
Musiciens · Saxophoniste alto · Bird — l'éclair devenu oiseau
Charlie Parker
1920 – 1955 · Kansas City (Kansas) – New York, États-Unis
📋 Navigation rapide
- 00 · Ouverture — Ce que la vitesse cherchait
- 01 · Comment lire ce guide — Trois portes
- 02 · Repères — La fiche en un souffle
- 03 · Chronologie repère
- 04 · LE RÉCIT
- 05 · Kansas City, l'enfance d'un rythme (1920-1935)
- 06 · Le cymbale et l'humiliation (1935-1939)
- 07 · La révélation de « Cherokee » (1939-1942)
- 08 · New York, la naissance du bebop (1942-1945)
- 09 · Californie, la chute et Camarillo (1945-1947)
- 10 · Le grand quintette et les années de gloire (1947-1953)
- 11 · La dernière nuit (12 mars 1955)
- 12 · LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
- 13 · Kansas City et les à-côtés
- 14 · Cutting contests, duels, leçons
- 15 · Minton's et la 52ᵉ Rue, minute par minute
- 16 · Bird et la génération Beat
- 17 · En tournée — clubs, Europe, mécènes
- 18 · Ce qu'il en reste à Kansas City
- 19 · Interlude — Une nuit au Three Deuces, été 1947 (reconstitution)
- 20 · LE PORTRAIT
- 21 · Traits marquants
- 22 · La quête du son — « I could hear it, but I couldn't play it »
- 23 · Caractère — La générosité et le gouffre
- 24 · Le génie — Une vitesse qui inventait sa propre grammaire
- 25 · Le blues — La mémoire de Kansas City
- 26 · L'ombre et la tendresse
- 27 · La modernité — Un pont vers la musique savante
- 28 · Influences — La généalogie d'un homme sans ancêtre direct
- 29 · L'ÉCHO
- 30 · Hommages reçus — Ce que le vol a laissé derrière lui
- 31 · Musiciens — Ceux qui ont partagé son vol
- 32 · Frise d'une vie sous tension
- 33 · Liens avec les autres arts
- 34 · LES CLÉS
- 35 · Playlists thématiques
- 36 · Conseils pour découvrir l'œuvre
- 37 · Petit glossaire
- 38 · Citations
- 39 · Sur les pas de Charlie Parker
- 40 · Quiz final
- 41 · Passe de vérification des faits
- 42 · Sources
- 43 · Album photo
- 44 · LE LANGAGE ET LES DISQUES
- 45 · Le langage de Bird — analyse stylistique
- 46 · Bird en 30 disques (et séances)
- 47 · Bird parle (ou presque) — l'interview de Down Beat, 1949
- 48 · Dernière mesure
Bird — l'éclair devenu oiseau
Hommage — 1920 · 1955

Charlie Parker, Three Deuces, New York, vers août 1947. Photo : William P. Gottlieb, domaine public (le photographe a lui-même dédié son fonds au domaine public le 16 février 2010 ; des droits de la personnalité peuvent s'appliquer), via Wikimedia Commons (fiche du fichier ↗).
« Music is your own experience, your thoughts, your wisdom. If you don't live it, it won't come out of your horn. »
— « La musique, c'est ta propre expérience, tes pensées, ta sagesse. Si tu ne l'as pas vécue, elle ne sortira pas de ton instrument. »
Charlie Parker, propos souvent rapportés, cités notamment sur Wikiquote ↗
Ouverture — Ce que la vitesse cherchait
Il y a des oiseaux qu'on n'entend jamais deux fois de la même façon. Lui, on ne l'a jamais entendu deux fois tout court.
Il est né deux fois trop vite pour son siècle et il l'a payé comptant, en trente-quatre années à peine, à un tarif que même son corps a fini par ne plus reconnaître : le médecin légiste qui l'a examiné, à sa mort, lui a donné cinquante ans passés. Le corps n'était plus qu'une note tenue trop longtemps. Mais l'oreille, jusqu'au bout, courait devant tout le monde.
Il avait un cymbale dans la mémoire — celui qu'un batteur furieux avait jeté à ses pieds, un soir de Kansas City, pour lui dire qu'il ne savait pas encore jouer. Il est rentré chez lui, il a pleuré, dit-on, et il s'est mis à pratiquer quinze heures par jour, jusqu'à ce que ses doigts trouvent, dans les harmoniques aiguës d'un accord, une route que personne n'avait vue. Une nuit, sur « Cherokee », dans l'arrière-salle enfumée d'un boui-boui de Harlem, il a entendu ce qu'il cherchait depuis trois ans. Il est né une seconde fois, cette nuit-là, et cette fois-ci sur ses propres notes.
Ensuite, tout est allé à la vitesse de son sang : la guerre, Harlem, les petites salles où deux ou trois hommes en train d'inventer une musique nouvelle se retrouvaient après minuit, la gloire trop brève, l'héroïne trop fidèle, un enfant perdu, une renommée qui arrivait toujours en retard sur le génie. On l'a affublé d'un totem de basse-cour — Yardbird, l'oiseau de la cour, la volaille qu'on attrape sur le bord de la route — et il en a fait un nom qui vole : Bird.
Les puristes ont dit trop vite, trop cassé, trop loin. Les danseurs ont dit on ne peut plus danser là-dessus. Les clubs ont dit encore un junkie. Il a répondu en jouant plus vite que la phrase qu'on venait de dire sur lui, en tressant dans un chorus de trente secondes plus d'idées qu'un orchestre entier n'en aurait dépensé en une soirée. Il ne cherchait pas à être compris tout de suite. Il cherchait un son qu'il entendait déjà, avant même de savoir où le trouver — « I could hear it sometimes, but I couldn't play it. »
Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est une tentative de suivre, à l'oreille, le vol d'un homme qui a traversé le siècle en un peu plus de trente ans, et qui continue — dit-on encore sur les murs de New York — de voler.
Entrez. Ne cherchez pas à le rattraper. Écoutez plutôt ce qu'il a laissé passer trop vite pour qu'on l'attrape la première fois.
Comment lire ce guide — Trois portes
Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)
| Parcours | Durée | À lire | À écouter |
|---|---|---|---|
| Un souffle | ≈ 10 min | L'ouverture · §2 Le cymbale · §3 La révélation de « Cherokee » · §15 La quête du son · §7 La dernière nuit · « Dernière mesure » | « Ko-Ko », séance Savoy du 26 novembre 1945 |
| Une soirée | ≈ 1 h | L'ouverture, repères et chronologie · tout le récit (§1 à 7) · l'interlude à Birdland · le portrait (§14 à 21) · §22 Hommages reçus · §26 Playlists · « Dernière mesure » | The Quintet: Jazz at Massey Hall (Toronto, 1953) |
| L'intégrale | 1 h 30 à 2 h | Tout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernier | Charlie Parker with Strings (1949-1950), en entier |
Entrer par une envie
- La vitesse et le génie : §17 Le génie · §3 La révélation de « Cherokee » · §9 Cutting contests, duels, leçons
- La blessure et la chute : §5 Californie, la chute · §7 La dernière nuit · §24 Frise d'une vie sous tension
- Comprendre le bebop : §4 New York, la naissance du bebop · §10 Minton's et la 52ᵉ Rue, minute par minute · §28 Petit glossaire
- Entendre son langage (plus technique) : §35 Le langage de Bird · §36 Bird en 30 disques · §37 L'interview de 1949
- Les rencontres (Gillespie, Miles Davis, Mingus, Tatum) : §4 · §23 Musiciens · §21 Influences
- Voir et marcher : §30 Sur les pas de Charlie Parker · §34 Album photo
- Vérifier : §32 Passe de vérification des faits · §33 Sources
Le plan en un coup d'œil
- Ouverture, repères, chronologie
- I. Le récit — §1 à 7, de Kansas City à la dernière nuit
- II. Le grand recueil d'anecdotes — §8 à 13, et l'interlude à Birdland
- III. Le portrait — §14 à 21
- IV. L'écho — §22 à 25
- V. Les clés — §26 à 34 : playlists, glossaire, citations, itinéraire, quiz, vérification, sources, album
- VI. Le langage et les disques — §35 à 37 : analyse stylistique, Bird en 30 disques, l'interview de 1949
- Dernière mesure
Repères — La fiche en un souffle
| Nom de naissance | Charles Parker Jr. |
| Naissance | 29 août 1920, Kansas City (Kansas) |
| Mort | 12 mars 1955, New York, dans la suite de la baronne Pannonica de Koenigswarter à l'Hôtel Stanhope, à 34 ans |
| Surnoms | Yardbird, puis Bird |
| Instruments | Saxophone alto, saxophone ténor (occasionnellement), clarinette (délaissée) |
| Signature | Cofondateur du bebop ; vitesse et complexité harmonique inédites ; substitutions d'accords, passing chords, phrasé sur les intervalles hauts de l'accord |
| Labels | Savoy, Dial, Mercury/Clef/Norgran (futur Verve) |
| Groupes marquants | Jay McShann, Earl Hines, Billy Eckstine, ses propres quintettes new-yorkais |
| Compagnons de route | Dizzy Gillespie, Miles Davis, Thelonious Monk, Max Roach, Bud Powell, Charles Mingus, Kenny Clarke |
| Épouses / compagnes | Rebecca Ruffin (1936-1939) ; Doris Sydnor (1948-1955) ; Chan Berg, compagne de 1950 à sa mort |
| Enfants | Francis Leon (avec Rebecca) ; Pree et Baird (avec Chan) ; belle-fille adoptive Kim Parker |
Sources : Wikipedia ↗ · SHSMO Historic Missourians ↗ · Encyclopedia.com ↗
Chronologie repère
| Année | Événement |
|---|---|
| 1920 | 29 août : naissance de Charles Parker Jr. à Kansas City, Kansas. |
| 1927 | La famille s'installe à Kansas City, Missouri ; Charlie fréquente l'école Penn puis l'école Sumner. ↑ |
| 1932 | Séparation des parents ; Charlie reste avec sa mère, Addie, femme de ménage à la Western Union. ↑ |
| 1933 | Entrée à la Lincoln High School de Kansas City. |
| 1935 | Décembre : il quitte l'école, s'inscrit au syndicat des musiciens, décide de vivre de la musique. ↑ |
| 1936 | Lors d'une jam-session avec l'orchestre de Count Basie, le batteur Jo Jones lui jette un cymbale aux pieds pour le faire quitter la scène (l'anecdote est parfois datée de 1937). 25 juillet : mariage avec Rebecca Ruffin. Accident de la route en tournée dans les Ozarks : trois côtes cassées et une fracture de la colonne. ↑ · ↑ |
| 1937 | Il rejoint l'orchestre de Buster « Professor » Smith, son premier mentor véritable. |
| 1938 | 10 janvier : naissance de son fils Francis Leon. Mars : Lucille's Paradise, avec Buster Smith ; novembre : Harlan Leonard, « Saxophonist Supreme ». ↑ |
| 1939 | En tournée avec Jay McShann, on lui donne le surnom de « Yardbird » après un incident avec un poulet heurté par la voiture. La même année, sur « Cherokee », dans un club de Harlem, il découvre sa méthode d'improvisation sur les intervalles hauts de l'accord. ↑ |
| 1940 | Il tourne l'été avec McShann ; retour à Kansas City pour l'enterrement de son père. |
| 1942 | Il rejoint le grand orchestre d'Earl Hines, où joue aussi Dizzy Gillespie. |
| 1944 | Il rejoint l'orchestre de Billy Eckstine ; Miles Davis, dix-huit ans, le rencontre à Saint-Louis puis le retrouve à New York. ↑ |
| 1945 | 26 novembre : premières séances sous son propre nom pour Savoy (« Ko-Ko », « Now's the Time », « Billie's Bounce »), avec Miles Davis et Dizzy Gillespie. Décembre : engagement raté chez Billy Berg's, à Los Angeles. ↑ |
| 1946 | 29 juillet : séance Dial de « Lover Man », enregistrée en pleine détresse ; le soir même, effondrement à l'hôtel. Il est interné six mois à l'hôpital d'État de Camarillo. ↑ |
| 1947 | Sortie de Camarillo fin janvier ; retour à New York en avril. Formation du quintette avec Miles Davis, Duke Jordan, Tommy Potter et Max Roach. |
| 1948 | Mariage avec Doris Sydnor. 23 décembre : Miles Davis quitte le quintette en pleine séance d'enregistrement. ↑ |
| 1949 | 8-15 mai : premier voyage en Europe, Festival international de jazz, Salle Pleyel, Paris. 30 novembre : premières séances de Charlie Parker with Strings (« Just Friends »). Ouverture à New York du club Birdland, nommé en son honneur. ↑ |
| 1950 | Début de sa relation avec Chan Berg (Beverly). |
| automne 1950 | Tournée du Sud avec Red Rodney annoncé « Albino Red » ; tournée de Suède, concert du Konserthuset de Stockholm le 22 novembre. ↑ · ↑ |
| 1951 | La police de New York lui retire sa carte de cabaret pour antécédents de stupéfiants : interdit de jouer dans les clubs new-yorkais servant de l'alcool jusqu'en 1953. 17 juillet : naissance de sa fille Pree. ↑ |
| hiver 1951 | À Birdland, Stravinsky dans la salle : Bird glisse L'Oiseau de feu dans « Ko-Ko ». ↑ |
| 1953 | 15 mai : concert du Massey Hall, à Toronto, avec Gillespie, Bud Powell, Mingus et Roach — « le plus grand concert de jazz jamais donné ». ↑ |
| 1954 | 6 mars : mort de sa fille Pree, deux ans et demi, d'une pneumonie liée à une malformation cardiaque. Tentatives de suicide ; séjours à l'hôpital psychiatrique de Bellevue ; banni du club Birdland après une prestation désastreuse. ↑ |
| 1955 | 9 mars : il se rend chez la baronne Nica de Koenigswarter à l'Hôtel Stanhope, épuisé et malade. 12 mars : il meurt en regardant la télévision, dans sa suite. Quelques jours plus tard, le poète Ted Joans lance sur les murs de New York la formule « Bird Lives ». ↑ · ↑ |
| mars 1955 | Veillée publique à Harlem organisée par Doris ; Dizzy Gillespie règle les frais ; inhumation à Kansas City. ↑ |
| 1957 | Chan épouse Phil Woods et s'installe en France. ↑ |
| 1958 | Ted Joans peint Bird Lives, aujourd'hui conservé au de Young Museum de San Francisco. |
| 1973 | Ross Russell publie la première grande biographie, Bird Lives! |
| 1988 | Clint Eastwood réalise Bird, avec Forest Whitaker dans le rôle-titre. |
| 1999 | Inauguration à Kansas City de la statue de Robert Graham, Bird Lives, au cœur du quartier de 18th and Vine. ↑ |
| 2015 | Création de l'opéra Charlie Parker's Yardbird, de Daniel Schnyder, à Opera Philadelphia. ↑ |
| 2020 | Centenaire de sa naissance, célébré dans la presse et par le monde du jazz. |
| 2025 | 29 août : 105ᵉ anniversaire célébré à Kansas City — salut musical, pèlerinage à sa tombe. ↑ |
Sources principales : Wikipedia ↗ · SHSMO ↗ · Encyclopedia.com ↗ · Jazzfuel ↗ · Craft Recordings ↗
I. LE RÉCIT
1. Kansas City, l'enfance d'un rythme (1920-1935)
Charles Parker Jr. naît le 29 août 1920 à Kansas City, côté Kansas, fils de Charles Parker Sr., artiste itinérant de variétés et employé des wagons-lits Pullman, et d'Addie Parker, femme de ménage à la Western Union. En 1927, la famille s'installe de l'autre côté de la rivière, à Kansas City, Missouri — la vraie ville, celle qui ne dort jamais. ↑
C'est une ville sous la coupe du boss politique Tom Pendergast, où la prohibition n'a jamais vraiment existé : les bars, les maisons de jeu et les clubs tournent toute la nuit, et avec eux tourne une musique nouvelle, ancrée sur le blues et le riff, que les orchestres de Bennie Moten et Count Basie font rayonner bien au-delà du Missouri. ↑
En 1932, les parents se séparent ; Charlie grandit seul avec sa mère, qui travaille de nuit. L'enfant en profite pour se glisser dans les clubs de la 12ᵉ Rue et écouter, en cachette, les musiciens qui passent — dont son idole naissante, le ténor Lester Young, alors installé à Kansas City. ↑
Anecdotes de la première enfance
- Le baryton d'occasion. Sa mère lui offre d'abord un alto d'occasion pour cent quarante-cinq dollars ; à onze ans, Charlie commence tout juste le saxophone. ↑
- Le garçon de la fanfare. À douze ans, il joue déjà dans la fanfare du lycée et dans des petits orchestres de bal du quartier. ↑
- Les idoles d'abord entendues, jamais imitées. Jimmy Dorsey, Coleman Hawkins, Lester Young, Ben Webster, Louis Armstrong : les premiers modèles, croisés au hasard des clubs de Kansas City. ↑
- Un mentor sévère. En 1937, Charlie rejoint l'orchestre de Buster « Professor » Smith, qui lui enseigne la technique et l'art de moduler en doubles et triples croches. Smith se souviendra, avec une pointe de fierté modeste, que le jeune Parker « jouait pas mal comme lui ». ↑
- Un « prince » sans royaume. Selon Stanley Crouch, cité par Adam Shatz, l'adolescent Parker mange, dort, fait des farces et boude, comme un jeune prince sans royaume défini ; il n'aime que les chaussures qu'on enfile sans lacets et les costumes sur mesure que sa mère lui offre. ↑
- Le professeur qu'on oublie. Le mythe en fait un autodidacte ; Crouch rappelle pourtant qu'il a étudié avec un certain Alonzo Davis, héritier de ces maîtres noirs formés au conservatoire dont le savoir s'est gravé dans tant d'oreilles de jeunes musiciens. ↑
- Un « rat de ruelle ». Rebecca Ruffin l'épouse en dépit de sa propre mère, qui le tenait pour un alley rat. ↑
- Lucille's Paradise, mars 1938. Charlie entre dans l'orchestre de Buster Smith au Lucille's Paradise, au cœur de 18th and Vine ; Smith lui apprend sur scène à doubler le tempo et à glisser d'une tonalité à l'autre. ↑
- Le plus jeune de la bande. Smith se rappellera un garçon soupe au lait, qui ne voulait rester avec personne d'autre : Parker joue avec lui environ deux ans, plus longtemps qu'avec quiconque avant McShann. ↑
- Un fils prénommé pour Chu Berry. Le 10 janvier 1938 naît Francis Leon, prénommé d'après le saxophoniste ténor Leon « Chu » Berry ; le père, lui, passe de moins en moins de temps à la maison. ↑
Ce que la ville lui a donné en musique, elle le lui a repris en dureté. Il a fait de l'un le prix de l'autre.
2. Le cymbale et l'humiliation (1935-1939)
Un soir de 1936 ou 1937 — les récits divergent —, un adolescent de seize ans monte sur la scène du Reno Club, à Kansas City, pour jammer avec l'invité du soir : Jo Jones, le batteur légendaire de l'orchestre de Count Basie. Charlie a un saxophone Selmer flambant neuf et une méthode d'improvisation encore balbutiante. Il s'engage dans « I Got Rhythm », se perd dans les changements d'accords en tentant un double tempo sur « Body and Soul », et l'orchestre s'arrête. ↑
Jo Jones, excédé, détache un cymbale de sa batterie et le laisse tomber avec fracas aux pieds du garçon — le signal, dans le langage cruel des jam-sessions de Kansas City, qu'il doit quitter la scène. La salle éclate de rire. ↑
Ce que Bird en a dit, ce que la légende en a fait
- La version de Bird lui-même. Bien plus tard, Parker racontera sobrement : « I knew a little of 'Lazy River' and 'Honeysuckle Rose,' and played what I could... Everybody fell out laughing. » — pas de mysticisme, juste l'aveu d'un débutant dépassé. ↑
- Le vœu. Plutôt que de renoncer, Parker rentre chez lui déterminé à « montrer à ces types » de quoi il est capable, et se met à pratiquer avec une discipline quasi monastique. ↑
- Le chiffre qui circule. Selon ses propres confidences au critique Paul Desmond, il pratiquera ensuite jusqu'à quinze heures par jour, trois ou quatre années durant. ↑
- L'accident des Ozarks. La même période le frappe deux fois : lors d'une tournée dans les Ozarks, fin 1936, le véhicule des musiciens sort de la route ; Parker se fracture trois côtes et la colonne vertébrale. C'est en partie pour soulager cette douleur, disent plusieurs biographes, qu'il découvre les opiacés. ↑
- Un mariage d'adolescents. Le 25 juillet 1936, il épouse Rebecca Ruffin, de quatre ans son aînée ; le couple aura deux enfants avant de se séparer en 1939, largement à cause de la dépendance grandissante de Charlie. ↑
- Le Selmer neuf. Selon le National Jazz Archive, le garçon avait travaillé de nouvelles façons de phraser et acheté un saxophone Selmer flambant neuf ; il démarre bien, perd le tempo, Jo Jones s'arrête, Parker se fige — et viennent le cymbale, les rires, les huées. ↑
- Dizzy, au syndicat. En 1940, c'est au siège du syndicat des musiciens (Local 627) que Dizzy Gillespie entend Parker et Step-Buddy Anderson jouer les prémices du bebop ; Wikipedia précise que c'est le trompettiste Bernard Anderson qui les présente. ↑ · ↑
- Fairyland Park. Pendant l'été 1940, l'orchestre de McShann joue à Fairyland Park devant des publics exclusivement blancs. ↑
- McShann se souvient. « He was burnin' all the time. » Pour le chef, Parker était vif, avide de tout prendre à la vie — et, quand il tenait droit, il lui arrivait de lui confier l'orchestre. ↑
- Deux dates pour les premiers disques. Wikipedia donne le 9 août 1940 pour les premiers enregistrements de McShann avec Parker ; Encyclopedia.com parle de disques privés gravés à Wichita en novembre 1940, non publiés avant 1974, puis d'une première séance commerciale le 30 avril 1941, à Dallas. ↑ · ↑
- Le vagabond du rail. Il lui est arrivé de voyager clandestinement sur les trains de marchandises et de prendre ses petits déjeuners grâce à l'Armée du Salut. ↑
- Un orchestre mixte, en pleine ségrégation. À Kansas City, Bird joue avec des musiciens noirs et blancs, ce qui n'était pas seulement inhabituel à l'époque : c'était dangereux. ↑
- Chez l'habitant. Sur la route, les musiciens dormaient le plus souvent chez des particuliers, aucun hôtel n'acceptant de les recevoir. ↑
L'humiliation d'un soir a fabriqué, à coups de nuits blanches, l'oreille la plus rapide du siècle.
3. La révélation de « Cherokee » (1939-1942)
En 1939, Parker est à New York, où il gratte des petits boulots — dont, un temps, plongeur dans un restaurant de Harlem où se produit le pianiste Art Tatum. Il l'écoute, fasciné, murmurant qu'il voudrait pouvoir jouer « comme la main droite de Tatum ». ↑ · ↑
C'est cette année-là, au Dan Wall's Chili House de Harlem, en travaillant les changements d'accords très rapides de « Cherokee » avec le guitariste Biddy Fleet, qu'il trouve enfin ce qu'il cherchait depuis l'humiliation du Reno Club : en utilisant les intervalles hauts de l'accord comme ligne mélodique, soutenus par les harmonies apparentées, il peut enfin jouer ce qu'il entend dans sa tête. ↑
Ce qu'il en a dit
- La phrase qui résume tout. « I'd been getting bored with the stereotyped changes... I could hear it sometimes but I couldn't play it... that night... I came alive. » — la nuit où, selon une formulation qui lui est attribuée (voir §32 et §37), il est né une seconde fois. ↑
- Le yardbird de la route. La même année, en tournée avec l'orchestre de Jay McShann entre Washington et New York, le bus heurte un poulet errant sur la chaussée. Parker fait arrêter le véhicule, récupère l'animal, le fait cuire chez l'habitante qui héberge le groupe et le mange en entier. Dès lors, on le surnomme « Yardbird » — l'oiseau de basse-cour. ↑
- Une autre version, plus amère. Le tromboniste Clyde Bernhardt racontait plutôt que le surnom venait de la passion de Parker pour le poulet sous toutes ses formes — frit, bouilli, en ragoût — un mot d'argot du Sud désignant simplement la volaille. ↑
- Le nom qui vole. Vers 1942, le diminutif s'impose : « Bird ». Le nom se retrouvera bientôt dans des titres entiers — « Ornithology », « Yardbird Suite », « Bird Gets the Worm ». ↑
- Le père tué. Fin 1939, alors que Parker joue à Annapolis dans le groupe de Banjo Burney, son père, Charles Sr., est poignardé par une amante au cours d'une querelle d'ivrognes ; il rentre à Kansas City pour les obsèques, vers le début de 1940. ↑
- Le grand orchestre d'Earl Hines. En 1942, il rejoint l'orchestre d'Earl Hines, où il croise un jeune trompettiste tout aussi affamé de modernité : Dizzy Gillespie. ↑
- La version de McShann. Le chef racontait que la voiture heurta une poule en route pour un engagement au Nebraska ; Charlie hurla de reculer, ramassa l'« oiseau de cour », l'emporta jusqu'à Lincoln et le fit cuire. ↑
- Une pique retournée. Dans le Sud, on appelait les poulets des yardbirds : le sobriquet taquinait le garçon de la campagne saisissant un repas facile — et Dizzy Gillespie, dit-on, en fit plus tard une marque de respect. ↑
- Premier disque du commerce. Le 30 avril 1941, à Dallas, il enregistre pour la première fois pour un éditeur, avec l'orchestre de McShann. ↑
Un poulet écrasé sur une route du Midwest a donné son nom à l'un des plus grands artistes du XXe siècle. L'histoire aime ces disproportions.
4. New York, la naissance du bebop (1942-1945)
La guerre vide les orchestres de leurs meilleurs musiciens, partis au front ; ceux qui restent se retrouvent, après les concerts, dans de petites salles de Harlem — au premier chef Minton's Playhouse — pour des jam-sessions nocturnes où naît, presque sans le vouloir, une musique nouvelle : plus rapide, plus dissonante, refusant les conventions du grand orchestre de danse. Kenny Clarke, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie et Charlie Parker en sont les architectes discrets. ↑
En 1944, Parker joue dans l'orchestre de Billy Eckstine — un vivier de jeunes révolutionnaires, dont Sarah Vaughan et Dizzy Gillespie. C'est là que Miles Davis, dix-huit ans, fraîchement arrivé de Saint-Louis, retrouve son idole après l'avoir croisée une première fois lors du passage de l'orchestre d'Eckstine dans sa ville natale. ↑
Anecdotes de la naissance du bebop
- L'épingle dans la jambe. Selon un témoignage rapporté par l'historien Stanley Crouch, Parker, en tournée avec l'orchestre de Hines, aurait un jour demandé à un camarade de le piquer discrètement avec une épingle au moment de son entrée en scène, pour le réveiller de sa torpeur d'après-héroïne. ↑
- Miles cherche Bird. Arrivé à New York en septembre 1944, Miles Davis passe des mois à écumer les clubs à la recherche de son idole ; quand il le trouve enfin, il est frappé par l'état physique délabré de son héros. ↑
- Le sourire qui validait. Miles racontera que les jeunes musiciens surveillaient le visage de Bird et de Dizzy en jouant : un sourire de leur part signifiait qu'on avait « bien joué ». ↑
- 26 novembre 1945 : la naissance officielle. Première séance sous son propre nom pour Savoy, avec Miles Davis et Dizzy Gillespie : « Ko-Ko » (sur la grille de « Cherokee »), « Now's the Time », « Billie's Bounce », « Thriving on a Riff ». Le jeune Miles, dit-il dans son autobiographie, n'était pas à l'aise sur les changements de « Cherokee » et refuse de jouer « Ko-Ko » ; c'est, selon lui, Dizzy qui prend la trompette (certains spécialistes penchent aujourd'hui pour Miles lui-même : voir §32). ↑
- « L'autre moitié de mon battement de cœur ». C'est ainsi que Parker désignera, en 1948, sa complicité musicale avec Dizzy Gillespie — une formule devenue elle-même un classique du vocabulaire du jazz. ↑
- Los Angeles, un accueil glacial. En décembre 1945, le quintette de Gillespie (avec Parker) se produit chez Billy Berg's, à Los Angeles : le public, habitué au swing, comprend mal cette musique rapide et anguleuse ; Parker, en outre, se montre peu fiable, arrivant tard ou pas du tout. Le contrat n'est pas renouvelé, mais l'engagement contribue malgré tout à faire connaître le bebop sur la côte Ouest. ↑
- « Avec mes vêtements sur le dos ». Miles Davis dira que le plus grand frisson de sa vie, with my clothes on, fut d'entendre Diz et Bird pour la première fois, en 1944. ↑
- Roach et l'impossible « four ». Max Roach expliquera que Bird fixait des tempos si rapides qu'il était impossible de tenir un jeu de batterie à quatre temps classique : il fallait inventer des variations. ↑
- « Voici votre pianiste ». Le 26 novembre 1945, le producteur Teddy Reig passe chercher Parker : Bud Powell, prévu à la séance, est parti avec sa mère à Philadelphie ; Dizzy, présent, lance à Reig : « Here's your piano player. » L'autre pianiste, Argonne Thornton (Sadik Hakim), affirmera avoir joué lui aussi. ↑ · ↑
- Un saxophone emprunté. Selon Thornton, Bird fit toute la séance sur un instrument emprunté — de quoi expliquer, dit-il, certains couacs. ↑
- « Hen Gates ». Dizzy, lié à une autre maison de disques, jouait du piano sur les blues sous le pseudonyme de « Hen Gates » ; Thornton, lui, n'était pas encore membre du syndicat 802. ↑
- Reig arrête la première prise. Parker voulait une introduction, le thème, le solo, puis l'introduction ; à la première prise, dès que le groupe attaque la mélodie de « Cherokee », Teddy Reig stoppe l'orchestre. ↑
- Deux prises, cinq prises. « Ko-Ko » n'a que deux prises ; « Billie's Bounce », cinq. Qui joue la trompette sur « Ko-Ko » reste débattu. ↑
- Le nom de « Billie ». Certains y voient l'agent de Dizzy, Billy Shaw ; d'autres, sa secrétaire, Billie ; Ross Russell parlait d'un nom mal orthographié. ↑
- Deux titres, deux grilles. « Meandering » est bâti sur « Embraceable You » ; « Thriving on a Riff » se retrouvera sous le titre « Anthropology ». ↑
- Les premiers disques déconcertent. « Groovin' High » et « Dizzy Atmosphere » (février 1945), puis « Salt Peanuts », « Shaw 'Nuff » et « Hot House » (mai 1945) déroutent les fans de swing ; le tromboniste Benny Green dira qu'avec Parker le mot « jazz » perdit son sens précis. ↑ · ↑
- Town Hall, 22 juin 1945. Le premier disque Gillespie-Parker n'est en vente que depuis quelques semaines ; Coleman Hawkins, en vedette, ne vient pas ; sur scène, libérés des trois minutes du 78 tours, ils jouent deux fois plus longtemps, à tempo furieux. ↑
- « Throw him out ! » Dizzy raconte qu'un soir Bird frappa à sa porte, suppliant qu'on le laisse entrer pour ne pas oublier un thème ; l'épouse de Dizzy cria de le jeter dehors ; Dizzy claqua la porte — et Bird joua le thème dans le couloir, tandis que Dizzy le notait de l'autre côté du battant. ↑
- Des crédits partagés. Le même article observe que les crédits communs de nombreux morceaux traduisent un travail à deux : Dizzy, doué pour l'arrangement, aurait été plus qu'à moitié responsable de la forme finale de plusieurs thèmes, comme « Groovin' High ». ↑
- Quand Bird disparaissait. En Californie, Bird s'évanouissait souvent avant les concerts ; Dizzy emmena le vibraphoniste Milt Jackson pour le remplacer au besoin. ↑
- En retard au Philharmonic. À Jazz at the Philharmonic, Parker arrive en retard et entre pendant un solo de piano ; Dizzy lui demande où il était passé ; Parker répond au saxophone. ↑
- Billy Berg's : Slim Gaillard et « The Hipster ». L'affiche est partagée avec Slim Gaillard et Henry « The Hipster » Gibson ; la salle est pleine, mais, hors d'un petit cercle d'initiés, l'accueil est indifférent. ↑
Le bebop n'est pas né dans un manifeste : il est né d'hommes fatigués, la nuit, qui refusaient de jouer ce qu'on attendait d'eux.
5. Californie, la chute et Camarillo (1945-1947)
Resté à Los Angeles après le départ de Gillespie, sans argent, sans groupe fixe et de plus en plus dépendant, Parker traverse l'une des périodes les plus sombres de sa vie. L'héroïne, abondante à New York, se fait rare sur la côte Ouest ; il compense par l'alcool. ↑
Le 29 juillet 1946, le label Dial de Ross Russell organise une séance d'enregistrement. Parker, en manque, a bu un litre de whisky pour tenir. Sur « Lover Man », Russell doit le soutenir physiquement devant le micro ; sur « Bebop », le dernier morceau de la séance, le trompettiste Howard McGhee, désespéré de le voir décrocher en plein solo, lui crie : « Blow! » ↑ · ↑
Le soir même, de retour à son hôtel, Parker perd tout contrôle : il erre nu et hurlant dans la rue, puis tente de mettre le feu à son lit. On l'arrête, on l'interne : direction l'hôpital d'État de Camarillo, où il restera environ six mois. ↑
Anecdotes de la chute et du redressement
- « Relaxin' at Camarillo ». À sa sortie, en février 1947, Parker enregistre un blues inspiré par son séjour ; il aurait voulu l'intituler « Past Due » (« en retard depuis longtemps »), mais Ross Russell impose le titre qui restera. ↑
- Le mépris des médecins. Selon plusieurs témoignages rapportés dans les biographies, le personnel de l'hôpital le considérait davantage comme une curiosité que comme un patient, estimant qu'il ne devait sa liberté qu'à son talent musical. ↑
- Le disque qu'il détestait. Parker ne pardonnera jamais à Ross Russell d'avoir publié la version défaillante de « Lover Man » ; il la réenregistrera, apaisée et maîtrisée, en 1951 pour Verve. Charles Mingus, lui, considérait au contraire cette version imparfaite comme l'un des plus grands enregistrements de Parker. ↑
- Une conversion passagère. À sa sortie de Camarillo, clean et en forme, Parker se serait converti quelque temps à l'islam ahmadi, alors en vogue chez plusieurs musiciens de jazz new-yorkais — un épisode que certaines sources contestent ou nuancent. ↑
- Le retour triomphal. De retour à New York en avril 1947, Parker se présente dès le lendemain soir au Savoy Ballroom pour jouer, sans prévenir, avec le grand orchestre de Dizzy Gillespie. ↑
- « Yardbird Suite », sur le vif. Le 1ᵉʳ février 1947, quelques jours après Camarillo, Parker joue chez le trompettiste Chuck Copely, à Hollywood, une jam captée par Ross Russell : « Yardbird Suite » en fait partie, de qualité médiocre mais précieuse. ↑ · ↑
- Le billet de train. Quand l'engagement s'achève à Los Angeles, Gillespie rentre à New York ; Parker vend son billet de retour et reste en Californie. ↑
Il est sorti de l'hôpital plus net, plus clair, presque guéri — et il a rechuté avant même d'avoir fini de fêter sa guérison.
6. Le grand quintette et les années de gloire (1947-1953)
De retour à New York, Parker forme le quintette qui restera pour beaucoup son groupe le plus abouti : Miles Davis à la trompette, Duke Jordan au piano, Tommy Potter à la contrebasse, Max Roach à la batterie. Les séances Savoy et Dial de cette période — « Dexterity », « Bird of Paradise », « Embraceable You », « Parker's Mood », « Ah-Leu-Cha » — comptent parmi les sommets absolus du jazz enregistré. ↑
En 1949, invité par Charles Delaunay, Parker traverse l'Atlantique pour la première fois : direction la Salle Pleyel, à Paris, pour la troisième édition du Festival international de jazz. Le critique et écrivain Boris Vian, présent à tous les concerts, salue dans Jazz News cette « apparition » qui laisse le public « soufflé, ahuri ». ↑
La même année, il réalise un rêve ancien : enregistrer avec un ensemble à cordes. Charlie Parker with Strings rencontre un immense succès populaire ; « Just Friends » devient son disque le plus vendu — et, dira-t-il, son enregistrement préféré de toute sa carrière. ↑
Anecdotes des années de gloire
- Un club à son nom. En décembre 1949, un nouveau club ouvre sur Broadway : Birdland, baptisé en son honneur — l'un des rares musiciens vivants à avoir eu ce privilège. ↑
- La carte de cabaret confisquée. En 1951, à la suite d'une condamnation pour possession de stupéfiants, la police des mœurs de New York lui retire sa carte de cabaret : il ne peut plus légalement jouer dans les clubs new-yorkais servant de l'alcool, soit la quasi-totalité d'entre eux, jusqu'en 1953. ↑
- L'admiration secrète pour la musique savante. Gary Giddins raconte que Parker espérait commander une œuvre au compositeur Stefan Wolpe et suppliait Edgard Varèse de le prendre comme élève ; Charles Mingus se souvenait d'un appel téléphonique nocturne où Bird improvisait au saxophone par-dessus un disque de L'Oiseau de feu de Stravinsky. ↑
- Massey Hall, le 15 mai 1953. Réunis à Toronto à l'initiative d'une jeune association de passionnés, Parker, Gillespie, Bud Powell, Charles Mingus et Max Roach donnent, pour l'unique fois de leur histoire commune, un concert à cinq. Le public, ce soir-là, se dispute pourtant l'attention avec la radio : le combat de boxe entre Rocky Marciano et Jersey Joe Walcott passe à la même heure. Parker, faute d'un saxophone en état, joue sur un instrument en plastique loué à la dernière minute. ↑ · ↑
- Le nom d'emprunt. Pour des raisons contractuelles, Parker figure sur le disque tiré du concert de Massey Hall sous le pseudonyme de « Charlie Chan » — pseudonyme aussi utilisé sur d'autres séances (voir la passe de vérification) ; on y a parfois vu un clin d'œil à sa compagne, Chan Berg, sans preuve. ↑
- Dernière rencontre avec Dizzy. Ce concert de Toronto restera le dernier enregistrement officiel réunissant Parker et Gillespie. ↑
- Red Rodney, « Albino Red ». Le trompettiste Red Rodney rejoint le quintette en 1949, sur recommandation de Dizzy ; seul Blanc du groupe, il est annoncé dans le Sud sous le nom d'« Albino Red » pour éviter les ennuis — Parker aurait même affirmé à son agent qu'il était albinos. ↑ · ↑ · ↑
- Le serment. Au retour de cette tournée du Sud, Parker aurait juré de ne plus jamais descendre au sud de la ligne Mason-Dixon. ↑
- La Suède, fin 1950. Il y joue avec le groupe du trompettiste norvégien Rowland Greenberg ; à Gävle, un petit garçon, Göran Schultz, demande une photo : Bird s'accroupit, sourit, lui laisse tenir son saxophone. ↑ · ↑
- Stockholm, 22 novembre 1950. Le concert du Konserthuset a été enregistré ; témoins et journalistes parlent d'un Bird plus clair, plus léger, presque renouvelé. ↑
- « Swedish Schnapps ». Le 17 janvier 1951, il enregistre avec Red Rodney, John Lewis, Ray Brown et Kenny Clarke une séance publiée plus tard sous ce titre. ↑
- Stravinsky à Birdland, hiver 1951. Le critique Alfred Appel, présent un samedi soir, raconte que Red Rodney reconnut Stravinsky presque au premier rang et le souffla à Parker, qui ne tourna même pas la tête. Sans un mot pour le public, Bird attaque « Ko-Ko », à plus de trois cents à la noire — un tempo qu'il n'osait d'ordinaire qu'après un premier set — et, au début du second chorus, glisse l'ouverture de L'Oiseau de feu, comme si elle avait toujours été là. ↑
- Le scotch de Stravinsky. Selon Alex Ross, le compositeur en renversa son verre de ravissement ; une autre version le fait cogner son verre sur la table, au risque d'arroser ses voisins. ↑ · ↑
- Le « Sacre », en clin d'œil. Dès 1947, sur « Repetition », arrangé par Neal Hefti, Parker, invité, ouvre son solo sur le motif de cor du Sacre du printemps que l'arrangement vient de citer. ↑
- « Donna Lee », qui l'a écrit ? Le morceau est publié sous le nom de Parker ; Miles Davis affirmera dans son autobiographie l'avoir composé, tout en précisant que ce n'était pas la faute de Bird. ↑
- Charlie Chan, au ténor. Lors d'une séance de 1953 avec Miles Davis et Sonny Rollins, Parker est crédité « Charlie Chan » pour des raisons contractuelles et joue du ténor — la seconde fois seulement qu'il l'enregistre, selon Ira Gitler. ↑
- Machito, mambo et bop. Avec l'orchestre de Machito, dirigé par Chico O'Farrill, Parker (avec Flip Phillips et Buddy Rich) s'ébat, selon All About Jazz, dans deux suites mêlant bop, mambo et rumba : il s'y amuse visiblement. ↑
- Miles leader, Bird au ténor. La première séance de Miles Davis comme leader, en 1947, se déroule avec Parker… au ténor. ↑
- Les solos parfaits du Philharmonic. Le coffret Verve signale un solo « parfait » sur « Oh Lady Be Good », une improvisation féroce sur « The Closer » et un « Embraceable You » qui surpasse, dit-on, sa version de studio. ↑
- Trois altistes, un blues. Le fameux « Jam Blues » réunit Parker, Johnny Hodges et Benny Carter. ↑
- Le dernier disque. Ses ultimes enregistrements de studio sont un ensemble de thèmes de Cole Porter. ↑
- Bird et Chet, Inglewood. Le 16 juin 1952, aux Trade Winds d'Inglewood, Parker joue avec un jeune trompettiste blanc, Chet Baker — une jam publiée plus tard sous le titre Inglewood Jam. ↑
- Un jeune trombone au magnétophone. En février 1950, à la St. Nicholas Arena, Jimmy Knepper capte Parker avec un matériel non professionnel : Bird at St. Nick's. ↑
- Une nuit, une bande. Les 15 et 16 mai 1950, une bande privée de mauvaise qualité capte Parker à Birdland avec Fats Navarro et Bud Powell : One Night in Birdland. ↑
- Le « sommet » de Birdland. Summit Meeting at Birdland réunit des concerts de 1951 et 1953 — enregistrés au club qui porte son nom. ↑
Il a atteint, en l'espace de quelques années, tout ce qu'un musicien peut espérer — et il n'a jamais cessé, dans le même temps, de se perdre.
7. La dernière nuit (12 mars 1955)
L'année 1954 est celle de tous les effondrements. Le 6 mars, sa fille Pree, deux ans et demi, née avec une malformation cardiaque, meurt d'une pneumonie à l'hôpital. Parker, alors à Los Angeles, apprend la nouvelle par téléphone ; il boit, puis envoie à sa compagne Chan une série de télégrammes de plus en plus désespérés, dont celui-ci : « MY DAUGHTER IS DEAD. I KNOW IT. » ↑
Dans les mois qui suivent, submergé par le chagrin et par l'alcool, il traverse une période de grande détresse et connaît des hospitalisations à l'unité psychiatrique de Bellevue. Une prestation désastreuse à Birdland, où son état inquiète jusqu'à ses propres musiciens, achève de dégrader sa relation avec le club qui porte pourtant son nom : il en est banni. ↑
Le 9 mars 1955, en route pour un engagement à Boston, Parker s'arrête à l'Hôtel Stanhope, sur la Cinquième Avenue, chez son amie et mécène la baronne Pannonica de Koenigswarter. Il est épuisé, malade ; un médecin le presse de se faire hospitaliser, il refuse. Le 12 mars, selon le récit le plus répandu, il regarde à la télévision l'émission de variétés des frères Dorsey, éclate de rire, s'étouffe, et meurt en quelques minutes — la baronne elle-même racontera les choses un peu différemment (voir ci-dessous et §32). ↑ · ↑
Le médecin légiste, se fondant sur l'état du corps — cirrhose avancée, ulcère hémorragique, séquelles cardiaques —, lui donne un âge compris entre cinquante et soixante ans. Charlie Parker avait trente-quatre ans. ↑
Le New York Times consacrera à sa mort un entrefilet plus proche du rapport de police que de l'hommage, rappelant surtout les circonstances scandaleuses du décès dans l'appartement d'une baronne blanche. ↑
Anecdotes de la dernière semaine et de l'après
- Le tonnerre. La baronne se rappellera qu'au moment de sa mort il y eut un formidable coup de tonnerre ; un musicien dira que Charlie s'était désintégré en « pur son ». ↑
- Expulsée du Stanhope. Après le décès, la direction de l'hôtel demande à la baronne de quitter les lieux. ↑
- La cérémonie de Doris. Doris organise une veillée publique à l'Abyssinian Baptist Church, sur la 138ᵉ Rue ; le révérend l'appelle « Charlie-Bird », on joue « The Lost Chord » — et l'on fit remarquer que Charlie n'avait jamais perdu un accord de sa vie. ↑
- Les porteurs. Chan dira que ceux qui avaient tiré profit de lui de son vivant portaient le cercueil ; on faillit le laisser tomber. ↑
- Dizzy paie. Dizzy Gillespie règle les frais : veillée, cortège dans Harlem (Adam Clayton Powell Jr. aurait officié) et concert d'hommage ; avec l'aide de Norman Granz, le corps est renvoyé à Kansas City. ↑ · ↑ · ↑
- Un cimetière ségrégué. Le corps est inhumé au cimetière Lincoln, alors ségrégué, malgré les objections de Chan. ↑
- La bataille de la succession. De 1955 à 1967, l'héritage reste en litige : chacune se disait la veuve légitime ; on parle de papiers falsifiés, et l'accord de 1966 nomme son fils Leon administrateur. ↑
- Chan, ensuite. Deux ans après sa mort, Chan épouse le saxophoniste Phil Woods et s'installe en France ; interviewée par Ken Burns peu avant sa mort en 1999 à Étampes, elle signe My Life in E-Flat. ↑ · ↑
- Le médecin de la baronne. Le médecin qui l'assistait à l'Hôtel Stanhope le jugea âgé de cinquante-trois ans ; le certificat de décès retient une pneumonie lobaire, avec un ulcère hémorragique. ↑ · ↑
- L'autre récit de la baronne. Dans l'autobiographie de Max Gordon, Nica dit qu'il écoutait un disque de Tommy Dorsey — « Just Friends », dont Bird raffolait — quand il se mit à cracher du sang, se leva en criant et tomba à ses pieds ; le médecin de l'hôtel refusa de venir. ↑
- Cinq heures de retard. Craignant l'expulsion d'un immeuble ségrégué, Nica tarde à signaler la mort : le corps arrive à la morgue avec près de cinq heures de retard et une identité confuse — « John Parker, cinquante-trois ans », selon une source que la baronne conteste. ↑ · ↑
- La presse à sensation. Les tabloïds titrent « Bop King Dies in Heiress's Flat » et « The Bird in the Baroness's Boudoir ». ↑
- Le Bolivar. Priée de quitter le Stanhope, Nica s'installe au Bolivar Hotel, 230 Central Park West, immortalisé par « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are », de Thelonious Monk (1956). ↑
- Chan était partie. Après la mort de Pree, Chan avait quitté Parker pour un autre État avec leurs enfants restants ; il n'avait plus de foyer. ↑
On l'a cru cinquante ans plus vieux qu'il ne l'était. Il avait simplement vécu, en trente-quatre ans, assez de vies pour plusieurs siècles.
II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
Le récit ne disait que l'essentiel. Ici, on ouvre les tiroirs : les duels, les rencontres, les témoins, les petites choses qui font qu'un homme devient une légende. Chaque histoire porte sa source ↗ ; les témoignages sont rapportés en substance.
8. Kansas City et les à-côtés
- Le maître d'école qui donnait des surnoms. Un professeur de musique de son école primaire aurait été le premier à appeler ses élèves turbulents des « yardbirds » — un terme qui collera plus tard à Parker par un tout autre chemin. ↑
- La ville de Pendergast. Kansas City, sous la coupe du boss politique Tom Pendergast, vivait une prohibition de façade : bars et maisons closes tournaient sans relâche, et avec eux les orchestres de Bennie Moten, puis de Count Basie. ↑
- Le disciple studieux de Lester Young. Adolescent, Parker apprenait par cœur les solos de son idole Lester Young, alors installé à Kansas City. ↑
- La clarinette délaissée. Parker jouait aussi de la clarinette à ses débuts, mais il en vint à la détester intensément et ne la reprit plus jamais une fois devenu célèbre. ↑
- Les écoles de Kansas City. Il fréquenta l'école Penn de Westport, puis l'école Sumner, avant d'entrer à la Lincoln High School — trois adresses aujourd'hui inscrites au parcours mémoriel de la ville. ↑
- La radio du dimanche. Selon plusieurs témoins locaux, le jeune Charlie passait des heures collé à la radio à essayer de reproduire au saxophone ce qu'il venait d'entendre, avant même de savoir lire une partition.
- Le Jelly Joint. En marge de ses engagements, Charlie joue avec le batteur Jesse Price dans un malt shop fréquenté par les étudiants de l'université de Kansas City. ↑
- Martin's on the Plaza. Il passe environ trois mois avec McShann au Martin's-on-the-Plaza, avant d'être congédié pour son manque de fiabilité. ↑
- « What Price Love ? » Il y écrit une chanson que le groupe interprète ; elle deviendra l'instrumental « Yardbird Suite ». ↑
- « Saxophonist Supreme ». Avec l'orchestre de Harlan Leonard, en novembre 1938, on l'annonce ainsi : vedette du solo à dix-huit ans. ↑
- Une ville grande ouverte. McShann : « the town was wide open » — la loi molle qui faisait la fortune des clubs. ↑
- Un style qui se reconnaît. McShann racontait qu'à l'Est comme à l'Ouest, quand un musicien sonnait juste, on disait qu'il venait de Kansas City : c'était le Kansas City style. ↑
- Sentiments mêlés. Kansas City fut chez lui, mais Parker n'en pardonnait pas la ségrégation. ↑
9. Cutting contests, duels, leçons
- Le cymbale, encore. L'humiliation du Reno Club (§2) reste, dans toute l'histoire du jazz, l'exemple le plus cité de ce que les musiciens de l'époque appelaient un « cutting contest » — un duel d'improvisation sans pitié pour les faibles. ↑
- La revanche de Buster Smith. Après des années de leçons données par Buster Smith, Parker le dépasse si vite que son mentor lui-même admettra, non sans une pointe d'admiration mêlée d'étonnement, qu'il « jouait pas mal comme lui ». ↑
- Le plongeur qui écoutait Tatum. Alors qu'il travaille comme plongeur dans un restaurant de Harlem où se produit Art Tatum, Parker s'arrête parfois de travailler, hypnotisé, pour murmurer : « I wish I could play like Tatum's right hand! » ↑
- Ce que Don Byas en disait. Le saxophoniste ténor Don Byas, proche de Tatum dans les années 1930, affirmait que certaines des trouvailles harmoniques de Parker venaient en droite ligne de ce qu'il avait lui-même absorbé auprès du pianiste. ↑
- « Ko-Ko » et le trac de Miles. Lors de la séance Savoy du 26 novembre 1945, Parker demande à Miles Davis de jouer « Ko-Ko », bâti sur la grille redoutable de « Cherokee ». Miles, sachant qu'il n'est pas à l'aise sur ces changements, dit avoir refusé net ; selon son récit, c'est Dizzy Gillespie qui prend la trompette pour ce morceau devenu un classique instantané (l'attribution reste débattue). ↑
- Le choix des trompettistes. Selon l'historien Ted Gioia, Parker choisissait presque toujours des trompettistes au style opposé au sien — Miles Davis, Chet Baker, Kenny Dorham, Red Rodney — comme pour équilibrer, par leur retenue, l'acidité de ses propres lignes. ↑
- Stravinsky à l'écoute. Le compositeur Igor Stravinsky, de passage à Harlem dans les années 1940, confiera plus tard que les musiciens qui l'avaient le plus marqué étaient Art Tatum, Charlie Parker et le guitariste Charlie Christian. ↑
- Coltrane, entre les deux yeux. John Coltrane raconte que la première fois qu'il entendit Bird, cela le frappa en pleine figure ; jusqu'en 1947, à l'alto, il n'était que « Bird ». ↑
- Rollins : « Bird befriended quite a few guys. » Sonny Rollins rappelle que Parker tendait la main aux jeunes musiciens ; en 1957, il enregistre Rollins Plays for Bird. ↑ · ↑
- Cannonball, « nouveau Bird ». En 1958, le journaliste Ralph Gleason proclame Cannonball Adderley premier vrai talent original de l'alto depuis Parker ; Sonny Stitt s'insurge : il jouait ainsi avant d'avoir entendu parler de Parker. ↑
- Le dégoût du compliment. Howard McGhee : Parker, rarement satisfait de son jeu, se méfiait des louanges et tournait les talons ; en studio, il reprenait une prise jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. ↑
- « Blowing snakes ». Robert Reisner raconte lui avoir dit un soir, après une séance : « Bird, tu soufflais des serpents » ; réponse : il le savait, mais n'arrivait pas à se « rassembler » avec lui-même. ↑
- La Gypsy Tea Room, Kansas City, 1943. En tournée avec l'orchestre de Tiny Bradshaw, le jeune Sonny Stitt part à la recherche de son idole ; les deux hommes se retrouvent avec un pianiste dans un boui-boui local et soufflent des blues pendant une heure. Parker lui glisse, mi-amusé mi-agacé, qu'il joue trop comme lui ; Stitt répondra qu'il ne connaît pas d'autre façon de sonner. ↑
10. Minton's et la 52ᵉ Rue, minute par minute
La naissance du bebop ne s'est pas faite sur un plateau de télévision comme celle de la Jazz and People's Movement de Rahsaan Roland Kirk vingt-cinq ans plus tard : elle s'est faite dans des sous-sols, après minuit, loin des projecteurs. Voici, reconstitués à partir de plusieurs témoignages, les traits de cette révolution silencieuse.
- Minton's Playhouse. Ce club de Harlem, tenu par le saxophoniste Henry Minton, devient à partir de 1941 le laboratoire nocturne où Thelonious Monk, Kenny Clarke, puis Dizzy Gillespie et Charlie Parker élaborent, jam après jam, un langage harmonique et rythmique inédit. ↑
- La guerre qui vide les orchestres. La mobilisation de 1942 prive les grands orchestres de danse de nombreux musiciens ; ceux qui restent, souvent les plus jeunes et les plus affamés d'expérimentation, se retrouvent après les concerts pour improviser sans contrainte commerciale.
- Le décourage des imitateurs. Les jams de Minton's servaient aussi de filtre social : jouer des harmonies rapides et inhabituelles décourageait les musiciens de passage venus « voler » les arrangements des orchestres établis — un usage que certains historiens jugent d'ailleurs exagéré par la légende.
- La 52ᵉ Rue, ou « Swing Street ». À partir du milieu des années 1940, une poignée de clubs minuscules — le Three Deuces, le Onyx, le Spotlite — transforment un pâté de maisons de Manhattan en vitrine du nouveau jazz ; Parker y devient une figure quasi quotidienne. ↑
- Le témoignage de Lennie Tristano. Dans une interview de 1951, le pianiste blanc Lennie Tristano affirmera que Parker, s'il le voulait, pourrait intenter un procès en plagiat à la quasi-totalité des musiciens de bebop en activité — tant son vocabulaire avait été repris, souvent sans crédit. ↑
- Le sourire qui validait, suite. Miles Davis se souvient qu'au sein de ce cercle très fermé, un simple sourire de Bird ou de Dizzy après un solo suffisait à faire ou défaire une réputation naissante. ↑
- Le disciple au fil. Le saxophoniste californien Dean Benedetti, fanatique de Parker, l'enregistre en 1947-1948 en coupant son appareil dès que quelqu'un d'autre prend un solo. ↑
- La légende. Pendant des décennies, on raconte qu'il jeta son saxophone à la mer et suivit Bird partout avec un enregistreur à fil de fabrication nazie. ↑
- La réalité. Il enregistre au Hi-De-Ho Club de Los Angeles début 1947, puis à New York les 31 mars et 7 juillet 1948 avec un magnétophone Sears. ↑
- 461 fragments. Le travail de Phil Schaap permet de récupérer 461 fragments, parfois de vingt secondes, sur dix-huit soirées de 1947 et 1948. ↑
- La bande dans le placard. Elles dormaient dans un placard de Burbank ; il fallut plus de dix ans pour tout démêler, jusqu'au coffret Mosaic de 1990 (sept CD). ↑
- Monk, coupé. Dans ces bandes, Thelonious Monk ou Carmen McRae sont présentés, jouent ou chantent deux notes, puis sont interrompus. ↑
- Mort à trente-quatre ans, lui aussi. Atteint de myasthénie, Benedetti renonce à jouer, retourne vivre chez ses parents en Italie et meurt en 1957, à 34 ans — l'âge de Parker. ↑
- « Bird on 52nd St. ». Un enregistrement de Jimmy Knepper, publié en 1957 sur le label Jazz Workshop de Mingus, ne conserve que les solos de Parker pour économiser la bande. ↑
11. Bird et la génération Beat
Charlie Parker n'a pas seulement fondé un langage musical : il est devenu, de son vivant déjà, une figure quasi mythologique pour toute une génération d'écrivains et de peintres qui cherchaient, comme lui, à improviser leur vie autant que leur art.
- Le colocataire de Ted Joans. Le poète et peintre Ted Joans, grand admirateur de Parker, l'héberge dans les derniers mois de sa vie après l'avoir trouvé effondré sur un trottoir près d'un club du Village. ↑
- Le masque au bal costumé. Lors d'une des fêtes costumées que Ted Joans organisait dans le Village, Parker se serait présenté déguisé en guerrier Mau Mau, un masque sur le visage, au milieu d'une foule de peintres et de poètes. ↑
- Jack Kerouac et le rythme de la prose. Kerouac revendiquera ouvertement l'influence du phrasé de Parker sur sa propre écriture spontanée, cherchant à transposer en prose la respiration continue du be-bop.
- « Bird Lives ! ». À l'annonce de sa mort, en mars 1955, Ted Joans donne du charbon et de la craie à trois amis en leur demandant de tracer, sur tous les murs et les stations de métro de Manhattan, de Brooklyn et du Bronx, ces deux mots : « BIRD LIVES! » ↑
- Le premier graffiti moderne de New York. Des historiens de l'art urbain considèrent cette campagne de 1955 comme l'un des tout premiers exemples de graffiti moderne dans la ville — bien avant l'explosion du mouvement dans les années 1970. ↑
- Le tableau du de Young Museum. En 1958, Ted Joans peint Bird Lives, silhouette noire et minimaliste d'un homme au saxophone sur fond blanc — une toile aujourd'hui conservée au de Young Museum de San Francisco. ↑
- Sur les murs de Greenwich Village. Ted Joans et sa bande de hipsters, d'écrivains et de peintres tracent « BIRD LIVES! » à la craie et au crayon sur les clôtures et les murs de Greenwich Village. ↑
- De Moondog aux Red Hot Chili Peppers. Le site officiel affirme que ses solos ont inspiré aussi bien le compositeur de rue Moondog que le groupe Red Hot Chili Peppers. ↑
- Deux biographies en 2013. Kansas City Lightning, de Stanley Crouch (commenté par Adam Shatz), et Bird: The Life and Music of Charlie Parker, de Chuck Haddix. ↑ · ↑
- To Bird with Love. En 1981, Chan Parker aide à composer ce livre de photographies ; ses mémoires, My Life in E-Flat, paraîtront en 1999. ↑
12. En tournée — clubs, Europe, mécènes
- Paris, mai 1949. Invité par Charles Delaunay au Festival international de jazz de la Salle Pleyel, Parker partage l'affiche avec Sidney Bechet, Miles Davis, Hot Lips Page, Don Byas et James Moody. Le compte rendu de Down Beat évoque un public en délire, criant « Formidable ! » à chaque chorus. ↑
- Boris Vian, témoin ravi. Présent à tous les concerts, l'écrivain et trompettiste amateur Boris Vian décrit dans Jazz News un Parker à l'œil vitreux, presque somnambulique, dont l'entrée en scène provoque un véritable « déluge ». ↑
- Miles à Paris, l'enchantement et la chute. Le même voyage transforme le jeune Miles Davis, qui découvre à Paris un respect et une liberté qu'il ne connaît pas aux États-Unis ; le retour à la réalité américaine, disent ses biographes, précipitera sa propre traversée du désert. ↑
- La baronne du jazz. Pannonica de Koenigswarter, née Rothschild, devient dans les années 1950 la mécène discrète de nombreux musiciens de bebop, dont Thelonious Monk et Parker lui-même ; c'est dans sa suite de l'Hôtel Stanhope qu'il passera ses derniers jours. ↑
- Norman Granz et les cordes. C'est le producteur Norman Granz, d'abord réticent, qui finit par céder à l'insistance de Parker et organise en 1949 la première séance de Charlie Parker with Strings, avec des musiciens issus de l'orchestre symphonique de la NBC. ↑
- « Just Friends », le disque préféré. Parker considérait sa propre interprétation de « Just Friends », avec cordes, comme la meilleure captation de lui-même jamais réalisée — un choix qui surprend, venant du héraut du bebop le plus effréné. ↑
- Le repaire de la 54ᵉ Rue. Un musicien nommé Bank se souvient d'avoir logé sur le même palier que Parker à l'Alvin Hotel, « repaire des musiciens » de la 54ᵉ Rue ; qui avait joué à Birdland, disait-on, y entrait ensuite gratuitement à vie. ↑
- Un train, un plateau, des balais. Un certain Gardiner accompagna un jour Parker dans un train, avec des balais sur un plateau de service : « un souvenir pour la vie ». ↑
- Le témoignage de Greenberg. Le National Jazz Archive conserve l'entretien du trompettiste norvégien Rowland Greenberg, dont l'orchestre accueillit Parker en Suède en 1950. ↑
- Le quintette de Pleyel. À Pleyel, Parker joue avec Kenny Dorham, Al Haig, Tommy Potter et Max Roach ; Miles Davis, lui, se produit dans d'autres formations du festival. ↑ · ↑
- Sartre, au Club Saint-Germain. Boris Vian raconte qu'au Club Saint-Germain, Bird aborda Jean-Paul Sartre : « Très heureux de vous rencontrer, j'adore votre jeu. » ↑
- Le club de Vian. Le Club Saint-Germain, 13 rue Saint-Benoît, avait été ouvert en 1947, notamment par Boris Vian. ↑
- Miles amoureux. À Paris, Miles Davis tombe éperdument amoureux de Juliette Gréco. ↑
- Marseille et Roubaix. Le séjour se prolonge par des concerts à Marseille et à Roubaix ; Parker en gardera, dit-on, un souvenir émerveillé. ↑ · ↑
- L'orchestre de Moufflard. À Paris, il enregistre aussi avec l'orchestre de Maurice Moufflard. ↑
- Les cordes, idée de Bird. Selon TSF Jazz, c'est Parker lui-même qui pousse Norman Granz à organiser la séance : l'écoute de la musique symphonique européenne lui faisait croire qu'il occupait l'échelon le plus bas de la hiérarchie musicale. ↑
- Le grognement de Mingus. Charles Mingus et Gerry Mulligan sont les premiers à grogner : Bird a-t-il cédé au commerce ? Clifford Brown et Stan Getz feront pourtant plus tard le même genre d'album. ↑
- Jazz at the Philharmonic. Dès 1946, Parker participe aux concerts de Norman Granz, aux côtés de l'idole de sa jeunesse, Lester Young. ↑
- Carnegie Hall, 1949. Il y apparaît avec Gillespie, Ella Fitzgerald et Coleman Hawkins. ↑
13. Ce qu'il en reste à Kansas City
- La statue de Robert Graham. En 1999, une sculpture en bronze de dix-huit pieds, œuvre de Robert Graham, est inaugurée sur une place qui porte désormais son nom, à deux pas du American Jazz Museum, dans le quartier historique de 18th and Vine. ↑
- « Bird Lives », gravé dans le socle. L'inscription reprend, quarante-quatre ans plus tard, le mot d'ordre lancé par Ted Joans au lendemain de sa mort. ↑
- Une famille présente à l'inauguration. Sa fille Kim et sa troisième épouse Doris assistent toutes deux à la cérémonie de 1999. ↑
- Le cimetière Lincoln. À la demande de sa mère, son corps est finalement inhumé au cimetière Lincoln de Kansas City, aux côtés de nombreuses figures afro-américaines de la ville — malgré son propre souhait, exprimé de son vivant, de ne jamais être enterré dans le Kansas ou le Missouri. ↑
- Le festival annuel. Kansas City célèbre chaque année sa mémoire par une « Charlie Parker Celebration », tandis que New York organise de son côté un Charlie Parker Jazz Festival. ↑
- 105 ans, en 2025. Pour son 105ᵉ anniversaire, le American Jazz Museum organise un pèlerinage matinal jusqu'à sa tombe, précédé d'un hommage musical joué par des musiciens locaux. ↑
- Une exposition en ligne. Google Arts & Culture et l'American Jazz Museum proposent « Near Kansas City, Saxophone Supreme », parcours en images de sa jeunesse. ↑
- Une tombe dans un cimetière ségrégué. À l'époque de l'inhumation, le cimetière Lincoln était ségrégué ; Chan s'y était opposée. ↑
Interlude — Une nuit au Three Deuces, été 1947 (reconstitution)
Ceci n'est pas un témoignage. Le texte assemble ce qui est établi — le lieu, les musiciens, les habitudes de la 52ᵉ Rue, les morceaux du répertoire de l'époque — et invente le reste : l'ordre exact, la lumière, les gestes. Aucune parole n'est prêtée à un témoin réel. La liste de ce qui est documenté, et de ce qui est imaginé, suit le récit.
Descendez trois marches à peine : la 52ᵉ Rue n'a pas besoin de sous-sol pour être un autre monde. La salle du Three Deuces tient dans un mouchoir de poche, l'estrade est si proche du bar qu'on pourrait poser un verre sur le pavillon du saxophone. Nous sommes à l'été 1947, quelques mois à peine après Camarillo.
Ils sont là avant lui, comme toujours. Miles Davis règle sa sourdine sans un mot. Duke Jordan égrène quelques accords, presque pour lui-même. Tommy Potter accorde sa contrebasse à l'oreille, Max Roach fait rouler ses balais sur la caisse claire comme on teste une glace avant d'y poser le pied. Puis lui.
On l'imagine entrer sans un regard pour la salle, l'alto déjà presque à la bouche, comme s'il reprenait une phrase commencée la veille. Il ne salue pas, ou à peine — un mot, une private joke avec le barman, et déjà le premier thème démarre, trop vite pour qu'on ait eu le temps de s'installer. « Ornithology », peut-être, ou « Scrapple from the Apple » : les habitués reconnaissent l'un des standards maison à la troisième mesure, jamais avant.
Il est possible qu'entre deux morceaux, il plaisante à voix basse avec Tommy Potter, un mot d'argot que la salle ne saisit qu'à moitié. Il est possible qu'un jeune musicien, venu en spectateur, se glisse au premier rang pour ne rien perdre des doigtés — comme le fit, dit-on, plus d'un futur grand nom du jazz, debout contre le mur du fond, à apprendre par les yeux ce que l'oreille seule n'aurait pas suffi à saisir. Il est possible, un soir tranquille, que Bird s'attarde après le set pour parler musique classique avec un habitué, citant Stravinsky ou Bartók entre deux gorgées d'un soda — lui qui, aux dires de tous, rêvait d'un pont entre les deux mondes.
Au dernier accord, personne n'applaudit tout de suite : il faut une seconde pour redescendre du tempo qu'il vient d'imposer. Puis la salle explose. Il range son instrument sans un mot de plus, ressort dans la nuit de la 52ᵉ Rue, où d'autres clubs, à quelques mètres, jouent une tout autre musique. On l'entend, disent certains soirs les riverains, répéter encore un peu, seul, sur le trottoir.
Ce qui est établi.
- Le quintette de 1947-1948 : Miles Davis, Duke Jordan, Tommy Potter, Max Roach ; les séances Savoy et Dial de cette période comprennent notamment « Dexterity », « Bird of Paradise », « Embraceable You », « Klaunstance ». ↑
- La géographie de la 52ᵉ Rue : le Three Deuces, l'Onyx, le Spotlite, quelques mètres de trottoir devenus le cœur battant du jazz moderne à la fin des années 1940. ↑
- Les photographies de William P. Gottlieb, prises au Three Deuces à l'été 1947, montrant Parker, Potter, Davis, Jordan et Roach en pleine séance. ↑
- Le goût affirmé de Parker pour la musique classique, documenté par Gary Giddins et par Charles Mingus lui-même. ↑
Ce qui est imaginé. L'ordre exact des morceaux ce soir précis ; les gestes, les private jokes, la présence d'un jeune musicien anonyme au premier rang ; la conversation sur Stravinsky ; la sortie dans la rue.
III. LE PORTRAIT
14. Traits marquants
- La vitesse comme langage. Ce qui frappe d'abord, chez Parker, c'est un débit d'idées harmoniques et rythmiques sans précédent dans l'histoire du jazz — une capacité à faire tenir, dans un chorus de trente secondes, ce qu'un orchestre entier n'aurait pas épuisé en une soirée. ↑
- Le sens mélodique sous l'accélération. Malgré cette vitesse, ses lignes restent chantantes : Gunther Schuller notera que même ses phrases les plus rapides gardent la cohérence d'une mélodie qu'on pourrait fredonner.
- L'oreille absolue du blues. Sous l'armature harmonique la plus sophistiquée, le blues de Kansas City ne le quitte jamais — un ancrage que même ses détracteurs lui reconnaissaient.
- Le sens de l'understatement scénique. Contrairement à d'autres figures flamboyantes du jazz, Parker jouait souvent immobile, presque sans dramaturgie corporelle, laissant toute la théâtralité à la musique elle-même.
- Un lecteur vorace de musique classique. Stravinsky, Bartók, Hindemith, Varèse : Parker les écoutait, les citait dans ses solos, et rêvait ouvertement d'un jazz qui dialoguerait à égalité avec la musique savante européenne. ↑
- L'art de la citation. Parker aimait glisser, au détour d'un chorus, une citation d'un tout autre morceau — un clin d'œil érudit destiné à ceux qui savaient écouter. Sur « Ko-Ko » (§36), le second chorus s'ouvre ainsi sur deux mesures empruntées à « High Society », redoutable pièce de clarinette rendue célèbre par Alphonse Picou. ↑
- Le corps qui payait la note. Dès l'adolescence marqué par un accident de voiture et une dépendance croissante, son corps a très tôt porté les stigmates d'une vie vécue à un rythme insoutenable.
15. La quête du son — « I could hear it, but I couldn't play it »
Il n'avait pas de mysticisme des rêves, comme d'autres musiciens de sa génération auraient pu en cultiver : Parker avait une quête plus austère, presque obsessionnelle — celle d'un son précis, entendu intérieurement, qu'il lui a fallu des années de travail acharné pour faire sortir de son instrument.
- La phrase fondatrice. « I kept thinking there's bound to be something else. I could hear it sometimes but I couldn't play it. » — l'aveu, répété toute sa vie, d'un décalage entre l'oreille intérieure et les doigts. ↑
- La méthode enfin trouvée. Ce n'est qu'en travaillant les changements de « Cherokee » avec le guitariste Biddy Fleet, au Dan Wall's Chili House, qu'il découvre la clé : utiliser les intervalles hauts de l'accord comme mélodie, soutenus par des harmonies apparentées. ↑
- Le maître mot : forget. « Master your instrument, master the music, and then forget all that and just play. » — la discipline d'abord, l'oubli ensuite, pour laisser place à l'instant. ↑
- Se laisser jouer. « Don't play the saxophone. Let it play you. » — une formule presque zen, qui a traversé les décennies comme un principe pédagogique à part entière. ↑
- Vivre pour jouer. « Music is your own experience, your thoughts, your wisdom. If you don't live it, it won't come out of your horn. » — la conviction, martelée toute sa vie, que la technique seule ne suffit jamais. ↑
- L'art sans frontières. « They teach you there's a boundary line to music. But, man, there's no boundary line to art. » — la suite immédiate de la citation précédente, et sans doute son testament esthétique le plus concis. ↑
Ce qu'il a cherché, il ne l'a jamais dit autrement que par la musique elle-même : un son entendu d'avance, et rattrapé à la force du travail.
16. Caractère — La générosité et le gouffre
Il y avait, sous le même visage rond et les mêmes yeux mi-clos, plusieurs hommes à la fois.
- Le généreux. De nombreux musiciens plus jeunes racontent avoir reçu de Parker un mot d'encouragement, un conseil technique, parfois même un prêt d'argent — bien que lui-même en manquât cruellement la plupart du temps.
- Le compétiteur. Sur scène, personne n'était épargné : les jam-sessions de sa jeunesse, comme celle du Reno Club, l'avaient façonné à l'école du duel permanent, où l'on ne survivait qu'en dépassant l'autre. ↑
- Le père blessé. La mort de sa fille Pree, en mars 1954, le brise plus qu'aucune autre épreuve de sa vie ; sa belle-fille Kim confiera des décennies plus tard que cette mort a été, pour lui, « le début de la spirale descendante ». ↑
- L'homme rongé par la culpabilité. Selon Kim Parker, son beau-père portait le sentiment diffus que ses propres excès avaient, d'une manière ou d'une autre, « empoisonné » sa fille — une culpabilité qu'aucune parole ne parvint jamais à apaiser. ↑
- Sous la pluie, avenue B, 1953. Le futur biographe Robert Reisner raconte l'avoir croisé, une nuit de pluie, errant seul près de chez lui ; sa femme Doris était sur le point d'accoucher, et Bird marchait pour calmer sa nervosité en attendant de rappeler l'hôpital. Interrogé sur son adresse dans ce quartier modeste, il aurait simplement dit préférer des voisins qui ne jouent pas la comédie. ↑
- Les combats de balais. Art Blakey se souvenait de farces incessantes en tournée avec l'orchestre d'Earl Hines : des courses à cheval sur des manches à balai dans les couloirs d'hôtel, de faux duels à l'épée entre Bird et Dizzy. ↑
- Deux mille dollars, sans qu'on demande. En 1951, à la mort de la femme d'Art Blakey, Parker, de retour de la côte Ouest, lui prête deux mille dollars sans qu'il ait eu à les réclamer. ↑
- Le cent dollars de Gigi Gryce. Le saxophoniste Gigi Gryce, alors étudiant à Boston, se souvenait qu'à chaque passage de Bird chez lui, il pouvait enfin manger à sa faim ; Parker payait parfois l'addition de tablées entières, jusqu'à cent dollars d'un coup. ↑
- Patient avec les faibles, sévère avec les vantards. Le saxophoniste Dave Schildkraut confirmait ce que d'autres avaient observé ailleurs (§9) : Parker se montrait d'autant plus attentif et pédagogue que le musicien en face de lui peinait sur son instrument, reprenant une explication autant de fois qu'il le fallait. ↑
- Un bon cuisinier, surtout avec les restes. Le musicien George Salano gardait le souvenir d'un homme imprévisible et facétieux, mais aussi attentionné, généreux de son temps comme de son argent — et bon cuisinier, en particulier avec les restes. ↑
- Les cris d'oiseaux de Boston Common. Avec Salano encore, de longues marches nocturnes dans Boston Common, jusqu'à l'aube, à s'exercer aux cris d'oiseaux avec de petits sifflets vendus par la société Audubon. ↑
- Carmen Jones, quatre fois. Grand amateur de cinéma, bon ou mauvais, Parker voit quatre fois Carmen Jones — sans doute, selon son ami Ahmed Basheer, parce que Max Roach y tenait un petit rôle. ↑
- Les honnêtes métiers. Ce même Basheer se souvenait d'une affection particulière pour les serveurs, les chauffeurs, tous ceux qui exerçaient un métier simple et honnête. ↑
- L'esprit curieux jusqu'au bout. Même dans ses pires années, les témoins décrivent un homme capable de citer Stravinsky de mémoire, de discuter harmonie savante avec la même passion que ses tout premiers émerveillements devant Art Tatum.
- L'homme complet. Son ami Robert Reisner disait qu'en si peu d'années Parker avait vécu plus que quiconque : il mangeait comme un cheval, buvait comme un poisson, s'intéressait à tout. ↑
- Le dormeur. Un patron de restaurant découvrit qu'il dormait sur une table, chez lui, entre deux engagements. ↑
17. Le génie — Une vitesse qui inventait sa propre grammaire
Ce que Parker a apporté au jazz ne se limite pas à une virtuosité technique, aussi stupéfiante fût-elle : il a inventé un vocabulaire harmonique et rythmique entier, qui reste aujourd'hui la base de l'enseignement du jazz dans le monde.
- Les substitutions d'accords. Parker généralise l'usage des accords de passage et des substitutions harmoniques rapides, ouvrant un espace de liberté mélodique inédit sur des grilles pourtant familières. ↑
- Le rythme comme invention. Dizzy Gillespie affirmait connaître davantage d'harmonie que Bird, mais estimait que la contribution la plus radicale de son ami tenait à son usage inédit des accents rythmiques dans la ligne mélodique. ↑
- Une œuvre entrée dans le répertoire. Ses compositions — « Confirmation », « Donna Lee », « Ornithology », « Anthropology » — sont devenues des standards obligés, transcrits et étudiés dans le monde entier, notamment via le célèbre Omnibook. ↑
- La reconnaissance des pairs, sans détour. Le pianiste Lennie Tristano ira jusqu'à dire, en 1951, que si Parker le voulait, il pourrait « faire jeter en prison presque tous les meilleurs boppers du pays » pour plagiat de ses idées. ↑
- Charles Mingus, juge sévère et admiratif. Mingus qualifiera l'esprit et les doigts de Parker de travaillant « à une vitesse incroyable » — un compliment rare venant d'un musicien peu enclin à la flatterie facile. ↑
- Dizzy, sans appel. « Dizzy Gillespie... the other half of my heartbeat. » — la formule de Parker lui-même, résumant une complicité créative unique dans l'histoire du jazz. ↑
18. Le blues — La mémoire de Kansas City
Sous l'architecture harmonique la plus complexe, le blues de son enfance ne le quitte jamais. Kansas City, ville du riff et du blues à la Bennie Moten et Count Basie, a formé son oreille bien avant que New York ne forme son vocabulaire. ↑
« Parker's Mood », enregistré en 1948, est sans doute l'expression la plus nue de ce blues intérieur : un chorus lent, presque nu, qui inspirera plus tard des paroles chantées par le vocaliste King Pleasure. « Now's the Time », bâti sur une grille de blues classique, deviendra l'un des standards les plus repris du répertoire jazz, y compris, sous une forme simplifiée, dans le rhythm and blues des années 1950. ↑
Le blues, chez lui, n'était jamais un genre à part : c'était le sol sur lequel toute son architecture harmonique tenait debout.
19. L'ombre et la tendresse
Parker n'était pas seulement l'homme des cutting contests et des harmonies impossibles : les témoignages de ses proches dessinent aussi un père et un compagnon capable d'une tendresse réelle, en même temps qu'un homme dévoré par sa dépendance.
- Chan, une compagne artiste. Chan Berg, danseuse et mannequin, partage la vie de Parker à partir de 1950 ; elle lui donnera deux enfants, Pree et Baird, et adoptera plus tard, après sa mort, le rôle de gardienne de sa mémoire, notamment via le livre de photographies To Bird with Love (1981) puis son propre mémoire, My Life in E-Flat (1999). ↑
- Le rire malgré tout. Malgré la gravité de ses derniers mois, plusieurs témoins décrivent un Parker encore capable de plaisanteries et d'un humour noir sur sa propre situation, y compris dans les jours précédant sa mort.
- Kim, la belle-fille. Devenue chanteuse de jazz à son tour, Kim Parker portera longtemps le souvenir de son beau-père et témoignera, des décennies plus tard, de l'effet dévastateur qu'eut sur lui la mort de Pree. ↑
- Le souhait funéraire ignoré. Parker avait exprimé le souhait de ne jamais être enterré au Kansas ou dans le Missouri ; sa mère, Addie, en décidera autrement après sa mort, le faisant inhumer au cimetière Lincoln de Kansas City. ↑
- Quarante pages sur Bird. Dans My Life in E-Flat (écrit en 1993), les quarante pages consacrées à Parker sont, selon Chris May, les plus précieuses du livre. ↑
- Kim et Baird. Kim, née en 1947, devient chanteuse de jazz ; Baird vécut jusqu'en 2014 ; la fille de Chan et de Phil Woods, Aimée, vécut de 1961 à 1993. ↑
- « Finissons cette discussion sur scène ». Charles Mingus racontait que leurs conversations de coulisses, sur Dieu, l'homme ou n'importe quel sujet, se poursuivaient parfois si tard qu'ils devaient remonter en jouant : Bird lui lançait alors qu'ils allaient terminer la discussion sur scène, avec leurs instruments. ↑
- Le bruit du vent, la voix du chien. Le bassiste Gene Ramey décrivait un homme d'une réceptivité rare, qui entendait de la musique dans le vrombissement d'une voiture ou le souffle du vent dans les feuilles, et qui, croisant un chien aboyer en voiture, disait qu'il venait de parler. ↑
- De Zeus à Bird. Le guitariste Jimmy Raney, comparant Parker à Bartók, disait ne jamais avoir pu retracer l'origine de son invention : elle semblait surgir toute armée, à un niveau presque mystérieux de créativité. ↑
- La porte ouverte, puis refermée. Le clarinettiste Tony Scott résumera d'une formule que reprendront de nombreux hommages : Charlie Parker a ouvert une porte, montré au monde ce qu'il y avait derrière, puis l'a refermée. ↑
- « Je n'ai jamais pensé vivre jusqu'en 1955 ». Le jour de l'An 1955, Parker aurait confié à Reisner ne pas s'être attendu à voir cette année-là ; il mourra un peu plus de deux mois plus tard. ↑
20. La modernité — Un pont vers la musique savante
Bien avant que le mot « crossover » n'existe, Parker rêvait d'un jazz dialoguant à égalité avec la grande musique européenne du XXe siècle.
Il écoutait Stravinsky, Bartók, Hindemith, Varèse ; il espérait commander une pièce au compositeur Stefan Wolpe et suppliait Varèse de le prendre comme élève de composition — des projets restés sans suite, faute de temps et de santé. ↑
Charlie Parker with Strings incarne cette ambition sous sa forme la plus accessible : loin d'être un simple produit commercial, l'album traduit un désir sincère de faire dialoguer bebop et orchestration classique — un désir que partageront plus tard nombre de musiciens de jazz, de Charles Mingus à Wynton Marsalis. ↑
21. Influences — La généalogie d'un homme sans ancêtre direct
| Source | Ce qu'il en a fait |
|---|---|
| Le blues et le riff de Kansas City | La gravité, l'ancrage, la pulsation. |
| Lester Young | Le modèle de jeunesse ; Parker apprend ses solos par cœur. |
| Buster Smith | Le premier mentor véritable ; la technique et le sens de la modulation rapide. |
| Art Tatum | L'éblouissement du dishwasher ; l'ambition d'une vitesse et d'une richesse harmonique inégalées. |
| Coleman Hawkins | Le père du saxophone jazz, dont l'ampleur sonore inspire toute une génération. |
| Dizzy Gillespie | Le complice de toujours ; l'architecture harmonique du bebop élaborée à deux. |
| La musique savante du XXe siècle | Stravinsky, Bartók, Hindemith, Varèse : une bibliothèque rêvée plus que pleinement explorée. |
| Charlie Christian | Le guitariste dont l'approche linéaire annonçait déjà certains traits du phrasé bebop. |
Sources : Wikipedia ↗ · National Jazz Archive ↗ · The Syncopated Times ↗
IV. L'ÉCHO
22. Hommages reçus — Ce que le vol a laissé derrière lui
Par ses pairs et ses héritiers
- Miles Davis, son premier trompettiste attitré, dira toute sa vie devoir à Parker son apprentissage le plus formateur, malgré des rapports parfois tendus autour de l'argent et de la discipline. ↑
- Sonny Stitt, souvent accusé d'imiter Parker note pour note, en jouait pourtant « Lover Man » avec une virtuosité propre, dans la tonalité originale de ré bémol. ↑
- Jon Hendricks posait un mot cru mais total sur son influence, le rangeant parmi les héritiers directs du manteau transmis par Coleman Hawkins et Lester Young. ↑
- Sonny Rollins lui rend hommage en 1957 avec Rollins Plays for Bird (Prestige), avec Kenny Dorham, Wade Legge, George Morrow et Max Roach. ↑
- Max Roach : « Bird was responsible for the way I played drums », disait-il. ↑
- John Coltrane avoue que, à l'alto, c'était « strictement du Bird ». ↑
Par les écrivains et les artistes
- Ross Russell, ancien patron de Dial Records, publie en 1973 la première grande biographie, Bird Lives!, qui fixera pour longtemps la légende — non sans controverses sur son exactitude. ↑
- Ted Joans fait de « Bird Lives » un mot d'ordre graphique repris dans tout New York, puis une toile aujourd'hui exposée dans un grand musée américain. ↑
- Clint Eastwood, lui-même passionné de jazz, réalise en 1988 Bird, biopic salué pour sa reconstitution sonore de l'œuvre de Parker, avec Forest Whitaker dans le rôle-titre. ↑
- Daniel Schnyder compose en 2015 l'opéra Charlie Parker's Yardbird, créé à Opera Philadelphia, qui imagine l'esprit du musicien errant à Birdland au lendemain de sa mort. ↑
Par les villes et les institutions
- Kansas City lui a consacré une statue monumentale (1999), un festival annuel et un quartier mémoriel entier autour de 18th and Vine. ↑
- New York perpétue son nom à travers le club Birdland et le Charlie Parker Jazz Festival, organisé chaque été à Tompkins Square Park.
- Le critique Harold Bloom, pourtant spécialiste de littérature plus que de jazz, ira jusqu'à dire que si Dieu était apparu dans l'Amérique du XXe siècle, ç'aurait pu être sous les traits de Charlie Parker. ↑
23. Musiciens — Ceux qui ont partagé son vol
- Buster « Professor » Smith, premier mentor à Kansas City, qui lui enseigne la technique et la modulation rapide, avant de le voir bientôt le dépasser. ↑
- Jay McShann, chef d'orchestre qui l'emploie de 1938 à 1942 et sous la bannière duquel naît le surnom de « Yardbird ». ↑
- Dizzy Gillespie, complice de toute une vie, cofondateur du bebop, « l'autre moitié de mon battement de cœur ». Leur dernière rencontre enregistrée aura lieu à Massey Hall, en 1953. ↑
- Miles Davis, jeune trompettiste engagé pour son style opposé au sien, devenu ensuite l'une des grandes figures du jazz d'après-Parker. ↑
- Thelonious Monk, compagnon des jams de Minton's, dont l'excentricité harmonique complète, sans jamais la copier, celle de Parker.
- Max Roach, batteur du quintette classique, présent à Massey Hall, architecte d'une nouvelle conception rythmique de la batterie jazz.
- Bud Powell, pianiste dont le jeu, d'une virtuosité rivalisant avec celle de Parker, transpose au clavier le vocabulaire du bebop.
- Charles Mingus, bassiste et compositeur, organisateur et producteur du concert de Massey Hall via son label Debut Records, admirateur déclaré du « Lover Man » de 1946 malgré ses failles. ↑
- Norman Granz, producteur qui organise les séances with Strings et fera plus tard tourner Parker dans le cadre de Jazz at the Philharmonic. ↑
- Ross Russell, patron de Dial Records, témoin direct de l'effondrement de juillet 1946, puis premier biographe de Parker. ↑
- Kenny Dorham, trompettiste qui remplace au pied levé Miles Davis (sur sa propre recommandation) le soir de Noël 1948, reste environ un an dans le quintette — dont le festival de Paris 1949 — et sera l'un des rares musiciens présents lors de sa toute dernière apparition publique, en 1955. ↑ · ↑ · ↑
- Pannonica de Koenigswarter, mécène et amie, dans la suite de laquelle Parker meurt en mars 1955. ↑
- Chan Berg, compagne des cinq dernières années de sa vie, mère de Pree et Baird, gardienne posthume de sa mémoire. ↑
- Ted Joans, poète et peintre, colocataire des derniers mois, inventeur du mot d'ordre « Bird Lives ». ↑
- Red Rodney, trompettiste blanc du quintette (1949-1951), annoncé « Albino Red » dans le Sud. ↑ · ↑
- Howard McGhee, trompettiste qui lui crie « Blow! » à la séance Dial de « Lover Man » et parle de son refus des compliments. ↑
- Dean Benedetti, le disciple au magnétophone, qui ne garda que ses solos. ↑ · ↑
- Alonzo Davis, le professeur que le mythe de l'autodidacte a fait oublier. ↑
- Harlan Leonard, chef d'orchestre qui l'annonce « Saxophonist Supreme » en 1938. ↑
- Rowland Greenberg, trompettiste norvégien, chef du groupe de la tournée suédoise de 1950. ↑
- Kenny Clarke, John Lewis et Ray Brown, complices de la séance du 17 janvier 1951. ↑
- Robert Reisner, ami et auteur de Bird: The Legend of Charlie Parker. ↑
24. Frise d'une vie sous tension
| Date | Tension | Trace |
|---|---|---|
| 1936 | L'humiliation publique du Reno Club, moteur d'une discipline acharnée | Jazzfuel ↑ |
| fin 1936 | Accident de voiture dans les Ozarks ; contact précoce avec les opiacés | Wikipedia ↑ |
| 1946 | Effondrement en studio, internement à Camarillo | Wikipedia ↑ |
| 1951 | Retrait de sa carte de cabaret par la police de New York | Encyclopedia.com ↑ |
| 1954 | Mort de sa fille Pree ; tentatives de suicide ; hospitalisations à Bellevue | Grunge ↑ |
| 1954 | Bannissement du club Birdland, qui pourtant porte son nom | Encyclopedia.com ↑ |
| 1955 | Mort dans la suite d'une mécène, scandale médiatique posthume | Down Beat ↑ |
| 1950 | Tournée du Sud : Red Rodney annoncé « Albino Red » ; Parker jure de ne plus franchir la ligne Mason-Dixon | All About Jazz ↑ |
| 1955-1967 | Bataille judiciaire pour la succession, close sans conclusion en 1966 | Bird Lives ↑ |
25. Liens avec les autres arts
- Littérature. Jack Kerouac et la génération Beat revendiquent son phrasé comme modèle d'une écriture spontanée ; Ted Joans lui consacre poèmes et peintures. ↑
- Arts visuels. La toile Bird Lives de Ted Joans (1958), aujourd'hui au de Young Museum de San Francisco. ↑
- Graffiti et art urbain. La campagne « Bird Lives » de 1955 est considérée comme l'un des tout premiers exemples de graffiti moderne à New York. ↑
- Cinéma. Bird (1988), de Clint Eastwood, avec Forest Whitaker — reconstitution saluée pour son travail sur la bande sonore d'époque. ↑
- Un rêve de Richard Pryor. Le scénario de Joel Oliansky, nourri des souvenirs de Teddy Edwards, devait d'abord être joué par Richard Pryor chez Columbia ; Eastwood persuade Warner d'échanger les droits contre Revenge. ↑ · ↑
- Les bandes de la banque. Chan ouvre à Eastwood un coffre de banque : des enregistrements « perdus », de mauvaise qualité. ↑
- Le saxophone de Bird, les musiciens d'aujourd'hui. L'équipe isole électroniquement les solos de Parker, les nettoie, puis les recombine avec des instrumentistes contemporains — Ron Carter, Ray Brown, Monty Alexander, Walter Davis Jr., Jon Faddis. ↑ · ↑
- Whitaker, prix d'interprétation à Cannes. Présenté en compétition le 21 mai 1988, le film obtient l'Oscar du meilleur son ; Whitaker, le prix d'interprétation masculine à Cannes ; Eastwood, un Golden Globe de la mise en scène. Cahiers du Cinéma le classera cinquième de son palmarès de l'année. ↑ · ↑
- Le rôle de sa vie. Whitaker confiera avoir déménagé seul dans un loft et appris le saxophone pour tenir le rôle ; Eastwood, dira-t-il, avait cru en lui avant même qu'il l'ait mérité. ↑
- Diane Venora, sans pathos. Dans le rôle de Chan, l'actrice évite, selon plusieurs critiques, tous les pièges du rôle convenu de l'épouse qui souffre en silence. ↑
- Un montage en éclats. Plutôt que la ligne droite du biopic classique, Eastwood construit le film par sauts dans le temps et flashbacks, centrant tout sur la musique plutôt que sur la chronologie. ↑
- Un succès public manqué, comme une rime avec sa vie. Salué par la critique, le film ne rencontre pas son public : deux millions de dollars de recettes pour un budget de neuf à quatorze millions — l'un des plus grands échecs commerciaux de la carrière d'Eastwood. ↑ · ↑
- Un cinéaste amateur de jazz depuis l'enfance. Eastwood, l'un des cinéastes hollywoodiens les plus reconnus pour sa passion du jazz, disait avoir vu Parker jouer en personne à Oakland dans sa jeunesse — en 1945 selon un site, en 1946 selon deux autres. ↑ · ↑ · ↑
- Opéra. Charlie Parker's Yardbird (2015), de Daniel Schnyder, créé à Opera Philadelphia. ↑
- Musique savante. Son rêve inabouti d'étudier avec Edgard Varèse ou de commander une œuvre à Stefan Wolpe. ↑
- Sculpture. La statue monumentale de Robert Graham à Kansas City (1999). ↑
V. LES CLÉS
26. Playlists thématiques
Choix éditoriaux — chaque liste tient dans une soirée et raconte une face de Bird.
1. La naissance du bebop « Ko-Ko » · « Now's the Time » · « Billie's Bounce » · « Thriving on a Riff » (séance Savoy, 26 novembre 1945)
2. Le grand quintette (1947-1948) « Dexterity » · « Bird of Paradise » · « Embraceable You » · « Klaunstance » · « Ah-Leu-Cha »
3. Le blues à cru « Parker's Mood » · « Now's the Time » · « Relaxin' at Camarillo »
4. Le rêve symphonique Charlie Parker with Strings en entier, « Just Friends » en tête
5. Le duel des géants The Quintet: Jazz at Massey Hall (Toronto, 1953)
6. Avec Dizzy « Groovin' High » · « Shaw 'Nuff » · « Salt Peanuts » · « A Night in Tunisia » · « Hot House »
7. Bird à Paris Bird in Paris, Salle Pleyel, mai 1949 — « Ornithology », « Out of Nowhere », « Lover Man »
8. Standards devenus classiques « Confirmation » · « Donna Lee » · « Yardbird Suite » · « Ornithology » · « Anthropology »
Références : Wikipedia ↗ · Charlie Parker's Savoy and Dial sessions ↗ · Jazz Messengers ↗
27. Conseils pour découvrir l'œuvre
Trois portes, une seule règle : ne cherchez pas à comprendre d'abord, laissez-vous emporter.
- Par la vitesse. Commencez par la séance Savoy du 26 novembre 1945 — « Ko-Ko » en tête — pour entendre le bebop naître en direct.
- Par la douceur. Charlie Parker with Strings révèle un Bird lyrique, presque tendre, loin de l'image du feu d'artifice permanent.
- Par la légende vivante. Jazz at Massey Hall (1953) capture, en une seule soirée, l'ensemble des fondateurs du bebop réunis pour la première et unique fois.
Trois habitudes d'écoute.
- N'essayez pas de compter les notes. Écoutez la phrase qu'elles dessinent.
- Repérez, dans chaque solo, le moment où il cite un autre morceau : c'est un clin d'œil, pas un hasard.
- Comparez une même grille jouée par Parker et par un de ses héritiers (Rollins, Coltrane, Adderley) : la distance parcourue en dix ans y est audible.
Pour prolonger : le film Bird de Clint Eastwood, l'opéra Charlie Parker's Yardbird, et la biographie de Ross Russell, Bird Lives! — à lire en gardant un œil critique, comme le rappelle notre passe de vérification.
28. Petit glossaire
| Terme | Sens |
|---|---|
| Bebop | Style de jazz né au début des années 1940, caractérisé par des tempos rapides, une virtuosité instrumentale et des harmonies complexes. |
| Changes | Les changements d'accords d'un morceau, sur lesquels l'improvisateur construit sa ligne mélodique. |
| Contrafact | Nouvelle mélodie composée sur la grille harmonique d'un standard existant (ex. « Ko-Ko » sur « Cherokee »). |
| Passing chord | Accord de passage inséré entre deux accords d'une grille pour enrichir l'harmonie. |
| Rhythm changes | Grille harmonique dérivée de « I Got Rhythm », très utilisée comme support d'improvisation bebop. |
| Cutting contest | Duel d'improvisation entre musiciens, courant dans les jam-sessions de Kansas City. |
| Carte de cabaret | Autorisation délivrée par la police de New York, obligatoire pour se produire dans les clubs servant de l'alcool ; retirée à Parker en 1951. |
| Yardbird | Surnom d'abord donné à Parker, littéralement « oiseau de basse-cour » (poulet) ; contracté ensuite en « Bird ». |
| Vibration circulaire du bebop | Expression parfois utilisée pour désigner l'enchaînement ininterrompu de phrases typique du style. |
| ii–V–I | Enchaînement de trois accords (sur les 2ᵉ, 5ᵉ et 1ᵉʳ degrés) qui est la cellule de base de l'harmonie jazz. |
| Extension | Note ajoutée au-delà de la septième d'un accord (9ᵉ, 11ᵉ, 13ᵉ) pour le colorer. |
| Substitution de triton | Remplacement d'un accord de dominante par celui situé un triton plus loin (♭II7). |
| Note d'approche chromatique | Note située à un demi-ton de la note visée, jouée juste avant elle. |
| Enclosure (« encerclement ») | Figure qui entoure une note-cible par une note au-dessus et une note au-dessous avant de l'atteindre. |
| Gamme bebop | Gamme à huit notes, obtenue en ajoutant un degré chromatique de passage, pour que les temps forts retombent sur les notes de l'accord. |
| Cellule mélodique | Petit fragment de phrase, répété, transformé et enchaîné au fil d'un chorus (terme d'analyse de Thomas Owens). |
| Break | Bref silence de la section rythmique pendant lequel le soliste improvise seul, en cadence, avant que le groupe ne reprenne. |
| Chorus | Un tour complet de la grille harmonique d'un morceau, joué en improvisation. |
29. Citations
De lui — en toutes lettres
« Music is your own experience, your thoughts, your wisdom. If you don't live it, it won't come out of your horn. » — « La musique, c'est ta propre expérience, tes pensées, ta sagesse. Si tu ne l'as pas vécue, elle ne sortira pas de ton instrument. » ↑
« They teach you there's a boundary line to music. But, man, there's no boundary line to art. » — « On vous enseigne qu'il y a une frontière à la musique. Mais, mec, il n'y a pas de frontière à l'art. » ↑
« Don't play the saxophone. Let it play you. » — « Ne joue pas du saxophone. Laisse-le te jouer. » ↑
« Master your instrument, master the music, and then forget all that and just play. » — « Maîtrise ton instrument, maîtrise la musique, puis oublie tout cela et joue, tout simplement. » ↑
« I kept thinking there's bound to be something else. I could hear it sometimes but I couldn't play it. » — « Je me disais qu'il devait y avoir autre chose. Je l'entendais parfois, mais je ne pouvais pas encore le jouer. » ↑
« Dizzy Gillespie... the other half of my heartbeat. » — « Dizzy Gillespie... l'autre moitié de mon battement de cœur. » ↑
« I wish I could play like Tatum's right hand! » — « J'aimerais pouvoir jouer comme la main droite de Tatum ! » ↑
De lui — en substance
- En pleine détresse, après la mort de sa fille, il répétait à qui voulait l'entendre qu'il fallait vivre sa musique, pas seulement la jouer — écho direct de sa philosophie exposée quelques années plus tôt. ↑
- Selon Kim Parker, il portait le sentiment que ses propres excès avaient contribué au destin fragile de sa fille Pree. ↑
Sur lui — en toutes lettres
« Bird's mind and fingers work with incredible speed. » — « L'esprit et les doigts de Bird travaillent avec une vitesse incroyable. » Charles Mingus, vers 1957. ↑
« If I were Bird, I'd have all the best boppers in the country thrown into jail. » — « Si j'étais Bird, je ferais jeter en prison tous les meilleurs boppers du pays. » Lennie Tristano, 1951, sur l'ampleur du plagiat involontaire du vocabulaire de Parker. ↑
Sur lui — en substance
- Miles Davis : le premier choc de le voir en chair et en os, en 1944, après des mois passés à l'idéaliser depuis Saint-Louis. ↑
- Boris Vian : une « apparition » à l'œil vitreux, presque somnambulique, qui laisse le public de la Salle Pleyel « soufflé, ahuri ». ↑
- Ted Joans : Bird comme religion personnelle, un ami dont la mort méritait d'être criée sur tous les murs de la ville. ↑
- Harold Bloom : si Dieu était apparu dans l'Amérique du XXe siècle, ç'aurait pu être sous les traits de Charlie Parker. ↑
- Kim Parker : la mort de sa demi-sœur Pree comme le vrai commencement de la fin. ↑
30. Sur les pas de Charlie Parker
Une carte pour marcher, pour écouter, pour imaginer.
À Kansas City
- Le quartier de la 18ᵉ et Vine, cœur historique du jazz de Kansas City, aujourd'hui abritant le American Jazz Museum et la statue Bird Lives de Robert Graham. ↑
- L'école Penn de Westport et l'école Sumner, fréquentées dans l'enfance ; Lincoln High School, où il fut inscrit avant de quitter le système scolaire en 1935. ↑
- Le Reno Club, sur la 12ᵉ Rue, disparu, théâtre de l'humiliation fondatrice de 1936. ↑
- Le cimetière Lincoln, à Blue Summit, entre Kansas City et Independence, où repose Charlie Parker aux côtés de sa mère. ↑
À New York
- Minton's Playhouse, à Harlem, laboratoire nocturne du bebop naissant. ↑
- La 52ᵉ Rue (« Swing Street »), avec le Three Deuces et l'Onyx, cœur du jazz moderne des années 1940. ↑
- Birdland, sur Broadway, club ouvert en 1949 et baptisé en son honneur. ↑
- L'Hôtel Stanhope, sur la Cinquième Avenue, où il meurt le 12 mars 1955 dans la suite de la baronne de Koenigswarter. ↑
- Tompkins Square Park, où se tient chaque été le Charlie Parker Jazz Festival.
En Californie
- Camarillo, dans le comté de Ventura, où se tenait l'hôpital d'État où il fut interné en 1946-1947.
- Billy Berg's, à Los Angeles, club de l'engagement raté de décembre 1945.
En Europe
- La Salle Pleyel, à Paris, où il se produit en mai 1949 lors du Festival international de jazz. ↑
Au Canada
- Massey Hall, à Toronto, scène du concert du 15 mai 1953 réunissant Parker, Gillespie, Powell, Mingus et Roach. ↑
31. Quiz final
- Où et quand naît Charlie Parker ?
- Quel batteur lui jette un cymbale aux pieds lors d'une jam-session humiliante ?
- Sur quel morceau découvre-t-il, en 1939, sa méthode d'improvisation fondée sur les intervalles hauts de l'accord ?
- D'où vient le surnom « Yardbird » ?
- Avec quels deux musiciens enregistre-t-il pour la première fois sous son propre nom, le 26 novembre 1945 ?
- Dans quel hôpital est-il interné après son effondrement de juillet 1946 ?
- Comment s'appelle le club new-yorkais ouvert en 1949 et baptisé en son honneur ?
- Quel est son enregistrement préféré parmi les siens, selon ses propres mots ?
- Quels cinq musiciens se produisent ensemble à Massey Hall le 15 mai 1953 ?
- Sous quel pseudonyme apparaît-il sur le disque tiré de ce concert ?
- Que se passe-t-il en mars 1954 dans sa vie personnelle ?
- Où et dans quelles circonstances meurt-il, le 12 mars 1955 ?
- Quel âge le médecin légiste lui attribue-t-il par erreur ?
- Quel poète lance, au lendemain de sa mort, le mot d'ordre « Bird Lives » ?
- En quelle année sa statue est-elle inaugurée à Kansas City, et par quel artiste ?
- Quel réalisateur consacre un film à sa vie, en 1988 ?
- Quel compositeur écrit en 2015 un opéra sur sa vie ?
- Quel pianiste, admiré par Parker, l'a fait rêver alors qu'il travaillait comme plongeur ?
Réponses. 1. Kansas City, Kansas, le 29 août 1920. — 2. Jo Jones. — 3. « Cherokee ». — 4. Un incident avec un poulet heurté par la voiture, en tournée avec Jay McShann. — 5. Miles Davis et Dizzy Gillespie. — 6. L'hôpital d'État de Camarillo. — 7. Birdland. — 8. « Just Friends », avec cordes. — 9. Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell, Charles Mingus, Max Roach. — 10. « Charlie Chan ». — 11. La mort de sa fille Pree, deux ans et demi. — 12. Dans la suite de la baronne Pannonica de Koenigswarter, à l'Hôtel Stanhope, en regardant la télévision. — 13. Entre cinquante et soixante ans, alors qu'il en avait trente-quatre. — 14. Ted Joans. — 15. En 1999, par Robert Graham. — 16. Clint Eastwood. — 17. Daniel Schnyder. — 18. Art Tatum.
32. Passe de vérification des faits
✔ concordant · ≈ à nuancer · ? source unique, à recouper
| Point | Ce que disent les sources | Statut |
|---|---|---|
| Date du cymbale de Jo Jones | Wikipedia situe l'épisode « au début de 1936 » ; la plupart des articles de vulgarisation le datent de 1937 | ≈ 1936-1937, à préciser |
| Naissance du surnom « Yardbird » | Anecdote du poulet écrasé sur la route (Jay McShann, Gene Ramey) ; ou simple goût pour le poulet (Clyde Bernhardt) | ≈ les deux versions circulent |
| Origine des harmonies bebop de Parker | Influence directe d'Art Tatum via Don Byas (témoignage de Byas) ; travail personnel sur « Cherokee » (récit de Parker lui-même) | ≈ plusieurs sources convergentes, non exclusives |
| Deuxième mariage, avec Géraldine Scott | Mentionné par Encyclopedia.com (1943) ; absent de la biographie Wikipedia, qui ne liste que Rebecca Ruffin et Doris Sydnor comme épouses légales | ? à vérifier, possible confusion de sources |
| Conversion à l'islam ahmadi après Camarillo | Rapportée par certaines sources biographiques ; peu développée ou contestée ailleurs | ? à recouper |
| Trompette jouée sur « Ko-Ko » | Miles Davis affirme dans son autobiographie que c'est Dizzy ; l'opinion actuelle de certains spécialistes penche plutôt pour Miles (Jazz on the Record) ; les pianistes de la séance sont eux aussi disputés (Powell absent ; Dizzy et Argonne Thornton/Sadik Hakim) | ≈ débattu, ne pas trancher |
| Âge attribué par le médecin légiste | Entre 50 et 53 ans selon les sources (certaines évoquent jusqu'à 60) | ≈ l'ordre de grandeur est constant, le chiffre exact varie |
| Cause de sa mort | Pneumonie lobaire et ulcère hémorragique au certificat de décès ; cirrhose avancée et infarctus antérieur également documentés ; rumeurs de meurtre ou de coup de poing jugées fantaisistes par les biographes sérieux | ✔ cause naturelle, aggravée par des années d'excès |
| Datation exacte de la naissance de « Bird » comme diminutif | Située autour de 1942, sans date précise disponible dans les sources consultées | ? approximatif |
| Fiabilité du livre de Robert Reisner (Bird: The Legend of Charlie Parker, 1962) | Première grande compilation de témoignages (81 personnes) ; l'historien Kenny Mathieson la juge peu fiable, pleine de contradictions ; Chan Parker elle-même la critiquait sévèrement en 1973 | ≈ anecdotes de seconde main, à lire comme telles — chaque anecdote de ce guide qui en provient est présentée au conditionnel ou « selon » |
| Dernière apparition publique de Parker | Kenny Dorham cité comme présent à sa toute dernière apparition en 1955 (deux sources concordantes, sans lieu précisé) | ≈ confirmé par deux sources indépendantes, lieu non précisé dans nos sources |
| Premiers enregistrements avec McShann | 9 août 1940 (Wikipedia, Jay McShann) ; disques privés de Wichita, novembre 1940, non publiés avant 1974 (Encyclopedia.com) | ≈ 1940, à préciser |
| Origine du surnom, version McShann | Poule heurtée en route pour le Nebraska (McShann, Kansas City Magazine) ; sur la route entre Washington et New York (PBS, cité au §3) | ≈ le lieu varie selon les récits |
| Mort du père | Anciennes notices : circonstances floues ; Encyclopedia.com : poignardé par une amante lors d'une querelle | ≈ poignardé, fin 1939 ou début 1940 |
| Formation musicale | Mythe de l'autodidacte ; Crouch (via Shatz) : élève d'Alonzo Davis | ≈ pas seulement autodidacte |
| Pseudonyme « Charlie Chan » | Massey Hall (Craft Recordings) ; séance de 1953 avec Miles Davis et Rollins (Wikipedia, Collectors' Items) | ≈ usage sur plusieurs séances, pour raisons contractuelles ; le clin d'œil à Chan Berg n'est qu'une hypothèse |
| Stravinsky à Birdland (1951) | Un témoin oculaire, Alfred Appel (Jazz Modernism) ; repris par Alex Ross et la presse ; verre renversé ou cogné selon les versions | ? un seul témoin ; détails variables |
| Cérémonie funéraire | Abyssinian Baptist Church (Bird Lives) ; St. Charles Borromeo et 5 000 personnes (Grokipedia, source faible) ; Adam Clayton Powell Jr. officiant (soulwalking) | ? à recouper |
| Dean Benedetti | Légende : saxophone jeté à la mer, enregistreur nazi (Remnick, via Christie's) ; enregistreur Sears en 1948, bandes retrouvées à Burbank | ≈ légende partiellement démentie |
| « Donna Lee » | Crédité à Parker en 1947 ; Miles Davis revendique la paternité | ? attribution disputée |
| Tonnerre à la mort de Parker | Rapporté par la baronne elle-même (Haddix, site officiel ; Grunge ; Wikipedia) ; anecdote de seconde main | ? souvenir personnel, non vérifiable, à ne pas présenter comme un fait objectif |
| Manière de la mort | Riant devant la télévision (récit courant) ; s'effondrant en écoutant un disque de Tommy Dorsey (baronne, citée par Max Gordon) ; pneumonie lobaire et ulcère (certificat) | ? version courante non confirmée par la baronne |
| Affiche de Pleyel, 1949 | Bechet, Miles Davis, Hot Lips Page, Don Byas, James Moody, Toots Thielemans (JazzDisco) ; aucune trace de Django Reinhardt | ✔ mention de Django retirée |
| Récit de « Cherokee » (formule de Parker) | Paraphrase de Levin et Wilson dans Down Beat, 1949 ; citations en anglais reprises dans Wikipedia sans le texte d'origine | ≈ formulation rapportée, pas parole exacte |
| Interview de Down Beat, 1949 | Deux semaines d'entretiens (Levin et Wilson) ; nombreuses incohérences et possibles mystifications (blog du centenaire) | ? à citer avec prudence |
| Analyses techniques | Thomas Owens (1974) ; Christopher Love, Henry Martin (Music Theory Online) ; article Medium (source secondaire, à recouper) | ≈ analyses, pas faits biographiques |
| Eastwood à Oakland | 1945 (clinteastwood.net) ; 1946 (IMDb, SlashFilm) | ≈ 1945-1946, la majorité des sources penche pour 1946 |
| Identité à la morgue | « John Parker, 53 ans » (Bird Lives, que la baronne conteste) ; erreur sur le nom et âge estimé à 60 (Atlanta Opera) | ? détails variables |
33. Sources
Biographie et contexte
- Wikipedia, « Charlie Parker » ↑
- SHSMO Historic Missourians, « Charlie "Bird" Parker » ↑
- Encyclopedia.com, « Charlie Bird Parker » ↑
- PBS American Masters, « Charlie Parker Biography » ↑
- National Jazz Archive, « Charlie Parker - myth and mayhem » ↑
- Jazzfuel, « The Cymbal Crash That Changed Jazz » ↑
- Charlie Parker's Kansas City (site mémoriel) ↑
La naissance du bebop et les grandes séances
- Wikipedia, « Ko-Ko » ↑
- Wikipedia, « Charlie Parker's Savoy and Dial sessions » ↑
- Miles Davis Official Site, chronologies 1945 et « Charlie Parker » ↑ · ↑
- PBS, Jazz, épisode « Dedicated to Chaos » ↑
Californie, Camarillo, la chute
- Wikipedia, « Lover Man (Oh, Where Can You Be?) » ↑
- Wikipedia, « Relaxin' at Camarillo » ↑
- Wiki Jazz (Substack), « The story of Charlie Parker's recording of Lover Man » ↑
- PureHistory, « Charlie Parker » ↑
Massey Hall, l'Europe, les cordes
- Wikipedia, « Jazz at Massey Hall » ↑
- Craft Recordings, « Hot House: The Complete Jazz at Massey Hall Recordings » ↑
- Stewart Hoffman Music, « Jazz at Massey Hall, May 15, 1953 » ↑
- Philharmonie de Paris, dossier « Charlie Parker à la Salle Pleyel, 1949 » ↑
- Pristine Classical, notes sur Charlie Parker with Strings ↑
- Bob Reynolds Music, « Charlie Parker with Strings turns 65 » ↑
La fin, la mort, l'après
- Grunge, « The Strange Death Of Charlie Parker » ↑ · « The Tragic Real-Life Story Of Charlie Parker » ↑
- Find a Grave, « Pree Parker » ↑ et « Charlie "Bird" Parker » ↑
- Wikipedia, « Pannonica de Koenigswarter » ↑ · « Chan Parker » ↑
- Bird Lives (birdlives.co.uk), « The End and After » ↑
- Down Beat, « The Sound and Myth of Charlie Parker at 100 » ↑
Hommages et postérité
- The Clio, « Charlie Parker Memorial » ↑
- Charlie Parker's Kansas City, « Charlie Parker Memorial Sculpture » ↑
- KCTV5, « Kansas City honors hometown jazz legend » ↑
- Wikipedia, « Bird (1988 film) » ↑ · « Charlie Parker's Yardbird » ↑
- Opera Philadelphia, synopsis de Charlie Parker's Yardbird ↑
- Whitehot Magazine, « Scratching the Wall » ↑
- Arteidolia, « Tribute to Ted Joans » ↑
- Empty Mirror, « The Teducated Mouth: interviews Ted Joans » ↑
Compléments (anecdotes ajoutées)
- Kansas City : Google Arts & Culture / American Jazz Museum ↑ · Everything Jazz ↑ · kcjazzlark, « Buster Smith » ↑ · Kansas City Magazine, McShann ↑ · Swingmusic.org, McShann ↑ · Wikipedia, Jay McShann ↑
- Crouch et Haddix : Adam Shatz, « Bird! », NYRB ↑ · LAmag ↑ · PopMatters ↑ · Project MUSE, Bird ↑ · Site officiel Charlie Parker ↑
- Stravinsky : Jerry Jazz Musician ↑ · NPR ↑ · Wedgebill Music ↑ · Bird Lives, « Memories of Bird » ↑
- Dean Benedetti : Wikipedia ↑ · Baltimore Sun ↑ · AllMusic ↑ · Wikipedia, Phil Schaap ↑ · Christie's ↑ · Wikipedia, Bird on 52nd St. ↑
- Tournées : Red Rodney (AAJ ↑, Jazzfuel ↑, Wikipedia ↑) · Birdland 1950 ↑ · Suède ↑ · Swedish Schnapps ↑
- Pairs et héritiers : Coltrane, Down Beat ↑ · Jazz Collector ↑ · Rollins Plays for Bird ↑ · Jazz Tome, Cannonball ↑ · Reisner, via Cerra ↑
- Disques et attributions : Donna Lee ↑ · Collectors' Items ↑ · Yardbird Suite ↑
- Après la mort : Bird Lives, « The End and After » ↑ · Soulwalking ↑ · HeadStuff ↑ · Find a Grave ↑ · Chan Parker ↑ · All About Jazz, My Life in E-Flat ↑
Compléments (deuxième passe)
- Paris 1949 : TSF Jazz, « Abécédaire Charlie Parker » ↑ · Jazz Messengers ↑ · JazzDisco ↑ · Wikipédia FR ↑ · Universal Music France ↑ · Wikipedia, Club Saint-Germain ↑
- Le film Bird : clinteastwood.net ↑ · Roger Ebert ↑ · Jonathan Rosenbaum ↑ · Jazz.FM91 ↑ · JazzSkool ↑ · Wikipedia ↑
- Dernière semaine : UMKC, Saxophone Supreme ↑ · Atlanta Opera ↑ · Opera Philadelphia ↑ · Jessica Zafra ↑ · Wikipedia, Pannonica de Koenigswarter ↑
Compléments (chapitres 35 à 37)
- Le film Bird, compléments : Far Out Magazine ↑ · Letterboxd ↑ · SlashFilm ↑ · CBR ↑ · Emanuel Levy ↑
- Le break de « Tunisia » et Carnegie Hall : Jazz.com ↑ · Sax on the Web ↑ · Wikipedia, A Night in Tunisia ↑ · Wikipedia, Break (music) ↑ · Carnegie Hall ↑ · Google Arts & Culture ↑ · JazzTimes ↑
- Le chorus de « Just Friends » : Bob Reynolds ↑ · eJazzLines ↑ · You'll Hear It ↑ · Matt Sawyer Music ↑ · Academia.edu, analyse mélodique ↑
- Contribution collective du bebop : A Coppice Gate ↑ · Blue Note Records, Dizzy Gillespie ↑ · Encyclopaedia Britannica, « Jazz at the crossroads » ↑ · uDiscover Music ↑
- Analyse : Christopher Love, Music Theory Online ↑ · Henry Martin, Music Theory Online ↑ · Jeff Schwartz, « Bebop and Deconstruction » ↑ · Rio Rhama, Medium ↑ · Big Apple Jazz ↑ · Wikipedia, Charlie Parker Omnibook ↑ · Chasing the Chords ↑
- Interview de 1949 : Cerra, Down Beat ↑ · Tumblr, « No Bop Roots in Jazz » ↑ · Blog du centenaire ↑ · ↑ · ↑ · Jazzinstitut Darmstadt, « Jazz Index » ↑
- Disques : Wikipedia ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · ↑ · AllMusic, Complete Charlie Parker on Verve ↑ · JazzDisco ↑
Compléments (quatrième vague)
- Le livre de Robert Reisner : Charlie Parker Centennial Blog ↑
- Sonny Stitt et la Gypsy Tea Room : Wikipedia, Sonny Stitt ↑
- Kenny Dorham : All About Jazz ↑ · Austin Chronicle ↑ · East End Cultural District ↑
Citations
Influences et discographie
- The Syncopated Times, « Influence and Art Tatum » ↑
- JazzTimes, « Art Tatum: No Greater Art » ↑
- Wikipedia, « Charlie Parker Omnibook » ↑ · « Charlie Parker with Strings » ↑
34. Album photo
Toutes les images de cet album sont hébergées sur Wikimedia Commons ou sur le site de la Bibliothèque du Congrès, sous licence libre ou domaine public. L'essentiel provient du fonds William P. Gottlieb, dédié au domaine public par son auteur le 16 février 2010 (des droits de la personnalité peuvent néanmoins s'appliquer). L'auteur et la licence exacts de chaque fichier figurent sur sa fiche (lien « fiche ↗ ») : à vérifier au moment de la publication.
1 — Portrait, Three Deuces, 1947

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public, via Wikimedia Commons. Fiche ↗
2 — Le quintette au Three Deuces, été 1947

Le quintette au grand complet : Parker, Potter, Davis, Jordan et Roach (chapitre 6 et interlude). Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
3 — Parker, Potter et Roach, Three Deuces

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
4 — Dizzy Gillespie, 1946

« L'autre moitié de mon battement de cœur » (chapitres 4, 17, 23). Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
5 — Coleman Hawkins et Miles Davis, 1947

Hawkins, le père du saxophone jazz (chapitre 21), et Miles Davis (chapitres 4, 6, 23). Photo : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
6 — Dexter Gordon, 1980

Une figure du même souffle bebop, contemporaine de Parker. Photo : Brian McMillen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Fiche ↗
7 — Charles Mingus, 1976

L'organisateur du concert de Massey Hall (chapitres 6, 23). Crédit : Tom Marcello, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons. Fiche ↗
8 — Charlie Parker et Tommy Potter, Three Deuces, 1947 (portrait rapproché)

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public, Library of Congress. Fiche à vérifier sur le site de la Bibliothèque du Congrès avant publication : source LOC ↗
9 — Monk à Minton's Playhouse, septembre 1947

Le laboratoire nocturne du bebop (chapitres 4 et 10). Crédit : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress). Fiche ↗ · LOC ↗
10 — Monk, Howard McGhee, Roy Eldridge et Teddy Hill, Minton's

Howard McGhee, le trompettiste qui cria « Blow! » à Parker en 1946 (chapitre 5). Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗ · LOC ↗
11 — À consulter en ligne (domaine public, non intégrées)
Le fonds Gottlieb de la Library of Congress propose de nombreux autres portraits pris au Three Deuces et sur la 52ᵉ Rue entre 1946 et 1948, incluant des vues de Charlie Parker, Miles Davis, Duke Jordan, Tommy Potter et Max Roach ensemble. Collection William P. Gottlieb ↗
VI. LE LANGAGE ET LES DISQUES
35. Le langage de Bird — analyse stylistique
Un chapitre plus technique. Les termes sont définis au glossaire (§28) ; les exemples se suivent à l'oreille autant qu'à l'œil. Rappel : Parker n'a pas inventé le bebop seul — Gillespie, Monk, Kenny Clarke, Bud Powell, Max Roach y ont leur part. Mais c'est chez lui que l'idiome atteint sa plus grande vitesse, sa plus grande cohérence, et sa plus grande liberté.
Ce qui fait de Bird un phénomène à part, ce n'est pas la vitesse — d'autres jouèrent vite — mais qu'à cette vitesse il parle. Chaque phrase a un sujet, un verbe, une chute. Les analystes le disent avec des mots d'analystes ; nous tâcherons de garder les leurs, et de ne pas trahir l'oreille.
35.0 Plusieurs mains, un sommet
Il faut le redire avant d'entrer dans le détail : le bebop est une œuvre collective. Kenny Clarke déplace l'accent rythmique de la grosse caisse vers la cymbale et invente, avec ses « bombes » sur la caisse claire, une nouvelle façon pour la batterie de commenter plutôt que de simplement battre la mesure. Thelonious Monk, pianiste maison de Minton's Playhouse, explore des harmonies dissonantes qui nourrissent les jams nocturnes bien avant que Parker ne s'y joigne régulièrement. Bud Powell transpose au piano, à une main droite d'une vélocité inédite, le même vocabulaire de croches que Parker développe au saxophone. Max Roach invente, à la batterie, une manière de faire respirer un tempo trop rapide pour la pulsation classique à quatre temps (§9). Et Dizzy Gillespie, meilleur théoricien du groupe, structure, enseigne et couche par écrit ce que d'autres ne faisaient qu'entendre — assurant, mieux que quiconque, la transmission de cette musique à la génération suivante. ↑
Gillespie lui-même a toujours refusé de s'attribuer la part de Parker. Interrogé en 1980 par le critique Brian Priestley, il situait sa propre contribution du côté de l'harmonie et du rythme — mais estimait que celle de Parker, le phrasé, était la plus importante des deux. ↑
C'est aussi ce que confirme, d'un autre point de vue, le label Blue Note : sur le plan strictement harmonique, Gillespie était en avance sur tout le monde dans les années 1940, Parker compris. ↑ La différence ne se joue donc pas sur le savoir théorique — Gillespie en avait davantage — mais sur autre chose : une manière de faire tenir ce savoir dans une ligne mélodique qui semble parler, respirer, improviser sa propre grammaire à mesure qu'elle avance. C'est cette « autre chose »-là que ce chapitre tente de cerner.
L'Encyclopaedia Britannica résume ainsi la place de Parker parmi ses pairs : la figure de proue du jazz de cette période, avec ses compagnons, qui refaçonnent ensemble l'harmonie, la mélodie et le rythme — mais c'est à Parker, précise l'article, que revient l'avancée la plus radicale : avoir fait passer la substructure métrique du 4/4 traditionnel au 8/8, doublant ainsi la vitesse audible de la musique. ↑
Le trompettiste et cornettiste Graham Haynes résume d'une image la répartition des rôles : Dizzy avait besoin du génie mélodique de Bird, et lui donnait en retour la matière harmonique nécessaire pour l'exprimer. ↑
C'est donc en pleine connaissance de cette collaboration que ce guide consacre un chapitre entier au langage de Parker plutôt qu'à celui du mouvement bebop en général : parce que, parmi des inventeurs égaux en audace, c'est son vocabulaire à lui — ces « cellules mélodiques » recensées par Thomas Owens (§35.5) — qui est devenu la grammaire commune, reprise « note pour note », selon Lennie Tristano, par presque tous les boppers de sa génération (§17).
35.1 La révélation : monter par les degrés hauts
Le récit fondateur — la nuit de « Cherokee », au Dan Wall's Chili House, avec le guitariste Biddy Fleet — nous est parvenu par une paraphrase de deux journalistes de Down Beat (Michael Levin et John S. Wilson, 1949) : en travaillant « Cherokee », Charlie aurait découvert qu'en utilisant les degrés hauts d'un accord comme ligne mélodique, soutenus par les harmonies apparentées, il pouvait enfin jouer ce qu'il entendait. ↑ · ↑
Traduisons pour l'oreille : une mélodie de jazz d'avant Bird s'appuie surtout sur les notes « du bas » de l'accord (fondamentale, tierce, quinte, septième). Parker s'aventure plus haut — vers ce que la théorie nomme les extensions (neuvième, onzième, treizième) — et fait de ces couleurs la trajectoire même de la phrase. C'est l'interprétation la plus courante de la formule de 1949 ; elle reste une interprétation, parce que le texte d'origine est un résumé (voir §37 et §32).
Le reste de l'invention est décrit ainsi par la fiche consacrée à l'Omnibook : des accords de passage rapides, de nouvelles variantes d'accords altérés, des substitutions — et cette conviction que les douze notes de la gamme chromatique peuvent conduire mélodiquement vers n'importe quelle tonalité, ce qui l'affranchit des méthodes d'improvisation antérieures. ↑
35.2 La ligne : des arpèges habillés de chromatismes
Un exemple d'école : le début de « Billie's Bounce » (1945), sur un ii–V–I en fa. Les manuels conseillent de jouer, sur ce ii–V–I, une gamme dorienne puis mixolydienne ; Parker, lui, fait entendre presque toutes les notes de la gamme chromatique — et pourtant reste tout près des accords de base : chaque mesure peut se lire comme un arpège orné de l'accord. Dans la première mesure, le fa♯ n'est qu'un ornement de l'arpège sol–si♭–ré–fa (sol mineur septième), puis la ligne descend du fa par le mi et le ré. Les chromatismes « conduisent » vers des notes très consonantes, « à l'intérieur ». ↑
Deux figures reviennent sans cesse dans ce langage :
| Figure | Principe | Exemple (note visée : do) |
|---|---|---|
| Note d'approche chromatique | on arrive sur la note par un demi-ton | si → do |
| Enclosure (encerclement) | on entoure la note visée : une note au-dessus, une note au-dessous, puis la cible | ré – si → do |
Ces figures sont au cœur de ce que les pédagogues appellent le vocabulaire bebop — avec la gamme bebop, qui fait retomber sur le temps les notes de l'accord. ↑ Dans une étude de sa manière de composer, Henry Martin relève un « encerclement » de type bebop, terminé sur le temps, qui rend consonant le saut vers la fondamentale de l'accord. ↑
35.3 L'harmonie : substituer, condenser
Parker manie la substitution de triton : remplacer une dominante par celle située un triton plus loin, ce qui fait glisser la basse chromatiquement. Dans son étude de deux thèmes de Parker, « Gomez » et « Suede Shoes », Martin montre que la descente chromatique de « Gomez » peut se comprendre comme une chaîne de dominantes dont plusieurs sont des substituts de triton ; en révisant la pièce, Parker la transforme en un thème plus diatonique — d'où l'ironie soulignée par l'auteur : le chromatique bebopper rend plus simple une œuvre venue de la chanson populaire. ↑
Cela éclaire une idée reçue : ce n'est pas la complexité qui l'intéresse, mais la densité — faire tenir plusieurs harmonies possibles dans un seul geste mélodique.
35.4 Le rythme : la croche qui accentue
« Ko-Ko » (26 novembre 1945) est l'exemple le plus radical : la grille AABA de trente-deux mesures de « Cherokee » y est doublée en soixante-quatre mesures, à environ trois cents à la noire ; à part l'introduction et la coda, aucun matériau composé — la pièce est tout improvisation. Le solo aligne des croches très rapides, et c'est l'usage des accents qui empêche la phrase de devenir monotone. ↑
Trois traits, à écouter successivement :
- Les phrases débordent la mesure. Selon une analyse récente (qui s'appuie sur David Levine), sa pensée linéaire ignore les bornes du 4/4 traditionnel — la phrase commence et finit là où l'idée l'exige, pas là où la barre de mesure l'impose. ↑
- Le tempo change sa matière. Dans son étude des blues de Parker, Christopher Love observe qu'à tempo plus lent Parker joue surtout des doubles-croches, alors qu'aux tempos rapides il joue en croches : la construction mélodique change avec la vitesse. ↑
- La batterie s'invente autrement. Max Roach expliquera que des tempos aussi rapides interdisaient de tenir la pulsation à quatre temps ordinaire : il fallait inventer, à la batterie, d'autres manières de faire respirer le temps. ↑
35.5 Le vocabulaire : une langue, avec sa grammaire
Le musicologue Thomas Owens a consacré à Parker une thèse (1974), où il a transcrit chaque note qu'il a enregistrée et cherché quelles règles gouvernaient l'emploi de son vocabulaire — une sorte de grammaire générative de l'improvisation. ↑ Owens identifie environ une centaine de formules mélodiques, à partir de fragments de quatre notes. ↑
Ces cellules mélodiques sont de courts fragments que Parker répète, modifie et développe au sein d'un même chorus : d'où l'impression d'un récit où chaque phrase naît de la précédente. ↑
Ce vocabulaire est devenu commun : Owens montre comment Sonny Stitt et Cannonball Adderley l'ont partagé. ↑ Et l'Omnibook prouve la postérité concrète de ces formules : des fragments de ses solos continuent d'être cités, tels quels, par des improvisateurs d'aujourd'hui — les « licks ». ↑
35.6 La forme : contrafacts, blues, composition
- Les contrafacts. Une mélodie neuve posée sur la grille d'un standard : « Ko-Ko » sur « Cherokee », « Meandering » sur « Embraceable You ». ↑ La plupart des premiers disques du bebop — « Groovin' High », « Salt Peanuts », « Hot House » — reposent sur cette pratique. ↑
- Le blues bebop. Dans sa version moderne, la cadence finale d'un blues bebop est un ii–V–I, là où les styles traditionnels emploient V–IV–I ; « Billie's Bounce » est un blues de douze mesures en fa. ↑ · ↑
- La composition à partir du solo. Martin montre que Parker retravaille ses thèmes d'une prise à l'autre et réutilise des motifs de ses propres solos : un motif entendu dans le solo de la prise 4 réapparaît dans le thème final. ↑
35.7 Quatre écoutes guidées
| Pièce | Ce qu'il faut entendre |
|---|---|
| « Ko-Ko » (1945) | Pas de thème : introduction et coda, puis soixante-quatre mesures d'improvisation ; le jeu des accents dans les croches. ↑ |
| « Billie's Bounce » (1945) | Un blues en fa ; des arpèges ornés de chromatismes sur le ii–V–I. ↑ · ↑ |
| « Parker's Mood » (1948) | Le blues lent : peu de notes, tout est dans la manière d'y arriver (voir §18). ↑ |
| « Just Friends » (1949) | Le même langage, ralenti et adouci, devant des cordes (voir §12). ↑ |
35.8 Deux sommets à la loupe
Le lecteur qui a suivi jusqu'ici mérite deux exemples travaillés jusqu'au bout — les deux moments que les amateurs de Parker s'accordent à placer tout en haut.
Le break de « A Night in Tunisia » (Dial, 28 mars 1946).
Le contexte d'abord : une séance Dial à Hollywood, avec Miles Davis, Lucky Thompson, Dodo Marmarosa, Arv Garrison, Vic McMillan et Roy Porter. Le morceau, composé par Dizzy Gillespie, ménage un break de quatre mesures juste avant l'entrée du soliste — un silence de la section rythmique où l'improvisateur se retrouve seul, en cadence (voir « break » au glossaire, §28). ↑ · ↑
Ce que Parker y joue dure sept secondes. Le critique Ted Gioia (jazz.com) y voit pourtant l'un des instants les plus importants de toute la décennie : toute la révolution bebop — la virtuosité improvisée sur l'instant, les déplacements rythmiques, le refus des attentes de la musique populaire, l'affirmation d'un geste radical qui vaut par lui-même — y tient en une seule respiration. ↑
Selon le récit qu'en donne Ross Russell, le patron de Dial présent en studio, cette prise fut d'abord jugée inutilisable pour des raisons d'ensemble ; Parker lui-même, sur le moment, aurait douté de pouvoir un jour rejouer un tel passage. ↑
L'histoire lui a donné tort dans les deux sens : il en rejouera des variantes toute sa carrière — y compris, selon un observateur, dans les séances qui suivront Charlie Parker with Strings — et ce break précis est devenu, pour des générations de saxophonistes, un passage que l'on transcrit et que l'on apprend comme un texte sacré. ↑ · ↑
Une autre « Tunisia », en public : Carnegie Hall, 29 septembre 1947.
Il existe une seconde version, bien distincte, qu'il ne faut pas confondre avec le break de studio ci-dessus : celle du concert « Diz 'n Bird at Carnegie Hall », où Parker et Gillespie, entourés de John Lewis, Al McKibbon et Joe Harris, rejouent le morceau en public. C'est la deuxième des treize apparitions de Parker à Carnegie Hall ; Gillespie, lui, y fait ses débuts en tête d'affiche. ↑ · ↑
Le son y est plus brut, la balance moins soignée qu'en studio, mais l'énergie du duel entre les deux hommes, selon JazzTimes, s'y fait entendre avec un feu que le studio ne restitue jamais tout à fait. ↑
Le chorus de « Just Friends » (30 novembre 1949).
Autre séance, autre monde sonore : un hautbois et un cor anglais (Mitch Miller), un quatuor à cordes, une harpe, Ray Brown à la contrebasse, Buddy Rich à la batterie, sous la direction de l'arrangeur Jimmy Carroll — Norman Granz, on l'a vu (§12), n'y croyait guère au départ. ↑
Parker y joue trois chorus complets. Des musiciens qui l'ont retranscrit notent, autour de la première minute vingt, un passage où le phrasé se met soudain à swinguer avec une saveur qu'on croirait tout droit venue de l'orchestre de Jay McShann — comme si, au détour d'une phrase, Kansas City resurgissait sous les cordes de studio (§1, §9). ↑
D'autres soulignent la densité inhabituelle du solo — rarement autant de notes tiennent, disent-ils, dans un texte aussi juste, sans une hésitation. Un professeur de saxophone qui l'a lui-même retranscrit avoue y revenir depuis des années, sans jamais épuiser ce qu'il y trouve. ↑
Une étude universitaire consacrée à ce seul solo (mémoire brésilien de musicologie) en propose une analyse mélodique détaillée, cherchant à identifier, phrase après phrase, les traits d'écriture propres au bebop qui s'y déploient — la preuve, s'il en fallait, que ce chorus tient toutes les promesses techniques du chapitre qu'on vient de lire. ↑
Reste l'essentiel, déjà dit au §12 : c'est ce disque-là que Parker préférait entre tous les siens. ↑ Les critiques du jazz de l'époque y virent une trahison commerciale ; lui n'y voyait que l'aboutissement d'un rêve ancien — faire dialoguer son saxophone avec l'orchestre symphonique (§20). L'histoire, sur ce point aussi, lui a donné raison : c'est devenu son disque le plus vendu.
35.9 Ce que l'analyse ne dit pas
Elle ne dit pas le son — ce grain de voix de l'alto qu'aucune transcription ne conserve. Elle ne dit pas l'élan : ce moment où la phrase, à force de s'appuyer sur ses cellules, devient autre chose. Elle ne dit pas non plus l'homme : la formule de 1949, on l'a vu, est un résumé de journalistes, avec ses contradictions et ses possibles put-ons. ↑ Bird lui-même se méfiait des raccourcis : « Master your instrument… and then forget all that and just play. » (§29). L'analyse est une échelle : une fois montés, on la laisse là.
36. Bird en 30 disques (et séances)
Repères d'écoute, non exhaustifs. Chaque ligne renvoie à une fiche (surtout Wikipedia, AllMusic, JazzDisco) ; les dates suivent ces fiches.
| N° | Disque / séance | Date | À écouter pour |
|---|---|---|---|
| 1 | Guild — « Groovin' High », « Dizzy Atmosphere » | février 1945 | Les tout premiers disques Gillespie-Parker. ↑ |
| 2 | Guild — « Salt Peanuts », « Shaw 'Nuff », « Hot House » | mai 1945 | Le bebop sort en public. ↑ |
| 3 | Town Hall (concert) | 22 juin 1945 | Des solos deux fois plus longs que sur 78 tours. ↑ |
| 4 | The Charlie Parker Story (Savoy) | 26 novembre 1945 | « Ko-Ko », « Billie's Bounce », « Now's the Time » — sa première séance de leader. ↑ |
| 5 | Dial — « Lover Man », « Bebop » | 29 juillet 1946 | Le témoignage le plus poignant : la séance de l'effondrement. ↑ |
| 6 | Dial — « Relaxin' at Camarillo » | février 1947 | Le blues de la sortie. ↑ |
| 7 | Session de Miles Davis comme leader | 1947 | Parker… au ténor. ↑ |
| 8 | Savoy — séances du quintette classique | 1947-1948 | Miles, Jordan, Potter, Roach. ↑ |
| 9 | South of the Border (Machito, Chico O'Farrill) | publié en 1952 | Bird dans les rythmes cubains. ↑ · ↑ |
| 10 | Bird in Paris — Salle Pleyel | mai 1949 | Le Festival de Paris, avec Kenny Dorham. ↑ |
| 11 | Charlie Parker with Strings | 1949-1952 | Le rêve symphonique. ↑ |
| 12 | Bird and Diz | 6 juin 1950 | Retrouvailles avec Dizzy (et Monk). ↑ · ↑ |
| 13 | Bird at St. Nick's | février 1950 | Une captation amateur, mais vivante. ↑ |
| 14 | One Night in Birdland | 15-16 mai 1950 | Fats Navarro, Bud Powell — son propre club. ↑ |
| 15 | Swedish Schnapps | 17 janvier et 8 août 1951 | Après la Suède. ↑ |
| 16 | Summit Meeting at Birdland | 1951 et 1953 | Deux soirées au Birdland. ↑ |
| 17 | Bird on 52nd St. | publié en 1957 | La 52ᵉ Rue captée par Jimmy Knepper. ↑ |
| 18 | JATP — « Oh Lady Be Good », « The Closer » | fin des années 1940 | Le Parker des jams. ↑ |
| 19 | « Jam Blues » (avec Hodges et Carter) | années 1950 | Trois altistes, un blues. ↑ |
| 20 | Inglewood Jam (avec Chet Baker) | 16 juin 1952 | La jam des Trade Winds. ↑ |
| 21 | Now's the Time (Verve/Clef, quartette) | édité en 1954 | Bird en petit format. ↑ |
| 22 | Charlie Parker Big Band (Clef) | 1953 | Bird en grande formation. ↑ |
| 23 | Collectors' Items (Miles Davis) | 1953 | Parker au ténor, crédité « Charlie Chan ». ↑ |
| 24 | Jazz at Massey Hall | 15 mai 1953 | Les cinq fondateurs, une seule soirée. ↑ |
| 25 | Les thèmes de Cole Porter | 1953-1954 | Ses ultimes séances de studio. ↑ |
| 26 | Bird with Strings: Live at the Apollo, Carnegie Hall and Birdland | publié en 1977 | Les cordes, en scène. ↑ |
| 27 | An Evening at Home with the Bird (Savoy) | publié en 1961 | Bird à la maison. ↑ |
| 28 | Bird Is Free | 1961 | Publication posthume. ↑ |
| 29 | Charlie Parker Omnibook (livre) | — | Ses solos transcrits, matière d'étude mondiale. ↑ |
| 30 | Bird: The Complete Charlie Parker on Verve (coffret 10 CD) | — | L'ensemble de la période 1949-1954. ↑ |
37. Bird parle (ou presque) — l'interview de Down Beat, 1949
Le document le plus proche d'une parole directe, et le plus piégeux : lecture rapprochée.
Le 9 septembre 1949, Down Beat publie, sous la plume de Michael Levin et John S. Wilson, un long article intitulé « No Bop Roots in Jazz: Parker » : « Le bop n'est pas l'enfant chéri du jazz » — « Bop is no love-child of jazz » — aurait dit Charlie Parker, à l'issue d'une série d'entretiens de plus de deux semaines. ↑ · ↑
- Un bop « à part ». Selon l'article, il jugeait le bop « entirely separate and apart » de la tradition antérieure. ↑
- Le Stravinsky de 1942. Lors d'une visite à New York, fin 1942, Charlie aurait entendu Stravinsky pour la première fois quand Ziggy Kelly lui fit écouter L'Oiseau de feu. ↑
- Les cordes. Il voyait pour la grande formation une seule voie : devenir très grande, presque symphonique, avec beaucoup de cordes, qui adoucissent la dureté et donnent de la couleur. ↑
- « Il doit y avoir autre chose ». Comme en 1939, au chili house de la Septième Avenue, il se prendrait de nouveau à entendre des choses qu'il ne sait pas encore jouer ; ses goûts d'alors — Hindemith — laissent penser, écrivent les journalistes, qu'il se dirige vers l'atonalité ; lui proteste qu'on le nomme avec Hindemith. ↑
- Paris et l'écriture. Il rêvait, pour l'avenir, d'aller deux ans à l'Académie de musique de Paris, puis de se reposer, puis d'écrire. ↑
- La frontière. La phrase la plus célèbre de l'article : « They teach you there's a boundary line to music. » — prolongée par sa réponse sur l'art (§15). ↑
- La réplique de Dizzy. Le 7 octobre 1949, Down Beat publie la réponse de Gillespie : « Bird Wrong; Bop Must Get A Beat: Diz » — une querelle publique entre deux architectes du bebop. ↑
- Frank Ténot. À la même époque, Frank Ténot publie dans Jazz Hot un texte intitulé « Charlie Parker et Max Roach m'ont dit… ». ↑
Comment le lire. Le blog du centenaire de Parker rappelle que Levin et Wilson paraphrasent ce qu'ils tiennent de lui, que beaucoup de détails contredisent les biographies, et qu'il s'y trouve des incohérences, voire des « mystifications ». Mais c'est aussi l'article où Bird parle le plus directement de ses sujets. ↑ · ↑ Nous l'avons donc traité comme une source précieuse et prudente : chaque formule qui en vient est signalée comme rapportée (§32).
Dernière mesure
Il existe, quelque part dans les archives sonores, une prise inachevée : un chorus qui s'arrête net, au milieu d'une phrase, comme si la bande elle-même n'avait pas pu suivre.
C'est peut-être la meilleure image qu'on puisse garder de lui. Un homme qui allait toujours un peu plus vite que ce qu'on pouvait enregistrer de lui, un peu plus loin que ce que son corps pouvait tenir, un peu plus haut que ce que son siècle était prêt à entendre.
On a cru, à sa mort, qu'il avait cinquante ans passés. Il n'en avait que trente-quatre. La différence, personne ne l'a jamais su combler — sinon en écoutant, encore et encore, ce qu'il a réussi à faire tenir dans si peu de temps.
Quelqu'un, un soir de mars 1955, a écrit sur un mur de New York deux mots à la craie. Ils y sont peut-être encore, sous une autre couche de peinture, sous une autre ville.
Levez les yeux. L'oiseau n'a jamais vraiment cessé de voler.