Aller au contenu
Rahsaan Roland Kirk, Hambourg, 1972

Musiciens · Saxophoniste, flûtiste et homme-orchestre de jazz · Le voyant aux trois souffles

Rahsaan Roland Kirk

1935 – 1977 · Columbus, Ohio, États-Unis

📋 Navigation rapide

Le voyant aux trois souffles

« I'm not blind, I just don't see like the rest of you. »
« Je ne suis pas aveugle : je ne vois simplement pas comme vous tous. »

Rahsaan Roland Kirk, phrase qui a donné son titre à un grand portrait de Jazzwise

Ouverture — Ce que le souffle sait

Il y a des nuits qu'on traverse à tâtons. Lui, il les a traversées en fanfare.

À deux ans, la lumière s'est retirée d'entre ses paupières comme une marée qui ne reviendrait plus. Il n'a pas cherché à la rappeler. Il a cherché ce que le monde ferait entendre à défaut de se laisser voir. Et le monde, prodigue, lui a tendu ses sirènes, ses tuyaux d'arrosage, ses tonalités de téléphone, ses cloches, ses orgues d'église, ses rumeurs de salle — tout un peuple de sons qu'il a suspendu à son cou, comme d'autres portent leurs médailles.

Trois saxophones. Une flûte. Un sifflet. Une sirène. Une boîte qui bourdonne. Un homme-orchestre ? Non. Un homme-orage. Un homme-chœur, qui se répondait à lui-même d'une bouche à l'autre, et qui respirait en rond pour que la phrase ne finisse jamais — un cercle où le silence n'entrait plus qu'invité.

Les critiques ont dit gimmick. Il a répondu en jouant du ténor comme on met le feu à une prairie. Les clubs ont dit trop loin. Il a répondu en allant plus loin. Les chaînes de télévision ont dit pas de place pour vous. Il est entré avec des sifflets dans les poches et des amis dans le public, et il a fait taire le plateau.

Il refusait le mot « jazz » comme on refuse une étiquette cousue trop serré dans le col. Il disait musique classique noire. Il croyait aux rêves plus qu'aux livres : c'est d'un rêve que lui vint son prénom, d'un autre son nom d'emprunt, d'un autre encore l'idée folle de jouer plusieurs cuivres à la fois. Sa religion, disait-il, n'était écrite nulle part. Elle se soufflait.

Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est un pas de danse autour d'un feu : celui d'un homme qui a fait de sa nuit un instrument, de sa colère un swing, de sa blessure un rire — et de ce rire, une porte.

Entrez. Ne cherchez pas la lumière. Écoutez plutôt d'où vient le vent.

Comment lire ce guide — Trois portes

Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)

ParcoursDuréeÀ lireÀ écouter
Un souffle≈ 10 minL'ouverture · §1 Flytown · §5 La révolte · §15 Les rêves de Rahsaan · §7 La dernière nuit · « Dernière mesure »« The Black and Crazy Blues », première plage de The Inflated Tear
Une soirée≈ 1 hL'ouverture, les repères et la chronologie · tout le récit (§1 à 7) · l'interlude du Vanguard · le portrait (§14 à 21) · §10 La Jazz and People's Movement · §11 Rock and roll · §22 Hommages reçus · §26 Playlists · « Dernière mesure »Bright Moments (Keystone Korner, 1973)
L'intégrale1 h 30 à 2 hTout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernierThe Case of the 3 Sided Dream in Audio Color (1975), jusqu'au bout de la face 4

Entrer par une envie

Le plan en un coup d'œil

Repères — La fiche en un souffle

Nom de naissanceRonald Theodore Kirk (« Roland » après un rêve ; « Rahsaan » ajouté en 1970, après un autre)
Naissance7 août 1935, Columbus (Ohio), quartier de Flytown
Mort5 décembre 1977, Bloomington (Indiana), à 42 ans
CécitéTotale à partir de 2-3 ans, à la suite d'une erreur de soins
InstrumentsSaxophone ténor, stritch, manzello, clarinette, flûte traversière, flûte nasale, cor anglais, harmonica, trompette, sifflets, sirène, gong…
SignaturesJouer plusieurs cuivres à la fois ; respiration circulaire ; la voix dans la flûte ; l'humour et la harangue entre deux morceaux
Label(s)King, Chess/Argo, Prestige, Mercury, Limelight, Verve, Atlantic, Warner Bros.
FormationLongtemps « The Vibration Society »
Compagnons de routeCharles Mingus, Quincy Jones, Roy Haynes, Al Hibbler, Rahn Burton, Joel Dorn (producteur), Todd Barkan
ÉpouseDorthaan Kirk, devenue une grande figure du jazz à Newark

Sources : Wikipedia · Columbus Monthly · Encyclopedia.com

Chronologie repère

AnnéeÉvénement
19357 août : naissance de Ronald Theodore Kirk à Columbus, dans le quartier de Flytown. Son acte de naissance, cité par le New Grove, donne 1935 ; beaucoup de sources anciennes écrivent 1936.
vers 1937-38La vue s'éteint tout à fait, après une erreur de soins à l'hôpital.
1941-1953École pour aveugles de l'Ohio ; clarinette et saxophone.
vers 1950À 15 ans, il joue dans l'orchestre de Boyd Moore, qui l'exhibe comme « The Walking Blind Man ».
début des années 1950Un rêve : il joue trois instruments à la fois. Le lendemain, dans le sous-sol d'un magasin de musique, il déniche les ancêtres du manzello et du stritch.
1955Dans un bus de Columbus, un gamin de 9 ans, Todd Barkan, croise ce jeune musicien aveugle au nez sonore : une amitié de vie commence.
1956Premier disque, Triple Threat (King, paru en 1957).
1960Introducing Roland Kirk (Argo/Chess). Chicago, puis New York.
1961Quelques mois avec Charles Mingus ; Oh Yeah est enregistré le 6 novembre. Contrat avec Mercury ; We Free Kings.
1962Domino, avec l'hommage « Where Monk and Mingus Live ». Il joue la flûte sur Big Band Bossa Nova de Quincy Jones.
1963Time le compare à Pan jouant du pipeau dans le métro à l'heure de pointe. Copenhague (Jazzhus Montmartre, octobre), Ronnie Scott's à Londres, Village Gate à New York (novembre).
1964-1965I Talk with the Spirits, Rip, Rig and Panic, Here Comes the Whistleman.
1967Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith ; The Inflated Tear ; semaine au Penthouse de Seattle (septembre).
1968Jethro Tull reprend « Serenade to a Cuckoo » sur This Was. Left & Right.
1969Volunteered Slavery. Newport : il conquiert le jeune public blanc sans rien lâcher de sa colère noire.
1970Il ajoute Rahsaan à son nom. Naissance de la Jazz and People's Movement : des sifflets pour interrompre la télévision (première action : Merv Griffin Show, 27 août). Village Vanguard (mai). Le maire de Columbus proclame le 10 décembre « Rahsaan Day ».
1971Janvier : Ed Sullivan, avec Mingus à la basse, Roy Haynes et Archie Shepp. Natural Black Inventions: Root Strata ; Blacknuss.
1972Hambourg (mars), Montreux (24 juin), A Meeting of the Times avec Al Hibbler.
1973Février : concert-bénéfice à Oakland avec la « Black Classical Music Society ». 2 juin : ComFest, retour à Columbus. 8-9 juin : Keystone Korner, San Francisco (Bright Moments).
1974Janvier : Carnegie Hall, retrouvailles avec Mingus.
1975The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color. Juillet : Montreux. Deux jours avant Thanksgiving : un premier AVC paralyse la moitié de son corps.
1976Il rejoue d'une seule main. Juillet : nuit de bénéfice à Newport pour l'aider à se soigner. Other Folks' Music, The Return of the 5000 Lb. Man.
1977Kirkatron, Boogie-Woogie String Along for Real. 5 décembre : un second AVC l'emporte au lendemain d'un concert à l'Université d'Indiana.
1978Sa veuve, Dorthaan Kirk, entre à WBGO, première radio jazz publique du New Jersey.
1990-2006Coffret Mercury (10 CD, 1990), I, Eye, Aye (1996), Compliments of the Mysterious Phantom (2003), Brotherman in the Fatherland (2006).
2014Le documentaire d'Adam Kahan, The Case of the Three Sided Dream, est présenté au festival South by Southwest.
2020Une pétition propose de remplacer la statue de Christophe Colomb, à Columbus, par une statue de Kirk. Dorthaan Kirk reçoit le prix A.B. Spellman du NEA Jazz Masters.
2022Live at Ronnie Scott's, 1963 paraît enfin. Le groupe Clutch lui rend hommage sur Sunrise on Slaughter Beach.
2024Le musicien Berlioz publie « Ode to Rahsaan ».
2025L'année où il aurait eu 90 ans : Resonance Records publie deux concerts inédits, Vibrations in the Village (1963) et Seek & Listen (1967).

Sources principales : Wikipedia · Encyclopedia.com · Columbus Monthly · Counterfire · Stereophile · NEA

I. LE RÉCIT

1. Flytown, ou la première nuit (1935–1948)

Il y a des quartiers que les cartes ont fini par oublier et que la musique, elle, n'oublie pas. Flytown : des maisons basses, des familles noires et immigrées, une épicerie-confiserie au coin de Pennsylvania et de Buttles, et, juste en face, une église où l'on chantait de toute sa gorge. C'est là que naît Ronald Theodore Kirk, un des sept enfants de Gertrude et Theodore. Le quartier sera rayé du plan ; l'enfant, lui, sera impossible à effacer.

À la naissance, il ne distingue déjà presque plus que le clair de l'obscur. Puis, vers deux ou trois ans, l'ombre gagne tout. Sa sœur Candice se souvient qu'il parlait de silhouettes, jusqu'au jour où plus rien ne vint. Lui dira plus tard qu'une infirmière avait mis trop de produit dans ses yeux et que sa mère l'avait su trop tard. La mémoire de la famille et celle du musicien se recoupent : ce n'est pas une fatalité, c'est une erreur. On devine que l'injustice, très tôt, ait trouvé sa place dans le grain de sa musique.

Anecdotes de la première enfance

Ce qu'on lui prit aux yeux, il ne le réclama jamais. Il l'exigea plus loin — dans l'air, dans la foule, dans le rire.

2. Le rêve des trois cors (1950–1960)

À quinze ans, il monte sur les scènes de Columbus avec l'orchestre du batteur Boyd Moore. On l'annonce comme « The Walking Blind Man » : une fois par set, il doit traverser la salle et se faufiler entre les tables sans renverser un seul verre. Il s'y sentira exploité. Jamais plus il ne sera un numéro de cirque : il sera le numéro, celui qu'on ne peut pas compter.

Le rêve, la cave, les « rebuts »

3. Les sirènes et le vacarme sacré (1961–1969)

Il arrive à New York comme on arrive dans un rêve : trop tard pour ceux qui ne l'attendaient pas, juste à l'heure pour ceux qui l'espéraient. En 1961, Charles Mingus l'embauche pour quelques mois — trois ou quatre selon les récits — et l'on peut entendre ce mariage sur Oh Yeah, enregistré le 6 novembre. Mingus quitte la contrebasse pour le piano et chante ; Kirk hurle, gronde, prêche sur ses trois cors. AllMusic parle d'un « mad genius » dont la chimie avec Mingus est explosive : deux encyclopédistes du jazz qui s'amusent à en défaire l'ordre. ·

Anecdotes des années Mercury

4. Rahsaan, le nom qu'on lui a soufflé (1970–1972)

En 1970, un rêve lui souffle un prénom : Rahsaan. Il l'ajoute au sien, puis l'exige. Il n'en est pas devenu musulman, précisait-il : sa religion à lui, c'était le rêve. Ses instruments, ses noms, ses décisions : les rêves menaient sa vie.

5. La révolte — des sifflets contre la plantation

Il détestait, dit-on, le mot « jazz » et le mépris qu'il pouvait porter : négliger cette musique, c'était négliger les œuvres des Noirs et effacer leur génie. Il préférait dire musique classique noire. Il connaissait Saint-Saëns, Hindemith, Tchaïkovski, Dvořák et Villa-Lobos, et les jouait ; il connaissait Smokey Robinson et Burt Bacharach, et les jouait aussi. Son territoire ne s'arrêtait pas où commençaient les cases des autres.

La Jazz and People's Movement

En 1970, Kirk lance une coalition pour dénoncer l'exclusion du jazz de la télévision américaine. Le plan est d'une simplicité géniale : infiltrer le public des émissions de variétés, armés de sifflets. À un signal de Rahsaan, tout le monde se lève et siffle en même temps : le plateau ne peut plus continuer. La première action a lieu le 27 août 1970 contre The Merv Griffin Show ; suivent Dick Cavett, puis une tentative au Tonight Show. Les journaux titrent sur les « militants du jazz qui prennent la télé ». Les chaînes finissent par proposer des passages pour éviter d'autres coups d'éclat. · (minute par minute au chapitre 10)

6. L'orage et la main gauche (1973–1976)

7. La dernière nuit (5 décembre 1977)

La veille, il jouait dans la Frangipani Room de l'Union des étudiants de l'Université d'Indiana, à Bloomington. Le lendemain matin, un second AVC l'emporte. Il a 42 ans. Le New York Times l'annonce à 41, la date de naissance de 1936 ayant longtemps circulé. Il est enterré à Evergreen Burial Park, à Columbus, près de ses parents. · ·

Il avait dit vouloir qu'on joue, à ses obsèques, le blues noir et dément, qu'on le brûle et qu'on mette ses cendres dans un sac d'herbe, pour que de beaux êtres le fument en espérant y trouver quelque chose. Todd Barkan assure qu'il aurait été aussi ravi de la statue que de ce vœu-là. ·

On n'éteint pas un homme qui respire en rond. On l'interrompt, tout au plus, au milieu d'une phrase — et la phrase continue.

II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES

Le récit ne disait que l'essentiel. Ici, on ouvre les tiroirs : les coulisses, les duels, les témoins, les petites choses qui font qu'un homme devient une légende. Chaque histoire porte sa source ↗ ; les témoignages sont rapportés en substance.

8. Enfances et premiers pas — les à-côtés

9. Jams, duels, leçons — ce qu'on apprenait en montant sur scène avec lui

Monter sur la scène de Rahsaan n'était pas un honneur : c'était un examen. On en sortait grandi, ou en rougissant. Voici, recueillis par John Kruth, ceux qui en ont gardé la mémoire.

10. La Jazz and People's Movement, minute par minute

Ce fut, pendant quelques mois, la révolution la plus sonore de la télévision américaine : des sifflets en bois, des pancartes et un homme qui menace d'abattre une porte à coups de souffle. Récit tiré surtout de l'extrait que John Kruth a donné à Wax Poetics ; les autres sources sont indiquées.

11. Rock and roll — une histoire d'amour contrariée

Il a inspiré Jimi Hendrix, Frank Zappa, Jethro Tull, Captain Beefheart, Eric Burdon, Tim Buckley — et les a, tour à tour, aimés et maudits. Récit tiré surtout de l'essai de John Kruth pour Please Kill Me ; autres sources indiquées.

12. En tournée avec la Vibration Society — clubs, sifflets et police

13. Ce qu'il en reste à Columbus — plaques, fresques, gravures

Interlude — Une nuit au Village Vanguard, mai 1970 (reconstitution)

Ceci n'est pas un témoignage. Le texte assemble ce qui est établi — le lieu, les dates d'enregistrement, les musiciens, les morceaux, les habitudes de scène de Kirk — et invente le reste : l'ordre exact, la lumière, les gestes. Aucune parole n'est prêtée à un témoin réel. La liste de ce qui est documenté, et de ce qui est imaginé, suit le récit.

Descendez les quinze marches. La rue s'éteint derrière vous comme une radio qu'on tourne. En bas, une salle en part de tarte, au plafond bas, la scène au bout le plus large, les tables qui se resserrent vers le fond. Nous sommes en mai 1970, à New York, l'un de ces soirs — le 12, ou le 15 — dont les bandes ont gardé la trace.

Ils sont là avant lui. Rahn Burton au piano, qui ouvre une porte sans la pousser. Vernon Martin à la contrebasse, qui la tient. James Madison aux fûts, qui règle le pas de la marche. Joe Texidor, avec son tambourin et son arbre de clochettes, qui accroche à l'air de petites étoiles. Puis lui.

On l'imagine entrer comme il entre toujours : les cuivres pendus au cou comme des colliers de fête, les sifflets, la sirène, le poids d'un homme qui porte plus qu'un orchestre. Il ne voit pas la salle. Il la devine : sa largeur à l'écho, ses visages à la chaleur. Il parle d'abord. Deux fois, sur le disque, il ne joue pas — il présente : une minute et demie, puis plus de trois, de discours, d'histoire, de blague, de colère amusée. La salle rit avant de comprendre pourquoi.

Puis « Satin Doll », deux minutes dix-sept, Ellington en marche arrière. Puis un enchaînement de mélodies qu'on ne mettrait jamais dans le même sac — « Going Home » de Dvořák, « Sentimental Journey », « Lover » — avec, entre elles, un morceau de lui glissé comme une ombre. Puis « Sweet Fire », où l'on a vu Kirk, la même année, se répondre à lui-même d'un cor à l'autre et respirer en rond pour que la phrase ne finisse jamais. Puis « Baby Let Me Shake Your Tree », qui s'écoute en riant.

Il est possible que, entre deux morceaux, il distribue des sifflets : c'est ce qu'il faisait à Londres, quatre ans plus tôt. Il est possible qu'il sorte le gong pour les inattentifs, la sirène pour les bavards. Il est possible, un soir creux, qu'il remercie la salle de son sang-froid devant tant de tables, de chaises, de rats et de cafards. Ce soir-là ? Nul ne peut le dire. Le Vanguard a l'habitude : il a entendu bien pire, et bien plus beau.

Au dernier accord, la salle ne sait pas si elle doit applaudir ou se lever. Elle fait les deux. Les musiciens rangent. Lui, on ne l'aide pas : il ne l'a jamais voulu. Puis les quinze marches, dans l'autre sens. La rue revient, avec ses sirènes à elle. Et l'on se surprend, le nez dans le vent de la Septième Avenue, à en attendre une troisième voix.

Ce qui est établi.

Ce qui est imaginé. L'ordre des morceaux tel qu'il fut joué ; la lumière, les gestes, l'arrivée sur scène ; la présence des sifflets, du gong et de la blague des rats ce soir-là ; les réactions de la salle ; la sortie.

III. LE PORTRAIT

14. Traits marquants

15. Les rêves de Rahsaan — La religion sans livre

Il n'avait pas de livre saint. Il avait des nuits.

Ce que d'autres cherchent dans un texte, dans une chaire ou dans un sanctuaire, Rahsaan le recevait les yeux fermés — ce qui, pour lui, ne changeait pas grand-chose à l'obscurité, et changeait tout à ce qu'elle contenait. Ses rêves lui ont soufflé ses instruments, ses noms, sa manière de croire. Il disait ne suivre aucune religion qui s'apprenne dans les livres et avoir conduit sa vie selon ses rêves ; il n'était pas musulman, précisait-il. Interrogé sur sa foi, il répondait, selon les présentations du documentaire qui lui est consacré, qu'il venait de la Religion of Dreams, la religion des rêves. ·

Voici, dans l'ordre où l'on peut les suivre, les portes qu'elle a ouvertes.

Ce qu'ils ont en commun. À lire les témoignages, ses rêves parlent plus qu'ils ne montrent : un son qu'on n'a pas encore, un nom qu'on entend, une phrase qu'on suit. Ils n'ont jamais servi à s'évader ; ils servaient à décider — quel instrument prendre, quel nom porter, quelle salle envahir. Il a fait de son sommeil un atelier, de la nuit une salle de répétition, et du réveil un concert.

16. Caractère — Le géant tendre et l'ogre joueur

Il y avait plusieurs hommes sous le chapeau de fourrure et les lunettes enveloppantes.

Le compétiteur. Ceux qui ont joué avec lui parlent d'un athlète : si tu jouais un bon solo, il en jouait un second par-dessus. Dick Griffin le comparait à Michael Jordan. Steve Turre le disait redoutable en jam : si l'on cherchait à l'éclipser, il prenait la flûte et se mettait à « parler » dedans — impossible de le suivre. Andy Statman, qui l'a vu souvent au Village Vanguard, parle d'un ego immense doublé du talent pour l'assumer — et regrette que le spectacle ait parfois nui à la musique.

Le farceur. Selon le témoignage de Mark Davis, dans les coulisses de l'Avery Fisher Hall, lors d'une soirée d'hommages où Kirk devait honorer Duke Ellington, Stan Getz s'échauffe deux pièces plus loin. Après chaque arpège du ténor, il le lui renvoie à l'identique ; quand Getz reprend son souffle, il continue en respiration circulaire, puis éclate de rire. Il savait très bien qu'on l'entendait.

L'exigeant. Lors de la séance de The Return of the 5000 Lb. Man, on raconte que Frank Foster a transcrit un solo de Charlie Parker pour le tuba de Howard Johnson, qui a bien tenté de fuir en invoquant l'air de la salle. Sur une autre séance de la même époque, pour « A Night in Tunisia », Kirk demande à des musiciens de studio de ne pas rejouer ce qu'ils avaient joué la semaine d'avant — et s'emporte de les voir ignorer le standard. Son producteur, Joel Dorn, confessait avoir dû tempérer sa fureur.

Le passeur. Et pourtant. Le saxophoniste David Amram se souvenait d'un Kirk qui écoutait si fort qu'on jouait mieux rien qu'à cause de sa présence. Grover Washington disait avoir appris de lui que jouer est un acte spirituel, presque une communion : chaque soir, il s'ouvrait au public. Un soir, à Boston, on vit un adolescent, Ricky Ford, glisser ses mains derrière celles de Kirk pour refaire les mêmes doigtés sur le ténor. Un témoin y verra une scène d'une grande douceur. Et Steve Turre, jeune tromboniste, gagnait 50 dollars par semaine avec lui : « mais c'était un vrai concert, et j'étais payé ! » ·

L'homme du pays. Sa famille le décrit avec la même tendresse que les musiciens : le gamin au tuyau d'arrosage, le frère qui ne voulait pas être « local ». Et sa sœur Candice, en feuilletant un album photo, murmure : Rahsaan est toujours là. Ma fille pense que c'est lui, le chat. Le chat s'appelle Mr. Kisses.

17. Le génie — Une virtuosité qui ne demandait pas la permission

On l'a dit gimmick. Il répondait — Dan Morgenstern le rapporte — qu'il pouvait, sur un seul instrument, surpasser n'importe qui. Joel Dorn ajoutait que les gens, éblouis par les cymbales attachées à ses genoux, en oubliaient le blues profond qu'il jouait à la clarinette.

Il faut se mettre dans l'oreille ce que cela signifie. Trois lignes, une seule bouche : l'une soutient, l'autre chante, la troisième prépare la suite. L'air qu'il devrait reprendre, il l'a déjà repris. Le cercle du souffle n'a pas de couture. Le souffle, chez lui, fait office de trois bras.

Quelques éclats :

Le contrepoint honnête. Certains critiques — Andy Statman, par exemple — trouvaient qu'un vrai orchestre sonne mieux qu'un seul homme qui joue à trois. Kirk, lui, insistait : il ne cherchait qu'à reproduire ce qu'il entendait dans sa tête. ·

18. Le blues — Le cri de l'église, le rire de la rue

Il a grandi dans une maison de chorales et d'un oncle pianiste, entre le gospel et le blues. Ce qu'il soufflera plus tard, dans le vacarme des cuivres, c'est encore cela : un cri qui sait d'où il vient. Le blues n'est pas chez lui un genre, c'est une gravité.

Sur Oh Yeah, dans « Hog Callin' Blues », il souffle et rugit le blues comme un possédé, écrit AllMusic. Sur les bandes de Montreux 1972, on l'entend aussi dans « Balm in Gilead », un chant traditionnel, comme dans « Blue Rol ». Dorn le disait : ce qu'on n'entendait pas, c'était le blues beau et doux qu'il tirait de sa clarinette. Même avec trois saxophones dans la bouche, Giddins l'assure : sa musique restait un jazz complexe, puissant, profondément bluesy. · ·

Le blues, chez lui, n'était pas une tristesse : c'était une mémoire qui refusait de s'asseoir.

19. Le rire — Le clown sacré

Le rire est son arme et son abri. Quand il monte sur scène, il parle : il plaisante, il harangue, il se moque, il glisse un mot d'histoire noire au milieu d'une bouffonnerie. Le comédien Jay Leno raconte qu'il l'annonçait comme un jeune frère qui connaît toute l'expérience noire et sait tout des « diables blancs ».

20. La modernité — Un homme de bande magnétique et d'avenir

Bien avant que ce soit à la mode, ses disques de studio, à partir des années 1970, mêlent musique concrète, bandes bouclées, sons trouvés, bandes lues à l'envers, extraits de Billie Holiday. Le disque 3 Sided Dream est un « album-concept » qui affronte la montée des ordinateurs dans la société. Gary Giddins note que ces trouvailles précèdent leur banalisation.

Le critique Steve Provizer le voit à la fois historien et futuriste : il filtre tout, d'Ellington à Stevie Wonder en passant par Coltrane, par sa conscience toujours en éveil — et le résultat est toujours Rahsaan. Une légende de photo du SFCV lui donne un nom : il était un pont entre les pratiques traditionnelles et les avant-gardes. ·

Et l'avenir lui a donné raison : une compilation de 1996 le désigne comme l'une des racines de l'acid jazz ; un groupe post-punk lui a emprunté son nom (Rip Rig + Panic) ; un guitariste, Michael Angelo Batio, a dit que le spectacle de deux saxophones à la fois lui avait inspiré sa « double guitare ».

21. Influences — La généalogie d'un homme sans ancêtre

SourceCe qu'il en a fait
L'église et la maison (gospel, blues, un oncle pianiste)La gravité, le cri, la réponse.
Charlie ParkerLe bénisseur de Saint-Louis ; selon un camarade cité par John Kruth, l'un des deux seuls musiciens (avec Coltrane) devant qui Kirk s'effaçait.
John ColtraneLe vent spirituel de l'époque ; Vibrations in the Village (1963) est plus rude parce que Coltrane avait alors commencé son ascension libre.
Duke EllingtonLa tendresse de A Meeting of the Times ; il lui a consacré un tribut sur scène.
Le stride et le jazz des originesUn goût déclaré pour le piano stride et le jazz des débuts.
Les classiquesSaint-Saëns, Hindemith, Tchaïkovski, Dvořák, Villa-Lobos : toute une bibliothèque.
La popSmokey Robinson, Burt Bacharach, Stevie Wonder.
Eric DolphyLe grand frère de la flûte ; Kirk en devient l'héritier, selon Giddins.
Charles MingusL'école du désordre sacré.
Dexter GordonL'un des saxophonistes qu'il admirait le plus.
Le monde sonoreSirènes, tonalités de téléphone, radio et télévision.

Sources : Wikipedia · Furious.com · Arts Fuse · Jazzwax

IV. L'ÉCHO

22. Hommages reçus — Ce que le vent a rapporté

On mesure un souffle à ce qu'il fait lever. Celui de Kirk a levé des rockers, des poètes, des trombonistes, des fanfares de quartier et des conseils municipaux.

Par les rockers et les explorateurs

Par ses pairs du jazz

Par les villes, les institutions, les éditeurs

Par les écrivains

23. Portraits de l'entourage — Ceux qui ont tenu la lampe

24. Frise des engagements

DateEngagementTrace
années 1950Refuser d'être un numéro de foire ; quitter une ville qui le tient pour un « local »Columbus Monthly
1963Politique dès le Village Gate : une blague acide sur le gouverneur WallaceThe Tonearm
1969Newport : LSD, amour, racisme, télévision ; dénonciation du pillage de la musique noireEncyclopedia.com
1969Volunteered SlaveryWikipedia
été 1969Pétition signée par tout le jazz new-yorkais avant les actions téléviséesWax Poetics
27 août 1970Première action de la Jazz and People's Movement : The Merv Griffin ShowWax Poetics
1970Jazz and People's Movement : sifflets contre la télévisionCounterfire
1971Ed Sullivan : la « vraie musique noire » à la télévisionCounterfire
1971Piquet devant la Fondation Guggenheim, avec Archie Shepp et Roswell RuddWax Poetics · The Periphery
1971Today Show : plaider pour la « musique classique noire », avec des membres de l'orchestre de BasieWax Poetics
1972-1975Watergate, Robeson, ordinateurs : la voix du monde dans ses disquesWikipedia
1972Radio City : vouloir faire rejouer tout le monde, quitte à froisserFurious.com
1973« Black Classical Music Society » : un concert-bénéfice à Oakland pour financer le Keystone KornerFurious.com
1970-1977« Black Classical Music », son nom pour ce qu'on appelait jazzWikipedia
1975-1977Continuer à jouer d'une mainColumbus Monthly

25. Liens avec les autres arts

V. LES CLÉS

26. Playlists thématiques

Choix éditoriaux — chaque liste tient dans une soirée et raconte une face de Rahsaan.

1. Pour entrer dans le rêve The Inflated Tear (album, 1967) · I Talk with the Spirits (album, 1964) · « Serenade to a Cuckoo » (version Kirkatron, 1977, ou celle de Jethro Tull sur This Was) · Rip, Rig and Panic (album, 1965) · Volunteered Slavery (album, 1969)

2. Trois cuivres à la fois « Three for the Festival » et « Kirk's Delight » (We Free Kings) · « A Stritch in Time » et « 3-in-1 Without the Oil » (Domino) · « Bagpipe Medley » (Seek & Listen: Live at the Penthouse) · « Ecclusiastics » (Vibrations in the Village)

3. Le blues à cru « Hog Callin' Blues » (Mingus, Oh Yeah) · « Balm in Gilead » et « Blue Rol, No. 2 » (I, Eye, Aye, Montreux 1972) · « Oboe Blues » et « Blues Minor at the Gate » (Vibrations in the Village) · « Making Love After Hours »

4. Colère et harangues « Volunteered Slavery » · « Haitian Fight Song » (Mingus, celle de l'Ed Sullivan Show de 1971) · les trois « Rahsaantalk » d'I, Eye, Aye · Brotherman in the Fatherland (Hambourg, 1972) · Blacknuss

5. Rire et bruits du monde « Bye Bye Blackbird » (thème à la trompette) · les messages de répondeur cachés en face 4 de The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color · « Mr. P.C. » avec Jon Hendricks (The Man Who Cried Fire)

6. Tendresse « Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith » · « Where Monk and Mingus Live » (Domino) · « Laura » et « All the Things You Are » (Vibrations in the Village) · A Meeting of the Times avec Al Hibbler

7. Après l'orage (1976-1977) The Return of the 5000 Lb. Man · Other Folks' Music · Kirkatron (dont « This Masquerade », « Steppin' into Beauty ») · Boogie-Woogie String Along for Real

8. Avec Mingus Oh Yeah (1961-62) · Tonight at Noon · Mingus at Carnegie Hall (1974)

9. Les autres l'entendent Jethro Tull, « Serenade to a Cuckoo » · Eric Burdon and War, « Roll on Kirk » · Ian Dury and the Blockheads, « Hit Me with Your Rhythm Stick » (solo à deux saxophones) · PJ Harvey, « The Ministry of Defence » · Clutch, « Three Golden Horns » · Berlioz, « Ode to Rahsaan » · Steve Turre, The Spirits Up Above

Références : Wikipedia · Jazzwax · Wikipedia, Domino) · Wikipedia, I, Eye, Aye · Wikipedia, Kirkatron · Stereophile

27. Conseils pour découvrir l'œuvre

Trois portes, une seule règle : ne cherchez pas à comprendre, laissez-vous traverser.

  1. Par le concert. Rahsaan est d'abord une scène. Commencez par Bright Moments (Keystone Korner, 1973), puis I, Eye, Aye (Montreux, 1972). Puis, si vous voulez l'entendre plus jeune et plus rude, Vibrations in the Village (1963).
  2. Par les disques-univers. The Inflated Tear pour la douceur qui pique ; Volunteered Slavery pour la colère ; The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color pour le vertige des bandes et des rires. N'oubliez pas d'aller jusqu'au bout de la face 4.
  3. Par la rencontre. Oh Yeah de Mingus : vous entendrez deux tempéraments qui s'enflamment au contact.

Trois habitudes d'écoute.

Pour prolonger : le documentaire d'Adam Kahan, le film Sound?? avec John Cage, et la biographie de John Kruth, Bright Moments. La page Wikiquote consacrée à Kirk rassemble aussi d'autres phrases de lui.

28. Petit glossaire

TermeSens
ManzelloSaxello soprano modifié, au pavillon plus large et relevé ; l'un des trois cuivres de Kirk.
StritchAlto droit sans pavillon recourbé ; le deuxième instrument de son trio.
SaxelloVariante légèrement courbée du saxophone soprano en si bémol.
Respiration circulaireTechnique qui consiste à inspirer par le nez pendant qu'on souffle par la bouche, pour tenir un son sans coupure.
Flûte nasalePetite flûte jouée avec le nez ; Kirk en jouait en même temps qu'une flûte traversière.
RokonSifflet inventé par Kirk.
Evil BoxBoîte rectangulaire qui bourdonne, électrifiée, dans son attirail.
Black mystery pipesNom qu'il donnait à une section de tuyau d'arrosage.
Vibration SocietySon groupe ; image d'une humanité unie par des vibrations communes.
Black Classical MusicCe que Kirk préférait à « jazz ».
Jazz and People's MovementCoalition lancée en 1970 pour exiger la place du jazz à la télévision, à coups de sifflets.
The Walking Blind ManNom sous lequel Boyd Moore l'exhibait à ses débuts.
Musique concrèteMusique composée à partir de sons enregistrés et manipulés (bandes bouclées, à l'envers…).
FlytownQuartier ouvrier et multiracial de Columbus où il naît ; effacé du plan.
KirkatronSurnom de sa puissance déchaînée sur scène, et titre d'un album de 1977.
Bright Moments« Moments lumineux » : son expression, et le titre du double live de 1973.

29. Citations

De lui — en toutes lettres

« I hear sirens in my head. »« J'entends des sirènes dans ma tête. » Réponse à qui lui demandait, en studio à Chicago, pourquoi il jouait de la sirène (c. 1960).

« Black, blind and brilliant. »« Noir, aveugle et brillant. » Comme il se décrivait lui-même.

« True Black music will be heard tonight. »« Ce soir, la vraie musique noire se fera entendre. » Avant d'attaquer « Haitian Fight Song » à l'Ed Sullivan Show, 1971.

« bright moments »« moments lumineux ». L'expression par laquelle, dit The Tonearm, Kirk nommait ce qu'il cherchait.

« the BLACK AND CRAZY BLUES »« le blues noir et dément ». Ce qu'il voulait qu'on joue à sa mort.

« That's what freedom's all about — learnin' somethin' then throwin' it away. »« La liberté, c'est apprendre quelque chose puis le jeter. » Kirk, cité par John Kruth.

« We are the juice! »« Le jus, c'est nous ! » Sa réponse à la mode de l'électricité : on n'a pas besoin de brancher.

« Open that door or I'll blow it down! »« Ouvrez cette porte ou je l'abats d'un souffle ! » Au policier qui gardait l'entrée du Tonight Show, cor à la main.

« I do everything for a reason. Nothing is a gimmick. »« Je fais tout pour une raison. Rien n'est un gadget. »

« Thanks, but don't blame me 'cause it went off the TV. »« Merci, mais ce n'est pas ma faute si elle a quitté l'antenne. » À qui le félicitait pour son passage chez Ed Sullivan.

(Voir aussi en tête du guide : « I'm not blind, I just don't see like the rest of you. »)

De lui — en substance

Sur lui — en toutes lettres

« He was an original from the beginning. »« Il était original dès le début. » Le saxophoniste Hank Crawford, se rappelant l'adolescent aveugle qui jouait déjà deux saxophones dans l'orchestre de Boyd Moore.

« he played the whole history of the music »« il a joué toute l'histoire de la musique ». Steve Turre, à propos du solo de Kirk au Carnegie Hall, en 1974.

« I stole a lot of stuff from Rahsaan. »« J'ai beaucoup volé à Rahsaan. » Le saxophoniste Jeff Coffin, des Flecktones.

« mad genius »« génie fou ». AllMusic, à propos de Kirk dans Oh Yeah.

« a musical force field »« un champ de force musical ». Steve Provizer, The Arts Fuse.

« Man, I would really like to make a record with Rahsaan. »« Je voudrais vraiment enregistrer un disque avec Rahsaan. » Duane Allman.

Sur lui — en substance

30. Sur les pas de Rahsaan Roland Kirk

Une carte pour marcher, pour écouter, pour imaginer.

À Columbus (Ohio)

À New York et aux environs

En Amérique, ailleurs

En Europe

31. Quiz final

  1. En quelle année ajoute-t-il Rahsaan à son nom ?
  2. Comment s'appelle le quartier de Columbus où il est né ?
  3. Sous quel nom le batteur Boyd Moore l'annonçait-il ?
  4. Quels deux instruments découvre-t-il dans la cave d'un marchand de musique ?
  5. Quel album enregistre-t-il avec Charles Mingus le 6 novembre 1961 ?
  6. Quel objet les militants de la Jazz and People's Movement utilisent-ils pour interrompre les émissions de télévision ?
  7. Que cache la face 4, apparemment vide, de The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color ?
  8. Quel groupe britannique a pris son nom d'un album de Kirk ?
  9. Quel groupe reprend « Serenade to a Cuckoo » sur son premier album, en 1968 ?
  10. Que se passe-t-il deux jours avant Thanksgiving 1975 ?
  11. Où meurt-il, et à quel âge ?
  12. Quel terme préférait-il à « jazz » ?
  13. Qui est Dorthaan Kirk ?
  14. Quel tromboniste de son groupe lui consacre l'album The Spirits Up Above ?
  15. Quelle émission de télévision est la première cible de la Jazz and People's Movement, le 27 août 1970 ?
  16. Quel morceau était prévu chez Ed Sullivan, et lequel Kirk et son orchestre jouent-ils vraiment ?
  17. Dans quel club londonien la police fait-elle une descente en octobre 1966 pendant que Kirk distribue des sifflets à la salle ?
  18. Qui écrit les paroles de « Bright Moments » ?
  19. Quel guitariste, arrivé à Londres, aurait eu Rip, Rig and Panic dans sa valise ?

Réponses. 1. 1970. — 2. Flytown. — 3. « The Walking Blind Man ». — 4. Le manzello et le stritch (chez Gaetz Music House). — 5. Oh Yeah. — 6. Des sifflets. — 7. Des messages de répondeur téléphonique enregistrés par Kirk, une douzaine de minutes après le début de la face. — 8. Rip Rig + Panic. — 9. Jethro Tull (This Was). — 10. Un premier accident vasculaire cérébral. — 11. À Bloomington (Indiana), à 42 ans, le lendemain d'un concert à l'Université d'Indiana. — 12. Black Classical Music. — 13. Sa veuve, programmatrice de jazz à Newark, lauréate du NEA en 2020. — 14. Steve Turre. — 15. The Merv Griffin Show. — 16. « My Cherie Amour » était prévu ; ils jouent « Haitian Fight Song » (Mingus). — 17. Le Ronnie Scott's. — 18. Todd Barkan. — 19. Jimi Hendrix.

32. Passe de vérification des faits

✔ concordant · ≈ à nuancer · ? source unique, à recouper

PointCe que disent les sourcesStatut
Naissance1935 (acte de naissance cité par le New Grove via Wikipedia) ; 1936 dans de nombreuses notices anciennes1935 retenu
Prénom d'état civilL'acte donne Ronald, non Roland
Cécité« Vers 2 ans » (Wikipedia, NYPL, Columbus Foundation) ; presque aveugle dès la naissance puis perte totale vers 3 ans (Columbus Monthly) ; erreur de soins dans tous les casvers 2-3 ans
Durée chez Mingus3 mois (AllMusic) ; 4 mois (JazzTimes)quelques mois en 1961
Arrivée à New York1960 (Wikipedia) ; 1961-62 (JazzTimes, Encyclopedia.com)début des années 1960
Adresse du Ronnie Scott's en 1966-6739 Gerrard Street selon une source (Please Kill Me) ; le club aurait déménagé au 47 Frith Street dès 1965 (à vérifier)? (le guide dit seulement « à Soho »)
Lieu de la jam de minuit de juillet 1976« Festival de Newport » (Columbus Monthly), sans lieu ; le festival se tenait alors à New York?
Origine du prénom « Roland »Un rêve (Arts Fuse, L.A. Record ; Wikipedia, avec la mention « à vérifier ») ; un caprice (Houston Press)
Manzello et stritchTrouvés ensemble (Columbus Monthly) ; le manzello d'abord, le stritch plus tard (Encyclopedia.com)
TrompetteDébuts vers 9 ans (notes de pochette citées par AllMusic) ; goût précoce pour le clairon
Ed Sullivan 1971 — formationHaynes, Shepp, Mingus : Counterfire, confirmé par Kruth (Wax Poetics) et The Periphery
Première action de la Jazz and People's MovementCavett (Counterfire) ; Merv Griffin Show, 27 août 1970 (Kruth ; Kirk lui-même en 1972)Merv Griffin d'abord, Cavett ensuite
Date du passage chez Sullivan24 janvier 1971 (Leonard Feather, cité par Kruth) ; « dernière émission », 28 mars 1971 (souvenir de Shepp, légende répandue)hiver 1971
Jam Kirk-Hendrix à LondresDébut 1967 (Chris Potash) ; 1969 (Vernon Martin) ; une cassette existe, de mauvaise qualité (Kruth)≈ la jam a bien eu lieu ; date incertaine
Concerts-bénéfices pour le Keystone KornerFévrier 1973, Oakland (Perfect Sound Forever) ; 1975, puis une seconde levée de fonds (The Quiet One)
Kirkatron — parution1976 (Columbus Monthly) ; 1977 (Wikipedia, chronologie de ce guide) ; enregistré avant l'AVC
Penthouse de Seattle8 et 15 septembre 1967 (Resonance) ; 12 et 19 août (un critique)8 et 15 septembre
Frank Zappa et Kirk, première rencontreAvril 1969, Boston Globe Jazz Festival (Kruth) ; « 1969 » (Wikipedia)
Montreux 1972 — épisode de la drogueCounterfire seul ; non repris ailleurs? à ne pas présenter comme un fait
AVC« 1975 » (Wikipedia) ; « deux jours avant Thanksgiving 1975 » (Columbus Monthly)fin novembre 1975
Âge à la mort42 ans (Wikipedia) ; « 41 » dans le titre du New York Times (fondé sur 1936)42
Nécrologie du Columbus DispatchWikipedia cite une notice du 8 décembre 1977 (p. 34) ; Columbus Monthly écrit qu'il n'y eut pas de nécrologie d'actualitéprobablement une brève
Hendrix« Idolâtrait Kirk et espérait travailler avec lui » (Wikipedia) ; « a joué avec Hendrix » (Columbus Monthly) ; jam au Ronnie Scott's documentée par Kruth
Nom « Rahsaan »Ajouté en 1970 (Wikipedia) ; il signe « Roland Kirk » jusqu'en 1969 (NYPL)
TimeAoût 1963 (Encyclopedia.com)
CopenhagueJazzhus Montmartre, octobre 1963 (Wikipedia)
Village Gate26-27 novembre 1963 (Stereophile)
Newport — jam de bénéficeJuillet 1976 ; 20 000 dollars visés (Columbus Monthly)
Dernier concertFrangipani Room, Université d'Indiana ; mort le lendemain matin (Wikipedia)

33. Sources

Biographie et contexte

Critique, portraits

Publications récentes

Institutions, films, poèmes, hommages

Ouvrages de référence

34. Album photo

Toutes les images de cet album (sauf la n° 7, en lien) sont hébergées sur Wikimedia Commons, qui n'accepte que des fichiers libres de droit ou du domaine public. L'auteur et la licence exacts de chaque fichier figurent sur sa fiche (lien « fiche ↗ ») : à recopier au moment de la publication. Les photographies de Getty, d'Alamy et de la NYPL n'ont pas été retenues, faute de licence libre vérifiée.

Rahsaan Roland Kirk, Hambourg, 1972
Crédit : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons. Fiche · Flickr
The Roland Kirk Quartet with Rahsaan Roland Kirk, 1964
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.
The Roland Kirk Quartet with Rahsaan Roland Kirk and Edith Kirk, 1964
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.
The Roland Kirk Quartet with Rahsaan Roland Kirk, 1964 - 6306794880
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.
Lennie with Roland Kirk and J.C. Moses, 1964
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche. Intitulé du fichier repris tel quel.
Sammy Davis Jr. and Rahsaan Roland Kirk, New York Amsterdam News, 10 décembre 1977, p. 39
Page 39 du journal, quelques jours après sa mort. Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.

Photo de Del de la Haye (Flickr : sushidel), diffusée sous licence CC BY-SA 2.0 selon les crédits de Counterfire et de Wealden Wordsmith. Voir sur Flickr

Rahsaan Roland Kirk, janvier 1972 (1/3)
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche. La date (janvier 1972) est celle que suggère l'intitulé du fichier.
Rahsaan Roland Kirk, janvier 1972 (2/3)
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.
Rahsaan Roland Kirk, janvier 1972 (3/3)
Crédit : Wikimedia Commons — auteur et licence sur la fiche.
Arrivée de Roland Kirk à Schiphol, avec son épouse (1/2)
Titre néerlandais du fichier : « Aankomst Roland Kirk op Schiphol, hier met zijn echtgenote ». Le numéro « Bestanddeelnr 916-9877 » est celui d'un fonds du Nationaal Archief (photothèque Anefo), dont l'institution a abandonné les droits sur la plupart des clichés en ligne : à confirmer sur la fiche, avec le nom du photographe et la date. Politique de réutilisation du Nationaal Archief
Arrivée de Roland Kirk à Schiphol, avec son épouse (2/2)
Même série (n° 916-9878). Fiche
Charles Mingus, Lower Manhattan, 4 juillet 1976
Le compagnon des années 1961 et 1974 (chapitres 3 et 6), aux célébrations du Bicentenaire à Lower Manhattan. Crédit : Tom Marcello, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons. Fiche · Flickr
Jimi Hendrix sur le plateau de Hoepla, 1967
L'année de la jam de Ronnie Scott's, selon l'une des deux dates possibles (chapitre 11). Sur le plateau de l'émission Hoepla (VPRO, Pays-Bas). Crédit : Archief Beeld en Geluid (Nederlands Instituut voor Beeld en Geluid), catalogue n° 67455081, photo 15, CC BY-SA 3.0 NL. Image de petite taille. Fiche
The Mothers of Invention, 1968
Le groupe de Frank Zappa où figurent Don Preston et Bunk Gardner, dont Kirk a partagé la scène en 1969 (chapitre 11). D'après la catégorie Commons, photographie de Ron Kroon ; licence et crédit exacts à confirmer sur la fiche.
Flûte Artley d'Ian Anderson (Jethro Tull), 1975
La flûte Artley (modèle 18-0, 1975) du chanteur-flûtiste de Jethro Tull, exposée au Metropolitan Museum of Art (« Play It Loud », 2019). Crédit : Eden, Janine and Jim, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons. Fiche
Todd Barkan et Art Blakey au Keystone Korner, 1979
Le patron du club où fut enregistré Bright Moments (chapitre 12), à gauche. Photo : Brian McMillen, qui publie d'autres images sous CC BY-SA 4.0 (voir la n° 17) ; licence de celle-ci à confirmer sur la fiche.
Charlie Parker, Three Deuces, New York, 1947
Le bénisseur de Saint-Louis (chapitre 2), au Three Deuces, New York, vers août 1947. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public (le photographe a lui-même dédié son fonds au domaine public ; des droits de la personnalité peuvent s'appliquer). Fiche
Coleman Hawkins et Miles Davis, Three Deuces, New York, 1947
Hawkins, que le coordinateur du Tonight Show ne connaissait pas (chapitre 10), et Miles Davis, dont Kirk imitait la voix au Keystone Korner (chapitre 11). Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche
Dexter Gordon et Ernie Andrews, KJAZ, 1980
Le saxophoniste du Jazzhus Montmartre de Copenhague (chapitre 3), en studio à la radio KJAZ, en Californie. Photo : Brian McMillen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Fiche
Ed Sullivan, 1955
L'animateur de la nuit de « Haitian Fight Song » (chapitres 5 et 10). Photographie de 1955, domaine public (droits non renouvelés, selon la fiche). Fiche
Frank Zappa et Captain Beefheart
Les deux amis de Kirk (chapitre 11). Image issue de Flickr, CC BY 2.0 ; le nom de l'auteur est à recopier depuis la fiche. Petite image.
John Coltrane en 1963
L'ami de la nuit, avec qui Kirk parlait d'anches (chapitre 9). Le fichier existe sur Commons, mais je n'ai pas pu lire son auteur ni sa licence : à vérifier sur la fiche avant de publier, ou à retirer.

Le fonds Gottlieb de la Library of Congress propose aussi des portraits de Duke Ellington (Aquarium, New York, vers novembre 1946), de Count Basie, de Sarah Vaughan et de Dizzy Gillespie : des noms liés à la nuit de bénéfice de Newport en 1976 (Basie, Vaughan, Gillespie) et à l'hommage de l'Avery Fisher Hall (Ellington). Collection « Gottlieb Jazz Photos »

Dernière mesure

Il existe, dans un disque de 1975, une face que l'on croit vide. L'étiquette ne dit rien. Le saphir avance dans un sillon muet ; on pense s'être trompé de côté, on soulève le bras.

Attendez.

Douze minutes plus loin, une voix — la sienne, toute petite — dépose un message sur un répondeur. Puis le silence revient, puis une autre voix, plus loin encore.

Voilà peut-être tout ce qu'il nous a laissé : la preuve que le silence n'est jamais vide, que la nuit est pleine de messages, que ceux qui n'y voient rien sont parfois ceux qui entendent d'où vient le jour.

Posez le bras. Écoutez encore. Quelqu'un, quelque part, respire en rond.