douze enfants (1930-1949)
Elle naît à Chicago un 6 août 1930, mais Chicago ne la garde pas longtemps. Sa mère, persuadée qu'une campagne élève mieux les enfants qu'une ville, installe la famille sur une ferme de Calvin Center, dans le comté de Cass, au Michigan. Anna Marie Wooldridge y grandit dixième d'une fratrie de douze — un rang qui ne laisse ni le silence ni l'attention à qui ne les prend pas. ↗
Il y a un piano dans la maison, payé par le père. Personne d'autre ne s'y intéresse vraiment ; elle, si. Elle y trouve une compagnie discrète, qui ne dérange personne, et y apprend seule à dénicher une mélodie à l'oreille — un refuge tranquille dans une maisonnée pleine de monde. ↗
À quatorze ans, un jour de 1944, sa sœur ramène à la maison un disque de Billie Holiday, et un autre de Coleman Hawkins jouant « Body and Soul ». Elle les entend le même jour, sur le même phonographe à manivelle. De Hawkins, elle gardera longtemps le souvenir précis ; de ce que chantait Billie, elle dira n'avoir gardé que l'effet, pas les mots — mais cet effet-là ne la quittera jamais : une manière de raconter une histoire sans jamais chercher l'esbroufe technique. Cette leçon deviendra, des décennies plus tard, sa propre définition du chant. ↗ · ↗
Elle chante à l'école, à l'église. Elle grandit dans les orchestres de bal amateur, avant que Los Angeles ne l'appelle.
Anecdotes de la première jeunesse
- Le piano que personne ne voulait. Sur les douze enfants Wooldridge, elle est la seule à s'installer vraiment devant l'instrument familial ; elle y trouve, dira-t-elle plus tard, à la fois la solitude et la compagnie — un refuge silencieux dans une maison pleine de monde. ↗
- Un seul jour, deux géants. Holiday et Hawkins entendus le même après-midi, à quatorze ans : la scène fondatrice qu'elle racontera toute sa vie comme le moment où le chant a cessé d'être un bruit pour devenir un langage. ↗
- Dix-neuf ans, un concours amateur. C'est en le remportant, dans la région de Kalamazoo, qu'elle se découvre une voix qu'on veut bien payer pour entendre — et qu'elle prend, presque aussitôt, la route de Los Angeles. ↗
Ce que la ferme du Michigan lui a donné, elle ne l'a jamais renié : la patience d'une phrase qu'on prend le temps de finir, et la certitude qu'un piano suffit, si personne d'autre n'en veut.
2. Los Angeles, Honolulu — Gaby Lee cherche son nom (1949-1954)
À vingt et un ans, elle quitte les hivers du Michigan pour la Californie. Elle chante dans les clubs de Los Angeles sous le nom d'Anna Marie, des chansons de variété radiophonique — Rosemary Clooney plutôt que du jazz — bien avant de trouver un langage vraiment personnel. ↗
En 1951 ou 1952, elle part pour Honolulu, où elle tient une saison entière dans un night-club sous le nom de Gaby Lee. C'est là qu'elle croise enfin celle qu'elle écoutait en cachette depuis l'adolescence.
La rencontre d'Honolulu
Billie Holiday se produit au Brown Derby ; la jeune Gaby Lee chante, elle, un peu plus loin, au Trade Winds. Chaque soir, une fois son propre tour de chant terminé, elle traverse la ville pour aller écouter Holiday se produire. Un soir, les rôles s'inversent : c'est Holiday elle-même qui vient l'écouter, sans doute pour échapper un instant à la cohue de son propre public. Lincoln racontera plus tard, avec un mélange de pudeur et d'autodérision, ne pas se souvenir précisément de ce qu'elles s'étaient dit ce soir-là — seulement qu'elle n'avait jamais cherché à se comporter en pair de la grande chanteuse, restant à distance respectueuse, une réserve à laquelle Holiday, en retour, répondait toujours avec douceur. ↗
Deux chanteuses noires, deux clubs voisins, un archipel au milieu du Pacifique : c'est là, et non à New York, que la ligne commence — celle qui va de Holiday à Lincoln, et que Max Roach appellera plus tard une tradition de conteuses plutôt qu'une école de chanteuses de jazz.
3. Le Moulin Rouge et la robe brûlée (1954-1957)
De retour à Hollywood en 1954, elle chante au Moulin Rouge, un night-club à la française, avec éléphants et caniches teints en rose sur la piste. Elle y porte des chapeaux à plumes et des robes fendues jusqu'à la hanche. ↗
C'est là que le parolier Bob Russell, qui devient son manager, lui invente un nom de scène pour de bon : Abbey Lincoln — l'abbaye de Westminster et le président Lincoln assemblés en une seule identité. Elle laissera entendre plus tard, avec une pointe d'ironie, qu'Abraham Lincoln n'ayant pas vraiment libéré les esclaves, ce serait peut-être désormais à elle de s'en charger. ↗ · ↗
En 1956 paraît son premier disque, Abbey Lincoln's Affair… A Story of a Girl in Love, pochette de vamp alanguie. La même année, elle décroche un petit rôle chantant dans La Blonde et moi (The Girl Can't Help It), comédie musicale avec Jayne Mansfield : elle y porte une robe orange ayant appartenu à Marilyn Monroe dans Les hommes préfèrent les blondes, et interprète le morceau-thème. ↗
La robe brûlée
Des années plus tard, en 1993, elle reviendra sur cette robe avec une franchise coupante, expliquant à l'agence de presse américaine que ce vêtement avait fini par compter davantage qu'elle-même : dans la salle, le public regardait son corps, pas sa musique. Le geste qu'elle pose alors n'a rien d'un caprice de star : elle brûle elle-même la robe, refusant ce que ce costume disait d'elle plutôt que ce qu'elle chantait. C'est la première fois qu'elle refuse, publiquement, un rôle qu'on lui taille sans la consulter.
« This dress was more important than I was. »
— « Cette robe comptait plus que moi. »
Abbey Lincoln, entretien avec l'agence Associated Press, 1993 ↗
De la robe de Marilyn Monroe aux cheveux naturels des Grandassa Models, il n'y a qu'un pas — et c'est le même geste : refuser qu'un corps de femme noire serve à autre chose qu'à ce qu'elle veut en faire.
4. Riverside, le Village Vanguard, Max Roach (1957-1959)
En 1957, elle s'installe à New York et chante au Village Vanguard — alors un supper-club intime, une scène idéale pour une artiste qui cherche encore sa voix. Elle signe chez Riverside Records, où elle enregistre coup sur coup That's Him!, It's Magic et Abbey Is Blue, avec une brochette de musiciens qui comptera parmi les meilleurs de New York : Sonny Rollins, Kenny Dorham, Wynton Kelly, Paul Chambers. ↗ · ↗
C'est au Village Vanguard qu'elle rencontre le batteur, compositeur et pionnier du bebop Max Roach. Il devient son partenaire de scène, puis son compagnon, avant de l'épouser en 1962. C'est lui qui l'introduit dans l'élite du jazz new-yorkais — Sonny Rollins, John Coltrane, Thelonious Monk — et qui joue, dira-t-elle, un rôle décisif dans son évolution vers une conscience politique. Elle tient néanmoins toujours à corriger, chaque fois qu'on le lui présente comme son créateur, qu'il fut avant tout un compagnon de travail avec qui elle échangeait des idées d'égal à égal. ↗
Abbey Is Blue (1959) marque un tournant : elle y aborde Ellington, Kurt Weill, un poème de Langston Hughes mis en musique (« Lonely House »), et surtout « Let Up », une chanson qu'elle a écrite elle-même — sa toute première. Le disque paraît avec, sur la pochette, un bleu recouvrant son visage souriant des débuts. ↗
« Let Up » : la première chanson
Interrogée bien plus tard sur le moment où elle a commencé à écrire ses propres textes, Lincoln pointe cet album précis et cette chanson-là. Sa vie, expliquera-t-elle, devenait alors difficile à supporter : coincée entre deux carrières, elle essuyait des critiques mesquines qui mettaient en doute jusqu'à son talent de chanteuse, au point d'en tomber malade. C'est de cette période éprouvante qu'est née « Let Up », qu'elle attribue pourtant, par une pudeur toute personnelle, davantage à la mélodie composée par Max Roach qu'à ses propres mots. ↗
5. Le cri — We Insist! et Straight Ahead (1959-1961)
Max Roach et le parolier Oscar Brown Jr. travaillent depuis 1959 à une grande pièce destinée au centenaire de la Proclamation d'émancipation, prévu pour 1963. Mais l'urgence du mouvement des droits civiques les pousse à devancer le projet : ce sera We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite, enregistré en 1960 pour le label Candid, avec Coleman Hawkins au ténor et Babatunde Olatunji aux percussions. Brown écrit des paroles ; Lincoln, elle, chante sans mots sur ses parties — jusqu'au mouvement central. ↗
Ce mouvement s'appelle « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — un duo pour les deux instruments les plus primitifs qui soient, tambour et voix. Lincoln se décrivait elle-même comme une enfant réservée ; crier ne lui venait pas naturellement, alors que la pièce l'exigeait absolument. Connaissant son talent de comédienne, Roach lui propose de s'imaginer marchant sur un chemin, et soudain apercevant quelque chose d'insoutenable. Le résultat n'est pas un cri stylisé : c'est un cri primal, réel, que même certains admirateurs de la suite avouent ne pouvoir réentendre sans un mouvement de recul. Le troisième mouvement, « Peace », est à l'opposé : l'épuisement apaisé de qui vient de tout donner pour s'affirmer libre. ↗ · ↗
Ce que le cri a coûté et permis
- Convaincre Lincoln de crier. Elle refuse d'abord, jugeant que ce qu'on lui demandait n'avait rien à voir avec de la musique. Elle change d'avis après avoir entendu la soprano Leontyne Price tenir un cri parfaitement contrôlé — la preuve, pour elle, qu'un cri pouvait être un art aussi maîtrisé qu'une aria. ↗
- La NAACP de Philadelphie, 14 juillet 1961. Lors d'une prestation caritative de la suite, elle se met à crier si fort que les vigiles font irruption dans la salle, armes dégainées, croyant qu'un drame venait de se produire. ↗
- Radicale, et fière de l'être. Interrogée bien plus tard sur ses liens avec les grandes organisations de l'époque, elle expliquera avoir soutenu le CORE et des événements liés à la Nation of Islam, avoir bien connu Malcolm X, mais n'avoir jamais rien fait pour Martin Luther King — personne, dira-t-elle, ne le leur avait demandé : la NAACP jugeait leur radicalité trop encombrante. ↗
- Blackboulée par le métier. L'onde de choc de We Insist! lui coûte cher professionnellement : plusieurs témoignages évoquent une forme d'ostracisme, de la part d'une industrie qui n'attendait pas d'une chanteuse de supper-club qu'elle se transforme en pièce d'artillerie politique. ↗
En 1961 paraît Straight Ahead, son cinquième album et son premier pour Candid, avec Eric Dolphy, Coleman Hawkins, Booker Little et Mal Waldron — le tout dernier pianiste de Billie Holiday. Le magazine Down Beat en publie, le 9 novembre 1961, une critique méprisante signée Ira Gitler, qui l'accuse de naïveté et de faire de la propagande. Peu après, lors d'un débat public de Down Beat consacré au racisme dans le jazz, Lincoln et Roach répliquent en personne : tout art, avance-t-elle en substance, reflète son époque et le regard de celui qui le porte, et elle revendique le droit de ne chanter que ce qu'elle connaît vraiment — quand personne, fait-elle remarquer, n'a jamais songé à reprocher à Billie Holiday de ne parler que d'amours déçues. ↗
6. Actrice, épouse, insoumise — de Nothing But a Man à Aminata (1961-1970)
Le 15 février 1961, elle participe, avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy, à l'irruption d'un groupe d'activistes afro-américains dans la salle du Conseil de sécurité de l'ONU, pour protester contre l'assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba. Le trio Lincoln-Angelou-Guy avait, quelques temps plus tôt, sollicité l'avis de Malcolm X sur leur projet, lors d'une rencontre au restaurant Shabazz à Harlem ; il leur aurait fait savoir qu'il était impressionné par leur mobilisation contre l'impérialisme belge et américain. ↗
Elle épouse Max Roach en 1962. Elle a cofondé à Harlem la Cultural Association for Women of African Heritage (CAWAH), un collectif de femmes noires engagées dans l'art et la culture — déjà constitué en février 1961, quand il organise l'irruption à l'ONU ; la date exacte de sa fondation reste à établir. ↗ Le 28 janvier 1962, l'African Jazz-Art Society & Studios (AJASS), fondée par le photographe Kwame Brathwaite et son frère l'activiste Elombe Brath, organise au club de jazz Purple Manor de Harlem le défilé Naturally '62 : des mannequins noirs — les Grandassa Models — y portent pour la première fois publiquement leurs cheveux afro naturels, refusant les canons de beauté occidentaux. L'événement, où la CAWAH de Lincoln est étroitement associée, devient un jalon fondateur du mouvement Black is Beautiful. ↗
En 1964, elle tourne son premier grand rôle au cinéma : Nothing But a Man, face à Ivan Dixon, film indépendant écrit et réalisé par Michael Roemer sur un jeune couple noir affrontant le racisme ordinaire du Sud ségrégationniste. C'est aussi l'époque où, sur un panel du New School consacré à la place de la femme noire dans la littérature américaine, elle affirme que même les écrivains blancs les plus hostiles ont dû reconnaître la profondeur de l'amour porté par les femmes noires. ↗
« Who Will Revere the Black Woman? »
En septembre 1966, elle publie dans Negro Digest un essai retentissant, « Who Will Revere the Black Woman? » (« Qui révérera la femme noire ? »). En s'appuyant sur Mark Twain, elle y décrit le mécanisme en trois temps par lequel un peuple asservi est d'abord déshumanisé aux yeux du monde, puis aux yeux de ses propres oppresseurs, puis, pire encore, à ses propres yeux. Elle y interpelle frontalement les hommes noirs qui, selon elle, intériorisent ce mépris jusqu'à rejeter les femmes de leur propre communauté. Le texte, republié depuis dans d'innombrables anthologies féministes noires, reste l'un des documents les plus durs et les plus lus qu'elle ait laissés — les droits de publication de ses écrits originaux appartenant aujourd'hui à sa succession, ce guide se limite à en décrire l'argument sans en citer le texte. ↗ · ↗
En 1968, elle donne la réplique à Sidney Poitier dans For Love of Ivy, aux côtés de Beau Bridges ; le rôle lui vaut une nomination aux Golden Globes. L'historien du cinéma Donald Bogle voit en elle une figure de transition majeure dans la représentation des Afro-Américaines à l'écran, à contre-courant aussi bien de l'image maternelle et docile que de l'hypersexualisation habituellement réservées aux actrices noires de l'époque. ↗
L'année suivante, en 1969, elle se produit au Harlem Cultural Festival — le festival surnommé rétrospectivement « Black Woodstock », popularisé par le documentaire Summer of Soul. ↗
Son mariage avec Roach s'achève en 1970. Un court métrage documentaire, Max and Abbey, réalisé par Stan Lathan pour l'émission Black Journal, la filme juste avant la rupture : compositrice, chanteuse, actrice, autrice et activiste, partenaire créative de Roach à part entière. ↗
7. Le long silence et la renaissance Verve (1970-2010)
Après le divorce, elle regagne la Californie et se retire des projecteurs pour près d'une décennie. Elle enseigne à Cal State Northridge, travaille avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop dans le quartier de Watts à Los Angeles, organise des soirées de bienfaisance pour la Brotherhood Crusade, une association de défense des droits civiques. ↗ Un article évoque aussi, à cette période éprouvante de rupture et de désillusion, un passage en hôpital psychiatrique — un épisode qu'une seule source rapporte, et qu'il convient donc de considérer avec prudence (voir §32). ↗
En 1972, elle part en Afrique avec Miriam Makeba. De ce voyage, elle rapporte deux noms honorifiques offerts par des personnalités politiques : « Moseka », à l'initiative du ministre de l'Information du Zaïre, et « Aminata », en Guinée. « Moseka » deviendra son surnom le plus fréquent dans les années suivantes. ↗
People in Me (1973, Philips) marque son retour au disque. Les années 1970 et 1980 la voient enregistrer surtout pour de petits labels indépendants — Inner City, Enja — et travailler avec de jeunes musiciens de la scène new-yorkaise, notamment le saxophoniste Steve Coleman sur Talking to the Sun (1983-1984). C'est aussi dans ces années qu'elle commence vraiment à composer ses propres textes de façon suivie. ↗
En 1989, le producteur français Jean-Philippe Allard, alors à la tête de Verve/PolyGram France, l'invite à signer un contrat de dix albums. The World Is Falling Down (1990) inaugure cette collaboration et la relance véritablement : suivent You Gotta Pay the Band avec Stan Getz (1991), Devil's Got Your Tongue (1992), et toute une série de disques salués par la critique jusqu'à sa mort. En 1990 également, Spike Lee lui offre le rôle de Lillian, la mère du jeune Bleek, dans Mo' Better Blues. ↗
En 2002, l'institution Jazz at Lincoln Center lui consacre une rétrospective en trois concerts, célébrant son œuvre de compositrice. En 2003, le National Endowment for the Arts lui décerne le titre de NEA Jazz Master, la plus haute distinction du jazz américain ; la même année paraît It's Me. ↗ · ↗
Abbey Sings Abbey, paru en 2007, est son dixième et dernier album pour Verve — un disque entièrement composé de ses propres chansons, dans des arrangements dépouillés portés par la guitare de Larry Campbell. La même année, elle subit une opération à cœur ouvert. ↗
Le 16 août 2007, Max Roach meurt à Manhattan, à 83 ans. Peu avant sa mort, il confiait encore à l'agence AP ce qui, selon lui, reliait Lincoln à Billie Holiday : au-delà du style, une même tradition — celle des conteuses plutôt que des simples chanteuses de jazz.
« They go beyond being jazz singers because they are storytellers. »
— « Elles dépassent le statut de chanteuses de jazz, parce que ce sont des conteuses. »
Max Roach, entretien avec l'agence Associated Press, peu avant sa mort en 2007 ↗
Après l'opération de 2007, sa santé décline sur plusieurs années. Elle meurt le 14 août 2010 dans son appartement de l'Upper West Side, à Manhattan, huit jours après son 80ᵉ anniversaire — presque trois ans, jour pour jour dans le calendrier du mois d'août, après Max Roach. La nouvelle est annoncée par son frère, David Wooldridge. Elle est incinérée ; ses cendres sont dispersées. ↗ · ↗
II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
8. Enfance et famille — les à-côtés
- Douze enfants, un seul piano. Dans la maison de Calvin Center, un seul instrument suffit : c'est là, dans la solitude tranquille d'un salon de ferme, qu'elle apprend à composer avant même de savoir qu'elle composera un jour. ↗
- La radio, avant le jazz. Sur la scène des débuts, à Los Angeles, elle chante d'abord ce qu'elle connaît : des tubes de variété radiophonique, bien avant de trouver dans le jazz un langage à elle. ↗
- Le nom qu'on lui donne, encore et encore. Anna Marie. Gaby Wooldridge. Gaby Lee. Avant même de s'appeler Abbey Lincoln, elle change de nom trois fois en quelques années — signe, très tôt, d'une identité qui se cherche à travers ses métamorphoses successives. ↗
- « La dernière des grandes divas du jazz ». C'est ainsi que la qualifie, en 2003, le journaliste Greg Cahill, alors qu'elle a soixante-quatorze ans et n'a toujours pas cessé d'avancer. ↗
- Deux frères, deux pertes à distance. Son frère aîné Robert R. Wooldridge, devenu juge à Chicago, meurt en mai 1996 ; des années plus tard, c'est un autre frère, David Wooldridge, qui annoncera sa propre mort en août 2010. ↗ · ↗
- Une chanson héritée de son frère le juge. Sur l'album It's Me (2003), le morceau « The Search » est signé Robert Wooldridge : sept ans après sa mort, elle enregistre un texte écrit par son propre frère. ↗
- Sa mère, qui l'a voulue artiste envers et contre tout. Sa mère meurt vers 1977 ; Lincoln racontera que c'est elle qui l'a poussée vers les arts, et que son seul regret est de ne pas avoir pu lui offrir davantage de son vivant. ↗
- Peindre, quand elle ne chantait pas. Toute sa vie, en marge du chant, elle a pratiqué la peinture — une discipline intime qu'elle dit garder pour retrouver le même sentiment de plénitude que lui procure la musique. ↗
- Elle n'a jamais rêvé d'être une vedette. Elle confiera n'avoir jamais imaginé, enfant, devenir une star : si la célébrité avait été son objectif, dit-elle, elle serait restée actrice et aurait accepté n'importe quel rôle qu'on lui proposait. ↗
9. Le Moulin Rouge et Hollywood — coulisses
- Éléphants et caniches roses. Le night-club hollywoodien où elle chante en 1954, à la française et affublé de tout un bestiaire de music-hall, est à mille lieues du Village Vanguard où elle se produira trois ans plus tard : la distance qu'elle va parcourir se mesure d'abord dans ce genre de détail. ↗
- Le nom donné par Bob Russell. Manager et parolier, Russell lui invente un nom de scène en 1956 en assemblant Westminster Abbey et Abraham Lincoln, un jeu de mots dont elle retournera elle-même le sens des années plus tard avec ironie. ↗
- La robe de Marilyn Monroe, brûlée. Le vêtement porté dans Gentlemen Prefer Blondes puis dans The Girl Can't Help It, elle finit par y mettre le feu elle-même (voir §3). ↗
- Elle coud ses propres vêtements. Une fois affranchie de l'image de pin-up qu'on lui avait taillée, elle se met à couper et coudre elle-même ses tenues de scène — un geste d'autonomie qui prolonge, dans le tissu, ce qu'elle affirme par la voix. ↗
- Benny Carter aux arrangements du premier disque. Abbey Lincoln's Affair (1956), son tout premier album, est arrangé par le grand saxophoniste et arrangeur Benny Carter — une garantie de métier dès ses débuts les plus glamour. ↗
- Trois films « qui vivent encore ». Avec le recul, elle ne reniera jamais ses débuts glamour : elle range The Girl Can't Help It — qu'elle qualifie elle-même de simple « pièce de fantaisie » — aux côtés de Nothing But a Man et For Love of Ivy parmi les films de sa carrière qui, selon ses mots, « vivent encore ». ↗
- Elle n'a jamais rêvé de cinéma non plus. Le septième art fut, dira-t-elle, un pur « bonus » par rapport à la musique — jamais une ambition d'enfance. ↗
- Le strass regardé sans amertume. Des décennies plus tard, elle évoquera sans rancune cette période où on la présentait comme une séduisante attraction de supper-club — avec la distance tranquille de qui a fini par choisir elle-même son image. ↗
10. Dans l'orbite de Max Roach — jams, leçons, rencontres
C'est par Max Roach qu'elle entre dans le cercle le plus exigeant du jazz new-yorkais : Sonny Rollins, John Coltrane, Thelonious Monk. Elle ne s'y contente pas d'observer. ↗
- Sonny Rollins, dès le premier disque new-yorkais. Bien avant Straight Ahead, elle enregistre déjà avec Sonny Rollins et Kenny Dorham sur son tout premier album pour Riverside, That's Him! (1957). ↗
- Monk lui révèle qu'elle est compositrice. C'est de sa bouche à lui qu'elle apprend, un jour, ce qu'elle ne savait pas encore d'elle-même.
« Thelonious Monk told me I was a composer. »
— « Thelonious Monk m'a dit que j'étais compositrice. »
Abbey Lincoln, entretien avec le North Bay Bohemian, 2003 ↗
Elle précisera plus tard le contexte exact : lors de la réédition de Straight Ahead, Monk est cité affirmant qu'elle « doit réussir » car elle n'est pas seulement une grande chanteuse et actrice, mais une grande compositrice — une phrase relayée par Max Roach, plutôt qu'une confidence en tête-à-tête, qui finit par la convaincre pour de bon. ↗
- Des mots posés sur du Monk, du Coltrane — et du Villa-Lobos. Elle écrit des paroles sur « Blue Monk », de Thelonious Monk, sur « Africa », de John Coltrane, et jusque sur un prélude du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos — sans en demander la permission à personne, dira-t-elle en riant des décennies plus tard. ↗ · ↗
- Nat Hentoff à la console, Max Roach à la baguette. Le critique et producteur Nat Hentoff supervise l'enregistrement de Straight Ahead — mais selon Lincoln elle-même, c'est Max Roach qui aurait mérité un crédit de direction artistique pour avoir assemblé le disque. ↗
- Compagne de travail, pas élève. Face à ceux qui réduisent sa trajectoire à l'influence de Roach, elle rétablit inlassablement l'équilibre : un couple de travail, un échange d'idées entre égaux — jamais une élève et son maître. ↗
- Coleman Hawkins, sur deux générations. Il joue sur les enregistrements les plus marquants de son entourage à deux moments-clés : We Insist! en 1960, puis Straight Ahead en 1961 — le vétéran du ténor prêtant sa voix de cuivre à la voix humaine qui l'accompagne. ↗
- Mal Waldron, dernier pianiste de Billie Holiday. Sur Straight Ahead (1961), aux côtés d'Eric Dolphy et Coleman Hawkins, elle enregistre avec Mal Waldron — celui-là même qui accompagnait Holiday à la fin de sa vie, autre fil discret qui relie Lincoln à son modèle. ↗
- Wynton Kelly et Paul Chambers, sur Abbey Is Blue. Deux piliers du futur sextette de Miles Davis passent par ses sessions Riverside dès 1959, aux côtés de Kenny Dorham — preuve du niveau de l'entourage musical qu'elle s'est constitué en à peine deux ans à New York. ↗
- Un second disque manifeste, un an plus tard. En 1961, elle prête sa voix à deux titres de Percussion Bitter Sweet — « Garvey's Ghost » et « Mendacity » —, nouveau projet de Max Roach dans la continuité directe de We Insist!, aux côtés d'Eric Dolphy et Booker Little. ↗
11. We Insist! Freedom Now Suite, minute par minute
- Un projet trop radical pour les grandes maisons. Jugée trop politique par les labels établis, la suite trouve refuge chez Candid, petite structure indépendante tout juste fondée par le critique Nat Hentoff, qui accepte de la produire en 1960. ↗
- Deux jours d'août et de septembre, en pleine actualité. L'essentiel de la suite est enregistré les 31 août et 6 septembre 1960 au Nola Penthouse Sound Studio de New York — quelques semaines après les sit-in de Greensboro et la fondation du Student Nonviolent Coordinating Committee, quelques mois avant les Freedom Rides de 1961. ↗
- Des mots yoruba dans « All Africa ». Le quatrième mouvement de la suite mêle l'anglais à des paroles chantées en yoruba, sous l'impulsion du percussionniste nigérian Babatunde Olatunji. ↗
- Booker Little, formé sur le tas par Roach. Le jeune trompettiste, entré tout juste sorti de l'adolescence dans le groupe de Max Roach, y affine pendant trois ans un style mélancolique et économe qui éclate sur cette suite — un an avant sa mort prématurée, à 23 ans. ↗
- Consacrée par la Bibliothèque du Congrès. En 2022, soixante-deux ans après sa sortie, We Insist! rejoint le National Recording Registry de la Bibliothèque du Congrès américaine, au titre des enregistrements jugés « culturellement, historiquement ou esthétiquement significatifs ». ↗
- « Driva' Man ». Le disque s'ouvre sur cette évocation du contremaître d'esclaves ; le tambour de Roach y frappe, note-t-on souvent, comme un fouet, tandis que le ténor vétéran de Coleman Hawkins donne à ce blues une profondeur d'émotion supplémentaire. ↗
- « Freedom Day ». Dès la plage suivante, Lincoln chante la fin de l'esclavage sur un arrangement de cuivres optimiste, porté par les solos du trompettiste Booker Little, du saxophoniste Walter Benton et du tromboniste Julian Priester. ↗
- « Triptych: Prayer/Protest/Peace ». Le sommet de la suite : un duo tambour-voix en trois mouvements, de la supplication à l'explosion de rage pure, puis à un apaisement d'épuisement retenu. Aucun mot n'y est chanté — seulement des voyelles, des cris, des soupirs. ↗
- « All Africa » et « Tears for Johannesburg ». La suite s'achève en regardant vers le continent : percussions d'Olatunji, évocation de l'apartheid sud-africain — la lutte afro-américaine reliée d'emblée à une géographie plus large. ↗
- Une histoire de scène, pas seulement de studio. Bien au-delà de l'enregistrement de 1960, la suite est rejouée dans de nombreux galas caritatifs pour la NAACP, le CORE, la Nation of Islam et Malcolm X — preuve que Lincoln et Roach la considéraient comme un outil vivant de mobilisation, non comme une simple œuvre à archiver. ↗
- D'un rejet critique à un statut de classique absolu. Décriée à sa sortie, la suite est aujourd'hui unanimement considérée comme l'un des disques les plus habités de toute l'histoire du jazz engagé — une réévaluation à la mesure du rejet qu'elle essuya en 1960. ↗
- Babatunde Olatunji, retrouvé trente-deux ans plus tard. Le percussionniste nigérian de We Insist! retrouve Lincoln en studio en 1992, sur Devil's Got Your Tongue — une boucle qui referme, trois décennies après, le geste politique de la suite (voir §13). ↗
12. Coulisses de cinéma et de télévision
- 1957 : The Girl Can't Help It. Petit rôle chantant, mais grande controverse intime : c'est ici que naît, et que finit, la robe de Marilyn Monroe. ↗
- 1961 : Les Nègres, de Jean Genet, et une troupe devenue légendaire. Elle partage l'affiche de cette production new-yorkaise avec une distribution qui restera dans l'histoire du théâtre afro-américain : James Earl Jones, Cicely Tyson, Maya Angelou, Roscoe Lee Browne, Godfrey Cambridge et Louis Gossett Jr., dans une mise en scène qui tient l'affiche cinq ans et demi. ↗ · ↗
- Cicely Tyson s'y rase la tête. Sa partenaire de scène y coupe ses cheveux à ras pour le rôle — un geste que Tyson érigera plus tard en manifeste capillaire, dans le sillage du même mouvement des cheveux naturels que Lincoln porte à Harlem à la même époque (voir §6, §20). ↗
- 1964 : Nothing But a Man. Le critique Matthew Eng, en 2022, y voit un portrait d'une justesse rare dans la représentation d'un couple noir au cinéma américain de l'époque. ↗
- 1968 : For Love of Ivy. Face à Sidney Poitier, elle obtient sa seule nomination aux Golden Globes — reconnaissance hollywoodienne qu'elle ne cherchera plus vraiment à retrouver. ↗
- Mars 1969 : Wine in the Wilderness. Sur WGBH-Boston, elle joue dans cette pièce d'Alice Childress, premier épisode de la série « On Being Black », dix drames entièrement écrits, produits et interprétés par des artistes noirs. ↗
- Les années de télévision grand public. The Name of the Game (1968), Mission: Impossible (1971), le téléfilm Short Walk to Daylight (1972), Marcus Welby, M.D. (1974), All in the Family (1978) : une décennie entière où l'actrice ne quitte jamais tout à fait les écrans, même loin des studios de disque. ↗
- « For All We Know », en duo avec Geri Allen. La chanson enregistrée avec la seule pianiste Geri Allen, déjà présente dans son répertoire scénique et documentée sur le second volume d'Abbey Sings Billie, se retrouve à la fin de la décennie dans le film Drugstore Cowboy de Gus Van Sant (1989). ↗
- Elle refuse les rôles au rabais. Dans les années 1970, elle explique avoir délibérément renoncé à des rôles hollywoodiens plus faciles — quitte à s'éloigner des écrans — plutôt que d'incarner ce qu'elle appelle un être humain de seconde zone. ↗
- Dorothy Dandridge et Cicely Tyson, deux mises en garde. Elle dira avoir observé de près le sort réservé aux actrices noires de sa génération — Dorothy Dandridge morte, selon ses mots, en attendant un film, Cicely Tyson contrainte de lutter sans relâche pour préserver l'exigence de son travail — et avoir choisi, elle, de ne pas emprunter cette voie à tout prix. ↗
- 1990 : Mo' Better Blues. Spike Lee la fait revenir au cinéma pour incarner Lillian, la mère du jeune Bleek Gilliam — retrouvailles avec le grand écran vingt ans après Max and Abbey. ↗
13. Ce que les années Verve racontaient d'elle — mentorat, confidences et coulisses
Dans les vingt dernières années de sa carrière, Lincoln devient elle-même une figure tutélaire pour toute une génération de chanteuses. Dee Dee Bridgewater et Dianne Reeves comptent parmi celles qui la disent leur mentor ; Cassandra Wilson, installée à New York depuis 1982, se réclame de son apprentissage auprès d'elle et du bassiste Dave Holland avant de chanter elle-même en choriste sur ses concerts. ↗ · ↗ · ↗
- « Je ne suis pas encore morte ». Quand Cassandra Wilson propose d'organiser, de son vivant, un hommage collectif en son honneur, Lincoln refuse net — on l'honorera quand elle sera partie — et propose à la place une formule plus vivante encore : un spectacle où chacune des chanteuses présentes ferait monter sur scène, à son tour, une artiste plus jeune qu'elle a envie de faire connaître.
« I'm not dead yet. »
— « Je ne suis pas encore morte. »
Abbey Lincoln, rapportée par Dee Dee Bridgewater sur NPR, mai 2011 ↗
- Des textes difficiles à apprendre par cœur. Dee Dee Bridgewater raconte avoir passé des jours entiers sur une seule chanson de Lincoln, cherchant à en comprendre l'histoire avant de pouvoir seulement en retenir les mots ; Dianne Reeves confirme la difficulté, tout en soulignant que ce sont précisément ces tournures inattendues, presque nées d'un premier jet, qui rendent les textes de Lincoln irremplaçables. ↗
- « Elle s'est reconnectée à ses ancêtres ». C'est ainsi que Dianne Reeves résume ce qui frappe le plus chez Lincoln : une fois entrée en contact avec cette part d'elle-même, elle n'a plus jamais cessé d'y répondre. ↗
- Cassandra Wilson, sur l'héritage. À la mort de Lincoln, Wilson confie au New York Times avoir beaucoup appris d'elle sur la manière d'investir un texte de ce que sa propre vie traverse, sur l'instant présent. ↗
- Kendra Shank, un album entier en hommage. En 2007, la chanteuse Kendra Shank consacre A Spirit Free tout entier au répertoire de Lincoln, saluant la portée à la fois intime et universelle de ses chansons, et l'impact qu'elles ont eu sur elle en tant qu'artiste et en tant qu'être humain. ↗
- James Weidman, une vie entière au piano. Le pianiste qui l'accompagne fidèlement à travers les décennies les plus discrètes de sa carrière garde d'elle le souvenir d'une conversation toujours capable d'ouvrir une perspective inattendue sur n'importe quel sujet. ↗
- « C'est la première fois qu'on me vend comme chanteuse ». En 1996, elle confie que sa collaboration avec Jean-Philippe Allard, entamée en 1989, est la toute première fois de sa carrière qu'elle est véritablement présentée au public en tant que chanteuse à part entière — et non comme silhouette ou curiosité. ↗
- Un ostracisme qu'elle nomme sans détour. Après Straight Ahead et We Insist!, elle affirme n'avoir plus reçu la moindre proposition de la part des maisons de disques américaines, persuadée qu'on la jugeait dangereuse.
« They figured I was dangerous or something. »
— « Ils ont dû me trouver dangereuse, ou un truc comme ça. »
Abbey Lincoln, entretien avec Larry Katz, 1996 ↗
- Le Japon, puis la France, avant le retour de l'Amérique. Privée de propositions américaines, elle enregistre People in Me au Japon en 1973 à l'initiative d'un producteur japonais, puis Painted Lady avec Archie Shepp en 1978 sur l'invitation d'un producteur français — bien avant l'arrivée de Jean-Philippe Allard en 1989. ↗
- Stan Getz, un dernier souffle. Sur You Gotta Pay the Band (1991), le saxophoniste Stan Getz, déjà atteint d'un cancer avancé, livre l'une de ses toutes dernières sessions en studio avant sa mort en juin de la même année, sans que la maladie n'entame la beauté de son jeu. ↗
- Une viole de famille. Sur deux titres de ce même disque, c'est Maxine Roach — la fille de Max Roach — qui tient l'alto : une présence discrète du premier mari dans la musique du second chapitre de carrière de Lincoln. ↗
- Un deuxième succès au sommet des ventes jazz. Devil's Got Your Tongue (1992), enregistré avec les légendaires Staple Singers, le tromboniste J. J. Johnson et Babatunde Olatunji, atteint la deuxième place du classement Billboard des albums jazz en avril 1993. ↗
- La tortue qui se croyait lion. Le titre « A Turtle's Dream » (1994) lui vient d'une partition apportée par Jean-Philippe Allard, composée par le Français Laurent Cugny, qui redoutait d'écrire la chanson la plus triste du monde pour une artiste qu'il imaginait rongée de ne pas être une superstar. Lincoln, elle, ne se voyait pas triste : elle se voyait lion — jusqu'à comprendre qu'une tortue, aussi, peut se targuer de nager large et profond. ↗
- Son professeur de chant, disparu la même semaine que son frère. En mai 1996, alors qu'elle rentre tout juste du deuil de son frère le juge, elle apprend la mort de David Collyer, son professeur de chant classique — celui qui, dit-elle, lui a appris à se servir de son instrument, sans jamais imaginer qu'elle l'utiliserait de cette façon. ↗
- Répondre aux critiques sur l'ampleur de sa voix. Face à ceux qui lui reprochent de ne pas avoir la tessiture d'une Ella Fitzgerald ou d'une Sarah Vaughan, elle rétorque que toutes les grandes chanteuses de jazz disposent à peu près du même ambitus — la différence, explique-t-elle, c'est qu'elle ne scate pas, ce qui lui offrirait une octave de plus si elle le voulait. ↗
- « Lady in Satin » pleurée dans un bar, et la statue de Baltimore. Elle raconte avoir fondu en larmes en entendant la version de « For All We Know » que Billie Holiday enregistre en fin de vie sur Lady in Satin, persuadée après coup que Holiday savait déjà qu'elle allait bientôt mourir ; des années plus tard, devant la statue de Holiday à Baltimore, gardénia dans les cheveux, elle en tirera la certitude que sa voix « vivra pour toujours ». ↗
- « J'ai enfin compris ce qu'est une chanson ». À la sortie de Wholly Earth (1998), à soixante-huit ans, elle confie avoir mis toute une carrière à comprendre pleinement ce que signifie écrire une chanson — le morceau-titre étant lui-même décrit comme un hommage voilé au chanteur Jimmy Scott, autre grande voix marginale du jazz qu'elle admirait.
« I finally figured out what a song is. »
— « J'ai enfin compris ce qu'est une chanson. »
Abbey Lincoln, citée dans la presse à la sortie de Wholly Earth, 1998 ↗
- Une élève qui n'était jamais allée à l'université. À Cal State Northridge, où elle enseigne le théâtre pendant un an dans les années 1970, elle avoue dire régulièrement à ses étudiants qu'elle-même n'était jamais allée à l'université — et qu'elle serait partie de chez elle si sa mère l'y avait forcée ; faute de scènes adaptées aux jeunes à Los Angeles, elle multiplie aussi les interventions et les tours de chant dans les écoles publiques. ↗
- Une chanson signée par son frère, sept ans après sa mort. Sur It's Me (2003), le morceau « The Search » porte la signature de Robert Wooldridge, son frère le juge, mort en 1996 — qu'elle choisit d'enregistrer en hommage, longtemps après sa disparition (voir §8). ↗
- Une des dernières de sa génération. Quand Betty Carter meurt en 1998, c'est toute une lignée de grandes voix — Ella Fitzgerald, Carmen McRae, Sarah Vaughan — qui semble s'éteindre : Lincoln reste alors l'une des rares de cette génération encore en pleine possession de son art, au sommet de son écriture. ↗
- « Parce que j'ai quelque chose à dire ». Interrogée sur ce qui explique la longévité de sa carrière, elle répond, après un instant d'hésitation, par cette seule phrase.
« Because I have something to say. »
— « Parce que j'ai quelque chose à dire. »
Abbey Lincoln, citée par un journaliste qui l'avait interviewée à plusieurs reprises, NPR, 2010 ↗
Interlude — Une nuit à Honolulu, 1951 (reconstitution)
Deux clubs, à quelques rues l'un de l'autre, sur une île au milieu du Pacifique. Au Trade Winds, une jeune femme qui s'appelle encore Gaby Lee referme son set et se glisse dehors, la voix encore chaude. Elle traverse la nuit tropicale jusqu'au Brown Derby, où une autre voix, plus grave, plus rompue, plus vieille de dix ans de tournées et de blessures, tient toute une salle en respect. Gaby Lee s'assied au fond, ne bouge pas, ne s'approche pas. Elle regarde. Elle écoute une femme raconter, sans un seul effet de manche, ce qu'elle-même n'a pas encore vécu — et pressent, sans le formuler, que chanter, ce n'est pas prouver qu'on a une belle voix : c'est avoir quelque chose à dire, et le dire sans mentir.
Une nuit, les rôles s'inversent : c'est Billie Holiday qui pousse la porte du Trade Winds, fatiguée peut-être de sa propre cour, en quête d'un coin tranquille. Gaby Lee ne se précipite pas. Elle ne demande rien. Elle reste à sa place, respectueuse — et c'est peut-être cette retenue-là, plus que n'importe quelle audace, qui vaut à la jeune chanteuse la douceur que Holiday lui accorde ce soir-là.
Vingt ans plus tard, devenue Abbey Lincoln, elle ne racontera jamais cette rencontre comme une leçon de technique. Elle en gardera une chose : qu'on ne chante bien que ce qu'on sait. Elle mettra encore dix ans à savoir vraiment quoi dire — mais la nuit d'Honolulu, déjà, en avait planté la graine.
(Reconstitution : les faits de la rencontre — les deux clubs, l'alternance des visites, la réserve de la jeune chanteuse — sont d'après les souvenirs de Lincoln eux-mêmes, tels que rapportés en 2003 ; les pensées qui lui sont prêtées ici sont une libre évocation.) ↗
III. LE PORTRAIT
14. Traits marquants
Une voix grave, presque masculine dans son grain, posée sur un phrasé lent, comme alourdi par le poids de chaque mot — c'est ainsi qu'on la décrit le plus souvent, dans la presse française comme américaine. ↗
Une conscience aiguë de la blessure sociale, un attachement à la forme poétique, populaire et pourtant exigeante : voilà ce qui, selon une émission française consacrée à son parcours, la place « ailleurs » que la simple généalogie des divas du jazz — dans un univers plus complexe, mais toujours profondément humain. ↗
Le critique R. J. DeLuke, dans All About Jazz, la décrit comme un esprit léger et pourtant préoccupé du monde qui l'entoure — capable de voir les problèmes de la société et du monde de l'art sans jamais céder à la plainte ou au blâme, fidèle en cela, ajoute-t-il, à l'exemple de son idole Billie Holiday. ↗
15. La quête du nom — de Wooldridge à Aminata Moseka
Peu d'artistes ont autant changé de nom qu'elle, et peu l'ont fait avec une conscience aussi aiguë de ce que chaque nom engageait.
- Anna Marie Wooldridge : le nom de la ferme, de l'enfance, des douze enfants.
- Gaby Lee (et Gaby Wooldridge) : le nom des débuts à Honolulu et Hollywood, celui d'une femme qui cherche encore sa place.
- Abbey Lincoln (1956) : le nom donné par Bob Russell, mi-monument mi-président — celui sous lequel elle entre dans l'histoire.
- Moseka (1972, Zaïre) et Aminata (1972, Guinée) : deux noms honorifiques reçus lors de son voyage africain avec Miriam Makeba, offerts par des personnalités politiques locales ; « Moseka » deviendra son surnom le plus courant dans les années 1970-1980. ↗
Un profil publié par All About Jazz résume ces quatre décennies comme une transformation constante : une jeune chanteuse de bar naïve, devenue objet de désir de cinéma et de club de jazz, puis Afro-Américaine à la conscience politique approfondie, actrice sensible à contre-courant des clichés de son temps, exilée artistique et culturelle, et enfin sage poétique du jazz. ↗
Elle n'a jamais choisi un nom pour effacer le précédent — mais pour dire, chaque fois, qu'elle était devenue quelqu'un de plus vaste que celle qui l'avait porté avant.
16. Caractère — la femme qui n'aimait pas le small talk
Le journaliste Greg Cahill, qui l'interroge par téléphone en 2003 depuis son appartement de Manhattan, la décrit comme peu portée sur les banalités, tantôt bourrue, tantôt nostalgique, mais toujours directe. Elle y déplore, avec une amertume assumée, la commercialisation croissante d'une industrie musicale où trop d'artistes, selon elle, travaillent davantage pour le système que pour leur propre public ou leur propre esprit. ↗
Elle n'élude jamais une question dérangeante et retourne volontiers l'ironie contre elle-même : interrogée sur l'univers si personnel qu'elle s'est façonné à sa mesure, elle finit la phrase que le journaliste n'ose pas terminer par un éclat de rire complice — « selon Abbey ». ↗
Elle confie aussi, avec une franchise sans détour, que le travail artistique fut littéralement ce qui l'a maintenue en vie face à un monde qu'elle n'a jamais prétendu aimer — un aveu de vulnérabilité rare chez une femme par ailleurs si peu encline à se plaindre. ↗
17. Le génie — l'écriture comme discipline
Sa singularité de compositrice tient moins à la mélodie — souvent simple, souvent empruntée aux formes du blues ou du standard — qu'à une densité de langage rare dans la chanson populaire. Le New York Times évoque, à sa mort, des chansons tersement poétiques qui font d'elle une figure singulière du jazz ; sa stature de parolière, précise le journal, ne s'affirme véritablement que sur les deux dernières décennies de sa vie, aboutissant à Abbey Sings Abbey (2007), disque entièrement composé de ses propres textes. ↗
Ce qui frappe ses héritières, ce n'est pas la virtuosité de la métaphore, mais une sorte d'évidence énigmatique : des formulations qui semblent nées d'un premier jet et qui, précisément pour cela, résistent à la paraphrase — au point que Dee Dee Bridgewater confesse avoir dû passer des jours sur une seule chanson, non pour en mémoriser les mots, mais pour en comprendre l'histoire assez profondément pour pouvoir seulement les enchaîner. ↗
Elle-même résume sa méthode en une phrase, prononcée lors de la remise de son prix NEA en 2003 : la musique, dit-elle, est un don, une discipline qui accroît la compréhension du monde et exprime l'esprit humain.
« The gift of music is the magic of the world. »
— « Le don de la musique est la magie du monde. »
Abbey Lincoln, discours de réception du prix NEA Jazz Masters, 2003 ↗
18. « Je ne chante que ce que je sais » — le blues et la vérité
Toute son esthétique tient dans la formule lancée en 1961 face à ses détracteurs de Down Beat : elle ne chante pas l'amour non partagé, faute d'en avoir fait l'expérience ; elle ne chante que ce qu'elle connaît, et rien d'autre. Ce principe, presque documentaire, gouverne aussi bien ses interprétations de standards que ses propres textes : chaque chanson est un témoignage, jamais un exercice de style. ↗
C'est ce même principe qui la pousse, en 1992, à consacrer Devil's Got Your Tongue à une charge contre certains rappeurs, comiques et cinéastes qu'elle accuse de tirer profit du dénigrement de la culture noire — preuve qu'à soixante ans passés, elle continue de dire ce qu'elle pense, sans égard pour la mode ni pour la prudence commerciale. ↗
19. L'humour, la dignité, la pudeur
Sous la gravité, un humour sec affleure souvent — celui d'une femme qui refuse de se prendre trop au sérieux tout en refusant, plus encore, qu'on ne la prenne pas au sérieux du tout. Interrogée sur sa rencontre avec Billie Holiday à Honolulu, elle esquive d'abord la question par un rire complice, avant de révéler, presque à contrecœur, la retenue respectueuse qui avait vraiment marqué cette rencontre (voir §2). ↗
Cette même pudeur affleure dans l'anecdote de « Let Up » : elle attribue à Max Roach la mélodie d'une chanson qu'il lui offre pourtant comme sienne — un geste de justesse plutôt que de modestie, qui en dit long sur son rapport exigeant à la paternité de l'œuvre (voir §4). ↗
20. Précurseure — modernité et Black is Beautiful
Bien avant que l'expression ne devienne un slogan national, Lincoln en incarne l'esprit : cheveux naturels, tenues cousues de ses propres mains, cofondation de la Cultural Association for Women of African Heritage, association étroite au défilé Naturally '62. Elle contribue ainsi, avec d'autres, à ouvrir une conversation nationale sur les cheveux naturels des femmes noires, à une époque où le fer chaud reste la norme imposée. ↗
Son essai de 1966, « Who Will Revere the Black Woman? », anticipe de plusieurs années les grands textes du féminisme noir des années 1970 : il y dénonce, avec une virulence rare pour l'époque, le mépris de soi intériorisé et la dévalorisation systémique des femmes noires — y compris par les hommes de leur propre communauté (voir §6). ↗
Elle refuse d'ailleurs, tout au long de sa carrière, d'être réduite au seul mot de jazz, qu'elle jugeait trop étroit et parfois même insultant pour désigner une musique afro-américaine à ses yeux bien plus vaste — une réserve envers l'étiquette elle-même qui traverse la plupart des témoignages recueillis sur elle en langue française. ↗
21. Influences — la généalogie d'une conteuse
Trois noms reviennent inlassablement dans ce qu'elle dit de ses propres modèles : Billie Holiday, entendue à quatorze ans et rencontrée en chair et en os à Honolulu ; Sarah Vaughan et Dinah Washington, dont elle crédite les disques de lui avoir appris à chanter avec conviction. ↗
Max Roach, sans se poser en professeur, la relie explicitement à une lignée plus ancienne encore, remontant jusqu'à Bessie Smith — la tradition du blues et du récit vécu, plutôt que celle de la simple performance vocale (voir §7). ↗
En sens inverse, l'influence qu'elle exerce, elle, sur les générations suivantes est documentée avec la même clarté : Cassandra Wilson, Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves se réclament directement d'elle, tout comme la compositrice-interprète Kendra Shank, qui lui consacre un album entier (voir §13). ↗ · ↗
IV. L'ÉCHO
22. Hommages reçus
- Le NEA Jazz Masters Fellowship (2003). La plus haute distinction fédérale du jazz américain, remise pour l'ensemble d'une œuvre de chanteuse, compositrice et actrice. ↗
- Jazz at Lincoln Center (2002). Trois concerts entiers consacrés à son œuvre de compositrice, bien avant sa mort — une reconnaissance institutionnelle rare pour une artiste encore vivante. ↗
- Le tribut du Kennedy Center (mai 2011). Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves et Cassandra Wilson se réunissent sur une même scène, au Mary Lou Williams Women in Jazz Festival, pour interpréter son répertoire — Bridgewater y honorant une promesse faite à Lincoln de son vivant. ↗
- Un album-hommage entier : A Spirit Free (2007), de Kendra Shank. Un disque conçu comme une lettre d'amour à l'écriture de Lincoln, salué pour sa fidélité à la complexité émotionnelle des textes originaux. ↗
- « How It Feels to Be Free ». Ce documentaire consacré à six grandes artistes afro-américaines — Lena Horne, Abbey Lincoln, Nina Simone, Diahann Carroll, Cicely Tyson et Pam Grier — et à la manière dont elles ont bousculé une industrie du divertissement complice des stéréotypes raciaux, est nommé aux NAACP Image Awards dans la catégorie Documentaire télévisé. ↗
23. Musiciens — Portraits de l'entourage
(Cette rubrique est écrite dans une langue volontairement plus dense et plus libre que le reste du guide.)
Max Roach. Un tambour qui parle avant qu'on lui demande rien. Il entre dans sa vie par la petite porte d'un club de Greenwich Village et n'en ressort jamais tout à fait, même après le divorce, même après la mort : ils s'éteignent à trois étés d'écart, presque à la même date d'août, comme deux mesures d'une même phrase que quelqu'un aurait fini par refermer. Il lui offre des rencontres, une politique, un cri à apprendre à pousser — mais jamais, dira-t-elle sans relâche, une identité. Il ne l'a pas créée. Il a marché à côté. ↗ · ↗
Billie Holiday. Une voix entendue à quatorze ans sur un phonographe à manivelle, dans une ferme du Michigan où rien ne laissait présager qu'elle deviendrait, un jour, la mesure de toute chose. Puis une silhouette croisée pour de vrai, sur une île, dans deux clubs qui se répondent comme deux respirations : l'une chante, l'autre écoute ; l'autre chante, la première regarde. Il n'y a pas de leçon donnée, pas de conseil transmis — juste une présence qu'on ne dérange pas, et qui, en retour, ne dérange jamais. De cette économie-là naît une dette qu'aucune imitation ne pourra jamais rembourser, seulement une fidélité au principe : ne raconter que ce qui est vrai. ↗ · ↗
Thelonious Monk. Il ne lui donne pas de leçon de piano. Il lui donne un mot — compositrice — posé comme on pose une pierre dans une main ouverte, sans prévenir de son poids. Elle le portera quarante ans, jusqu'à en faire un disque entier, en 2007, où chaque chanson lui appartient enfin tout à fait. ↗
Bob Russell. Un parolier qui invente un nom en assemblant une abbaye et un président, sans savoir qu'il vient de fabriquer, pour les cinquante ans à venir, la seule identité qui tiendra. Il l'habille de plumes, la présente en vamp — et sans le vouloir tout à fait, il lui offre aussi les mots exacts pour dire d'où elle vient et où elle ira. ↗
Oscar Brown Jr. Le parolier de We Insist!, celui qui met des mots sur la colère de Roach pendant qu'elle, elle, refuse les mots et choisit le cri. Deux manières de dire la même vérité, l'une articulée, l'autre arrachée — et la suite ne tient debout que parce qu'elles se répondent. ↗
Coleman Hawkins. Le vétéran du ténor, déjà une légende quand elle n'est encore qu'une promesse. Il pose son souffle sur les deux disques qui la font basculer — We Insist!, Straight Ahead — comme on tend une main à quelqu'un qui n'en a pas besoin, mais qui l'accepte quand même, avec gratitude. ↗
Miriam Makeba. Celle qui l'emmène en Afrique quand l'Amérique ne veut plus d'elle sur ses scènes ni dans ses studios. De ce voyage, Lincoln revient avec deux noms nouveaux, offerts par des mains qu'elle n'a pas choisies mais qu'elle accepte comme un cadeau : Moseka, Aminata — la preuve vivante qu'on peut se perdre dans son propre pays et se retrouver ailleurs. ↗
Maya Angelou et Rosa Guy. Trois femmes, un restaurant à Harlem, une question posée à Malcolm X avant d'oser faire irruption dans la plus grande salle diplomatique du monde. Elles n'y vont pas en spectatrices : elles y entrent en criant, elles aussi — d'une autre manière que Lincoln sur Triptych, mais avec la même certitude que le silence, parfois, est une complicité qu'on ne peut plus se permettre. ↗
Kwame Brathwaite et Elombe Brath. Les frères qui organisent, dans un club de jazz de Harlem, le premier défilé où des femmes noires portent leurs cheveux au naturel devant un public venu pour voir ça. Lincoln n'est pas sur le podium ce soir-là — elle est dans l'esprit qui l'anime, dans l'association qu'elle a cofondée, dans chaque mèche non lissée qui refuse, elle aussi, de brûler sous le fer chaud. ↗
Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves, Cassandra Wilson. Trois voix plus jeunes, venues chercher dans son répertoire ce qu'on ne trouve dans aucune méthode de chant : comment investir un mot du poids exact de ce qu'on est en train de vivre. Elles mettent des jours sur une seule chanson, non pour la mémoriser, mais pour mériter de la chanter. Elle, de son vivant, refuse qu'on l'enterre avant l'heure, et leur propose, à la place d'un tombeau anticipé, une chaîne : que chacune, à son tour, fasse monter sur scène quelqu'un de plus jeune encore. ↗
Jean-Philippe Allard. Le producteur français qui, en 1989, tend un contrat de dix albums à une femme que l'industrie américaine avait cessé d'appeler. Il ne la sauve pas : il lui redonne simplement l'espace nécessaire pour devenir, enfin et pleinement, celle qu'elle savait depuis toujours qu'elle était. ↗
James Weidman. Le pianiste qui l'accompagne fidèlement à travers les décennies les plus discrètes de sa carrière, et qui garde d'elle le souvenir d'une conversation toujours capable d'ouvrir, sur n'importe quel sujet, une perspective à laquelle personne n'aurait songé seul. ↗
24. Frise des engagements
| Date | Engagement | Trace |
|---|---|---|
| Avant février 1961 | Formation à Harlem de la Cultural Association for Women of African Heritage, cofondée par Lincoln ; date exacte de fondation à établir | ↗ |
| 15 février 1961 | Irruption au Conseil de sécurité de l'ONU contre l'assassinat de Patrice Lumumba, avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy | ↗ |
| 1961 | Débat public Down Beat sur le racisme dans le jazz, réplique à Ira Gitler | ↗ |
| 14 juillet 1961 | Freedom Now Suite jouée pour un gala de la NAACP à Philadelphie | ↗ |
| 28 janvier 1962 | Association de la CAWAH au défilé Naturally '62, jalon du mouvement Black is Beautiful | ↗ |
| Septembre 1966 | Essai « Who Will Revere the Black Woman? », Negro Digest | ↗ |
| 1970-1975 | Enseignement à Cal State Northridge ; travail avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop ; soirées pour la Brotherhood Crusade | ↗ |
| 1992 | Devil's Got Your Tongue : charge contre la dénigration commerciale de la culture noire | AP, cité par The Grio ↗ |
25. Liens avec les autres arts
- Cinéma. Nothing But a Man (1964), For Love of Ivy (1968), Mo' Better Blues (1990) : trois jalons d'une carrière d'actrice qui traverse, en pointillé, cinquante ans de représentation des Afro-Américains à l'écran. ↗
- Documentaire. Max and Abbey (Stan Lathan, 1970) pour la série Black Journal ; How It Feels to Be Free (années 2020), qui la place aux côtés de Lena Horne, Nina Simone, Diahann Carroll, Cicely Tyson et Pam Grier. ↗ · ↗
- Théâtre. Une apparition légendaire, en 1961, dans Les Nègres de Jean Genet, sur une scène off-Broadway. ↗
- Photographie. Le photographe Kwame Brathwaite, chroniqueur visuel du mouvement Black is Beautiful et cofondateur de l'AJASS, la photographie en pleine performance lors d'un événement de l'association — une image aujourd'hui conservée au Smithsonian National Museum of African American History and Culture (droits réservés ; non reproduite dans ce guide, voir §34). ↗
- Littérature et essai. « Who Will Revere the Black Woman? » (1966) reste, aujourd'hui encore, largement republié dans les anthologies consacrées au féminisme noir américain. ↗
- Mode. Son rôle dans la CAWAH et sa proximité avec les Grandassa Models en font une figure associée, bien qu'en retrait du podium lui-même, au tournant esthétique du Black is Beautiful. ↗
V. LES CLÉS
26. Playlists thématiques
« Je ne chante que ce que je sais » — pour découvrir sa voix
- « Blue Monk » — Straight Ahead (1961)
- « Tender as a Rose » — Straight Ahead (1961)
- « Afro Blue » — Abbey Is Blue (1959)
- « Lonely House » — Abbey Is Blue (1959)
- « That's Him » — That's Him! (1957)
Le cri et l'engagement
- « Driva' Man » — We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (1960)
- « Freedom Day » — We Insist! (1960)
- « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — We Insist! (1960)
- « All Africa » — We Insist! (1960)
- « Straight Ahead » — Straight Ahead (1961)
Les grandes retrouvailles Verve
- « The World Is Falling Down » — The World Is Falling Down (1990)
- « You Gotta Pay the Band » — You Gotta Pay the Band (1991), avec Stan Getz
- « Throw It Away » — Abbey Sings Abbey (2007)
- « It's Supposed to Be Love » — It's Me (2003)
- « Bird Alone » — A Turtle's Dream (1994)
Duos et rencontres
- « For All We Know » — Abbey Sings Billie, Vol. 1 (1987)
- « Talking to the Sun » — Talking to the Sun (1983-1984), avec Steve Coleman
- « Painted Lady » — Painted Lady (1980), avec Archie Shepp
- « People in Me » — People in Me (1973)
Pour finir, en apesanteur
- « Should've Been » — Abbey Sings Abbey (2007)
- « Being Me » — Wholly Earth (1998)
- « When I'm Called Home » — When There Is Love (1992), avec Hank Jones
Titres et attributions d'après la discographie et les notes de pochette recensées par Wikipedia ↗ et Wikipédia ↗ — à vérifier disque en main avant publication (voir §32).
27. Conseils pour découvrir l'œuvre
- Pour commencer : Straight Ahead (1961) — le disque le plus resserré de la période Candid, celui qui condense en quarante minutes la voix, la colère et la beauté formelle de ses débuts.
- Pour comprendre le cri : We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (1960), en entier, dans l'ordre des plages — écouter « Triptych » seul en perd la moitié du sens, précédé qu'il doit être par « Driva' Man » et « Freedom Day ».
- Pour la voix des dernières années : Abbey Sings Abbey (2007), son ultime disque, dépouillé jusqu'à l'os, guitare et voix, où chaque chanson est d'elle.
- Pour l'actrice : Nothing But a Man (1964), disponible en versions restaurées, bien plus qu'un simple jalon historique.
- Pour la lire : chercher les rééditions et anthologies reprenant « Who Will Revere the Black Woman? » (1966), en gardant à l'esprit que la republication intégrale du texte reste soumise à l'autorisation de sa succession.
- Pour l'écouter en interview : les archives sonores de NPR (Fresh Air, JazzSet) offrent plusieurs entretiens accessibles en ligne, une voix parlée aussi mesurée que sa voix chantée.
28. Petit glossaire
- Contralto : la tessiture la plus grave de la voix féminine — celle de Lincoln, qui donne à son chant ce grain sombre et cette autorité si reconnaissable.
- Candid Records : label indépendant fondé en 1960 par le critique Nat Hentoff, qui publie We Insist! et Straight Ahead — une parenthèse d'indépendance artistique totale dans la carrière discographique de Lincoln.
- We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite : pièce en cinq mouvements composée par Max Roach sur des paroles d'Oscar Brown Jr., enregistrée en 1960 pour le centenaire à venir de la Proclamation d'émancipation.
- Triptych: Prayer/Protest/Peace : le mouvement central de la suite, duo tambour-voix en trois temps, sans un seul mot chanté.
- CAWAH (Cultural Association for Women of African Heritage) : collectif de femmes noires engagées dans l'art et la culture, cofondé par Lincoln à Harlem ; déjà actif en février 1961 (date exacte de fondation à établir).
- AJASS (African Jazz-Art Society & Studios) : collectif fondé par le photographe Kwame Brathwaite et son frère Elombe Brath, organisateur du défilé Naturally '62 et moteur visuel du mouvement Black is Beautiful.
- Grandassa Models : mannequins noirs réunis par l'AJASS pour porter, dès 1962, leurs cheveux naturels sur un podium — un geste fondateur du Black is Beautiful.
- Aminata / Moseka : noms honorifiques reçus par Lincoln en 1972, respectivement en Guinée et au Zaïre, lors d'un voyage effectué avec Miriam Makeba.
- NEA Jazz Masters Fellowship : la plus haute distinction fédérale américaine dans le domaine du jazz, décernée par le National Endowment for the Arts ; Lincoln la reçoit en 2003.
- Verve/Gitanes : filiale française de Verve dirigée par le producteur Jean-Philippe Allard, qui relance la carrière discographique de Lincoln à partir de 1989.
29. Citations
D'elle — en toutes lettres
« I can't sing about things except what I know about. »
« Je ne peux chanter que ce que je sais. »
Débat Down Beat sur le racisme dans le jazz, 1961 ↗
« This dress was more important than I was. »
« Cette robe comptait plus que moi. »
Entretien avec l'Associated Press, 1993 ↗
« Thelonious Monk told me I was a composer. »
« Thelonious Monk m'a dit que j'étais compositrice. »
Entretien avec le North Bay Bohemian, 2003 ↗
« I'm not dead yet. »
« Je ne suis pas encore morte. »
Rapportée par Dee Dee Bridgewater, NPR, mai 2011 ↗
« The gift of music is the magic of the world. »
« Le don de la musique est la magie du monde. »
Discours de réception du prix NEA Jazz Masters, 2003 ↗
« They figured I was dangerous or something. »
« Ils ont dû me trouver dangereuse, ou un truc comme ça. »
Entretien avec Larry Katz, 1996 ↗
« I finally figured out what a song is. »
« J'ai enfin compris ce qu'est une chanson. »
Citée dans la presse à la sortie de Wholly Earth, 1998 ↗
« Because I have something to say. »
« Parce que j'ai quelque chose à dire. »
Citée par un journaliste de NPR ↗
D'elle — en substance
- Sur son manager Bob Russell et le choix de son nom de scène : elle laisse entendre que le président Lincoln n'ayant pas vraiment libéré les esclaves, ce serait peut-être à elle de s'en charger. ↗
- Sur Max Roach : elle rappelle sans relâche qu'il fut un compagnon de travail et d'idées, jamais un créateur qui l'aurait façonnée. ↗
- Sur son rapport au mot « jazz » : elle le jugeait trop étroit, presque insultant, pour désigner ce qu'elle faisait. ↗
- Sur l'industrie musicale, en 2003 : elle regrette que trop d'artistes travaillent pour le système plutôt que pour leur public ou leur propre esprit. ↗
- Sur le travail comme planche de salut : elle confie que sans la possibilité de s'exprimer par son art, elle n'aurait pas pu supporter le monde tel qu'il est. ↗
Sur elle — en toutes lettres
« They go beyond being jazz singers because they are storytellers. »
« Elles dépassent le statut de chanteuses de jazz, parce que ce sont des conteuses. »
Max Roach, entretien avec l'Associated Press, peu avant sa mort en 2007 ↗
Sur elle — en substance
- Le critique R. J. DeLuke, dans All About Jazz : un esprit léger et pourtant préoccupé du monde, qui voit les problèmes sans jamais se plaindre ni blâmer — fidèle en cela à l'exemple de Billie Holiday. ↗
- L'historien du cinéma Donald Bogle : une image d'actrice noire à contre-courant à la fois de la figure maternelle docile et de l'hypersexualisation habituelle de l'époque. ↗
- Dianne Reeves, sur sa reconnexion à ses racines : une fois entrée en contact avec ses ancêtres, elle n'a plus jamais cessé d'y répondre. ↗
- Cassandra Wilson, au New York Times, à sa mort : elle dit avoir beaucoup appris d'elle sur la manière d'investir un texte de ce que sa propre vie traverse, sur l'instant. ↗
- Kendra Shank, sur son répertoire : des chansons à la fois profondément personnelles et universelles, dont elle mesure l'impact sur elle-même comme artiste et comme personne. ↗
30. Sur les pas d'Abbey Lincoln
- Calvin Center, comté de Cass (Michigan) — le hameau rural où elle grandit, dixième d'une fratrie de douze, et où se trouve encore le piano de son enfance dans les récits qu'elle en fait. ↗
- Chicago (Illinois) — sa ville natale, où elle vient au monde le 6 août 1930. ↗
- Le Village Vanguard, New York — le club de Greenwich Village où elle chante à partir de 1957, et où elle rencontre Max Roach. ↗
- Harlem, New York — le quartier où elle cofonde la CAWAH (déjà active en 1961), tout près du Purple Manor où se tient le défilé Naturally '62. ↗ · ↗
- Watts, Los Angeles — le quartier où elle enseigne et milite dans les années 1970, au sein du Mafundi Institute et du Watts Writers Workshop. ↗
- Jazz at Lincoln Center, New York — la salle qui lui consacre, en 2002, une rétrospective en trois concerts. ↗
- Le Concertgebouw, Amsterdam — la salle où elle se produit le 13 juillet 1966, immortalisée par la photographie de couverture de ce guide. ↗
- L'Institute of Jazz Studies, université Rutgers (New Jersey) — dépositaire de ses papiers, partitions et enregistrements privés, sous l'autorité de sa succession. ↗
- L'Upper West Side, Manhattan — où elle vit ses dernières années et meurt, le 14 août 2010. ↗
Elle a été incinérée et ses cendres dispersées : il n'existe pas de tombe à visiter. Max Roach, lui, repose au cimetière de Woodlawn, dans le Bronx — un lieu que l'on peut relier, par la pensée sinon par la pierre, à celle qui fut sa partenaire de vie et de musique. ↗
(Voir aussi la page « Carte et frise » du site.)
31. Quiz final
1. Sous quel nom Anna Marie Wooldridge chante-t-elle à Honolulu, au début des années 1950 ? a) Aminata — b) Gaby Lee — c) Moseka — d) Anna Marie Lee Réponse : b) Gaby Lee. ↗
2. Qui lui donne le nom d'« Abbey Lincoln », en 1956 ? a) Max Roach — b) Thelonious Monk — c) Bob Russell — d) Billie Holiday Réponse : c) Bob Russell, parolier devenu son manager. ↗
3. De quelle robe se sépare-t-elle en la brûlant, des années après l'avoir portée à l'écran ? a) Une robe de Billie Holiday — b) Une robe de Marilyn Monroe — c) Une robe de scène du Moulin Rouge — d) Une robe de mariée Réponse : b) Une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe, portée dans The Girl Can't Help It. ↗
4. Comment s'intitule le mouvement central de We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite, où elle pousse son fameux cri ? a) « Driva' Man » — b) « Freedom Day » — c) « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — d) « All Africa » Réponse : c) « Triptych: Prayer/Protest/Peace ». ↗
5. Quel musicien légendaire lui révèle qu'elle est compositrice ? a) John Coltrane — b) Sonny Rollins — c) Thelonious Monk — d) Coleman Hawkins Réponse : c) Thelonious Monk. ↗
6. Face à quel acteur joue-t-elle dans For Love of Ivy (1968) ? a) Sidney Poitier — b) Ivan Dixon — c) Harry Belafonte — d) Ossie Davis Réponse : a) Sidney Poitier, un rôle qui lui vaut une nomination aux Golden Globes. ↗
7. Quels noms honorifiques reçoit-elle lors de son voyage en Afrique avec Miriam Makeba, en 1972 ? a) Nefertiti et Sheba — b) Aminata et Moseka — c) Aïsha et Fatou — d) Amara et Zola Réponse : b) Aminata (Guinée) et Moseka (Zaïre). ↗
8. Quel producteur français relance sa carrière discographique en 1989 ? a) Jean-Philippe Allard — b) Quincy Jones — c) Nat Hentoff — d) Norman Granz Réponse : a) Jean-Philippe Allard, pour Verve/Gitanes. ↗
9. En quelle année reçoit-elle le titre de NEA Jazz Master ? a) 1990 — b) 1998 — c) 2003 — d) 2007 Réponse : c) 2003. ↗
10. De quel disque, paru en 2007, chaque chanson est-elle sa propre composition ? a) It's Me — b) Abbey Sings Abbey — c) Devil's Got Your Tongue — d) A Turtle's Dream Réponse : b) Abbey Sings Abbey, son dixième et dernier album pour Verve. ↗
32. Passe de vérification des faits
Vérification menée le 25 septembre 2026 sur les points ci-dessous. Résultat, avant la liste d'origine :
- Hospitalisation psychiatrique après le divorce (§7) — confirmée par une seconde source. ↗ écrit qu'en 1970, « frustrated by a stifled acting career and despondent over her recent divorce from Roach », elle s'est fait admettre dans un hôpital psychiatrique du nord de l'État de New York pendant cinq semaines. Le récit ne repose plus sur le seul North Bay Bohemian.
- « Abbey Lincoln's Monologue » de Miles Davis (§22) — non confirmé, retiré du texte. Aucune source discographique ne mentionne ce titre ; la seule trace était une phrase de présentation sur un site de vente de vinyles. Le passage a été supprimé de la section « Hommages reçus ».
- Détail instrumental de « Driva' Man » et « Freedom Day » (§11) — confirmé. La fiche Wikipedia de l'album, qui reprend les notes de pochette, donne Booker Little, Julian Priester et Walter Benton sur les deux plages, et Coleman Hawkins sur « Driva' Man » seulement. ↗
- Date de fondation de la CAWAH (§6, §24) — corrigée. Le groupe existe déjà lors de l'irruption au Conseil de sécurité de l'ONU du 15 février 1961 : il l'organise. ↗ Le texte ne dit donc plus « 1962 » : il indique un groupe constitué avant février 1961, dont la date exacte de fondation reste à établir. L'année 1962 (Metro Times) est plutôt celle de son activité visible, autour du défilé Naturally '62.
- Organisation du défilé Naturally '62 (§6, §20, §23) — non tranchée. La Brooklyn Public Library l'attribue à l'AJASS des frères Brathwaite ; la fiche Wikipedia d'Abbey Lincoln écrit qu'elle « a produit » le défilé. Deux collectifs alliés, un rôle exact encore à préciser.
- Date de Painted Lady (§7, §13) — tranchée : 1980. La discographie d'Archie Shepp donne une parution en 1980 (Marge, BLUE MARGE 1003) ; le souvenir de 1978, dans l'entretien de 1996, est celui d'une date de mémoire. ↗
- Hommage à Jimmy Scott dans « Wholly Earth » (§13) — relu dans la source. La critique de l'Austin Chronicle parle bien d'une « romantic ode to Jimmy Scott » ; le rattachement reste une source unique.
- Photographies et droits (§34) — fait. Fiches Commons retrouvées et licences relevées pour les cinq photos libres de l'album.
- Non vérifiés à ce jour : la citation « Jazz est une injure » (§14, §20), les rattachements chanson/album de la playlist (§26) et les détails tirés du seul entretien de 1996 (§8, §9, §10, §13).
Liste d'origine, telle qu'elle était rédigée avant cette vérification :
- Hospitalisation psychiatrique après le divorce (§7). Rapportée par une seule source (North Bay Bohemian, 2003) ; aucune autre source consultée ne la confirme. À confirmer, nuancer ou retirer avant publication.
- « Abbey Lincoln's Monologue » de Miles Davis (§22). Rattachement du titre à Lincoln relevé sur un site de vente de vinyles, non recoupé avec une source discographique de référence (discogs, biographie de Miles Davis). À vérifier.
- Détail instrumental de « Driva' Man » et « Freedom Day » (§11). Les personnels de solistes (Booker Little, Walter Benton, Julian Priester) proviennent d'un blog spécialisé (jazzdesk.wordpress.com), à recouper avec les notes de pochette originales de We Insist! ou une discographie faisant autorité. ↗
- Citation en français « Jazz est une injure » (§14, §20). Reprise d'un résumé d'épisode de podcast (59 rue des Archives), sans certitude qu'il s'agisse d'une citation exacte plutôt que d'une paraphrase éditoriale. Formulée ici en paraphrase, sans guillemets, par précaution ; à recouper avec une source anglophone primaire si possible.
- Organisation exacte du défilé Naturally '62 (§6, §20, §23). Le rôle précis de la CAWAH de Lincoln par rapport à l'AJASS des frères Brathwaite mérite d'être précisé (collectifs alliés mais distincts) avant publication. ↗
- Date exacte de fondation de la CAWAH (§6, §24). Année 1962 reprise d'un résumé d'article, la source primaire du New York Times n'ayant pas été consultée directement (paywall). ↗
- Titres et albums de la playlist (§26). Rattachements chanson/album à vérifier disque en main ou via une discographie complète, certains morceaux (ex. « Being Me », « When I'm Called Home ») n'ayant pas été recoupés avec une source dédiée dans cette recherche.
- Photographies et droits (§34). Fiches Wikimedia Commons exactes (nom de fichier, licence précise) à retrouver et à confirmer avant toute publication d'image — fait : les fiches Commons de la photo de couverture (Amsterdam, 1966) et du portrait de Roland Godefroy ont été retrouvées et leurs licences confirmées (§34).
- Date de Painted Lady avec Archie Shepp (§7, §13). La discographie usuelle situe cet album en 1980, alors qu'un entretien de 1996 la fait remonter à 1978 (« un autre Français, Gerard, m'a fait venir »). Écart non résolu dans cette recherche ; retenir la date discographique (1980) sauf vérification contraire.
- Anecdotes tirées d'un entretien unique de 1996 (§8, §9, §10, §13). Plusieurs détails biographiques précis (mort de son frère Robert R. Wooldridge et de son professeur de chant David Collyer, séjour au Japon en 1973, dates approximatives de la mort de sa mère vers 1977) proviennent d'un seul entretien téléphonique (The Katz Tapes, université Northeastern). Il s'agit d'une source primaire fiable (Lincoln parle en son nom), mais les dates rapportées de mémoire méritent un recoupement avant publication.
- Hommage à Jimmy Scott dans « Wholly Earth » (§13). Rattachement du morceau-titre à Jimmy Scott relevé dans une seule critique (Austin Chronicle, 1999) ; à confirmer auprès d'une autre source si possible.
33. Sources
Encyclopédies et institutions Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · National Endowment for the Arts ↗ · We Insist! (Wikipedia) ↗ · Institute of Jazz Studies, Rutgers ↗ · All About Jazz — biographie ↗
Presse et radio NPR — The Power of Voice ↗ · NPR — JazzSet ↗ · NPR — Jazz Divas Pay Tribute ↗ · NPR — Fresh Air (rediffusion) ↗ · The Grio (AP) ↗ · Pollstar News (AP) ↗ · NBC Chicago ↗ · Stabroek News (Reuters) ↗ · All About Jazz — nécrologie ↗ · All About Jazz — services ↗ · Essence ↗ · Metro Times ↗ · Los Angeles Sentinel ↗
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Photographies Smithsonian NMAAHC — Kwame Brathwaite ↗ (droits réservés, non reproduite) · Wikimedia Commons, via Wikipédia (en) — fiches exactes à retrouver ↗
34. Album photo
Photographies libres de droit (domaine public ou licence libre) uniquement.
- Abbey Lincoln en concert, Concertgebouw, Amsterdam, 13 juillet 1966. Photo : Jack de Nijs pour l'agence Anefo (Nationaal Archief, Pays-Bas) ; restauration : Adam Cuerden. Domaine public (CC0) — photo vedette (Featured picture) sur Wikimedia Commons et sur Wikipédia en anglais. Fichier :
File:Abbey_Lincoln_in_1966.jpg. Photo de couverture de ce guide. ↗

- Abbey Lincoln et Greg Morris sur le tournage de Mission: Impossible, 1970. Photo publicitaire CBS, versée dans le domaine public aux États-Unis faute de mention de copyright à l'époque (« PD-US no notice »). Fichier :
File:Greg_Morris_Abbey_Lincoln_Mission_Impossible_1970.JPG. ↗

- Abbey Lincoln en concert à Deauville (Normandie), 6 juillet 1992. Portrait au micro et au chapeau haut-de-forme. Photo : Roland Godefroy, licence Creative Commons Attribution 2.5 (CC BY 2.5) — c'est le portrait que le National Endowment for the Arts publie pour sa fiche de NEA Jazz Master. Fichier :
File:Abbey Lincoln.JPG. ↗

- Abbey Lincoln sur la scène de Lennie's on the Turnpike, Peabody (Massachusetts), juillet 1964. Photo : Lennie's on the Turnpike Collection, Salem State University Archives and Special Collections, licence CC BY 2.0. Fichier :
File:Abbey Lincoln, 1964 (48127757667).jpg. ↗

- Affichette de Nothing But a Man, 1964. Lobby card du film de Michael Roemer, avec Ivan Dixon et Abbey Lincoln ; auteur inconnu, distribution Cinema V ; domaine public. Fichier :
File:Nothing But a Man (1964 film - lobby card 1).jpg. ↗

- Deux autres clichés de la soirée du 13 juillet 1966, Amsterdam. Fonds Anefo (Nationaal Archief, Pays-Bas), photos de Jack de Nijs pour Het Parool : Abbey Lincoln au micro, une trompette à sa droite (n° 919-3554), puis de profil (n° 919-3555). Domaine public (CC0). ↗ · ↗


- Non utilisables — les fonds les plus riches sont sous droits. Les photographies de Kwame Brathwaite documentant l'AJASS, Naturally '62 et la scène de Harlem (collection Smithsonian NMAAHC, objet n° 2021.26.10) sont explicitement sous droits réservés, autorisation requise avant toute publication. Le fonds Abbey Lincoln de l'Institute of Jazz Studies (université Rutgers, 85 boîtes, dont de nombreuses photographies) exige de même une autorisation écrite de la succession de l'artiste pour toute publication. Les photos de plateau (For Love of Ivy, 1968 ; concerts des années 2000 via l'AP) circulant sur les banques d'images professionnelles sont, elles, en gestion de droits commerciale (« rights managed »). ↗ · ↗
Dernière mesure
Elle n'a jamais chanté ce qu'elle ne savait pas. C'est peut-être la seule règle qu'elle n'ait jamais transgressée, du premier disque en robe de vamp au dernier, où chaque mot lui appartenait enfin sans partage.
Elle a mis quarante ans à devenir Abbey Lincoln — pas le nom donné par Bob Russell en 1956, mais la femme que ce nom allait devoir contenir. Entre les deux, il y a eu une robe brûlée, un cri appris dans la peur puis maîtrisé comme un art, un essai qui a fait mal à lire à ceux qu'il visait, des cheveux qu'on a cessé de lisser, deux noms reçus d'un continent qui n'était pas le sien mais qui l'a reconnue quand même, et dix albums, à la fin, qui ne disent plus que ce qu'elle sait.
Elle meurt un mois d'août, trois ans après Max Roach, presque à la date où lui-même s'était éteint — comme si le calendrier, à défaut d'autre chose, tenait à leur laisser cette dernière mesure commune. Ses cendres sont dispersées ; il ne reste ni tombe ni monument. Il reste une voix grave, un phrasé qui ne se presse jamais, et une phrase qu'elle a prononcée un jour de colère et qui vaut, pour finir, comme toutes les épitaphes qu'elle aurait refusées : elle n'a chanté que ce qu'elle savait. À nous, maintenant, d'apprendre à écouter ce que ça veut dire.