Aller au contenu
Abbey Lincoln au Concertgebouw d'Amsterdam, 13 juillet 1966

Musiciens · Chanteuse, compositrice et actrice de jazz · La vérité pour tout bagage

Abbey Lincoln

1930 – 2010 · Chicago, Illinois, États-Unis

🗺️Frise et carte (page compagnon)

📋 Navigation rapide

La vérité pour tout bagage

Hommage — 1930 · 2010

Abbey Lincoln au Concertgebouw d'Amsterdam, 13 juillet 1966

Abbey Lincoln au Concertgebouw d'Amsterdam, 13 juillet 1966. Photo : Jack de Nijs pour l'agence Anefo (Nationaal Archief), restauration Adam Cuerden, domaine public (CC0), via Wikimedia Commons (fiche du fichier ↗).

« I can't sing about things except what I know about. »
— « Je ne peux chanter que ce que je sais. »
Abbey Lincoln, lors d'un débat Down Beat sur le racisme dans le jazz, 1961 ↗

Ouverture — Ce qu'elle savait

Elle est née dixième d'une fratrie de douze, sur une ferme du Michigan, avec un piano que personne d'autre ne voulait toucher. Elle en a fait un pays.

Elle s'est d'abord appelée Anna Marie. Puis Gaby Lee, dans les revues à plumes du Moulin Rouge d'Hollywood. Puis Abbey Lincoln — abbaye et président assemblés en un seul nom par un parolier qui deviendrait son manager. Puis Aminata. Puis Moseka. Chaque nom était une peau qu'elle quittait pour la suivante, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une, irréductible : une femme qui refusait de chanter ce qu'elle ne savait pas.

On l'a habillée d'une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe et vendue comme un fruit sur une pochette de disque. Elle a fini par brûler la robe. On lui a dit qu'elle ne savait pas chanter ; elle a écrit une chanson là-dessus. On lui a demandé de crier — un cri qui ne devait rien au music-hall, un cri de terreur et de fureur pure, soixante-quinze secondes qui tiennent encore aujourd'hui la gorge serrée de qui les écoute. Elle a d'abord refusé, avant de changer d'avis en entendant une cantatrice tenir une note impossible : la preuve, pour elle, qu'un cri pouvait être un art aussi maîtrisé qu'une aria. Alors elle a crié.

Elle n'a jamais aimé le mot jazz, qu'elle jugeait trop étroit pour ce qu'elle faisait ; elle préférait qu'on l'appelle par son nom, et rien d'autre. Thelonious Monk, un jour, lui a révélé qu'elle était compositrice. Elle ne le savait pas encore. Elle l'a cru, parce que c'était Monk qui le disait, et elle s'est mise à écrire — des chansons où chaque mot porte le poids de plusieurs vies, où l'ironie voisine avec la prière, où rien n'est un ornement.

Ce guide n'est pas une hagiographie. C'est le portrait d'une femme qui a mis quarante ans à devenir exactement ce qu'elle voulait être, sans jamais transiger sur ce qu'elle savait — et qui, dans ses dix dernières années de disques, a chanté comme on tient enfin une promesse qu'on s'était faite à vingt ans.

Entrez. N'attendez pas d'elle la douceur facile. Attendez la vérité, chantée bas et tenue longtemps.

Comment lire ce guide — Trois portes

Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)

ParcoursDuréeÀ lireÀ écouter
Un souffle≈ 10 minL'ouverture · §5 Le cri · §15 La quête du nom · §18 « Je ne chante que ce que je sais » · « Dernière mesure »« Triptych: Prayer/Protest/Peace », We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite
Une soirée≈ 1 hL'ouverture, les repères et la chronologie · tout le récit (§1 à 7) · §17 Le génie · §21 Influences · §22 Hommages reçus · §26 Playlists · « Dernière mesure »Straight Ahead (1961)
L'intégrale1 h 30 à 2 hTout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernierAbbey Sings Abbey (2007), du début à la fin

Entrer par une envie

Le plan en un coup d'œil

Repères — La fiche en un souffle

Nom de naissanceAnna Marie Wooldridge
Naissance6 août 1930, Chicago (Illinois) ; enfance à Calvin Center, comté de Cass (Michigan)
Mort14 août 2010, Manhattan (New York), huit jours après son 80ᵉ anniversaire
Noms successifsAnna Marie · Gaby Lee · Abbey Lincoln (1956) · Aminata (Guinée) et Moseka (Zaïre), reçus en 1972 ↗
InstrumentLa voix — contralto grave, diction lente et appuyée
SignaturesLe cri de Triptych ; l'écriture de ses propres textes ; l'interprétation qui prend le temps du sens
Label(s)Liberty, Riverside, Candid, Philips, Enja, Verve/Gitanes
Compagnon de route et épouxMax Roach (mariés 1962-1970) ↗
ActivismeMilitante des droits civiques dès 1960 ; cofondatrice de la Cultural Association for Women of African Heritage (Harlem ; le groupe existe déjà en février 1961) ↗
Distinction majeureNEA Jazz Masters Fellowship, 2003 ↗

Sources : Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · NEA ↗

Chronologie repère

AnnéeÉvénement
19306 août : naissance d'Anna Marie Wooldridge à Chicago, dixième de douze enfants. La famille s'installe bientôt sur une ferme de Calvin Center, comté de Cass, Michigan. ↗
1944À 14 ans, elle entend pour la première fois Billie Holiday et Coleman Hawkins sur le phonographe familial, le même jour. ↗
1949Elle remporte un concours amateur à 19 ans et part chanter à Los Angeles. ↗
1951-1952Elle chante sous le nom de Gaby Lee à Honolulu ; elle y croise Billie Holiday et Louis Armstrong. ↗ · ↗
1954Retour à Hollywood : le Moulin Rouge, ses plumes et ses caniches roses. ↗
1956Le lyricist Bob Russell devient son manager et lui donne le nom d'Abbey Lincoln. Premier album, Abbey Lincoln's Affair… A Story of a Girl in Love (Liberty). Apparition dans La Blonde et moi, où elle porte une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe. ↗
1957Elle s'installe à New York, chante au Village Vanguard, signe chez Riverside et y rencontre le batteur Max Roach. ↗
1959-1960Abbey Is Blue (Riverside). Novembre 1960 (enregistré) : We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (Candid), avec la scène du cri sur « Triptych ». ↗
1961Straight Ahead (Candid). Down Beat la critique durement ; elle réplique lors d'un débat public avec Max Roach. 14 juillet : la Freedom Now Suite est jouée pour un gala de la NAACP à Philadelphie. ↗
15 février 1961Avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy, elle participe à l'irruption d'un groupe d'activistes afro-américains au Conseil de sécurité de l'ONU, en protestation contre l'assassinat de Patrice Lumumba. ↗
1962Mariage avec Max Roach. La CAWAH, qu'elle a cofondée à Harlem, est alors active : elle existait déjà en février 1961. ↗
28 janvier 1962Le défilé Naturally '62, organisé par l'African Jazz-Art Society & Studios (AJASS) de Kwame Brathwaite, impose des mannequins noirs aux cheveux naturels — un jalon du mouvement Black is Beautiful auquel Lincoln est associée. ↗
1964Nothing But a Man, avec Ivan Dixon, film indépendant sur un couple noir dans le Sud ségrégué. ↗
1966Septembre : l'essai « Who Will Revere the Black Woman? » paraît dans Negro Digest. 13 juillet : concert au Concertgebouw d'Amsterdam. ↗
1968For Love of Ivy, avec Sidney Poitier ; nomination aux Golden Globes. ↗
1969Elle se produit au Harlem Cultural Festival (« Black Woodstock »). ↗
1970Divorce d'avec Max Roach ; le court métrage Max and Abbey (Stan Lathan) la filme en pleine transition. Elle regagne la Californie. ↗
1970-1975Los Angeles : enseignement à Cal State Northridge, travail avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop, soirées caritatives pour la Brotherhood Crusade. ↗
1972Voyage en Afrique avec Miriam Makeba : elle reçoit les noms « Moseka » (Zaïre) et « Aminata » (Guinée). ↗
1973People in Me (Philips), disque du retour. ↗
1980Painted Lady avec Archie Shepp ; concerts filmés au Keystone Korner (publiés à titre posthume en 2015-2016). ↗
1983-1984Talking to the Sun (Enja) avec Steve Coleman. ↗
1987-1989Abbey Sings Billie, vol. 1 et 2 ; « For All We Know » figure dans le film Drugstore Cowboy (1989). ↗
1990The World Is Falling Down (Verve), premier des dix albums du contrat signé avec le producteur français Jean-Philippe Allard. Elle joue la mère de Bleek dans Mo' Better Blues de Spike Lee. ↗
1991-1992You Gotta Pay the Band avec Stan Getz ; Devil's Got Your Tongue. ↗
2002Rétrospective de son œuvre de compositrice, trois concerts à Jazz at Lincoln Center. ↗
2003NEA Jazz Masters Fellowship. It's Me (Verve). ↗
2007Abbey Sings Abbey, dixième et dernier album Verve, entièrement composé de ses propres chansons. Opération à cœur ouvert. 16 août : mort de Max Roach. ↗
201014 août : mort à Manhattan, huit jours après son 80ᵉ anniversaire, après des années de santé déclinante. ↗
2011Mai : Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves et Cassandra Wilson lui rendent hommage au Kennedy Center. ↗
2015-2016Parution posthume des concerts de 1980 au Keystone Korner. ↗

Sources principales : Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · NPR ↗ · Bohemian ↗ · Brooklyn Public Library ↗

I. LE RÉCIT

1. Calvin Center, ou la ferme aux douze enfants (1930-1949)

Elle naît à Chicago un 6 août 1930, mais Chicago ne la garde pas longtemps. Sa mère, persuadée qu'une campagne élève mieux les enfants qu'une ville, installe la famille sur une ferme de Calvin Center, dans le comté de Cass, au Michigan. Anna Marie Wooldridge y grandit dixième d'une fratrie de douze — un rang qui ne laisse ni le silence ni l'attention à qui ne les prend pas. ↗

Il y a un piano dans la maison, payé par le père. Personne d'autre ne s'y intéresse vraiment ; elle, si. Elle y trouve une compagnie discrète, qui ne dérange personne, et y apprend seule à dénicher une mélodie à l'oreille — un refuge tranquille dans une maisonnée pleine de monde. ↗

À quatorze ans, un jour de 1944, sa sœur ramène à la maison un disque de Billie Holiday, et un autre de Coleman Hawkins jouant « Body and Soul ». Elle les entend le même jour, sur le même phonographe à manivelle. De Hawkins, elle gardera longtemps le souvenir précis ; de ce que chantait Billie, elle dira n'avoir gardé que l'effet, pas les mots — mais cet effet-là ne la quittera jamais : une manière de raconter une histoire sans jamais chercher l'esbroufe technique. Cette leçon deviendra, des décennies plus tard, sa propre définition du chant. ↗ · ↗

Elle chante à l'école, à l'église. Elle grandit dans les orchestres de bal amateur, avant que Los Angeles ne l'appelle.

Anecdotes de la première jeunesse

Ce que la ferme du Michigan lui a donné, elle ne l'a jamais renié : la patience d'une phrase qu'on prend le temps de finir, et la certitude qu'un piano suffit, si personne d'autre n'en veut.

2. Los Angeles, Honolulu — Gaby Lee cherche son nom (1949-1954)

À vingt et un ans, elle quitte les hivers du Michigan pour la Californie. Elle chante dans les clubs de Los Angeles sous le nom d'Anna Marie, des chansons de variété radiophonique — Rosemary Clooney plutôt que du jazz — bien avant de trouver un langage vraiment personnel. ↗

En 1951 ou 1952, elle part pour Honolulu, où elle tient une saison entière dans un night-club sous le nom de Gaby Lee. C'est là qu'elle croise enfin celle qu'elle écoutait en cachette depuis l'adolescence.

La rencontre d'Honolulu

Billie Holiday se produit au Brown Derby ; la jeune Gaby Lee chante, elle, un peu plus loin, au Trade Winds. Chaque soir, une fois son propre tour de chant terminé, elle traverse la ville pour aller écouter Holiday se produire. Un soir, les rôles s'inversent : c'est Holiday elle-même qui vient l'écouter, sans doute pour échapper un instant à la cohue de son propre public. Lincoln racontera plus tard, avec un mélange de pudeur et d'autodérision, ne pas se souvenir précisément de ce qu'elles s'étaient dit ce soir-là — seulement qu'elle n'avait jamais cherché à se comporter en pair de la grande chanteuse, restant à distance respectueuse, une réserve à laquelle Holiday, en retour, répondait toujours avec douceur. ↗

Deux chanteuses noires, deux clubs voisins, un archipel au milieu du Pacifique : c'est là, et non à New York, que la ligne commence — celle qui va de Holiday à Lincoln, et que Max Roach appellera plus tard une tradition de conteuses plutôt qu'une école de chanteuses de jazz.

3. Le Moulin Rouge et la robe brûlée (1954-1957)

De retour à Hollywood en 1954, elle chante au Moulin Rouge, un night-club à la française, avec éléphants et caniches teints en rose sur la piste. Elle y porte des chapeaux à plumes et des robes fendues jusqu'à la hanche. ↗

C'est là que le parolier Bob Russell, qui devient son manager, lui invente un nom de scène pour de bon : Abbey Lincoln — l'abbaye de Westminster et le président Lincoln assemblés en une seule identité. Elle laissera entendre plus tard, avec une pointe d'ironie, qu'Abraham Lincoln n'ayant pas vraiment libéré les esclaves, ce serait peut-être désormais à elle de s'en charger. ↗ · ↗

En 1956 paraît son premier disque, Abbey Lincoln's Affair… A Story of a Girl in Love, pochette de vamp alanguie. La même année, elle décroche un petit rôle chantant dans La Blonde et moi (The Girl Can't Help It), comédie musicale avec Jayne Mansfield : elle y porte une robe orange ayant appartenu à Marilyn Monroe dans Les hommes préfèrent les blondes, et interprète le morceau-thème. ↗

La robe brûlée

Des années plus tard, en 1993, elle reviendra sur cette robe avec une franchise coupante, expliquant à l'agence de presse américaine que ce vêtement avait fini par compter davantage qu'elle-même : dans la salle, le public regardait son corps, pas sa musique. Le geste qu'elle pose alors n'a rien d'un caprice de star : elle brûle elle-même la robe, refusant ce que ce costume disait d'elle plutôt que ce qu'elle chantait. C'est la première fois qu'elle refuse, publiquement, un rôle qu'on lui taille sans la consulter.

« This dress was more important than I was. »
— « Cette robe comptait plus que moi. »
Abbey Lincoln, entretien avec l'agence Associated Press, 1993 ↗

De la robe de Marilyn Monroe aux cheveux naturels des Grandassa Models, il n'y a qu'un pas — et c'est le même geste : refuser qu'un corps de femme noire serve à autre chose qu'à ce qu'elle veut en faire.

4. Riverside, le Village Vanguard, Max Roach (1957-1959)

En 1957, elle s'installe à New York et chante au Village Vanguard — alors un supper-club intime, une scène idéale pour une artiste qui cherche encore sa voix. Elle signe chez Riverside Records, où elle enregistre coup sur coup That's Him!, It's Magic et Abbey Is Blue, avec une brochette de musiciens qui comptera parmi les meilleurs de New York : Sonny Rollins, Kenny Dorham, Wynton Kelly, Paul Chambers. ↗ · ↗

C'est au Village Vanguard qu'elle rencontre le batteur, compositeur et pionnier du bebop Max Roach. Il devient son partenaire de scène, puis son compagnon, avant de l'épouser en 1962. C'est lui qui l'introduit dans l'élite du jazz new-yorkais — Sonny Rollins, John Coltrane, Thelonious Monk — et qui joue, dira-t-elle, un rôle décisif dans son évolution vers une conscience politique. Elle tient néanmoins toujours à corriger, chaque fois qu'on le lui présente comme son créateur, qu'il fut avant tout un compagnon de travail avec qui elle échangeait des idées d'égal à égal. ↗

Abbey Is Blue (1959) marque un tournant : elle y aborde Ellington, Kurt Weill, un poème de Langston Hughes mis en musique (« Lonely House »), et surtout « Let Up », une chanson qu'elle a écrite elle-même — sa toute première. Le disque paraît avec, sur la pochette, un bleu recouvrant son visage souriant des débuts. ↗

« Let Up » : la première chanson

Interrogée bien plus tard sur le moment où elle a commencé à écrire ses propres textes, Lincoln pointe cet album précis et cette chanson-là. Sa vie, expliquera-t-elle, devenait alors difficile à supporter : coincée entre deux carrières, elle essuyait des critiques mesquines qui mettaient en doute jusqu'à son talent de chanteuse, au point d'en tomber malade. C'est de cette période éprouvante qu'est née « Let Up », qu'elle attribue pourtant, par une pudeur toute personnelle, davantage à la mélodie composée par Max Roach qu'à ses propres mots. ↗

5. Le cri — We Insist! et Straight Ahead (1959-1961)

Max Roach et le parolier Oscar Brown Jr. travaillent depuis 1959 à une grande pièce destinée au centenaire de la Proclamation d'émancipation, prévu pour 1963. Mais l'urgence du mouvement des droits civiques les pousse à devancer le projet : ce sera We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite, enregistré en 1960 pour le label Candid, avec Coleman Hawkins au ténor et Babatunde Olatunji aux percussions. Brown écrit des paroles ; Lincoln, elle, chante sans mots sur ses parties — jusqu'au mouvement central. ↗

Ce mouvement s'appelle « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — un duo pour les deux instruments les plus primitifs qui soient, tambour et voix. Lincoln se décrivait elle-même comme une enfant réservée ; crier ne lui venait pas naturellement, alors que la pièce l'exigeait absolument. Connaissant son talent de comédienne, Roach lui propose de s'imaginer marchant sur un chemin, et soudain apercevant quelque chose d'insoutenable. Le résultat n'est pas un cri stylisé : c'est un cri primal, réel, que même certains admirateurs de la suite avouent ne pouvoir réentendre sans un mouvement de recul. Le troisième mouvement, « Peace », est à l'opposé : l'épuisement apaisé de qui vient de tout donner pour s'affirmer libre. ↗ · ↗

Ce que le cri a coûté et permis

En 1961 paraît Straight Ahead, son cinquième album et son premier pour Candid, avec Eric Dolphy, Coleman Hawkins, Booker Little et Mal Waldron — le tout dernier pianiste de Billie Holiday. Le magazine Down Beat en publie, le 9 novembre 1961, une critique méprisante signée Ira Gitler, qui l'accuse de naïveté et de faire de la propagande. Peu après, lors d'un débat public de Down Beat consacré au racisme dans le jazz, Lincoln et Roach répliquent en personne : tout art, avance-t-elle en substance, reflète son époque et le regard de celui qui le porte, et elle revendique le droit de ne chanter que ce qu'elle connaît vraiment — quand personne, fait-elle remarquer, n'a jamais songé à reprocher à Billie Holiday de ne parler que d'amours déçues. ↗

6. Actrice, épouse, insoumise — de Nothing But a Man à Aminata (1961-1970)

Le 15 février 1961, elle participe, avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy, à l'irruption d'un groupe d'activistes afro-américains dans la salle du Conseil de sécurité de l'ONU, pour protester contre l'assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba. Le trio Lincoln-Angelou-Guy avait, quelques temps plus tôt, sollicité l'avis de Malcolm X sur leur projet, lors d'une rencontre au restaurant Shabazz à Harlem ; il leur aurait fait savoir qu'il était impressionné par leur mobilisation contre l'impérialisme belge et américain. ↗

Elle épouse Max Roach en 1962. Elle a cofondé à Harlem la Cultural Association for Women of African Heritage (CAWAH), un collectif de femmes noires engagées dans l'art et la culture — déjà constitué en février 1961, quand il organise l'irruption à l'ONU ; la date exacte de sa fondation reste à établir. ↗ Le 28 janvier 1962, l'African Jazz-Art Society & Studios (AJASS), fondée par le photographe Kwame Brathwaite et son frère l'activiste Elombe Brath, organise au club de jazz Purple Manor de Harlem le défilé Naturally '62 : des mannequins noirs — les Grandassa Models — y portent pour la première fois publiquement leurs cheveux afro naturels, refusant les canons de beauté occidentaux. L'événement, où la CAWAH de Lincoln est étroitement associée, devient un jalon fondateur du mouvement Black is Beautiful. ↗

En 1964, elle tourne son premier grand rôle au cinéma : Nothing But a Man, face à Ivan Dixon, film indépendant écrit et réalisé par Michael Roemer sur un jeune couple noir affrontant le racisme ordinaire du Sud ségrégationniste. C'est aussi l'époque où, sur un panel du New School consacré à la place de la femme noire dans la littérature américaine, elle affirme que même les écrivains blancs les plus hostiles ont dû reconnaître la profondeur de l'amour porté par les femmes noires. ↗

« Who Will Revere the Black Woman? »

En septembre 1966, elle publie dans Negro Digest un essai retentissant, « Who Will Revere the Black Woman? » (« Qui révérera la femme noire ? »). En s'appuyant sur Mark Twain, elle y décrit le mécanisme en trois temps par lequel un peuple asservi est d'abord déshumanisé aux yeux du monde, puis aux yeux de ses propres oppresseurs, puis, pire encore, à ses propres yeux. Elle y interpelle frontalement les hommes noirs qui, selon elle, intériorisent ce mépris jusqu'à rejeter les femmes de leur propre communauté. Le texte, republié depuis dans d'innombrables anthologies féministes noires, reste l'un des documents les plus durs et les plus lus qu'elle ait laissés — les droits de publication de ses écrits originaux appartenant aujourd'hui à sa succession, ce guide se limite à en décrire l'argument sans en citer le texte. ↗ · ↗

En 1968, elle donne la réplique à Sidney Poitier dans For Love of Ivy, aux côtés de Beau Bridges ; le rôle lui vaut une nomination aux Golden Globes. L'historien du cinéma Donald Bogle voit en elle une figure de transition majeure dans la représentation des Afro-Américaines à l'écran, à contre-courant aussi bien de l'image maternelle et docile que de l'hypersexualisation habituellement réservées aux actrices noires de l'époque. ↗

L'année suivante, en 1969, elle se produit au Harlem Cultural Festival — le festival surnommé rétrospectivement « Black Woodstock », popularisé par le documentaire Summer of Soul. ↗

Son mariage avec Roach s'achève en 1970. Un court métrage documentaire, Max and Abbey, réalisé par Stan Lathan pour l'émission Black Journal, la filme juste avant la rupture : compositrice, chanteuse, actrice, autrice et activiste, partenaire créative de Roach à part entière. ↗

7. Le long silence et la renaissance Verve (1970-2010)

Après le divorce, elle regagne la Californie et se retire des projecteurs pour près d'une décennie. Elle enseigne à Cal State Northridge, travaille avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop dans le quartier de Watts à Los Angeles, organise des soirées de bienfaisance pour la Brotherhood Crusade, une association de défense des droits civiques. ↗ Un article évoque aussi, à cette période éprouvante de rupture et de désillusion, un passage en hôpital psychiatrique — un épisode qu'une seule source rapporte, et qu'il convient donc de considérer avec prudence (voir §32). ↗

En 1972, elle part en Afrique avec Miriam Makeba. De ce voyage, elle rapporte deux noms honorifiques offerts par des personnalités politiques : « Moseka », à l'initiative du ministre de l'Information du Zaïre, et « Aminata », en Guinée. « Moseka » deviendra son surnom le plus fréquent dans les années suivantes. ↗

People in Me (1973, Philips) marque son retour au disque. Les années 1970 et 1980 la voient enregistrer surtout pour de petits labels indépendants — Inner City, Enja — et travailler avec de jeunes musiciens de la scène new-yorkaise, notamment le saxophoniste Steve Coleman sur Talking to the Sun (1983-1984). C'est aussi dans ces années qu'elle commence vraiment à composer ses propres textes de façon suivie. ↗

En 1989, le producteur français Jean-Philippe Allard, alors à la tête de Verve/PolyGram France, l'invite à signer un contrat de dix albums. The World Is Falling Down (1990) inaugure cette collaboration et la relance véritablement : suivent You Gotta Pay the Band avec Stan Getz (1991), Devil's Got Your Tongue (1992), et toute une série de disques salués par la critique jusqu'à sa mort. En 1990 également, Spike Lee lui offre le rôle de Lillian, la mère du jeune Bleek, dans Mo' Better Blues. ↗

En 2002, l'institution Jazz at Lincoln Center lui consacre une rétrospective en trois concerts, célébrant son œuvre de compositrice. En 2003, le National Endowment for the Arts lui décerne le titre de NEA Jazz Master, la plus haute distinction du jazz américain ; la même année paraît It's Me. ↗ · ↗

Abbey Sings Abbey, paru en 2007, est son dixième et dernier album pour Verve — un disque entièrement composé de ses propres chansons, dans des arrangements dépouillés portés par la guitare de Larry Campbell. La même année, elle subit une opération à cœur ouvert. ↗

Le 16 août 2007, Max Roach meurt à Manhattan, à 83 ans. Peu avant sa mort, il confiait encore à l'agence AP ce qui, selon lui, reliait Lincoln à Billie Holiday : au-delà du style, une même tradition — celle des conteuses plutôt que des simples chanteuses de jazz.

« They go beyond being jazz singers because they are storytellers. »
— « Elles dépassent le statut de chanteuses de jazz, parce que ce sont des conteuses. »
Max Roach, entretien avec l'agence Associated Press, peu avant sa mort en 2007 ↗

Après l'opération de 2007, sa santé décline sur plusieurs années. Elle meurt le 14 août 2010 dans son appartement de l'Upper West Side, à Manhattan, huit jours après son 80ᵉ anniversaire — presque trois ans, jour pour jour dans le calendrier du mois d'août, après Max Roach. La nouvelle est annoncée par son frère, David Wooldridge. Elle est incinérée ; ses cendres sont dispersées. ↗ · ↗

II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES

8. Enfance et famille — les à-côtés

9. Le Moulin Rouge et Hollywood — coulisses

10. Dans l'orbite de Max Roach — jams, leçons, rencontres

C'est par Max Roach qu'elle entre dans le cercle le plus exigeant du jazz new-yorkais : Sonny Rollins, John Coltrane, Thelonious Monk. Elle ne s'y contente pas d'observer. ↗

« Thelonious Monk told me I was a composer. »
— « Thelonious Monk m'a dit que j'étais compositrice. »
Abbey Lincoln, entretien avec le North Bay Bohemian, 2003 ↗

Elle précisera plus tard le contexte exact : lors de la réédition de Straight Ahead, Monk est cité affirmant qu'elle « doit réussir » car elle n'est pas seulement une grande chanteuse et actrice, mais une grande compositrice — une phrase relayée par Max Roach, plutôt qu'une confidence en tête-à-tête, qui finit par la convaincre pour de bon. ↗

11. We Insist! Freedom Now Suite, minute par minute

12. Coulisses de cinéma et de télévision

13. Ce que les années Verve racontaient d'elle — mentorat, confidences et coulisses

Dans les vingt dernières années de sa carrière, Lincoln devient elle-même une figure tutélaire pour toute une génération de chanteuses. Dee Dee Bridgewater et Dianne Reeves comptent parmi celles qui la disent leur mentor ; Cassandra Wilson, installée à New York depuis 1982, se réclame de son apprentissage auprès d'elle et du bassiste Dave Holland avant de chanter elle-même en choriste sur ses concerts. ↗ · ↗ · ↗

« I'm not dead yet. »
— « Je ne suis pas encore morte. »
Abbey Lincoln, rapportée par Dee Dee Bridgewater sur NPR, mai 2011 ↗

« They figured I was dangerous or something. »
— « Ils ont dû me trouver dangereuse, ou un truc comme ça. »
Abbey Lincoln, entretien avec Larry Katz, 1996 ↗

« I finally figured out what a song is. »
— « J'ai enfin compris ce qu'est une chanson. »
Abbey Lincoln, citée dans la presse à la sortie de Wholly Earth, 1998 ↗

« Because I have something to say. »
— « Parce que j'ai quelque chose à dire. »
Abbey Lincoln, citée par un journaliste qui l'avait interviewée à plusieurs reprises, NPR, 2010 ↗

Interlude — Une nuit à Honolulu, 1951 (reconstitution)

Deux clubs, à quelques rues l'un de l'autre, sur une île au milieu du Pacifique. Au Trade Winds, une jeune femme qui s'appelle encore Gaby Lee referme son set et se glisse dehors, la voix encore chaude. Elle traverse la nuit tropicale jusqu'au Brown Derby, où une autre voix, plus grave, plus rompue, plus vieille de dix ans de tournées et de blessures, tient toute une salle en respect. Gaby Lee s'assied au fond, ne bouge pas, ne s'approche pas. Elle regarde. Elle écoute une femme raconter, sans un seul effet de manche, ce qu'elle-même n'a pas encore vécu — et pressent, sans le formuler, que chanter, ce n'est pas prouver qu'on a une belle voix : c'est avoir quelque chose à dire, et le dire sans mentir.

Une nuit, les rôles s'inversent : c'est Billie Holiday qui pousse la porte du Trade Winds, fatiguée peut-être de sa propre cour, en quête d'un coin tranquille. Gaby Lee ne se précipite pas. Elle ne demande rien. Elle reste à sa place, respectueuse — et c'est peut-être cette retenue-là, plus que n'importe quelle audace, qui vaut à la jeune chanteuse la douceur que Holiday lui accorde ce soir-là.

Vingt ans plus tard, devenue Abbey Lincoln, elle ne racontera jamais cette rencontre comme une leçon de technique. Elle en gardera une chose : qu'on ne chante bien que ce qu'on sait. Elle mettra encore dix ans à savoir vraiment quoi dire — mais la nuit d'Honolulu, déjà, en avait planté la graine.

(Reconstitution : les faits de la rencontre — les deux clubs, l'alternance des visites, la réserve de la jeune chanteuse — sont d'après les souvenirs de Lincoln eux-mêmes, tels que rapportés en 2003 ; les pensées qui lui sont prêtées ici sont une libre évocation.) ↗

III. LE PORTRAIT

14. Traits marquants

Une voix grave, presque masculine dans son grain, posée sur un phrasé lent, comme alourdi par le poids de chaque mot — c'est ainsi qu'on la décrit le plus souvent, dans la presse française comme américaine. ↗

Une conscience aiguë de la blessure sociale, un attachement à la forme poétique, populaire et pourtant exigeante : voilà ce qui, selon une émission française consacrée à son parcours, la place « ailleurs » que la simple généalogie des divas du jazz — dans un univers plus complexe, mais toujours profondément humain. ↗

Le critique R. J. DeLuke, dans All About Jazz, la décrit comme un esprit léger et pourtant préoccupé du monde qui l'entoure — capable de voir les problèmes de la société et du monde de l'art sans jamais céder à la plainte ou au blâme, fidèle en cela, ajoute-t-il, à l'exemple de son idole Billie Holiday. ↗

15. La quête du nom — de Wooldridge à Aminata Moseka

Peu d'artistes ont autant changé de nom qu'elle, et peu l'ont fait avec une conscience aussi aiguë de ce que chaque nom engageait.

Un profil publié par All About Jazz résume ces quatre décennies comme une transformation constante : une jeune chanteuse de bar naïve, devenue objet de désir de cinéma et de club de jazz, puis Afro-Américaine à la conscience politique approfondie, actrice sensible à contre-courant des clichés de son temps, exilée artistique et culturelle, et enfin sage poétique du jazz. ↗

Elle n'a jamais choisi un nom pour effacer le précédent — mais pour dire, chaque fois, qu'elle était devenue quelqu'un de plus vaste que celle qui l'avait porté avant.

16. Caractère — la femme qui n'aimait pas le small talk

Le journaliste Greg Cahill, qui l'interroge par téléphone en 2003 depuis son appartement de Manhattan, la décrit comme peu portée sur les banalités, tantôt bourrue, tantôt nostalgique, mais toujours directe. Elle y déplore, avec une amertume assumée, la commercialisation croissante d'une industrie musicale où trop d'artistes, selon elle, travaillent davantage pour le système que pour leur propre public ou leur propre esprit. ↗

Elle n'élude jamais une question dérangeante et retourne volontiers l'ironie contre elle-même : interrogée sur l'univers si personnel qu'elle s'est façonné à sa mesure, elle finit la phrase que le journaliste n'ose pas terminer par un éclat de rire complice — « selon Abbey ». ↗

Elle confie aussi, avec une franchise sans détour, que le travail artistique fut littéralement ce qui l'a maintenue en vie face à un monde qu'elle n'a jamais prétendu aimer — un aveu de vulnérabilité rare chez une femme par ailleurs si peu encline à se plaindre. ↗

17. Le génie — l'écriture comme discipline

Sa singularité de compositrice tient moins à la mélodie — souvent simple, souvent empruntée aux formes du blues ou du standard — qu'à une densité de langage rare dans la chanson populaire. Le New York Times évoque, à sa mort, des chansons tersement poétiques qui font d'elle une figure singulière du jazz ; sa stature de parolière, précise le journal, ne s'affirme véritablement que sur les deux dernières décennies de sa vie, aboutissant à Abbey Sings Abbey (2007), disque entièrement composé de ses propres textes. ↗

Ce qui frappe ses héritières, ce n'est pas la virtuosité de la métaphore, mais une sorte d'évidence énigmatique : des formulations qui semblent nées d'un premier jet et qui, précisément pour cela, résistent à la paraphrase — au point que Dee Dee Bridgewater confesse avoir dû passer des jours sur une seule chanson, non pour en mémoriser les mots, mais pour en comprendre l'histoire assez profondément pour pouvoir seulement les enchaîner. ↗

Elle-même résume sa méthode en une phrase, prononcée lors de la remise de son prix NEA en 2003 : la musique, dit-elle, est un don, une discipline qui accroît la compréhension du monde et exprime l'esprit humain.

« The gift of music is the magic of the world. »
— « Le don de la musique est la magie du monde. »
Abbey Lincoln, discours de réception du prix NEA Jazz Masters, 2003 ↗

18. « Je ne chante que ce que je sais » — le blues et la vérité

Toute son esthétique tient dans la formule lancée en 1961 face à ses détracteurs de Down Beat : elle ne chante pas l'amour non partagé, faute d'en avoir fait l'expérience ; elle ne chante que ce qu'elle connaît, et rien d'autre. Ce principe, presque documentaire, gouverne aussi bien ses interprétations de standards que ses propres textes : chaque chanson est un témoignage, jamais un exercice de style. ↗

C'est ce même principe qui la pousse, en 1992, à consacrer Devil's Got Your Tongue à une charge contre certains rappeurs, comiques et cinéastes qu'elle accuse de tirer profit du dénigrement de la culture noire — preuve qu'à soixante ans passés, elle continue de dire ce qu'elle pense, sans égard pour la mode ni pour la prudence commerciale. ↗

19. L'humour, la dignité, la pudeur

Sous la gravité, un humour sec affleure souvent — celui d'une femme qui refuse de se prendre trop au sérieux tout en refusant, plus encore, qu'on ne la prenne pas au sérieux du tout. Interrogée sur sa rencontre avec Billie Holiday à Honolulu, elle esquive d'abord la question par un rire complice, avant de révéler, presque à contrecœur, la retenue respectueuse qui avait vraiment marqué cette rencontre (voir §2). ↗

Cette même pudeur affleure dans l'anecdote de « Let Up » : elle attribue à Max Roach la mélodie d'une chanson qu'il lui offre pourtant comme sienne — un geste de justesse plutôt que de modestie, qui en dit long sur son rapport exigeant à la paternité de l'œuvre (voir §4). ↗

20. Précurseure — modernité et Black is Beautiful

Bien avant que l'expression ne devienne un slogan national, Lincoln en incarne l'esprit : cheveux naturels, tenues cousues de ses propres mains, cofondation de la Cultural Association for Women of African Heritage, association étroite au défilé Naturally '62. Elle contribue ainsi, avec d'autres, à ouvrir une conversation nationale sur les cheveux naturels des femmes noires, à une époque où le fer chaud reste la norme imposée. ↗

Son essai de 1966, « Who Will Revere the Black Woman? », anticipe de plusieurs années les grands textes du féminisme noir des années 1970 : il y dénonce, avec une virulence rare pour l'époque, le mépris de soi intériorisé et la dévalorisation systémique des femmes noires — y compris par les hommes de leur propre communauté (voir §6). ↗

Elle refuse d'ailleurs, tout au long de sa carrière, d'être réduite au seul mot de jazz, qu'elle jugeait trop étroit et parfois même insultant pour désigner une musique afro-américaine à ses yeux bien plus vaste — une réserve envers l'étiquette elle-même qui traverse la plupart des témoignages recueillis sur elle en langue française. ↗

21. Influences — la généalogie d'une conteuse

Trois noms reviennent inlassablement dans ce qu'elle dit de ses propres modèles : Billie Holiday, entendue à quatorze ans et rencontrée en chair et en os à Honolulu ; Sarah Vaughan et Dinah Washington, dont elle crédite les disques de lui avoir appris à chanter avec conviction. ↗

Max Roach, sans se poser en professeur, la relie explicitement à une lignée plus ancienne encore, remontant jusqu'à Bessie Smith — la tradition du blues et du récit vécu, plutôt que celle de la simple performance vocale (voir §7). ↗

En sens inverse, l'influence qu'elle exerce, elle, sur les générations suivantes est documentée avec la même clarté : Cassandra Wilson, Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves se réclament directement d'elle, tout comme la compositrice-interprète Kendra Shank, qui lui consacre un album entier (voir §13). ↗ · ↗

IV. L'ÉCHO

22. Hommages reçus

23. Musiciens — Portraits de l'entourage

(Cette rubrique est écrite dans une langue volontairement plus dense et plus libre que le reste du guide.)

Max Roach. Un tambour qui parle avant qu'on lui demande rien. Il entre dans sa vie par la petite porte d'un club de Greenwich Village et n'en ressort jamais tout à fait, même après le divorce, même après la mort : ils s'éteignent à trois étés d'écart, presque à la même date d'août, comme deux mesures d'une même phrase que quelqu'un aurait fini par refermer. Il lui offre des rencontres, une politique, un cri à apprendre à pousser — mais jamais, dira-t-elle sans relâche, une identité. Il ne l'a pas créée. Il a marché à côté. ↗ · ↗

Billie Holiday. Une voix entendue à quatorze ans sur un phonographe à manivelle, dans une ferme du Michigan où rien ne laissait présager qu'elle deviendrait, un jour, la mesure de toute chose. Puis une silhouette croisée pour de vrai, sur une île, dans deux clubs qui se répondent comme deux respirations : l'une chante, l'autre écoute ; l'autre chante, la première regarde. Il n'y a pas de leçon donnée, pas de conseil transmis — juste une présence qu'on ne dérange pas, et qui, en retour, ne dérange jamais. De cette économie-là naît une dette qu'aucune imitation ne pourra jamais rembourser, seulement une fidélité au principe : ne raconter que ce qui est vrai. ↗ · ↗

Thelonious Monk. Il ne lui donne pas de leçon de piano. Il lui donne un mot — compositrice — posé comme on pose une pierre dans une main ouverte, sans prévenir de son poids. Elle le portera quarante ans, jusqu'à en faire un disque entier, en 2007, où chaque chanson lui appartient enfin tout à fait. ↗

Bob Russell. Un parolier qui invente un nom en assemblant une abbaye et un président, sans savoir qu'il vient de fabriquer, pour les cinquante ans à venir, la seule identité qui tiendra. Il l'habille de plumes, la présente en vamp — et sans le vouloir tout à fait, il lui offre aussi les mots exacts pour dire d'où elle vient et où elle ira. ↗

Oscar Brown Jr. Le parolier de We Insist!, celui qui met des mots sur la colère de Roach pendant qu'elle, elle, refuse les mots et choisit le cri. Deux manières de dire la même vérité, l'une articulée, l'autre arrachée — et la suite ne tient debout que parce qu'elles se répondent. ↗

Coleman Hawkins. Le vétéran du ténor, déjà une légende quand elle n'est encore qu'une promesse. Il pose son souffle sur les deux disques qui la font basculer — We Insist!, Straight Ahead — comme on tend une main à quelqu'un qui n'en a pas besoin, mais qui l'accepte quand même, avec gratitude. ↗

Miriam Makeba. Celle qui l'emmène en Afrique quand l'Amérique ne veut plus d'elle sur ses scènes ni dans ses studios. De ce voyage, Lincoln revient avec deux noms nouveaux, offerts par des mains qu'elle n'a pas choisies mais qu'elle accepte comme un cadeau : Moseka, Aminata — la preuve vivante qu'on peut se perdre dans son propre pays et se retrouver ailleurs. ↗

Maya Angelou et Rosa Guy. Trois femmes, un restaurant à Harlem, une question posée à Malcolm X avant d'oser faire irruption dans la plus grande salle diplomatique du monde. Elles n'y vont pas en spectatrices : elles y entrent en criant, elles aussi — d'une autre manière que Lincoln sur Triptych, mais avec la même certitude que le silence, parfois, est une complicité qu'on ne peut plus se permettre. ↗

Kwame Brathwaite et Elombe Brath. Les frères qui organisent, dans un club de jazz de Harlem, le premier défilé où des femmes noires portent leurs cheveux au naturel devant un public venu pour voir ça. Lincoln n'est pas sur le podium ce soir-là — elle est dans l'esprit qui l'anime, dans l'association qu'elle a cofondée, dans chaque mèche non lissée qui refuse, elle aussi, de brûler sous le fer chaud. ↗

Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves, Cassandra Wilson. Trois voix plus jeunes, venues chercher dans son répertoire ce qu'on ne trouve dans aucune méthode de chant : comment investir un mot du poids exact de ce qu'on est en train de vivre. Elles mettent des jours sur une seule chanson, non pour la mémoriser, mais pour mériter de la chanter. Elle, de son vivant, refuse qu'on l'enterre avant l'heure, et leur propose, à la place d'un tombeau anticipé, une chaîne : que chacune, à son tour, fasse monter sur scène quelqu'un de plus jeune encore. ↗

Jean-Philippe Allard. Le producteur français qui, en 1989, tend un contrat de dix albums à une femme que l'industrie américaine avait cessé d'appeler. Il ne la sauve pas : il lui redonne simplement l'espace nécessaire pour devenir, enfin et pleinement, celle qu'elle savait depuis toujours qu'elle était. ↗

James Weidman. Le pianiste qui l'accompagne fidèlement à travers les décennies les plus discrètes de sa carrière, et qui garde d'elle le souvenir d'une conversation toujours capable d'ouvrir, sur n'importe quel sujet, une perspective à laquelle personne n'aurait songé seul. ↗

24. Frise des engagements

DateEngagementTrace
Avant février 1961Formation à Harlem de la Cultural Association for Women of African Heritage, cofondée par Lincoln ; date exacte de fondation à établir↗
15 février 1961Irruption au Conseil de sécurité de l'ONU contre l'assassinat de Patrice Lumumba, avec Max Roach, Maya Angelou et Rosa Guy↗
1961Débat public Down Beat sur le racisme dans le jazz, réplique à Ira Gitler↗
14 juillet 1961Freedom Now Suite jouée pour un gala de la NAACP à Philadelphie↗
28 janvier 1962Association de la CAWAH au défilé Naturally '62, jalon du mouvement Black is Beautiful↗
Septembre 1966Essai « Who Will Revere the Black Woman? », Negro Digest↗
1970-1975Enseignement à Cal State Northridge ; travail avec le Mafundi Institute et le Watts Writers Workshop ; soirées pour la Brotherhood Crusade↗
1992Devil's Got Your Tongue : charge contre la dénigration commerciale de la culture noireAP, cité par The Grio ↗

25. Liens avec les autres arts

V. LES CLÉS

26. Playlists thématiques

« Je ne chante que ce que je sais » — pour découvrir sa voix

  1. « Blue Monk » — Straight Ahead (1961)
  2. « Tender as a Rose » — Straight Ahead (1961)
  3. « Afro Blue » — Abbey Is Blue (1959)
  4. « Lonely House » — Abbey Is Blue (1959)
  5. « That's Him » — That's Him! (1957)

Le cri et l'engagement

  1. « Driva' Man » — We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite (1960)
  2. « Freedom Day » — We Insist! (1960)
  3. « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — We Insist! (1960)
  4. « All Africa » — We Insist! (1960)
  5. « Straight Ahead » — Straight Ahead (1961)

Les grandes retrouvailles Verve

  1. « The World Is Falling Down » — The World Is Falling Down (1990)
  2. « You Gotta Pay the Band » — You Gotta Pay the Band (1991), avec Stan Getz
  3. « Throw It Away » — Abbey Sings Abbey (2007)
  4. « It's Supposed to Be Love » — It's Me (2003)
  5. « Bird Alone » — A Turtle's Dream (1994)

Duos et rencontres

  1. « For All We Know » — Abbey Sings Billie, Vol. 1 (1987)
  2. « Talking to the Sun » — Talking to the Sun (1983-1984), avec Steve Coleman
  3. « Painted Lady » — Painted Lady (1980), avec Archie Shepp
  4. « People in Me » — People in Me (1973)

Pour finir, en apesanteur

  1. « Should've Been » — Abbey Sings Abbey (2007)
  2. « Being Me » — Wholly Earth (1998)
  3. « When I'm Called Home » — When There Is Love (1992), avec Hank Jones

Titres et attributions d'après la discographie et les notes de pochette recensées par Wikipedia ↗ et Wikipédia ↗ — à vérifier disque en main avant publication (voir §32).

27. Conseils pour découvrir l'œuvre

28. Petit glossaire

29. Citations

D'elle — en toutes lettres

« I can't sing about things except what I know about. »
« Je ne peux chanter que ce que je sais. »
Débat Down Beat sur le racisme dans le jazz, 1961 ↗

« This dress was more important than I was. »
« Cette robe comptait plus que moi. »
Entretien avec l'Associated Press, 1993 ↗

« Thelonious Monk told me I was a composer. »
« Thelonious Monk m'a dit que j'étais compositrice. »
Entretien avec le North Bay Bohemian, 2003 ↗

« I'm not dead yet. »
« Je ne suis pas encore morte. »
Rapportée par Dee Dee Bridgewater, NPR, mai 2011 ↗

« The gift of music is the magic of the world. »
« Le don de la musique est la magie du monde. »
Discours de réception du prix NEA Jazz Masters, 2003 ↗

« They figured I was dangerous or something. »
« Ils ont dû me trouver dangereuse, ou un truc comme ça. »
Entretien avec Larry Katz, 1996 ↗

« I finally figured out what a song is. »
« J'ai enfin compris ce qu'est une chanson. »
Citée dans la presse à la sortie de Wholly Earth, 1998 ↗

« Because I have something to say. »
« Parce que j'ai quelque chose à dire. »
Citée par un journaliste de NPR ↗

D'elle — en substance

Sur elle — en toutes lettres

« They go beyond being jazz singers because they are storytellers. »
« Elles dépassent le statut de chanteuses de jazz, parce que ce sont des conteuses. »
Max Roach, entretien avec l'Associated Press, peu avant sa mort en 2007 ↗

Sur elle — en substance

30. Sur les pas d'Abbey Lincoln

Elle a été incinérée et ses cendres dispersées : il n'existe pas de tombe à visiter. Max Roach, lui, repose au cimetière de Woodlawn, dans le Bronx — un lieu que l'on peut relier, par la pensée sinon par la pierre, à celle qui fut sa partenaire de vie et de musique. ↗

(Voir aussi la page « Carte et frise » du site.)

31. Quiz final

1. Sous quel nom Anna Marie Wooldridge chante-t-elle à Honolulu, au début des années 1950 ? a) Aminata — b) Gaby Lee — c) Moseka — d) Anna Marie Lee Réponse : b) Gaby Lee. ↗

2. Qui lui donne le nom d'« Abbey Lincoln », en 1956 ? a) Max Roach — b) Thelonious Monk — c) Bob Russell — d) Billie Holiday Réponse : c) Bob Russell, parolier devenu son manager. ↗

3. De quelle robe se sépare-t-elle en la brûlant, des années après l'avoir portée à l'écran ? a) Une robe de Billie Holiday — b) Une robe de Marilyn Monroe — c) Une robe de scène du Moulin Rouge — d) Une robe de mariée Réponse : b) Une robe ayant appartenu à Marilyn Monroe, portée dans The Girl Can't Help It. ↗

4. Comment s'intitule le mouvement central de We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite, où elle pousse son fameux cri ? a) « Driva' Man » — b) « Freedom Day » — c) « Triptych: Prayer/Protest/Peace » — d) « All Africa » Réponse : c) « Triptych: Prayer/Protest/Peace ». ↗

5. Quel musicien légendaire lui révèle qu'elle est compositrice ? a) John Coltrane — b) Sonny Rollins — c) Thelonious Monk — d) Coleman Hawkins Réponse : c) Thelonious Monk. ↗

6. Face à quel acteur joue-t-elle dans For Love of Ivy (1968) ? a) Sidney Poitier — b) Ivan Dixon — c) Harry Belafonte — d) Ossie Davis Réponse : a) Sidney Poitier, un rôle qui lui vaut une nomination aux Golden Globes. ↗

7. Quels noms honorifiques reçoit-elle lors de son voyage en Afrique avec Miriam Makeba, en 1972 ? a) Nefertiti et Sheba — b) Aminata et Moseka — c) Aïsha et Fatou — d) Amara et Zola Réponse : b) Aminata (Guinée) et Moseka (Zaïre). ↗

8. Quel producteur français relance sa carrière discographique en 1989 ? a) Jean-Philippe Allard — b) Quincy Jones — c) Nat Hentoff — d) Norman Granz Réponse : a) Jean-Philippe Allard, pour Verve/Gitanes. ↗

9. En quelle année reçoit-elle le titre de NEA Jazz Master ? a) 1990 — b) 1998 — c) 2003 — d) 2007 Réponse : c) 2003. ↗

10. De quel disque, paru en 2007, chaque chanson est-elle sa propre composition ? a) It's Me — b) Abbey Sings Abbey — c) Devil's Got Your Tongue — d) A Turtle's Dream Réponse : b) Abbey Sings Abbey, son dixième et dernier album pour Verve. ↗

32. Passe de vérification des faits

Vérification menée le 25 septembre 2026 sur les points ci-dessous. Résultat, avant la liste d'origine :

Liste d'origine, telle qu'elle était rédigée avant cette vérification :

33. Sources

Encyclopédies et institutions Wikipedia (en) ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · BlackPast ↗ · National Endowment for the Arts ↗ · We Insist! (Wikipedia) ↗ · Institute of Jazz Studies, Rutgers ↗ · All About Jazz — biographie ↗

Presse et radio NPR — The Power of Voice ↗ · NPR — JazzSet ↗ · NPR — Jazz Divas Pay Tribute ↗ · NPR — Fresh Air (rediffusion) ↗ · The Grio (AP) ↗ · Pollstar News (AP) ↗ · NBC Chicago ↗ · Stabroek News (Reuters) ↗ · All About Jazz — nécrologie ↗ · All About Jazz — services ↗ · Essence ↗ · Metro Times ↗ · Los Angeles Sentinel ↗

Portraits et essais approfondis North Bay Bohemian ↗ · Smithsonian — Our Shared Future ↗ · Acoustical Swing — Abbey Lincoln Clippings ↗ · Against the Current ↗ · Jazz History Online — Max Roach ↗ · Jazz History Online — We Insist! ↗ · Los Angeles Review of Books ↗ · 59 rue des Archives (podcast) ↗ · Brooklyn Public Library ↗ · PBS American Masters — NAACP Image Awards ↗ · PBS American Masters — Louis Gossett Jr. sur The Blacks ↗ · The Katz Tapes, Northeastern University — entretien de 1996 ↗ · NPR — A Blog Supreme ↗ · PopMatters — It's Me ↗ · Austin Chronicle — Wholly Earth ↗ · The Dartmouth ↗ · Encyclopædia Universalis ↗

Discographie et notes de pochette Wikipedia — We Insist! ↗ · Wikipedia — You Gotta Pay the Band ↗ · Wikipedia — Devil's Got Your Tongue ↗ · Wikipedia — A Turtle's Dream ↗ · Wikipedia — Wholly Earth ↗ · Wikipedia — It's Me ↗ · Wikipedia — The Blacks (pièce) ↗ · Soundohm — Percussion Bitter Sweet ↗ · Bibliothèque universitaire TUM — It's Me, mentions de crédits ↗

Photographies Smithsonian NMAAHC — Kwame Brathwaite ↗ (droits réservés, non reproduite) · Wikimedia Commons, via Wikipédia (en) — fiches exactes à retrouver ↗

34. Album photo

Photographies libres de droit (domaine public ou licence libre) uniquement.

  1. Abbey Lincoln en concert, Concertgebouw, Amsterdam, 13 juillet 1966. Photo : Jack de Nijs pour l'agence Anefo (Nationaal Archief, Pays-Bas) ; restauration : Adam Cuerden. Domaine public (CC0) — photo vedette (Featured picture) sur Wikimedia Commons et sur Wikipédia en anglais. Fichier : File:Abbey_Lincoln_in_1966.jpg. Photo de couverture de ce guide. ↗
Abbey Lincoln au Concertgebouw d'Amsterdam, 13 juillet 1966
  1. Abbey Lincoln et Greg Morris sur le tournage de Mission: Impossible, 1970. Photo publicitaire CBS, versée dans le domaine public aux États-Unis faute de mention de copyright à l'époque (« PD-US no notice »). Fichier : File:Greg_Morris_Abbey_Lincoln_Mission_Impossible_1970.JPG. ↗
Abbey Lincoln et Greg Morris sur le tournage de Mission: Impossible, 1970
  1. Abbey Lincoln en concert à Deauville (Normandie), 6 juillet 1992. Portrait au micro et au chapeau haut-de-forme. Photo : Roland Godefroy, licence Creative Commons Attribution 2.5 (CC BY 2.5) — c'est le portrait que le National Endowment for the Arts publie pour sa fiche de NEA Jazz Master. Fichier : File:Abbey Lincoln.JPG. ↗
Abbey Lincoln en concert à Deauville, 6 juillet 1992
  1. Abbey Lincoln sur la scène de Lennie's on the Turnpike, Peabody (Massachusetts), juillet 1964. Photo : Lennie's on the Turnpike Collection, Salem State University Archives and Special Collections, licence CC BY 2.0. Fichier : File:Abbey Lincoln, 1964 (48127757667).jpg. ↗
Abbey Lincoln sur la scène de Lennie's on the Turnpike, juillet 1964
  1. Affichette de Nothing But a Man, 1964. Lobby card du film de Michael Roemer, avec Ivan Dixon et Abbey Lincoln ; auteur inconnu, distribution Cinema V ; domaine public. Fichier : File:Nothing But a Man (1964 film - lobby card 1).jpg. ↗
Affichette du film Nothing But a Man, 1964
  1. Deux autres clichés de la soirée du 13 juillet 1966, Amsterdam. Fonds Anefo (Nationaal Archief, Pays-Bas), photos de Jack de Nijs pour Het Parool : Abbey Lincoln au micro, une trompette à sa droite (n° 919-3554), puis de profil (n° 919-3555). Domaine public (CC0). ↗ · ↗
Abbey Lincoln au micro, Amsterdam, 13 juillet 1966 (n° 919-3554)
Abbey Lincoln de profil, Amsterdam, 13 juillet 1966 (n° 919-3555)
  1. Non utilisables — les fonds les plus riches sont sous droits. Les photographies de Kwame Brathwaite documentant l'AJASS, Naturally '62 et la scène de Harlem (collection Smithsonian NMAAHC, objet n° 2021.26.10) sont explicitement sous droits réservés, autorisation requise avant toute publication. Le fonds Abbey Lincoln de l'Institute of Jazz Studies (université Rutgers, 85 boîtes, dont de nombreuses photographies) exige de même une autorisation écrite de la succession de l'artiste pour toute publication. Les photos de plateau (For Love of Ivy, 1968 ; concerts des années 2000 via l'AP) circulant sur les banques d'images professionnelles sont, elles, en gestion de droits commerciale (« rights managed »). ↗ · ↗

Dernière mesure

Elle n'a jamais chanté ce qu'elle ne savait pas. C'est peut-être la seule règle qu'elle n'ait jamais transgressée, du premier disque en robe de vamp au dernier, où chaque mot lui appartenait enfin sans partage.

Elle a mis quarante ans à devenir Abbey Lincoln — pas le nom donné par Bob Russell en 1956, mais la femme que ce nom allait devoir contenir. Entre les deux, il y a eu une robe brûlée, un cri appris dans la peur puis maîtrisé comme un art, un essai qui a fait mal à lire à ceux qu'il visait, des cheveux qu'on a cessé de lisser, deux noms reçus d'un continent qui n'était pas le sien mais qui l'a reconnue quand même, et dix albums, à la fin, qui ne disent plus que ce qu'elle sait.

Elle meurt un mois d'août, trois ans après Max Roach, presque à la date où lui-même s'était éteint — comme si le calendrier, à défaut d'autre chose, tenait à leur laisser cette dernière mesure commune. Ses cendres sont dispersées ; il ne reste ni tombe ni monument. Il reste une voix grave, un phrasé qui ne se presse jamais, et une phrase qu'elle a prononcée un jour de colère et qui vaut, pour finir, comme toutes les épitaphes qu'elle aurait refusées : elle n'a chanté que ce qu'elle savait. À nous, maintenant, d'apprendre à écouter ce que ça veut dire.