
Musiciens · Saxophoniste, flûtiste et homme-orchestre de jazz · Le voyant aux trois souffles
Rahsaan Roland Kirk
1935 – 1977 · Columbus, Ohio, États-Unis
📋 Navigation rapide
- 00 · Ouverture — Ce que le souffle sait
- 01 · Comment lire ce guide — Trois portes
- 02 · Repères — La fiche en un souffle
- 03 · Chronologie repère
- 04 · LE RÉCIT
- 05 · Le rêve des trois cors (1950–1960)
- 06 · Les sirènes et le vacarme sacré (1961–1969)
- 07 · Rahsaan, le nom qu'on lui a soufflé (1970–1972)
- 08 · La révolte — des sifflets contre la plantation
- 09 · L'orage et la main gauche (1973–1976)
- 10 · La dernière nuit (5 décembre 1977)
- 11 · LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
- 12 · Enfances et premiers pas — les à-côtés
- 13 · Jams, duels, leçons — ce qu'on apprenait en montant sur scène avec lui
- 14 · La Jazz and People's Movement, minute par minute
- 15 · Rock and roll — une histoire d'amour contrariée
- 16 · En tournée avec la Vibration Society — clubs, sifflets et police
- 17 · Ce qu'il en reste à Columbus — plaques, fresques, gravures
- 18 · Interlude — Une nuit au Village Vanguard, mai 1970 (reconstitution)
- 19 · LE PORTRAIT
- 20 · Traits marquants
- 21 · Les rêves de Rahsaan — La religion sans livre
- 22 · Caractère — Le géant tendre et l'ogre joueur
- 23 · Le génie — Une virtuosité qui ne demandait pas la permission
- 24 · Le blues — Le cri de l'église, le rire de la rue
- 25 · Le rire — Le clown sacré
- 26 · La modernité — Un homme de bande magnétique et d'avenir
- 27 · Influences — La généalogie d'un homme sans ancêtre
- 28 · L'ÉCHO
- 29 · Hommages reçus — Ce que le vent a rapporté
- 30 · Portraits de l'entourage — Ceux qui ont tenu la lampe
- 31 · Frise des engagements
- 32 · Liens avec les autres arts
- 33 · LES CLÉS
- 34 · Playlists thématiques
- 35 · Conseils pour découvrir l'œuvre
- 36 · Petit glossaire
- 37 · Citations
- 38 · Sur les pas de Rahsaan Roland Kirk
- 39 · Quiz final
- 40 · Passe de vérification des faits
- 41 · Sources
- 42 · Album photo
- 43 · Dernière mesure
Le voyant aux trois souffles
« I'm not blind, I just don't see like the rest of you. »
— « Je ne suis pas aveugle : je ne vois simplement pas comme vous tous. »
Rahsaan Roland Kirk, phrase qui a donné son titre à un grand portrait de Jazzwise ↗
Ouverture — Ce que le souffle sait
Il y a des nuits qu'on traverse à tâtons. Lui, il les a traversées en fanfare.
À deux ans, la lumière s'est retirée d'entre ses paupières comme une marée qui ne reviendrait plus. Il n'a pas cherché à la rappeler. Il a cherché ce que le monde ferait entendre à défaut de se laisser voir. Et le monde, prodigue, lui a tendu ses sirènes, ses tuyaux d'arrosage, ses tonalités de téléphone, ses cloches, ses orgues d'église, ses rumeurs de salle — tout un peuple de sons qu'il a suspendu à son cou, comme d'autres portent leurs médailles.
Trois saxophones. Une flûte. Un sifflet. Une sirène. Une boîte qui bourdonne. Un homme-orchestre ? Non. Un homme-orage. Un homme-chœur, qui se répondait à lui-même d'une bouche à l'autre, et qui respirait en rond pour que la phrase ne finisse jamais — un cercle où le silence n'entrait plus qu'invité.
Les critiques ont dit gimmick. Il a répondu en jouant du ténor comme on met le feu à une prairie. Les clubs ont dit trop loin. Il a répondu en allant plus loin. Les chaînes de télévision ont dit pas de place pour vous. Il est entré avec des sifflets dans les poches et des amis dans le public, et il a fait taire le plateau.
Il refusait le mot « jazz » comme on refuse une étiquette cousue trop serré dans le col. Il disait musique classique noire. Il croyait aux rêves plus qu'aux livres : c'est d'un rêve que lui vint son prénom, d'un autre son nom d'emprunt, d'un autre encore l'idée folle de jouer plusieurs cuivres à la fois. Sa religion, disait-il, n'était écrite nulle part. Elle se soufflait.
Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est un pas de danse autour d'un feu : celui d'un homme qui a fait de sa nuit un instrument, de sa colère un swing, de sa blessure un rire — et de ce rire, une porte.
Entrez. Ne cherchez pas la lumière. Écoutez plutôt d'où vient le vent.
Comment lire ce guide — Trois portes
Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)
| Parcours | Durée | À lire | À écouter |
|---|---|---|---|
| Un souffle | ≈ 10 min | L'ouverture · §1 Flytown · §5 La révolte · §15 Les rêves de Rahsaan · §7 La dernière nuit · « Dernière mesure » | « The Black and Crazy Blues », première plage de The Inflated Tear |
| Une soirée | ≈ 1 h | L'ouverture, les repères et la chronologie · tout le récit (§1 à 7) · l'interlude du Vanguard · le portrait (§14 à 21) · §10 La Jazz and People's Movement · §11 Rock and roll · §22 Hommages reçus · §26 Playlists · « Dernière mesure » | Bright Moments (Keystone Korner, 1973) |
| L'intégrale | 1 h 30 à 2 h | Tout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernier | The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color (1975), jusqu'au bout de la face 4 |
Entrer par une envie
- Rire : §19 Le rire · §12 En tournée avec la Vibration Society · §9 Jams, duels, leçons
- Comprendre la colère : §5 La révolte · §10 La Jazz and People's Movement · §24 Frise des engagements
- Mieux écouter : §17 Le génie · §18 Le blues · §26 Playlists · §27 Conseils pour découvrir l'œuvre
- Les rencontres (Mingus, Hendrix, Zappa) : §3 · §11 · §23 Portraits de l'entourage
- Voir et marcher : §30 Sur les pas de Rahsaan Roland Kirk · §34 Album photo · la page « Carte et frise »
- Vérifier : §32 Passe de vérification des faits · §33 Sources
Le plan en un coup d'œil
- Ouverture, repères, chronologie
- I. Le récit — §1 à 7, de Flytown à la dernière nuit
- II. Le grand recueil d'anecdotes — §8 à 13, et l'interlude du Village Vanguard
- III. Le portrait — §14 à 21
- IV. L'écho — §22 à 25
- V. Les clés — §26 à 34 : playlists, glossaire, citations, itinéraire, quiz, vérification, sources, album
- Dernière mesure
Repères — La fiche en un souffle
| Nom de naissance | Ronald Theodore Kirk (« Roland » après un rêve ; « Rahsaan » ajouté en 1970, après un autre) |
| Naissance | 7 août 1935, Columbus (Ohio), quartier de Flytown |
| Mort | 5 décembre 1977, Bloomington (Indiana), à 42 ans |
| Cécité | Totale à partir de 2-3 ans, à la suite d'une erreur de soins |
| Instruments | Saxophone ténor, stritch, manzello, clarinette, flûte traversière, flûte nasale, cor anglais, harmonica, trompette, sifflets, sirène, gong… |
| Signatures | Jouer plusieurs cuivres à la fois ; respiration circulaire ; la voix dans la flûte ; l'humour et la harangue entre deux morceaux |
| Label(s) | King, Chess/Argo, Prestige, Mercury, Limelight, Verve, Atlantic, Warner Bros. |
| Formation | Longtemps « The Vibration Society » |
| Compagnons de route | Charles Mingus, Quincy Jones, Roy Haynes, Al Hibbler, Rahn Burton, Joel Dorn (producteur), Todd Barkan |
| Épouse | Dorthaan Kirk, devenue une grande figure du jazz à Newark |
Sources : Wikipedia · Columbus Monthly · Encyclopedia.com
Chronologie repère
| Année | Événement |
|---|---|
| 1935 | 7 août : naissance de Ronald Theodore Kirk à Columbus, dans le quartier de Flytown. Son acte de naissance, cité par le New Grove, donne 1935 ; beaucoup de sources anciennes écrivent 1936. |
| vers 1937-38 | La vue s'éteint tout à fait, après une erreur de soins à l'hôpital. |
| 1941-1953 | École pour aveugles de l'Ohio ; clarinette et saxophone. |
| vers 1950 | À 15 ans, il joue dans l'orchestre de Boyd Moore, qui l'exhibe comme « The Walking Blind Man ». |
| début des années 1950 | Un rêve : il joue trois instruments à la fois. Le lendemain, dans le sous-sol d'un magasin de musique, il déniche les ancêtres du manzello et du stritch. |
| 1955 | Dans un bus de Columbus, un gamin de 9 ans, Todd Barkan, croise ce jeune musicien aveugle au nez sonore : une amitié de vie commence. |
| 1956 | Premier disque, Triple Threat (King, paru en 1957). |
| 1960 | Introducing Roland Kirk (Argo/Chess). Chicago, puis New York. |
| 1961 | Quelques mois avec Charles Mingus ; Oh Yeah est enregistré le 6 novembre. Contrat avec Mercury ; We Free Kings. |
| 1962 | Domino, avec l'hommage « Where Monk and Mingus Live ». Il joue la flûte sur Big Band Bossa Nova de Quincy Jones. |
| 1963 | Time le compare à Pan jouant du pipeau dans le métro à l'heure de pointe. Copenhague (Jazzhus Montmartre, octobre), Ronnie Scott's à Londres, Village Gate à New York (novembre). |
| 1964-1965 | I Talk with the Spirits, Rip, Rig and Panic, Here Comes the Whistleman. |
| 1967 | Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith ; The Inflated Tear ; semaine au Penthouse de Seattle (septembre). |
| 1968 | Jethro Tull reprend « Serenade to a Cuckoo » sur This Was. Left & Right. |
| 1969 | Volunteered Slavery. Newport : il conquiert le jeune public blanc sans rien lâcher de sa colère noire. |
| 1970 | Il ajoute Rahsaan à son nom. Naissance de la Jazz and People's Movement : des sifflets pour interrompre la télévision (première action : Merv Griffin Show, 27 août). Village Vanguard (mai). Le maire de Columbus proclame le 10 décembre « Rahsaan Day ». |
| 1971 | Janvier : Ed Sullivan, avec Mingus à la basse, Roy Haynes et Archie Shepp. Natural Black Inventions: Root Strata ; Blacknuss. |
| 1972 | Hambourg (mars), Montreux (24 juin), A Meeting of the Times avec Al Hibbler. |
| 1973 | Février : concert-bénéfice à Oakland avec la « Black Classical Music Society ». 2 juin : ComFest, retour à Columbus. 8-9 juin : Keystone Korner, San Francisco (Bright Moments). |
| 1974 | Janvier : Carnegie Hall, retrouvailles avec Mingus. |
| 1975 | The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color. Juillet : Montreux. Deux jours avant Thanksgiving : un premier AVC paralyse la moitié de son corps. |
| 1976 | Il rejoue d'une seule main. Juillet : nuit de bénéfice à Newport pour l'aider à se soigner. Other Folks' Music, The Return of the 5000 Lb. Man. |
| 1977 | Kirkatron, Boogie-Woogie String Along for Real. 5 décembre : un second AVC l'emporte au lendemain d'un concert à l'Université d'Indiana. |
| 1978 | Sa veuve, Dorthaan Kirk, entre à WBGO, première radio jazz publique du New Jersey. |
| 1990-2006 | Coffret Mercury (10 CD, 1990), I, Eye, Aye (1996), Compliments of the Mysterious Phantom (2003), Brotherman in the Fatherland (2006). |
| 2014 | Le documentaire d'Adam Kahan, The Case of the Three Sided Dream, est présenté au festival South by Southwest. |
| 2020 | Une pétition propose de remplacer la statue de Christophe Colomb, à Columbus, par une statue de Kirk. Dorthaan Kirk reçoit le prix A.B. Spellman du NEA Jazz Masters. |
| 2022 | Live at Ronnie Scott's, 1963 paraît enfin. Le groupe Clutch lui rend hommage sur Sunrise on Slaughter Beach. |
| 2024 | Le musicien Berlioz publie « Ode to Rahsaan ». |
| 2025 | L'année où il aurait eu 90 ans : Resonance Records publie deux concerts inédits, Vibrations in the Village (1963) et Seek & Listen (1967). |
Sources principales : Wikipedia · Encyclopedia.com · Columbus Monthly · Counterfire · Stereophile · NEA
I. LE RÉCIT
1. Flytown, ou la première nuit (1935–1948)
Il y a des quartiers que les cartes ont fini par oublier et que la musique, elle, n'oublie pas. Flytown : des maisons basses, des familles noires et immigrées, une épicerie-confiserie au coin de Pennsylvania et de Buttles, et, juste en face, une église où l'on chantait de toute sa gorge. C'est là que naît Ronald Theodore Kirk, un des sept enfants de Gertrude et Theodore. Le quartier sera rayé du plan ; l'enfant, lui, sera impossible à effacer. ↗
À la naissance, il ne distingue déjà presque plus que le clair de l'obscur. Puis, vers deux ou trois ans, l'ombre gagne tout. Sa sœur Candice se souvient qu'il parlait de silhouettes, jusqu'au jour où plus rien ne vint. Lui dira plus tard qu'une infirmière avait mis trop de produit dans ses yeux et que sa mère l'avait su trop tard. La mémoire de la famille et celle du musicien se recoupent : ce n'est pas une fatalité, c'est une erreur. On devine que l'injustice, très tôt, ait trouvé sa place dans le grain de sa musique. ↗
Anecdotes de la première enfance
- Le tuyau d'arrosage. Avant tout cuivre, il y eut le caoutchouc. L'enfant soufflait dans un tuyau d'arrosage pour en tirer des notes ; sa mère l'emmenait dans les boutiques d'occasion, jusqu'à lui trouver un clairon cabossé. Sa sœur : il voulait un instrument à cause du son que lui donnait le tuyau. ↗
- L'oncle au piano. Un oncle jouait fort bien ; l'enfant l'accompagnait avec son tuyau. La maison, disent les siens, était pleine de gospel, de blues et de chorale. ↗
- La trompette interdite. Un médecin remarque ses joues gonflées quand il joue de la trompette et craint pour ses yeux : il faudra la laisser. Ce qu'on retire à la bouche, il le rendra ailleurs — par le saxophone, la clarinette, la flûte, et par le souffle circulaire. ↗
- L'école. De 1941 à 1953, l'École pour aveugles de l'Ohio : c'est là qu'il apprend, dans l'orchestre scolaire, la clarinette puis le saxophone. En 1951, il est déjà connu dans les environs et mène son propre orchestre de danse. Aujourd'hui, un bas-relief de l'artiste de Cincinnati John Leon lui rend hommage dans l'école. ↗ · ↗
Ce qu'on lui prit aux yeux, il ne le réclama jamais. Il l'exigea plus loin — dans l'air, dans la foule, dans le rire.
2. Le rêve des trois cors (1950–1960)
À quinze ans, il monte sur les scènes de Columbus avec l'orchestre du batteur Boyd Moore. On l'annonce comme « The Walking Blind Man » : une fois par set, il doit traverser la salle et se faufiler entre les tables sans renverser un seul verre. Il s'y sentira exploité. Jamais plus il ne sera un numéro de cirque : il sera le numéro, celui qu'on ne peut pas compter. ↗
Le rêve, la cave, les « rebuts »
- Le rêve. Une nuit, il rêve qu'il joue deux, puis trois instruments à la fois. Il racontera : le lendemain, il alla au magasin de musique, essaya toutes les anches, aucune n'avait le son qu'il voulait. ↗
- Gaetz Music House. Avec son ami d'enfance, le futur saxophoniste Gene Walker, il pousse la porte du magasin de Charles Gaetz, sur West Long Street. Le patron, qui l'aimait bien, descend fouiller sa cave et en remonte de vieux cuivres jadis joués par des fanfares militaires espagnoles — ce qu'il appelait, en somme, des rebuts. Kirk les bricole avec du ruban adhésif et des élastiques, apprend à les souffler ensemble avec son ténor. Le manzello et le stritch sont nés. Trois voix, une seule bouche : c'était l'harmonie qu'il entendait dans sa tête. ↗
- Trois ans de quête. Selon d'autres notices, il avait cherché « le son » pendant près de trois ans avant d'ouvrir cette cave ; il aurait trouvé d'abord le manzello, puis, plus tard au même endroit, le stritch. Quand il découvrit le premier, la quête, disait-il, était finie. ↗
- « Trop moderne, trop loin ». Boyd Moore le juge bientôt trop moderne pour son groupe. Kirk et un ami batteur projettent de rejoindre Los Angeles… à tandem. La mère, affolée, obtient qu'on prenne le bus. Los Angeles ne l'accueille pas ; il se retrouve dans un groupe de rhythm & blues au Texas, puis repasse par Saint-Louis. ↗
- Charlie Parker écoute. À Saint-Louis, il s'assoit dans un coin d'une salle où joue Parker et accompagne « Half Nelson » avec sa petite flûte en plastique. Parker l'a entendu ; à la fin du set, il vient lui dire qu'à la façon dont il jouait de ce jouet, il avait quelque chose, et qu'il fallait continuer. Un jouet en plastique avait suffi. ↗
- Le bus, 1955. Dans un bus qui mène au stade des Columbus Jets, un garçon de neuf ans, Todd Barkan, s'assied près d'un musicien de vingt ans, aveugle, pendentifs et flûte nasale autour du cou : l'impression, dira-t-il, de croiser quelqu'un venu d'une autre planète. Barkan deviendra producteur, patron du Keystone Korner de San Francisco, « Jazz Master » du NEA. Il lira à Kirk les notes de pochette dans les magasins de disques. ↗ · ↗
- Le boulevard des clubs. À Columbus, il passe par le Club 502, le Regal, le Cadillac, le Carolyn. Un ami de la famille se rappelle qu'il lui avait dit un jour que la tonalité du téléphone était en ré. On raconte aussi qu'il disait entendre le soleil. ↗
- La porte du club. Un soir, sous le cinéma Cameo, on le met dehors parce qu'on ne comprend pas sa musique. Sa sœur note qu'aujourd'hui tout le monde se réclame de lui, alors qu'à l'époque personne n'y comprenait rien. Sa veuve rappelle qu'il détestait qu'on dise « musicien local ». Il ne reviendra plus que pour visiter. ↗
- 1956, 1960. Premier disque, Triple Threat (King). Puis Ramsey Lewis, impressionné, lui ouvre la porte de Chess : Introducing Roland Kirk, en 1960. ↗
- La sirène en studio. À Chicago, quelqu'un lui demande pourquoi il joue d'une sirène. Il répond qu'il en entend dans sa tête. Le journaliste de Down Beat Don DeMicheal raconte qu'il s'attendait à le voir sortir un sac de goofer dust — la poudre des sortilèges — et leur jeter un sort à tous. ↗
3. Les sirènes et le vacarme sacré (1961–1969)
Il arrive à New York comme on arrive dans un rêve : trop tard pour ceux qui ne l'attendaient pas, juste à l'heure pour ceux qui l'espéraient. En 1961, Charles Mingus l'embauche pour quelques mois — trois ou quatre selon les récits — et l'on peut entendre ce mariage sur Oh Yeah, enregistré le 6 novembre. Mingus quitte la contrebasse pour le piano et chante ; Kirk hurle, gronde, prêche sur ses trois cors. AllMusic parle d'un « mad genius » dont la chimie avec Mingus est explosive : deux encyclopédistes du jazz qui s'amusent à en défaire l'ordre. ↗ · ↗
Anecdotes des années Mercury
- « Pan dans le métro ». En 1963, Time écrit que Kirk marie un battement obsédant, une imagination fertile et un humour de lutin, dans une union de l'esprit païen et de l'esprit moderne — comme si Pan se mettait soudain à pipeauter dans le métro à l'heure de pointe. ↗
- Le duo nasal. Il glisse la flûte à bec d'enfant dans sa narine droite et, en plein solo de flûte, improvise un petit duo avec lui-même. La notice de Contemporary Musicians remarque que la plupart des musiciens en seraient incapables. ↗
- Copenhague, Dexter Gordon. Au Jazzhus Montmartre, où il enregistre son premier live, Kirk va écouter Dexter Gordon et meurt d'envie de s'asseoir avec lui. Il monte, joue, se laisse emporter. Dexter, après un solo tranquille, descend du podium, laisse faire, et vingt minutes plus tard le concert est devenu « Rahsaan Roland Kirk and the Vibration Society ». Todd Barkan : rien d'arrogant là-dedans, juste un homme trop intense. ↗
- Village Gate, 1963. Deux soirs, fin novembre, un ingénieur du son enregistre Kirk pour un documentaire. Le cinéaste meurt avant d'avoir fini ; le film ne se fait jamais. Soixante ans plus tard, l'ingénieur, Ivan Berger, contacte un fabricant d'enceintes : « J'ai ces bandes, qu'est-ce que je dois en faire ? » Elles sortiront en 2025. ↗
- Le gouverneur Wallace. Sur les bandes du Village Gate, Kirk s'offre une blague acide qui vise le gouverneur George Wallace, de l'Alabama : donnez-lui votre argent, le pauvre est dans le besoin. Le rire et la politique sont déjà ses deux mains. ↗
- Une flûte sur une bossa. Sa flûte, en tête de « Soul Bossa Nova » de Quincy Jones, sera un jour ressuscitée par les films d'Austin Powers : le plus improbable des passeports pour la postérité. ↗
- Des disques comme des rêves. I Talk with the Spirits (Limelight, 1965) — un album que le chanteur Paul Weller citera parmi ses préférés — puis Rip, Rig and Panic, dont un groupe post-punk britannique prendra le nom en 1980. En 1967, The Inflated Tear : Björk y entendra quelque chose de primitif, d'instinctif, de proche de la nature, de punk. ↗ · ↗
- Beautiful Edith. Un titre adressé à une femme — Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith (Verve, 1967) — et, sur une photographie de 1964 conservée sur Wikimedia Commons, Edith Kirk posant avec le quartette. ↗
- Newport, 1969. Sur la scène de Newport, il fait passer d'un mot du LSD à l'amour, du racisme à la politique et à la télévision, et s'indigne du pillage de la musique noire sans qu'on en cite les auteurs. Il conquiert le public blanc et le public noir d'un seul coup de souffle. Le même soir joue Ian Anderson, dont le groupe Jethro Tull avait déjà repris « Serenade to a Cuckoo » l'année précédente : c'est à Newport qu'il fait la connaissance de Kirk, dont il a appris à chanter dans sa flûte. ↗ · ↗
- Zappa, Hendrix. Frank Zappa le cite parmi ses influences sur la pochette de Freak Out! (1966) et joue une fois avec lui, au Boston Globe Jazz Festival de 1969. Jimi Hendrix l'idolâtrait et rêvait de jouer avec lui. ↗
4. Rahsaan, le nom qu'on lui a soufflé (1970–1972)
En 1970, un rêve lui souffle un prénom : Rahsaan. Il l'ajoute au sien, puis l'exige. Il n'en est pas devenu musulman, précisait-il : sa religion à lui, c'était le rêve. Ses instruments, ses noms, ses décisions : les rêves menaient sa vie. ↗
- Rahsaan Day. Le 10 décembre 1970, le maire de Columbus proclame Rahsaan Day. Le prophète était reconnu chez lui — pour un jour. ↗
- Le grand cirque de Montreux. Le 24 juin 1972, il joue à Montreux un set survolté, capté par la télévision et publié bien plus tard sous le titre I, Eye, Aye. La légende, à laquelle Counterfire fait écho, veut qu'il ait distribué de la cocaïne au premier rang pendant la retransmission ; à prendre avec prudence : la source est unique. ↗ · ↗
- Hibbler et Ellington. Avec le chanteur Al Hibbler, ancien voix d'Ellington, il enregistre A Meeting of the Times : un Kirk respectueux, tendre, qui s'efface derrière le chanteur pour mieux rendre hommage à la lignée. ↗
- Radio City, 1972. Au festival de Newport, qui s'est installé à New York, il monte sur scène en combinaison rouge et prend toute la place. Il voulait, expliquera-t-on, que Dexter Gordon et les autres reviennent jouer un solo de plus : il cherchait un adversaire à sa mesure. Beaucoup de vieux maîtres furent furieux. ↗
- Vibration Society. Il donne à son groupe ce nom parce qu'il le voyait comme l'image de l'humanité entière : des êtres différents que rassemblent les mêmes vibrations. ↗
5. La révolte — des sifflets contre la plantation
Il détestait, dit-on, le mot « jazz » et le mépris qu'il pouvait porter : négliger cette musique, c'était négliger les œuvres des Noirs et effacer leur génie. Il préférait dire musique classique noire. Il connaissait Saint-Saëns, Hindemith, Tchaïkovski, Dvořák et Villa-Lobos, et les jouait ; il connaissait Smokey Robinson et Burt Bacharach, et les jouait aussi. Son territoire ne s'arrêtait pas où commençaient les cases des autres. ↗
La Jazz and People's Movement
En 1970, Kirk lance une coalition pour dénoncer l'exclusion du jazz de la télévision américaine. Le plan est d'une simplicité géniale : infiltrer le public des émissions de variétés, armés de sifflets. À un signal de Rahsaan, tout le monde se lève et siffle en même temps : le plateau ne peut plus continuer. La première action a lieu le 27 août 1970 contre The Merv Griffin Show ; suivent Dick Cavett, puis une tentative au Tonight Show. Les journaux titrent sur les « militants du jazz qui prennent la télé ». Les chaînes finissent par proposer des passages pour éviter d'autres coups d'éclat. ↗ · ↗ (minute par minute au chapitre 10)
- Ed Sullivan, 1971. Kirk se présente avec un neuf-musiciens où figurent Roy Haynes, Archie Shepp et Charles Mingus. Le programme prévoyait « My Cherie Amour », calée sur cinq minutes. Kirk annonce que la vraie musique noire sera entendue ce soir-là et se lance dans « Haitian Fight Song » de Mingus. Dans le studio, l'applaudissement est délirant. ↗ · ↗
- « L'Amérique-plantation ». C'est ainsi qu'il désignait le monde du spectacle qui écartait les musiciens noirs. Un professeur d'Ohio State en tire une conclusion amère : s'il n'a pas eu la couverture qu'il méritait, c'est aussi parce qu'il était activiste et parlait avec courage de sa vie réelle. ↗
- Des disques qui parlent. Il glisse dans ses albums des extraits de Paul Robeson, des commentaires sur le Watergate, un avertissement contre les ordinateurs — il menace de débrancher la machine qui prétend lui dire quoi faire. ↗
- Un titre-manifeste. Volunteered Slavery (1969), que le guitariste Derek Trucks reprendra en 2004. Un poète de Columbus, présent au ComFest de 1973, dira qu'il en a fredonné les refrains pendant des jours. ↗
- Présenter Jay Leno. Quand le jeune Jay Leno faisait sa première partie, Kirk l'annonçait comme un jeune frère qui connaît l'expérience noire et sait tout sur les « diables blancs ». Leno l'a raconté. ↗
6. L'orage et la main gauche (1973–1976)
- Oakland, février 1973. Il monte un orchestre de rêve — la Black Classical Music Society — avec Freddie Hubbard, McCoy Tyner, Ron Carter, Elvin Jones, pour remplir le Paramount Theater et offrir à Todd Barkan l'argent d'une licence de débit de boissons pour son club. Sur un duo de « In a Sentimental Mood », Tyner et lui atteignent, dira Barkan, une beauté à couper le souffle. Puis Kirk rejoue à Hubbard, note pour note, le solo que celui-ci vient de terminer, et enchaîne un second solo par-dessus. ↗
- Keystone Korner. En juin 1973, au club de Barkan, il enregistre le double album Bright Moments. Il nommait ainsi ce qu'il cherchait : des moments lumineux, pour un homme qui ne voyait pas la lumière. ↗ · ↗
- Carnegie Hall, janvier 1974. Aux retrouvailles de l'orchestre de Mingus, il écoute le saxophoniste George Adams s'envoler, puis se met soudain à l'imiter, avant de livrer un solo qui, dira le tromboniste Steve Turre, contenait toute l'histoire de la musique. Mingus, ravi, riait comme un chat du Cheshire. ↗
- Fin novembre 1975. À deux jours de Thanksgiving, un accident vasculaire cérébral paralyse la moitié de son corps. Il ne renonce pas : il fait modifier ses instruments pour les jouer d'une seule main, enregistre encore, repart en tournée. ↗ · ↗
- Newport, juillet 1976. La grande jam de minuit du festival est en partie consacrée à réunir 20 000 dollars pour ses soins : Count Basie, Sarah Vaughan, Dizzy Gillespie sont là. « Le sommet de la séance », écrit le New York Times, fut l'entrée de Kirk : d'une seule main, il jouait encore mieux que la plupart des saxophonistes, avec un son plein, ferme, et la même imagination vive. ↗
- La dignité avant l'aide. Le tromboniste Dick Griffin racontait qu'il ne l'aidait jamais avec ses instruments : Kirk ne voulait pas de pitié parce qu'il ne voyait pas. Il voulait qu'on le pousse sans cesse jusqu'au bord. ↗
7. La dernière nuit (5 décembre 1977)
La veille, il jouait dans la Frangipani Room de l'Union des étudiants de l'Université d'Indiana, à Bloomington. Le lendemain matin, un second AVC l'emporte. Il a 42 ans. Le New York Times l'annonce à 41, la date de naissance de 1936 ayant longtemps circulé. Il est enterré à Evergreen Burial Park, à Columbus, près de ses parents. ↗ · ↗ · ↗
Il avait dit vouloir qu'on joue, à ses obsèques, le blues noir et dément, qu'on le brûle et qu'on mette ses cendres dans un sac d'herbe, pour que de beaux êtres le fument en espérant y trouver quelque chose. Todd Barkan assure qu'il aurait été aussi ravi de la statue que de ce vœu-là. ↗ · ↗
On n'éteint pas un homme qui respire en rond. On l'interrompt, tout au plus, au milieu d'une phrase — et la phrase continue.
II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
Le récit ne disait que l'essentiel. Ici, on ouvre les tiroirs : les coulisses, les duels, les témoins, les petites choses qui font qu'un homme devient une légende. Chaque histoire porte sa source ↗ ; les témoignages sont rapportés en substance.
8. Enfances et premiers pas — les à-côtés
- La confiserie. Devant la maison de Flytown, une petite boutique de la famille vend chips, soda et bonbons, près du croisement de Pennsylvania et de Buttles. Avant d'avoir des instruments, Ronald a une odeur de sucre et de papier ciré. ↗
- L'église en diagonale. L'Église du Christ de la foi apostolique se tient au coin de Collins et de Pennsylvania, en biais de la maison. Les voisins et les parents y chantent ; l'enfant y apprend qu'un cri peut être une prière. ↗
- La benjamine et les sept. Candice, la plus jeune des sept enfants (deux garçons, cinq filles), se souvient d'une maison pleine de musique : un oncle pianiste, la chorale, les voisins. ↗
- La salle des fanfares, à midi. Son ami Raymond Powell se rappelle que, à l'heure du déjeuner, Kirk était toujours dans la salle de musique de l'école, en train de travailler. Puis il jouait le soir, et revenait à l'école le lendemain. Un adolescent qui vit à l'envers du sommeil. ↗
- Un homme charmant, ce Gaetz. Bruce Woody, ami d'enfance puis chef d'orchestre, dira à Kruth que Charles Gaetz était un brave homme qui aimait vraiment Rahsaan. Sans lui, pas de cave, donc pas de manzello. ↗
- Un gamin qui déchire la salle. Le saxophoniste Hank Crawford l'entend à l'adolescence : un garçon aveugle qui joue deux cors à la fois. On le faisait entrer, dit-il, et il mettait le feu à la salle ; on lui faisait faire des farces autour, mais son jeu était phénoménal. ↗
- « Ronnie » à Columbus. Chez lui, on continue de l'appeler Ronnie Kirk longtemps après qu'il est devenu Roland : des annonces de clubs, en juillet 1958, l'affichent encore sous ce nom dans l'Ohio Sentinel. ↗
- Le premier disque, le 9 novembre 1956. À vingt ans, il enregistre à New York Triple Threat pour King, le label de Cincinnati. Le disque n'est pas promu, ne se vend pas, et dort vingt ans avant de ressortir sous le titre Early Roots. Aujourd'hui, l'original se négocie à plus de 2 000 dollars. ↗
- Le disque qui s'excuse. Au dos de la pochette, la note de présentation qualifie de simple truc sa technique des trois instruments. Sur « Stormy Weather », le ténor et le manzello se répondent en surimpression : à l'époque, la surimpression est assez neuve pour qu'on doive l'expliquer au public. ↗
- Une plaque dans le couloir. Dans l'ancienne école pour aveugles, sur Parsons Avenue, une plaque honore Kirk ; l'auteur d'un blog raconte l'avoir découverte un soir de vote, l'école servant de bureau de vote. Art Tatum, lui aussi, en est un ancien élève. ↗
- Aveugle et noir. Kirk dira qu'il y a davantage de préjugés contre les aveugles que contre les Noirs, parce que personne ne veut penser qu'un aveugle est une personne. ↗
- L'infirmière et la larme. Dans les notes de The Inflated Tear, il raconte qu'une infirmière, ivre, défoncée ou en colère, avait glissé et versé trop de produit dans ses yeux ; pendant des années, ses yeux ont coulé et fait mal. De là vient, dit-il, la larme du titre. ↗ · ↗
- Le troisième saxophone. Quand un confrère se moque de le voir jouer deux saxophones, il fait ce que personne d'autre n'aurait fait : il en ajoute un troisième. ↗
9. Jams, duels, leçons — ce qu'on apprenait en montant sur scène avec lui
Monter sur la scène de Rahsaan n'était pas un honneur : c'était un examen. On en sortait grandi, ou en rougissant. Voici, recueillis par John Kruth, ceux qui en ont gardé la mémoire.
- Comme les vieux. Dan Morgenstern le compare à Roy Eldridge ou Hot Lips Page : il partageait leur goût du duel. Défié, il se transformait. C'est pourquoi certains murmuraient « numéro de cirque » : il était simplement difficile à suivre. ↗
- Crier les grilles. Grover Washington raconte qu'à ses côtés on ne subissait aucune séance d'humiliation : Kirk criait les accords pendant qu'il jouait, pour mettre l'autre à l'aise. ↗
- Le jeune Liebman au Showboat. À Philadelphie, en 1964 ou 1965, un jeune saxophoniste de 18 ans, Dave Liebman, monte sur scène à l'invitation du batteur Bob Moses. Kirk annonce « All the Things You Are », première note fa dièse, et pointe du doigt. Liebman s'emmêle les doigts, puis se contente de jouer la mélodie de « December Song ». La leçon : si tu ne sais pas ce que tu fais, ne monte pas. ↗
- Une vengeance ancienne ? Joel Dorn y voit la revanche de toutes ces années de négligence : tout musicien blanc dont on parlait trop, Rahsaan s'occupait de lui. Une perte de temps, admet-il, mais un effet naturel. ↗
- Herbie Mann, ou la question de la flûte. Mark Davis explique que Kirk en voulait à Herbie Mann : seul un Blanc pouvait vivre de la flûte, disait-il, alors que les Noirs devaient tout jouer et n'avaient droit qu'à un solo de flûte de temps en temps. Sur les festivals, il le défiait de monter jouer avec lui. Mann n'est jamais monté. ↗
- Une langue foulée. À Lennie's on the Turnpike, après un solo de flûte sur « My Cherie Amour », le patron Lennie Sogoloff lance que si Herbie Mann essayait la même chose, il se foulerait la langue. ↗
- Le Village Gate, vu d'un gamin. Les Scher, dix-huit ans, entend Kirk en double affiche avec Herbie Mann, alors en plein succès. Il dit que Kirk l'a balayé de la scène ; lui-même, tremblant, n'ose pas l'approcher et le regarde ranger ses instruments depuis l'embrasure. ↗
- Chez Count Basie, à Harlem. Le pianiste Larry Willis le découvre à la Basie's Lounge : « il a fait peur à tout le monde », des souffleurs rangent leur instrument dans son étui. ↗
- La première fois d'Anthony Braxton. Le futur géant de l'avant-garde raconte que Kirk le laissait jouer le dernier set à Chicago, et que sa première apparition à New York fut avec lui, au Village Vanguard, sur « Take the A Train ». ↗
- Les libres l'aimaient. Steve Turre : Pharoah, Archie, l'Art Ensemble l'adoraient ; à Chicago, tout le monde venait l'écouter. Mais la presse ne le classait nulle part, parce qu'il jouait toute la musique. ↗
- Faire ses devoirs. À ceux qui se réclamaient de la liberté sans connaître les accords, Kirk demandait pourquoi ils frétillaient des doigts avant même d'avoir joué le thème. Il n'aimait pas l'« extérieur » gratuit : il fallait que ça veuille dire quelque chose. ↗
- « Giant Steps » à Détroit. Un jeune clarinettiste basse s'invite à jouer « Impressions », puis se met à crisser. Kirk, sans colère, propose « Giant Steps » : le garçon s'effondre. Rahsaan lui recommande de rentrer l'apprendre avant de se réclamer de Coltrane. ↗
- Deux amis, la nuit, et les anches. Dans les notes de The Man Who Cried Fire, Kirk écrit qu'on a trop peu dit combien il était proche de Coltrane : ils parlaient des anches, de la musique ; un soir, au Village, Coltrane lui avait confié qu'il se sentait acculé parce que des musiciens le jugeaient trop peu « hip ». ↗
- Ascension. Michael Cuscuna se souvient que Kirk l'a appelé le jour de la sortie d'Ascension : il l'écoutait depuis le matin, sans être sûr, se débattant avec un disque de Coltrane qu'il respectait. Là où d'autres balayaient d'un revers de main. ↗
- Le medley pour Trane. Juillet 1967 : Coltrane meurt, et l'écrivain Bill Cole va chercher du réconfort au Both/And de San Francisco. Kirk y improvise un hommage qui, dira Cole, est le plus beau qu'il lui ait entendu. Un an plus tard à Newport, il l'enregistre : « Lush Life » au ténor, « Afro-Blue » au manzello sur le tournoiement du soprano de Trane, puis « Bessie's Blues » en furie. ↗
- Cleveland, 1964. Todd Barkan, étudiant à Oberlin, mineur, va écouter Kirk avec les 3 Blind Mice au Sheraton Motor Inn, puis, en face, le sextet de Coltrane avec Dolphy et Wes Montgomery. Pour entrer, il doit boire du soda et porter un collier de fleurs hawaïen en plastique rose. Kirk vient jouer au second set et « Impressions » dure deux heures et demie ; Elvin Jones sort un moment ; il ne reste que douze personnes, selon Barkan. ↗
- Rats et cafards. Un soir de faible affluence au Vanguard, au début des années 1970, il remercie l'assistance de son attention, ajoutant que les foules peuvent être turbulentes quand il n'y a que des chaises, des tables, des rats et des cafards. ↗
- La bombe à hydrogène. Michael Max Flemming : jouer avec lui, c'était comme entendre exploser une bombe à hydrogène, chaque soir. Il ne se contentait pas d'applaudissements : il voulait faire hurler la salle, peut-être parce qu'il ne pouvait pas voir les visages. ↗
- Le bâton et Diana Ross. Il détestait les faux-semblants. Mark Davis raconte qu'il disait vouloir traverser la rue pour frapper Diana Ross de sa canne, parce qu'elle avait osé incarner Billie Holiday à l'écran. Son morceau « Clickety Clack » en garde la trace. ↗
- Une note de Bechet. Bruce Massey raconte l'avoir vu terrasser un flûtiste qui ne connaissait pas un thème de Sidney Bechet et qui, interrogé sur ce qu'il savait jouer, répondit « A Train ». Kirk lui demanda alors dans quelle tonalité. Le jeune homme sortit tremblant. ↗
- L'embouchure confisquée. Au Vanguard, une femme insistait pour jouer ; Kirk siffle deux fois avec sa sirène, elle continue à gémir. Il lui prend l'embouchure directement sur le saxophone. La violoniste et violoncelliste Akua Dixon, témoin, s'émerveille : il savait exactement où elle se trouvait. ↗
- Sonny Stitt lui a fessé les fesses. À Boston, en 1972, il raconte à son public être rentré furieux chez lui après une soirée où Sonny Stitt l'avait battu. Pas de discussion possible, dit-il, une fois qu'on s'est fait fesser : on répond « à bientôt » et on revient. ↗
- Le blues le plus rapide. Byard Lancaster, qui demandait un blues pour se mettre en jambes, se vit servir le blues le plus rapide qu'on puisse imaginer, en ré bémol. ↗
- La douceur avec les timides. Burnie Loring : Kirk n'était jamais dur avec quelqu'un de faible qui essayait vraiment. Il vous faisait jouer mieux. En revanche, un prétentieux, il le démontait. ↗
- La poétesse et le goujat. Au Jazz Workshop, Bill McLarney voit une amie de Kirk lire un poème sur son chat, très déplacé. Un spectateur l'insulte. Kirk arrête l'orchestre et le met au défi : qu'il monte, avec un instrument, une chanson, une blague — ou des poings. Elle a plus de courage que lui, conclut-il. ↗
- Une soirée volée. Au Vanguard, le saxophoniste Sonny Red joue avec son quintette quand Kirk entre. La salle est en délire ; Sonny Red plie bagage et s'en va. Cecilia Foster, présente, reproche à Rahsaan d'avoir mis l'homme dehors de son propre engagement ; il répond que le public a payé et qu'il faut bien finir le concert. ↗
- Le concert d'ouverture qui n'en finit pas. Le saxophoniste John Stubblefield, qui ouvrait pour Kirk avec le Basic Black Band, n'a jamais pu remonter sur scène : Kirk a joué deux heures et demie. Dans la loge, Kirk, qui savait où il était sans le voir, lui demanda comment il allait — et éclata de rire quand Stubblefield répondit sèchement. Mary Lou Williams commentera : Rahsaan a poussé bien des gens dans leurs retranchements depuis longtemps. ↗
10. La Jazz and People's Movement, minute par minute
Ce fut, pendant quelques mois, la révolution la plus sonore de la télévision américaine : des sifflets en bois, des pancartes et un homme qui menace d'abattre une porte à coups de souffle. Récit tiré surtout de l'extrait que John Kruth a donné à Wax Poetics ; les autres sources sont indiquées.
- Un été pour rêver. Été 1969 : Kirk et son ami Mark Davis ruminent des moyens de sauver ce qu'ils appellent la musique classique noire. Idée n° 1 : jouer dans les parcs, gratuitement. Idée n° 2 : des orchestres sur des camions, livrant du jazz à tous les coins de rue comme du pain frais. C'est ensuite que vient l'idée de perturber les émissions de télévision. ↗
- Columbia. Ils s'inspirent des étudiants radicaux qui ont pris l'université Columbia. ↗
- Une image pour les enfants. David Amram explique que la presse a présenté l'action comme une émeute ; Kirk voulait un signal d'alarme et donner aux jeunes, de toutes origines, une image à laquelle aspirer, à la place des gangsters, des proxénètes et des dealers. ↗
- Le lundi soir au Vanguard. Max Gordon prête son club, les lundis, comme QG à cette bande de guérilleros du swing : Lee Morgan, Elvin Jones, Archie Shepp. Des animateurs de WRVR utilisent des mots de code à l'antenne pour prévenir les initiés. ↗
- Le manifeste. Rédigé avec Mark Davis et Archie Shepp et daté de New York, 1969, il accuse une longue entreprise de suppression du génie créateur noir par les grands médias et réclame l'ouverture des ondes. ↗
- Un été de pétition. Kirk suspend toute activité pendant l'été et, avec Davis, visite des dizaines de clubs pour faire signer une pétition. Tous les musiciens de New York signent : la liste, dit Davis, se lit comme un annuaire de célébrités. ↗ · ↗
- Chez Jimmy Ryan. Dans ce club de jazz traditionnel, les vieux Néo-Orléanais signent aussi. Kirk s'assied à l'occasion, joue de la clarinette en respiration circulaire ; la salle n'a jamais rien vu de pareil. Il se lève ensuite comme si de rien n'était et s'en va. ↗
- Les ondes appartiennent au public. Le trompettiste Lee Morgan explique à Down Beat qu'on ne peut parler de jazz à la télévision en se limitant aux musiciens de l'orchestre maison. ↗
- 27 août 1970. Une soixantaine de musiciens et d'amis se rassemblent au coin de la 50ᵉ Rue, devant Radio City, avec des sifflets en bois : cible, The Merv Griffin Show. À un signal de Kirk, tout le monde souffle. ↗
- Une religion, dit Merv. Le percussionniste Joe Texidor, crâne rasé et huilé à la noix de coco pour briller sous les projecteurs, raconte que Merv Griffin les a pris pour une secte et est descendu attendre en bas que ça cesse. ↗
- Des oiseaux ? Le pianiste Rahn Burton raconte que Merv Griffin croit d'abord entendre des oiseaux ; puis viennent les pancartes More Jazz Music On TV et Honor American Jazz Music, puis la conversation : Harold Mabern, Lee Morgan, peut-être Roy Haynes discutent avec lui — l'émission de toute façon était gâchée. ↗
- Les « militants noirs » du soir. Le soir même, à l'heure du journal, la chaîne 2 ouvre sur le groupe de « militants noirs » qui a « pris » l'émission. Mark Davis regrette que l'on ait montré des extrémistes plutôt que des artistes privés de tout et une culture pillée. ↗
- Carson les attend. Billy Harper : la première fois, le choc fut total ; à l'émission de Johnny Carson, en revanche, les gens étaient préparés. ↗
- Le bassiste « blacklisté ». Art Davis, contrebassiste de l'orchestre de Merv Griffin et vieux complice de Kirk (il joue sur We Free Kings), n'a pas été prévenu. On le croit informateur ; puis le patron l'évince quand l'émission part à Los Angeles ; les appels de studio cessent ; ses amis noirs le lâchent, encore plus durement. Il parle d'un exemple qu'on a fait de lui. ↗
- Le FBI dans les coins. On les prévient qu'ils ont violé la réglementation fédérale et que le FBI les surveille. Mark Davis : on ne craignait pas la prison — peut-être aurait-on dû. ↗
- Un groupe d'église de Harlem. Pour entrer en masse au Tonight Show, les militants se font passer pour un groupe de paroissiens en visite guidée du studio. Ils choisissent la soirée d'anniversaire de Carson, avec le maire Lindsay dans le public. ↗
- La porte, l'ascenseur, le cor. Les gardes bloquent l'entrée ; la cinquantaine de manifestants s'assoient devant les portes ; des vigiles les bousculent. Soudain, un ascenseur s'ouvre : Kirk en sort avec des musiciens qui jouent en marchant. Il ordonne au policier d'ouvrir. Refus. Cor à la main, il menace d'abattre la porte d'un souffle — le policier ouvre. Plus tard, Davis lui dit son admiration ; Kirk répond qu'il valait mieux qu'il ouvre. ↗ · ↗
- Le plan de secours. Pendant l'enregistrement, Kirk, Mingus et d'autres avaient prévu un jam improvisé dans le hall de l'immeuble RCA, pour attirer la sécurité et gagner du temps. ↗
- Cavett sans Kirk. Le soir de l'action chez Dick Cavett, Kirk joue à La Nouvelle-Orléans. Mark Davis, inquiet, prépare la salle : il a acheté des sifflets, les plus bruyants possible, dans les boutiques à gadgets du bas de Manhattan. ↗
- Trevor Howard donne le signal. Cavett interroge l'acteur britannique Trevor Howard sur New York ; il répond que jadis il venait y entendre le meilleur jazz du monde, mais qu'il ne reste plus guère de clubs. Là-dessus, tout le monde se lève et souffle. Cavett se bouche les oreilles. ↗
- Une heure de tapage, une promesse. D'après un texte diffusé sur un forum, la perturbation dure environ une heure, jusqu'à ce que l'équipe accepte d'inviter des porte-parole du mouvement à l'émission du 22 octobre. ↗
- Une lettre à Ed Sullivan. Mark Davis écrit à l'émission qu'elle est la prochaine cible. Les producteurs préfèrent faire la paix. Il leur amène le programmateur pour entendre « My Cherie Amour » : ce que Kirk voulait surtout, c'était réunir un orchestre de rêve — Mingus, Roy Haynes, Archie Shepp. ↗
- Dans la loge. Avant de passer à l'antenne, Kirk se balance, s'excite, répète qu'on va tout brûler. Davis s'inquiète : pourquoi rassembler tels artistes pour jouer une chanson de Stevie Wonder ? ↗
- « Haitian Fight Song ». Au signal, l'orchestre s'engage dans le thème rugueux de Mingus, en désordre magnifique. Le programme annonçait un morceau de cinq minutes, gentil. ↗ · ↗
- Ce qu'en pensent les témoins. Archie Shepp se sent honoré d'avoir été appelé. Todd Barkan rit de ce délire complet. Joel Dorn regrette une occasion gâchée. Dan Morgenstern juge que c'était de l'« energy music » que le grand public ne pouvait comprendre — et qui prouvait, en somme, pourquoi il y avait si peu de jazz à la télévision. ↗
- La critique de Leonard Feather. Dans Down Beat, il décrit une présentation approximative, des légendes au bas de l'écran, une performance passée si vite qu'on avait à peine le temps de réaliser qui était là. ↗
- La perruque. Sullivan, pâle, s'écrie qu'il faut applaudir « Ramsam Roland Kirk ». Puis le comédien Godfrey Cambridge lui pose une perruque afro sur la tête et le proclame « Noir honoraire ». Feather regrettera que cela ait transformé l'exercice sérieux en blague ethnique. Mark Davis, lui, revoit les gens de l'émission en état de choc. ↗
- Pas ma faute. Quelques nuits plus tard, à qui le félicite d'être passé chez Sullivan, Kirk lance en substance qu'il n'y est pour rien si l'émission a disparu des écrans. ↗
- La critique interne. Le violoniste Leroy Jenkins, de l'AACM, reproche à l'opération de n'avoir profité qu'à peu de monde. Leonard Feather la juge pourtant honorable : c'était une nuit unique pour le jazz au petit écran. ↗
- Devant Hugh Downs. Peu après, Kirk passe au Today Show : il explique que les Blancs peuvent apprendre et jouer la musique noire, mais que le crédit doit revenir aux Noirs — comme on crédite Bach et Beethoven. On lui donne une demi-heure ; il invite des membres de l'orchestre de Basie, dont le tromboniste Dicky Wells. ↗
- « A-t-il des disques ? » Quand Kirk demande à Ed Sullivan pourquoi Coltrane n'est jamais passé chez lui, l'animateur demande si le saxophoniste avait au moins des albums. ↗
- Le talent buyer qui ne connaissait pas Hawkins. Le coordinateur du Tonight Show invite Kirk ; celui-ci demande s'il sait qui est Coleman Hawkins. Non. Kirk dit à Davis de s'en occuper, se lève et part. ↗
- Le cœur brisé. Selon Davis, après Sullivan, Kirk a le cœur brisé. Dans Down Beat, des musiciens l'accusent de servir sa carrière ; il a pourtant sacrifié la sienne, enregistrant moins, voyageant moins. Blessé, il se retire peu à peu du mouvement. ↗
- « Si vous ne voulez pas de Mark… » Lors d'une réunion au Vanguard, des responsables communautaires noirs — prêts à fusionner avec la campagne Operation Breadbasket — exigent qu'on écarte Mark Davis, qui n'est ni noir ni musicien. Kirk répond que, dans ce cas, ils ne veulent pas de lui non plus. Davis en garde des larmes aux yeux. ↗
- Raciste ? Non. Les Scher : on a cru Rahsaan raciste à cause de « Blacknuss » ; il ne faisait qu'affirmer ses racines. Joe Texidor se rappelle qu'il lui présenta un jour Huey Newton et Bobby Seale. ↗
- Garder son calme. Morgenstern : aux perturbations, Kirk répétait qu'il fallait rester calme et ne pas perdre son sang-froid ; il n'était pas aussi controversé qu'Archie. ↗
- Au Guggenheim. Avec Archie Shepp et Roswell Rudd, Kirk investit les bureaux de la fondation pour protester contre ses bourses ; quelques mois après l'émission de Sullivan, le mouvement installe un piquet devant le siège, et Mingus obtient bientôt une bourse Guggenheim. ↗ · ↗
- Dernier mot. Dans son ultime interview, en novembre 1977, il dit que ce fut une période à traverser, pour montrer que les musiciens ont du cran et font autre chose que se piquer ou fumer. ↗
- Mr. Ed. Dans un fragment de son « audio-biographie », il raille Ed Sullivan, qui n'inviterait pas un groupe comme le sien sans lui adjoindre singes et danseurs — et se dit qu'il a dû être jaloux quand on a donné son nom à un cheval de télévision. ↗
11. Rock and roll — une histoire d'amour contrariée
Il a inspiré Jimi Hendrix, Frank Zappa, Jethro Tull, Captain Beefheart, Eric Burdon, Tim Buckley — et les a, tour à tour, aimés et maudits. Récit tiré surtout de l'essai de John Kruth pour Please Kill Me ; autres sources indiquées.
- Le disque dans la pile. En janvier 1968, Ian Anderson rend visite à son ami Jeffrey Hammond, étudiant en art à Londres. Dans la collection éclectique, entre Ornette Coleman et Captain Beefheart, il tombe sur un disque de Kirk. Il trouve Ornette un peu déroutant ; chez Kirk, il entend un homme qui prend un air simple et fait quelque chose de naïf, de neuf. ↗
- De zéro à la vedette en six mois. « Serenade to a Cuckoo » lui reste dans la tête. Anderson n'a aucun cours de flûte : pour sortir un son, il chante en même temps qu'il souffle, comme il le faisait à la guitare. En entendant Kirk, il tient un point de repère pour transformer ce bruit en assaut sonore. À peine débutant à la fin de 1967, il fait de la flûte l'instrument vedette de Jethro Tull dès l'été 1968. ↗
- Sans le sou. Anderson avoue qu'il n'avait pas d'argent pour acheter d'autres disques de Kirk : il n'a donc pu s'en inspirer qu'à travers celui de son ami. Plus tard en 1968, son attention passe à Cream et à Hendrix. ↗
- La grogne de Kirk. Kirk n'a pas apprécié : Jethro Tull, dit-il, joue les mauvais accords sur son morceau, gagne des millions et lui laisse des miettes de droits d'auteur, alors qu'il l'avait enregistré quand ces jeunes Anglais étudiaient encore. Le critique Robert Palmer, dans le New York Times, décrira le jeu d'Anderson comme une pâle copie de celui de Kirk. ↗
- Un ticket pour Hendrix. On dit que Jimi Hendrix arrive à Heathrow avec, dans sa valise, un exemplaire cabossé de Rip, Rig and Panic : Mitch Mitchell, batteur passionné de jazz, lui a fait connaître Kirk. ↗
- Le club de Gerrard Street. Chas Chandler, son manager, l'emmène au Ronnie Scott's, à Soho. Hendrix, sidéré de voir un homme jouer de trois cors à la fois, fera de Kirk son musicien préféré. ↗
- De Bach à Kirk. En janvier 1968, à New York, Hendrix dit aimer tout, de Bach à Kirk, et sentir chez lui l'avenir : pas dans les notes, dans les sentiments. ↗
- La peur d'être dans le chemin. Chris Potash décrit Hendrix intimidé, de peur de gêner Kirk ; une fois sur scène, chacun jouait ce qu'il jouait, et les deux s'emboîtaient comme une main dans un gant. ↗
- La bande fantôme. Kruth cherche pendant des années l'enregistrement de la jam du Ronnie Scott's. Hal Willner lui confirme qu'elle existe, en le mettant en garde : peut-être vaut-il mieux laisser ces fantômes à l'imagination. Joel Dorn, qui en possède une copie, s'énerve : le son est trop mauvais, ce n'est digne ni de Rahsaan ni de Hendrix. Un collectionneur de Los Angeles finit par l'échanger contre des inédits de Kirk. ↗
- Le bocal à poissons rouges. La cassette arrive, étiquetée Kirk/Hendrix Jam (R. Scott's). Le son est celui d'un micro placé dans un bocal : basse fuzz, wah-wah de Hendrix, trompette envahissante, vamp latin. Kirk est presque inaudible, jusqu'à ce que son ténor perce un instant la boue. Une trentaine de personnes applaudissent poliment. ↗
- Deux dates possibles. Le bassiste Vernon Martin, retrouvé après un rêve qui lui disait que Kruth le cherchait, situe la jam en 1969 avec Jimmy Hopps et Ron Burton ; Potash parle plutôt du début de 1967. Le récit reste flou : c'est la marque des fantômes. ↗
- L'âme sœur. Alan Douglas, ami et producteur de Hendrix, se souvient qu'il sortit de cette jam avec le sentiment d'avoir trouvé une âme sœur : il aimait la folie de Kirk, son inventivité, sa magie. ↗
- Dans un sac. Kirk juge que Hendrix était un bluesman pur, étiqueté pop parce qu'il était parti à Londres. Les étiquettes, disait-il, sont une autre forme de ségrégation. Il l'a vu vivre dans une chambre au-dessus d'un bistrot, pendant qu'on vendait ses posters dans la rue. ↗
- Un projet resté en rade. Les deux hommes devaient enregistrer ensemble : les rendez-vous sautèrent. Hendrix voulait travailler avec Miles Davis et avec lui. ↗
- L'oraison funèbre. Hendrix aurait un jour imaginé ses obsèques en jam session, avec Kirk, et Miles s'il en avait envie : pour cela, il valait presque la peine de mourir. ↗
- Le conseil pour Jimi. Eric Burdon raconte qu'à Londres, Kirk l'a pris à part pour lui demander de dire à Jimi de lâcher le LSD, sinon il se ferait sauter la tête. ↗
- Roadie. Burdon, sous psychédéliques, veut tout quitter pour porter les valises de Kirk. Celui-ci le prend à part : chacun doit poursuivre sa propre voie ; il le bénit et s'en va. ↗
- Un arbre de la jungle. Pour Burdon, Kirk est un vrai Africain transplanté au cœur d'une grande ville américaine : un arbre arraché à la jungle qui aurait poussé des saxophones, des flûtes, des télévisions, des discours politiques et des blagues. Et Hendrix et lui, deux clowns du tarot : retournez le clown, il devient magicien, et la blague est pour vous. ↗
- Un hangar en Angleterre. En 1969, le film Supershow montre Kirk et la Vibration Society attaquant « I Say a Little Prayer » devant un public hippie, entre Led Zeppelin, Buddy Guy et le Modern Jazz Quartet. ↗
- Zappa, Boston, avril 1969. Au 4ᵉ Boston Globe Jazz Festival, Frank Zappa aborde Kirk en coulisses après son set et l'invite à jouer avec les Mothers. Zappa racontera l'avoir prévenu qu'il pouvait venir quand il voulait : après cinq à dix minutes, Kirk arrive, cors accrochés de partout. ↗
- Pandémonium. Dans Down Beat, Alan Heineman parle d'un concert littéralement indescriptible : Kirk et les Mothers, chorégraphies, coups de pied, tout le monde à genoux puis à terre. Le producteur George Wein doit fermer les rideaux et rallumer la salle pour faire partir le public. ↗
- Tous à terre. En 1976, lors d'une conférence de presse au Japon, Zappa raconte que Kirk, guidé par Joe Texidor, comprenait tous ses signaux de chef d'orchestre. Quand les Mothers se couchent sur le dos en jouant, Kirk se couche ; quand ils se relèvent, il se relève. ↗
- La version de Texidor. Zappa demande à Kirk ce qu'il entend ; Kirk répond que ce sera ce qu'ils voudront, du blues peut-être. Ils jouent « All Night Long » pendant quarante-cinq minutes ; Zappa met un genou à terre ; Kirk demande à Texidor ce qui se passe, et Texidor lui dit que Zappa est à genoux ; Kirk se met à genoux tout en soufflant, puis à plat dos comme Zappa et Texidor. Le public envahit la scène. ↗
- Le mot de Wein. George Wein : c'est avec Kirk que Zappa n'a jamais aussi bien sonné, parce que Rahsaan faisait jouer tout le groupe. Un des moments les plus excitants de sa vie. ↗
- Miami, trois semaines plus tard. Le claviériste Don Preston se rappelle qu'il a de nouveau joué avec les Mothers, sur un morceau à un seul accord, « King Kong ». Il sentait quand c'était son tour. Le saxophoniste Bunk Gardner raconte que Kirk, monté derrière son frère trompettiste, posait ses doigts sur la trompette pendant qu'il jouait ; le guide Joe Texidor, dit-il, était plus « out » encore — l'aveugle guidait l'aveugle. Ce soir-là, quelqu'un aurait drogué le punch. ↗
- Un rocker, en fait. Hal Willner : Rahsaan aurait fait s'écrouler le CBGB. Ses diatribes contre le rock visaient ceux qui n'écoutaient que du rock ; il l'aimait plutôt bien. ↗
- Le Capitaine. Chez elle, un après-midi d'août, Dorthaan Kirk cherche un nom : celui d'un musicien qui se fait appeler capitaine. Captain Beefheart venait voir Rahsaan chaque fois qu'il passait en Californie, et ils parlaient et fumaient jusqu'au matin. Elle n'y comprenait rien, dit-elle en riant. ↗
- Deux jours de plus à Denver. Beefheart aurait prolongé de deux jours son séjour à Denver rien que pour entendre Kirk jouer. Dorthaan se rappelle les heures passées ensemble dans un restaurant : ils partageaient les mêmes convictions. ↗
- Trout Mask Replica. En hommage, Beefheart essaie de jouer simultanément du soprano et du ténor sur « Ant Man Bee » : plus un éclat de chaos spontané que l'harmonie construite de Rahsaan. ↗
- Des côtes dans la Bible. En 1978, Beefheart raconte à son public qu'un soir, à deux heures du matin, Kirk affamé lui demande où trouver de la soul food ; il aurait répondu que le seul endroit où trouver des côtes à cette heure-là était la Bible. ↗
- Tim Buckley. Autre fan, le chanteur estime que Kirk est un homme qui connaît l'Amérique, un musée ambulant. Il comprend que ses discours entre les morceaux mettent mal à l'aise un public blanc, mais que ce n'est pas son but. ↗
- Pas d'électricité en Afrique. Kirk dit ne pas avoir besoin d'électricité pour présenter sa musique : il n'y en a pas en Afrique, d'où vient cette musique. Il rappelle que Django, Wes Montgomery, Charlie Christian ont maîtrisé l'électricité, et que les pionniers de l'électronique — Varèse, Stockhausen, Berio — l'utilisaient dès les années 1930. Il redoute que tout finisse par sonner pareil. ↗
- Les marshmallows électriques. Il appelait ainsi les rockeurs à l'époque de Hendrix, Cream et du Grateful Dead. Il disait qu'on avait électrocuté le rythme, que les gens attendaient 20 000 livres de courant sur les oreilles, faute de quoi ils paniquaient et prenaient la scène d'assaut. ↗
- Miles et la sourdine. Au Keystone Korner, il raconte au public avoir demandé à Miles Davis pourquoi tant d'électricité et l'avoir prié de reprendre sa sourdine. Il imite la voix éraillée de Miles répondant que tout le monde doit changer. ↗
- Une dispute au West End. Un dimanche de 1974, dans un bar de l'Upper West Side, Phil Schaap veut lui faire aimer le rock : il lui fait écouter le premier disque de Quicksilver Messenger Service. Kirk adore les traits de John Cippolina et une valse du groupe. ↗
- Un géant du rock l'admire. Pete Townshend, des Who, fut un grand fan, tout en jugeant sa technique un peu « gimmick ». Duane Allman rêvait d'enregistrer avec lui. ↗
- « Cross-Eyed Mary ». L'introduction de flûte de ce morceau de Jethro Tull est très inspirée de Kirk. ↗
12. En tournée avec la Vibration Society — clubs, sifflets et police
- La descente de police, 1966. En octobre 1966, au Ronnie Scott's, Kirk distribue pendant son numéro les « penny whistles » dont il apporte une centaine chaque soir. Trente policiers en civil choisissent ce moment pour contrôler l'établissement, qui n'est alors légalement qu'un club de membres. Personne n'y prête attention ; ils notent les noms pendant que la salle souffle encore plus fort ; Kirk, aveugle, ne remarque rien et souffle plus fort lui aussi. Scott : une volière de perruches sous LSD. ↗
- Manchester, novembre 1966. Un étudiant fraîchement arrivé à Manchester est sonné par le concert : trois saxophones, une flûte nasale ; le public reçoit des sifflets et joue avec lui. Il se demande quel orifice Kirk va bien employer ensuite. Le programme du 17 novembre comprend « We Free Kings », « Three for the Festival » et « Here Comes the Whistleman ». ↗
- Kazoos au Africa Centre. En février 1967, un organisateur londonien, qui a distribué kazoos et sifflets à l'occasion d'une fête, voit surgir Kirk, alors engagé à Ronnie Scott's, juste au moment où l'orchestre attaque « Watermelon Man ». Il reste ébloui par les sons entremêlés. (Récit de blog, à prendre comme souvenir.) ↗
- Un prêche à l'ivresse joyeuse. Un critique le décrit, avec ses instruments de mille formes, secouant son corps et distribuant des sacs de sifflets, comme un maître de cérémonie d'un office de renouveau : par bonnes soirées, il faisait passer James Brown pour un piéton. ↗
- Sweet Fire. Sur une vidéo de 1970, il fait duo avec lui-même, ténor d'une main, manzello de l'autre, respire en boucle ; à 3 min 22, il lâche les deux instruments et chante dans un hurlement fantomatique. ↗
- Le salon du Keystone. Todd Barkan rapporte que, pendant l'enregistrement de Bright Moments, Kirk fit remarquer qu'il était agréable de jouer dans un lieu qui ressemble à un salon. ↗
- Un train pour tous. Le disque s'ouvre sur un sifflet de train : Kirk invite le public à un voyage, et le tambourin de Barkan imite le bruit des roues. « Fly Town Nose Blues » salue le quartier de son enfance. ↗
- La chanson. « Bright Moments » : Kirk la joue à partir de 1972 ; c'est, dit Barkan, un hymne personnel qu'il écoutait souvent jusqu'à sa mort. Barkan écrit ensuite des paroles, que Kirk enregistre sur Kirkatron. ↗
- Le chanteur qui n'a jamais chanté avec lui. Barkan n'a jamais eu l'occasion de chanter la chanson sur scène avec Kirk. Au printemps 2020, en pleine pandémie, il la fredonne en marchant seul au bord du port de Baltimore. ↗
- Les concerts de soutien. Kirk joue des concerts-bénéfices pour aider Barkan à obtenir sa licence de débit de boissons, puis, l'année suivante, pour financer la cuisine du club — et il aurait même trouvé le bon chef. (Les sources divergent sur les dates : 1973 ou 1975.) ↗
- Le Village Gate en pièces détachées. Les 26 et 27 novembre 1963, le club d'Art D'Lugoff accueille Kirk pour un film jamais achevé ; trois pianistes se succèdent (Horace Parlan, Melvin Rhyne, Jane Getz), avec Henry Grimes à la basse et Sonny Brown à la batterie. Les bandes dorment soixante-deux ans avant d'être remastérisées. ↗ · ↗
- Seattle, 1967. Au Penthouse, avec Rahn Burton, Steve Novosel et Jimmy Hopps, Kirk joue du flexatone, de la sirène et des sifflets à côté de ses cuivres ; quelques mois plus tard, le même quartette enregistre The Inflated Tear. ↗ · ↗
- Webster Hall. The Inflated Tear est enregistré du 27 au 30 novembre 1967 ; Joel Dorn et le patron d'Atlantic, Neshui Ertegun, sont surpris par ce programme introspectif et un peu mélancolique, ancré dans le blues. C'est le seul studio de Steve Novosel avec Kirk. ↗ · ↗
- Le blues noir et dément. Le premier morceau de l'album s'appelle « The Black and Crazy Blues ». C'est celui qu'il voulait qu'on joue à sa mort. ↗ · ↗
- Essen et Londres. Après Mingus, il fait sa première tournée européenne, soliste au festival de jazz d'Essen ; dès 1963, il reprend la route chaque année avec son quartette, avec de longues résidences au Ronnie Scott's. ↗
13. Ce qu'il en reste à Columbus — plaques, fresques, gravures
- La croix. À Evergreen Burial Park, le monument est une « Old Rugged Cross » — l'hymne dont Kirk a enregistré une version remarquable sur Blacknuss (1971) —, avec un saxophone ténor gravé et un médaillon le montrant en train de jouer. ↗
- Une étoile au Lincoln. En 2013, Kirk est intronisé à titre posthume au Walk of Fame du Lincoln Theatre, avec le saxophoniste Rusty Bryant. ↗
- Sur le pont. Une fresque du « Long Street Bridge Cultural Wall », au-dessus de l'I-71, lui rend hommage parmi d'autres figures noires de Columbus. ↗
- Une fresque à Franklinton. Amy Turn Sharp, du Secret Studio, a réuni des fonds pour une fresque (en projet en 2023) ; l'artiste Lisa McLymont dit qu'il a rendu la musique tridimensionnelle. ↗
- La poignée de main. L'artiste de Cincinnati John Leon, auteur du bas-relief, avait appris l'existence de Kirk par son professeur de musique ; il l'a vu jouer plusieurs fois et lui a même serré la main. Il rêve de le couler en bronze, grandeur nature. ↗
- La bourse. En 2008, avec l'aide de la famille, Jack Marchbanks crée à la Columbus Foundation un fonds de bourses pour les élèves des écoles de la ville qui veulent étudier la musique ou les arts. ↗
- « True Original » 2025. Le 10 juillet 2025, la Columbus Foundation distingue Kirk parmi quatre « True Originals », aux côtés de l'artiste Ann Hamilton, de Jeff Wilkins (CompuServe) et de Bill Willis (football américain). ↗
- La statue, encore. Nick Schuld, ingénieur du son et batteur, a lancé en 2020 une pétition pour remplacer la statue de Colomb, retirée le 1ᵉʳ juillet 2020 sur ordre du maire Andy Ginther. Candice, à qui l'on parle du projet, rit : quel meilleur endroit, tout le monde le verrait. ↗
Interlude — Une nuit au Village Vanguard, mai 1970 (reconstitution)
Ceci n'est pas un témoignage. Le texte assemble ce qui est établi — le lieu, les dates d'enregistrement, les musiciens, les morceaux, les habitudes de scène de Kirk — et invente le reste : l'ordre exact, la lumière, les gestes. Aucune parole n'est prêtée à un témoin réel. La liste de ce qui est documenté, et de ce qui est imaginé, suit le récit.
Descendez les quinze marches. La rue s'éteint derrière vous comme une radio qu'on tourne. En bas, une salle en part de tarte, au plafond bas, la scène au bout le plus large, les tables qui se resserrent vers le fond. Nous sommes en mai 1970, à New York, l'un de ces soirs — le 12, ou le 15 — dont les bandes ont gardé la trace.
Ils sont là avant lui. Rahn Burton au piano, qui ouvre une porte sans la pousser. Vernon Martin à la contrebasse, qui la tient. James Madison aux fûts, qui règle le pas de la marche. Joe Texidor, avec son tambourin et son arbre de clochettes, qui accroche à l'air de petites étoiles. Puis lui.
On l'imagine entrer comme il entre toujours : les cuivres pendus au cou comme des colliers de fête, les sifflets, la sirène, le poids d'un homme qui porte plus qu'un orchestre. Il ne voit pas la salle. Il la devine : sa largeur à l'écho, ses visages à la chaleur. Il parle d'abord. Deux fois, sur le disque, il ne joue pas — il présente : une minute et demie, puis plus de trois, de discours, d'histoire, de blague, de colère amusée. La salle rit avant de comprendre pourquoi.
Puis « Satin Doll », deux minutes dix-sept, Ellington en marche arrière. Puis un enchaînement de mélodies qu'on ne mettrait jamais dans le même sac — « Going Home » de Dvořák, « Sentimental Journey », « Lover » — avec, entre elles, un morceau de lui glissé comme une ombre. Puis « Sweet Fire », où l'on a vu Kirk, la même année, se répondre à lui-même d'un cor à l'autre et respirer en rond pour que la phrase ne finisse jamais. Puis « Baby Let Me Shake Your Tree », qui s'écoute en riant.
Il est possible que, entre deux morceaux, il distribue des sifflets : c'est ce qu'il faisait à Londres, quatre ans plus tôt. Il est possible qu'il sorte le gong pour les inattentifs, la sirène pour les bavards. Il est possible, un soir creux, qu'il remercie la salle de son sang-froid devant tant de tables, de chaises, de rats et de cafards. Ce soir-là ? Nul ne peut le dire. Le Vanguard a l'habitude : il a entendu bien pire, et bien plus beau.
Au dernier accord, la salle ne sait pas si elle doit applaudir ou se lever. Elle fait les deux. Les musiciens rangent. Lui, on ne l'aide pas : il ne l'a jamais voulu. Puis les quinze marches, dans l'autre sens. La rue revient, avec ses sirènes à elle. Et l'on se surprend, le nez dans le vent de la Septième Avenue, à en attendre une troisième voix.
Ce qui est établi.
- Les enregistrements de Rahsaan Rahsaan : les 12 et 15 mai 1970 au Village Vanguard (la longue pièce d'ouverture date du 11 mai, en studio, avec d'autres musiciens) ; le quintette Kirk, Rahn Burton, Vernon Martin, James Madison, Joe Texidor (tambourin, arbre de clochettes) ; « Satin Doll » (2 min 17), deux plages « Introduction » (1 min 38 et 3 min 19), le medley « Going Home / Sentimental Journey / In Monument / Lover », « Sweet Fire », « Baby Let Me Shake Your Tree ». ↗
- La salle : un sous-sol en forme de part de tarte, quinze marches, la scène au bout le plus large. ↗ · ↗
- Les habitudes de Kirk : les sifflets distribués au public à Londres en 1966 ↗ ; le gong et la sirène ↗ ; la respiration circulaire ↗ ; la sirène et l'embouchure confisquée au Vanguard ↗ ; la blague des rats et des cafards, quelque soir du début des années 1970 ↗ ; « Sweet Fire » filmé en 1970 ↗.
Ce qui est imaginé. L'ordre des morceaux tel qu'il fut joué ; la lumière, les gestes, l'arrivée sur scène ; la présence des sifflets, du gong et de la blague des rats ce soir-là ; les réactions de la salle ; la sortie.
III. LE PORTRAIT
14. Traits marquants
- Le voyant. Aveugle de naissance ou presque, il ne s'est jamais laissé décrire comme un manque. Le tromboniste Dick Griffin racontait qu'il voulait aller jusqu'au bord de tout et refusait qu'on ait pitié de lui.
- Trois cuivres, de vrais accords. Ténor, stritch et manzello pendus au cou, il jouait des accords véritables — une section de saxophones à lui tout seul. Selon la description de Stephen Cottrell, l'un des instruments servait de bourdon tandis que la mécanique des deux autres était modifiée pour permettre l'harmonie à trois voix. ↗
- Le souffle circulaire. Inspirer par le nez tout en soufflant par la bouche : des notes tenues bien plus longtemps qu'il n'est humainement raisonnable. Griffin se souvient d'un soir où Kirk et un autre saxophoniste, tous deux en respiration circulaire, se sont retrouvés bloqués l'un contre l'autre : Kirk aurait tenu jusqu'à l'épuisement. ↗
- La voix dans la flûte. Il chantait, grognait, bourdonnait dans sa flûte en même temps qu'il en jouait, ou associait la flûte traversière à la flûte nasale. Gary Giddins l'a désigné comme le premier grand innovateur de la flûte en jazz après Eric Dolphy. ↗
- Un arsenal de bruits. Sirènes, sifflets, gong, réveils, section de tuyau d'arrosage rebaptisée « the black mystery pipes », « Evil Box » électrifiée, sifflet rokon qu'il avait inventé lui-même ; il aurait gardé chez lui quarante-cinq instruments. ↗ · ↗
- Le ténor, tout de même. On a souvent oublié qu'avant les trois cuivres, il y avait un immense ténor : selon Giddins, il aurait suffi à sa renommée. ↗
- Le rêve comme boussole. Noms, instruments, religion : tout venait de la nuit (voir le chapitre 15). ↗
- La harangue. Entre deux morceaux, il parlait d'histoire afro-américaine, de droits civiques, de télévision, de sexe, de drogues, avec une satire qui frôlait l'absurde. ↗
- Un musée vivant. Du ragtime au free, du stride à Bacharach : il portait toute l'histoire dans le corps. ↗
- Le monde entendu à la radio. Il s'informait par la radio et la télévision, et laissait le monde entrer dans ses disques. ↗
15. Les rêves de Rahsaan — La religion sans livre
Il n'avait pas de livre saint. Il avait des nuits.
Ce que d'autres cherchent dans un texte, dans une chaire ou dans un sanctuaire, Rahsaan le recevait les yeux fermés — ce qui, pour lui, ne changeait pas grand-chose à l'obscurité, et changeait tout à ce qu'elle contenait. Ses rêves lui ont soufflé ses instruments, ses noms, sa manière de croire. Il disait ne suivre aucune religion qui s'apprenne dans les livres et avoir conduit sa vie selon ses rêves ; il n'était pas musulman, précisait-il. Interrogé sur sa foi, il répondait, selon les présentations du documentaire qui lui est consacré, qu'il venait de la Religion of Dreams, la religion des rêves. ↗ · ↗
Voici, dans l'ordre où l'on peut les suivre, les portes qu'elle a ouvertes.
- Deux, puis trois cors. Un rêve le montre jouant plusieurs instruments à la fois — deux, disent certains récits ; trois, disent d'autres. Le lendemain, il retourne au magasin de musique et essaie toutes les anches : aucune n'a le son qu'il a entendu. Suivent trois ans de quête, une cave à Columbus, un manzello, un stritch. Les documentaires diront que le rêve a planté la graine des trois cors ; lui cherchait surtout un son que nulle anche du magasin ne lui rendait. ↗ · ↗ · ↗ · ↗
- La lettre déplacée. Selon plusieurs sources, un rêve lui commande d'intervertir deux lettres de son prénom : Ronald devient Roland. Une autre version — celle du Houston Press — parle d'un simple caprice. On garde les deux : le rêve est la version qu'il aurait aimée. ↗ · ↗ · ↗
- « Rahsaan, Rahsaan. » En 1970, un autre rêve l'appelle par un prénom neuf, et il répond à l'appel. Le nom qu'on entend dans un rêve : rien de plus naturel pour un homme qui a appris le monde par l'oreille. ↗ · ↗
- Les rêves éveillés. Il en a fait aussi les yeux ouverts, si l'on ose dire. Le tandem pour Los Angeles, que sa mère fit remplacer par un autobus ; l'été 1969, où Mark Davis et lui imaginent du jazz gratuit dans les parcs et des orchestres sur des camions, livrant la musique comme du pain frais. Rêves de gosse, rêves de tribun : le second finira en sifflets devant les plateaux de télévision. ↗ · ↗
- L'affaire à trois faces. The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color : le rêve, cette fois, tient dans un titre et dans un disque dont la quatrième face paraît vide, jusqu'aux messages de répondeur cachés douze minutes plus loin. Une phrase qu'on lui prête invite l'auditeur à rester « sur l'affaire », mais à ne surtout pas entrer dans la boîte : on en refermerait le couvercle. Le documentaire d'Adam Kahan, présenté au festival South by Southwest en 2014, a repris ce titre. ↗ · ↗ · ↗
- Le dernier vœu. Quand il mourra, dit-il, qu'on joue « The Black and Crazy Blues », premier morceau de The Inflated Tear ; qu'on l'incinère, qu'on mette ses cendres dans un sac d'herbe et que de beaux êtres le fument en espérant y trouver quelque chose. C'est le dernier de ses rêves à voix haute — et le plus drôle. ↗ · ↗ · ↗
- Les rêves qu'il a laissés. À Columbus, l'artiste John Leon rêve de couler Kirk en bronze, grandeur nature ; une pétition voudrait le voir prendre la place de Christophe Colomb ; le film de Kahan a réuni la famille et les musiciens autour de lui. Un mort qui donne, à ceux qui restent, des rêves à poursuivre. ↗ · ↗
Ce qu'ils ont en commun. À lire les témoignages, ses rêves parlent plus qu'ils ne montrent : un son qu'on n'a pas encore, un nom qu'on entend, une phrase qu'on suit. Ils n'ont jamais servi à s'évader ; ils servaient à décider — quel instrument prendre, quel nom porter, quelle salle envahir. Il a fait de son sommeil un atelier, de la nuit une salle de répétition, et du réveil un concert.
16. Caractère — Le géant tendre et l'ogre joueur
Il y avait plusieurs hommes sous le chapeau de fourrure et les lunettes enveloppantes.
Le compétiteur. Ceux qui ont joué avec lui parlent d'un athlète : si tu jouais un bon solo, il en jouait un second par-dessus. Dick Griffin le comparait à Michael Jordan. Steve Turre le disait redoutable en jam : si l'on cherchait à l'éclipser, il prenait la flûte et se mettait à « parler » dedans — impossible de le suivre. Andy Statman, qui l'a vu souvent au Village Vanguard, parle d'un ego immense doublé du talent pour l'assumer — et regrette que le spectacle ait parfois nui à la musique. ↗
Le farceur. Selon le témoignage de Mark Davis, dans les coulisses de l'Avery Fisher Hall, lors d'une soirée d'hommages où Kirk devait honorer Duke Ellington, Stan Getz s'échauffe deux pièces plus loin. Après chaque arpège du ténor, il le lui renvoie à l'identique ; quand Getz reprend son souffle, il continue en respiration circulaire, puis éclate de rire. Il savait très bien qu'on l'entendait. ↗
L'exigeant. Lors de la séance de The Return of the 5000 Lb. Man, on raconte que Frank Foster a transcrit un solo de Charlie Parker pour le tuba de Howard Johnson, qui a bien tenté de fuir en invoquant l'air de la salle. Sur une autre séance de la même époque, pour « A Night in Tunisia », Kirk demande à des musiciens de studio de ne pas rejouer ce qu'ils avaient joué la semaine d'avant — et s'emporte de les voir ignorer le standard. Son producteur, Joel Dorn, confessait avoir dû tempérer sa fureur. ↗
Le passeur. Et pourtant. Le saxophoniste David Amram se souvenait d'un Kirk qui écoutait si fort qu'on jouait mieux rien qu'à cause de sa présence. Grover Washington disait avoir appris de lui que jouer est un acte spirituel, presque une communion : chaque soir, il s'ouvrait au public. Un soir, à Boston, on vit un adolescent, Ricky Ford, glisser ses mains derrière celles de Kirk pour refaire les mêmes doigtés sur le ténor. Un témoin y verra une scène d'une grande douceur. Et Steve Turre, jeune tromboniste, gagnait 50 dollars par semaine avec lui : « mais c'était un vrai concert, et j'étais payé ! » ↗ · ↗
L'homme du pays. Sa famille le décrit avec la même tendresse que les musiciens : le gamin au tuyau d'arrosage, le frère qui ne voulait pas être « local ». Et sa sœur Candice, en feuilletant un album photo, murmure : Rahsaan est toujours là. Ma fille pense que c'est lui, le chat. Le chat s'appelle Mr. Kisses. ↗
17. Le génie — Une virtuosité qui ne demandait pas la permission
On l'a dit gimmick. Il répondait — Dan Morgenstern le rapporte — qu'il pouvait, sur un seul instrument, surpasser n'importe qui. Joel Dorn ajoutait que les gens, éblouis par les cymbales attachées à ses genoux, en oubliaient le blues profond qu'il jouait à la clarinette. ↗
Il faut se mettre dans l'oreille ce que cela signifie. Trois lignes, une seule bouche : l'une soutient, l'autre chante, la troisième prépare la suite. L'air qu'il devrait reprendre, il l'a déjà repris. Le cercle du souffle n'a pas de couture. Le souffle, chez lui, fait office de trois bras.
Quelques éclats :
- La vitesse. Le bassiste Michael Max Flemming rappelait que Kirk voulait être le musicien le plus rapide du monde : on jouait tout à vive allure, et il a eu cinq batteurs en dix-huit mois. ↗
- Le changement de vitesse. Il enchaînait un numéro d'up-tempo fou avec un blues lent à la flûte, ce qui ne réjouissait pas les batteurs. Raleigh Randolph, qui l'a vu jouer à Columbus, raconte qu'il aimait poser un gong près d'eux et le frapper pendant qu'ils tenaient le tempo. ↗
- Le duel de scat. Sur The Man Who Cried Fire, il affronte Jon Hendricks sur « Mr. P.C. » : il bourdonne dans sa flûte, passe à la flûte nasale, imite le scat riff pour riff avec sa voix, puis prend le micro et joue le micro lui-même comme une embouchure de trompette. Hendricks, beau joueur, reconnaîtra qu'il vaut mieux savoir s'arrêter quand on est mené. ↗
- La trompette au saxophone. Il jouait parfois de la trompette avec une embouchure de saxophone ; dans « Bye Bye Blackbird », il expose le thème à la trompette avant de repasser aux saxophones. ↗
- L'histoire à la demande. Au Carnegie Hall, il parcourt en un solo l'histoire du jazz. ↗
Le contrepoint honnête. Certains critiques — Andy Statman, par exemple — trouvaient qu'un vrai orchestre sonne mieux qu'un seul homme qui joue à trois. Kirk, lui, insistait : il ne cherchait qu'à reproduire ce qu'il entendait dans sa tête. ↗ · ↗
18. Le blues — Le cri de l'église, le rire de la rue
Il a grandi dans une maison de chorales et d'un oncle pianiste, entre le gospel et le blues. Ce qu'il soufflera plus tard, dans le vacarme des cuivres, c'est encore cela : un cri qui sait d'où il vient. Le blues n'est pas chez lui un genre, c'est une gravité. ↗
Sur Oh Yeah, dans « Hog Callin' Blues », il souffle et rugit le blues comme un possédé, écrit AllMusic. Sur les bandes de Montreux 1972, on l'entend aussi dans « Balm in Gilead », un chant traditionnel, comme dans « Blue Rol ». Dorn le disait : ce qu'on n'entendait pas, c'était le blues beau et doux qu'il tirait de sa clarinette. Même avec trois saxophones dans la bouche, Giddins l'assure : sa musique restait un jazz complexe, puissant, profondément bluesy. ↗ · ↗ · ↗
Le blues, chez lui, n'était pas une tristesse : c'était une mémoire qui refusait de s'asseoir.
19. Le rire — Le clown sacré
Le rire est son arme et son abri. Quand il monte sur scène, il parle : il plaisante, il harangue, il se moque, il glisse un mot d'histoire noire au milieu d'une bouffonnerie. Le comédien Jay Leno raconte qu'il l'annonçait comme un jeune frère qui connaît toute l'expérience noire et sait tout des « diables blancs ». ↗
- La face 4. Sur The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color (double album, 1975), la quatrième face semble vide : l'étiquette n'indique rien. Douze minutes plus loin, on entend un premier message de répondeur téléphonique enregistré par Kirk, puis un second après d'autres sillons muets. La rumeur du « message secret » se répandit parmi les fans. ↗
- Le gong pour rappeler à l'ordre. En tournée en 1974, il emportait un énorme gong, une corne de brume et un sifflet pour faire taire les inattentifs. Il voulait, disait-il, être respecté même dans une fosse aux serpents. ↗
- Les gros billets. Au ComFest de 1973, on passe le chapeau pour payer le maître. On raconte — l'histoire est de seconde main — qu'il demanda les gros billets pour une poche et la petite monnaie pour l'autre. ↗
- Le sac d'herbe. Son vœu funéraire : être incinéré et que de beaux êtres fument ses cendres. ↗
20. La modernité — Un homme de bande magnétique et d'avenir
Bien avant que ce soit à la mode, ses disques de studio, à partir des années 1970, mêlent musique concrète, bandes bouclées, sons trouvés, bandes lues à l'envers, extraits de Billie Holiday. Le disque 3 Sided Dream est un « album-concept » qui affronte la montée des ordinateurs dans la société. Gary Giddins note que ces trouvailles précèdent leur banalisation. ↗
Le critique Steve Provizer le voit à la fois historien et futuriste : il filtre tout, d'Ellington à Stevie Wonder en passant par Coltrane, par sa conscience toujours en éveil — et le résultat est toujours Rahsaan. Une légende de photo du SFCV lui donne un nom : il était un pont entre les pratiques traditionnelles et les avant-gardes. ↗ · ↗
Et l'avenir lui a donné raison : une compilation de 1996 le désigne comme l'une des racines de l'acid jazz ; un groupe post-punk lui a emprunté son nom (Rip Rig + Panic) ; un guitariste, Michael Angelo Batio, a dit que le spectacle de deux saxophones à la fois lui avait inspiré sa « double guitare ». ↗
21. Influences — La généalogie d'un homme sans ancêtre
| Source | Ce qu'il en a fait |
|---|---|
| L'église et la maison (gospel, blues, un oncle pianiste) | La gravité, le cri, la réponse. |
| Charlie Parker | Le bénisseur de Saint-Louis ; selon un camarade cité par John Kruth, l'un des deux seuls musiciens (avec Coltrane) devant qui Kirk s'effaçait. |
| John Coltrane | Le vent spirituel de l'époque ; Vibrations in the Village (1963) est plus rude parce que Coltrane avait alors commencé son ascension libre. |
| Duke Ellington | La tendresse de A Meeting of the Times ; il lui a consacré un tribut sur scène. |
| Le stride et le jazz des origines | Un goût déclaré pour le piano stride et le jazz des débuts. |
| Les classiques | Saint-Saëns, Hindemith, Tchaïkovski, Dvořák, Villa-Lobos : toute une bibliothèque. |
| La pop | Smokey Robinson, Burt Bacharach, Stevie Wonder. |
| Eric Dolphy | Le grand frère de la flûte ; Kirk en devient l'héritier, selon Giddins. |
| Charles Mingus | L'école du désordre sacré. |
| Dexter Gordon | L'un des saxophonistes qu'il admirait le plus. |
| Le monde sonore | Sirènes, tonalités de téléphone, radio et télévision. |
Sources : Wikipedia · Furious.com · Arts Fuse · Jazzwax
IV. L'ÉCHO
22. Hommages reçus — Ce que le vent a rapporté
On mesure un souffle à ce qu'il fait lever. Celui de Kirk a levé des rockers, des poètes, des trombonistes, des fanfares de quartier et des conseils municipaux.
Par les rockers et les explorateurs
- Jethro Tull reprend « Serenade to a Cuckoo » sur son premier album, This Was (1968). Ian Anderson dira que Kirk l'a convaincu qu'on pouvait faire entrer la flûte dans le rock ; il a appris son chant dans la flûte, jusqu'à en faire la signature de Tull. Il parle de ces « chamans hauts en couleur » qui nous taquinent, mais que touche le génie — avec, sous le manteau, un peu d'huile de serpent à vendre. ↗
- Frank Zappa le cite dans la longue liste de ses influences sur la pochette de Freak Out! (1966) et joue avec lui au Boston Globe Jazz Festival d'avril 1969 (voir chapitre 11). Captain Beefheart lui rend visite chaque fois qu'il passe en Californie ; Tim Buckley, Duane Allman, Pete Townshend comptent parmi ses admirateurs. ↗
- Jimi Hendrix l'idolâtrait et espérait travailler avec lui. ↗
- Eric Burdon and War, en 1970, lui dédient un morceau en deux mouvements, « The Vision of Rassan » : « Dedication » et « Roll on Kirk ». ↗
- David Jackson, de Van der Graaf Generator, joue de plusieurs saxophones à la fois depuis 1969, marqué par son style et sa technique. ↗
- Ian Dury and the Blockheads : le solo à deux saxophones de Davey Payne dans « Hit Me with Your Rhythm Stick » (1978) est inspiré de Kirk. ↗
- Rip Rig + Panic, groupe britannique né en 1980, emprunte son nom à l'album de Kirk ; le fondateur Gareth Sager dit avoir su, en le découvrant, que c'était le nom qu'il leur fallait. ↗
- Björk cite « The Inflated Tear » parmi ses morceaux de jazz préférés et y entend du primitif, de l'instinctif, du proche de la nature — du punk. Paul Weller place I Talk with the Spirits parmi ses disques essentiels. ↗
- PJ Harvey : le solo de deux saxophones de Terry Edwards sur « The Ministry of Defence » (2016) s'inspire de Kirk. ↗
- Derek Trucks reprend « Volunteered Slavery » en 2004 et compare l'effet de ses disques à celui de ceux de Hendrix : il faisait sauter les règles. Jeff Coffin, des Flecktones, lui doit la permission de tout essayer avec un instrument. ↗ · ↗
- T.J. Kirk, groupe du guitariste Charlie Hunter, porte trois noms dans le sien : Thelonious Monk, James Brown et Rahsaan Roland Kirk. ↗
- Clutch (« Three Golden Horns », 2022) et Berlioz (« Ode to Rahsaan », 2024) prolongent l'hommage au XXIᵉ siècle. ↗ · ↗
Par ses pairs du jazz
- Steve Turre, ancien de son groupe, lui consacre l'album The Spirits Up Above. Deux critiques y saluent un hommage sincère, l'un regrettant qu'on n'y retrouve pas les inventions folles de Kirk lui-même. ↗
- James Carter voit en lui une sorte de compendium de la musique, une force naturelle munie de ses propres vents violents ; il signe, avec Chico Freeman et Turre, des témoignages dans les livrets des éditions Resonance. ↗ · ↗
- Vincent Herring, James Carter et Carl Allen se retrouvent dans un projet baptisé Rahsaanathon. ↗
- Jon Hendricks le rangeait parmi les héritiers du manteau transmis par Coleman Hawkins, Charlie Parker et Coltrane. Grover Washington lui doit d'avoir compris que jouer, c'est se souvenir qu'on n'est pas arrivé seul. ↗
Par les villes, les institutions, les éditeurs
- Columbus proclame le 10 décembre 1970 « Rahsaan Day ». Aujourd'hui, l'animateur radio Jack Marchbanks — qui l'appelle « le colosse oublié de Columbus » — a fondé avec la famille un programme de bourses ; une pétition d'environ 1 200 signatures, dont celle de sa veuve, réclame que sa statue remplace celle de Christophe Colomb, déboulonnée le 1ᵉʳ juillet 2020 ; des élus municipaux disent aimer l'idée. ↗
- Le NEA décerne en 2020 à sa veuve, Dorthaan Kirk, le prix A.B. Spellman pour la défense du jazz. ↗
- Resonance Records publie en 2025, avec l'accord de la famille, deux concerts inédits enregistrés en 1963 et 1967 ; Gearbox sort en 2022 un Live at Ronnie Scott's, 1963. ↗ · ↗
Par les écrivains
- John Kruth, Bright Moments: The Life and Legacy of Rahsaan Roland Kirk (Welcome Rain, 2000) : la biographie de référence. Gary Giddins lui consacre un chapitre de Visions of Jazz (« One Man Band »). John L. Stanizzi et Catherine Lee lui ont dédié des poèmes. ↗ · ↗ · ↗
23. Portraits de l'entourage — Ceux qui ont tenu la lampe
- Gertrude et Theodore Kirk, les parents. Ils tiennent une petite confiserie sur le devant de la maison, à Flytown, et voient grandir sept enfants dans le gospel et le blues. ↗
- Candice Kirk-Howell, la petite sœur. Elle garde les albums de photos, la mémoire des gestes et le chat Mr. Kisses. ↗
- Edith Kirk. Son prénom titre un morceau, Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith (1967). Les notices de l'époque la citent comme son épouse ; leur fils, Rory Stritch Kirk, porte en deuxième prénom le nom d'un instrument. ↗
- Dorthaan Kirk, sa veuve. Entrée à WBGO en 1978, elle devient à Newark une productrice et programmatrice de jazz respectée, lauréate du NEA en 2020. Elle veille sur l'héritage et sur les publications posthumes. ↗ · ↗
- Boyd Moore, le batteur qui l'engage à quinze ans — et le fait défiler comme un phénomène de foire. ↗
- Charles Gaetz, le marchand de musique de West Long Street, qui descend à la cave chercher des « rebuts » et remonte avec deux instruments qui vont changer une vie. Gene Walker, l'ami d'enfance saxophoniste qui l'accompagne ce jour-là. ↗
- Todd Barkan, rencontré dans un bus à neuf ans. Il lui lit les notes de pochette dans les magasins de disques ; devenu patron du Keystone Korner (1972-1983), il l'y accueille en 1973 et devient producteur, puis « Jazz Master » du NEA. ↗
- Charles Mingus. Le géant qui l'embauche en 1961, le retrouve en 1974 au Carnegie Hall, et le regarde voler la vedette en riant. ↗
- Joel Dorn. Producteur chez Atlantic, familier de la musique classique, il tempère les colères de Kirk et le défend contre l'accusation de gadget. ↗ · ↗
- Rahn Burton, le pianiste des années Vibration Society (The Inflated Tear, Volunteered Slavery, Bright Moments…). ↗
- Steve Turre, jeune tromboniste engagé pour un peu moins de rien et devenu, après lui, l'un des porteurs de sa mémoire. ↗
- Dick Griffin, tromboniste : il refusait de l'aider avec ses instruments, car Kirk ne voulait aucune pitié — sauf quand il fallait vraiment intervenir, et Griffin savait quand. ↗
- John Kruth, biographe, et Zev Feldman, l'archiviste qui exhume les bandes, sont les deux passeurs contemporains. ↗
24. Frise des engagements
| Date | Engagement | Trace |
|---|---|---|
| années 1950 | Refuser d'être un numéro de foire ; quitter une ville qui le tient pour un « local » | Columbus Monthly ↗ |
| 1963 | Politique dès le Village Gate : une blague acide sur le gouverneur Wallace | The Tonearm ↗ |
| 1969 | Newport : LSD, amour, racisme, télévision ; dénonciation du pillage de la musique noire | Encyclopedia.com ↗ |
| 1969 | Volunteered Slavery | Wikipedia ↗ |
| été 1969 | Pétition signée par tout le jazz new-yorkais avant les actions télévisées | Wax Poetics ↗ |
| 27 août 1970 | Première action de la Jazz and People's Movement : The Merv Griffin Show | Wax Poetics ↗ |
| 1970 | Jazz and People's Movement : sifflets contre la télévision | Counterfire ↗ |
| 1971 | Ed Sullivan : la « vraie musique noire » à la télévision | Counterfire ↗ |
| 1971 | Piquet devant la Fondation Guggenheim, avec Archie Shepp et Roswell Rudd | Wax Poetics ↗ · The Periphery ↗ |
| 1971 | Today Show : plaider pour la « musique classique noire », avec des membres de l'orchestre de Basie | Wax Poetics ↗ |
| 1972-1975 | Watergate, Robeson, ordinateurs : la voix du monde dans ses disques | Wikipedia ↗ |
| 1972 | Radio City : vouloir faire rejouer tout le monde, quitte à froisser | Furious.com ↗ |
| 1973 | « Black Classical Music Society » : un concert-bénéfice à Oakland pour financer le Keystone Korner | Furious.com ↗ |
| 1970-1977 | « Black Classical Music », son nom pour ce qu'on appelait jazz | Wikipedia ↗ |
| 1975-1977 | Continuer à jouer d'une main | Columbus Monthly ↗ |
25. Liens avec les autres arts
- Cinéma. The Case of the 3 Sided Dream, documentaire d'Adam Kahan ; Counterfire (2020) signalait qu'on pouvait le voir gratuitement en ligne. Site du film, archivé · Lien cité par Counterfire
- Musique contemporaine. Sound??, film où Kirk rencontre John Cage — à voir sur UbuWeb. ↗
- Télévision. Ed Sullivan, Dick Cavett : la scène télévisée comme champ de bataille et comme scène. ↗
- Poésie. Stanizzi (Poems for Rahsaan Roland Kirk) et Catherine Lee (« Kirk's Works ») : son nom tourné en refrain. ↗ · ↗
- Sculpture et dessin. Un bas-relief de John Leon à l'École pour aveugles ; un projet de bronze grandeur nature ; une bande dessinée de Julian Dassai (2013) imaginant sa statue à Goodale Park. ↗
- Comédie et satire. Jay Leno, qui a ouvert pour lui en tournée, raconte comment Kirk l'annonçait au public. ↗
- Théâtre et rituel. Un critique parle d'un homme qui a fait de la scène un théâtre, un rituel et une révélation ; un autre, d'un « champ de force musical ». ↗ · ↗
- Pop culture. Austin Powers ressuscite sa flûte ; le groupe post-punk Rip Rig + Panic naît de son titre. ↗
V. LES CLÉS
26. Playlists thématiques
Choix éditoriaux — chaque liste tient dans une soirée et raconte une face de Rahsaan.
1. Pour entrer dans le rêve The Inflated Tear (album, 1967) · I Talk with the Spirits (album, 1964) · « Serenade to a Cuckoo » (version Kirkatron, 1977, ou celle de Jethro Tull sur This Was) · Rip, Rig and Panic (album, 1965) · Volunteered Slavery (album, 1969)
2. Trois cuivres à la fois « Three for the Festival » et « Kirk's Delight » (We Free Kings) · « A Stritch in Time » et « 3-in-1 Without the Oil » (Domino) · « Bagpipe Medley » (Seek & Listen: Live at the Penthouse) · « Ecclusiastics » (Vibrations in the Village)
3. Le blues à cru « Hog Callin' Blues » (Mingus, Oh Yeah) · « Balm in Gilead » et « Blue Rol, No. 2 » (I, Eye, Aye, Montreux 1972) · « Oboe Blues » et « Blues Minor at the Gate » (Vibrations in the Village) · « Making Love After Hours »
4. Colère et harangues « Volunteered Slavery » · « Haitian Fight Song » (Mingus, celle de l'Ed Sullivan Show de 1971) · les trois « Rahsaantalk » d'I, Eye, Aye · Brotherman in the Fatherland (Hambourg, 1972) · Blacknuss
5. Rire et bruits du monde « Bye Bye Blackbird » (thème à la trompette) · les messages de répondeur cachés en face 4 de The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color · « Mr. P.C. » avec Jon Hendricks (The Man Who Cried Fire)
6. Tendresse « Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith » · « Where Monk and Mingus Live » (Domino) · « Laura » et « All the Things You Are » (Vibrations in the Village) · A Meeting of the Times avec Al Hibbler
7. Après l'orage (1976-1977) The Return of the 5000 Lb. Man · Other Folks' Music · Kirkatron (dont « This Masquerade », « Steppin' into Beauty ») · Boogie-Woogie String Along for Real
8. Avec Mingus Oh Yeah (1961-62) · Tonight at Noon · Mingus at Carnegie Hall (1974)
9. Les autres l'entendent Jethro Tull, « Serenade to a Cuckoo » · Eric Burdon and War, « Roll on Kirk » · Ian Dury and the Blockheads, « Hit Me with Your Rhythm Stick » (solo à deux saxophones) · PJ Harvey, « The Ministry of Defence » · Clutch, « Three Golden Horns » · Berlioz, « Ode to Rahsaan » · Steve Turre, The Spirits Up Above
Références : Wikipedia · Jazzwax · Wikipedia, Domino) · Wikipedia, I, Eye, Aye · Wikipedia, Kirkatron · Stereophile
27. Conseils pour découvrir l'œuvre
Trois portes, une seule règle : ne cherchez pas à comprendre, laissez-vous traverser.
- Par le concert. Rahsaan est d'abord une scène. Commencez par Bright Moments (Keystone Korner, 1973), puis I, Eye, Aye (Montreux, 1972). Puis, si vous voulez l'entendre plus jeune et plus rude, Vibrations in the Village (1963).
- Par les disques-univers. The Inflated Tear pour la douceur qui pique ; Volunteered Slavery pour la colère ; The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color pour le vertige des bandes et des rires. N'oubliez pas d'aller jusqu'au bout de la face 4.
- Par la rencontre. Oh Yeah de Mingus : vous entendrez deux tempéraments qui s'enflamment au contact.
Trois habitudes d'écoute.
- Ne comptez pas les cuivres. Écoutez ce qui tient, ce qui répond, ce qui respire.
- Faites au moins une écoute les yeux fermés — la sienne.
- Cherchez, dans chaque disque, le morceau où il se tait : souvent, c'est là qu'il parle le plus.
Pour prolonger : le documentaire d'Adam Kahan, le film Sound?? avec John Cage, et la biographie de John Kruth, Bright Moments. La page Wikiquote consacrée à Kirk rassemble aussi d'autres phrases de lui.
28. Petit glossaire
| Terme | Sens |
|---|---|
| Manzello | Saxello soprano modifié, au pavillon plus large et relevé ; l'un des trois cuivres de Kirk. |
| Stritch | Alto droit sans pavillon recourbé ; le deuxième instrument de son trio. |
| Saxello | Variante légèrement courbée du saxophone soprano en si bémol. |
| Respiration circulaire | Technique qui consiste à inspirer par le nez pendant qu'on souffle par la bouche, pour tenir un son sans coupure. |
| Flûte nasale | Petite flûte jouée avec le nez ; Kirk en jouait en même temps qu'une flûte traversière. |
| Rokon | Sifflet inventé par Kirk. |
| Evil Box | Boîte rectangulaire qui bourdonne, électrifiée, dans son attirail. |
| Black mystery pipes | Nom qu'il donnait à une section de tuyau d'arrosage. |
| Vibration Society | Son groupe ; image d'une humanité unie par des vibrations communes. |
| Black Classical Music | Ce que Kirk préférait à « jazz ». |
| Jazz and People's Movement | Coalition lancée en 1970 pour exiger la place du jazz à la télévision, à coups de sifflets. |
| The Walking Blind Man | Nom sous lequel Boyd Moore l'exhibait à ses débuts. |
| Musique concrète | Musique composée à partir de sons enregistrés et manipulés (bandes bouclées, à l'envers…). |
| Flytown | Quartier ouvrier et multiracial de Columbus où il naît ; effacé du plan. |
| Kirkatron | Surnom de sa puissance déchaînée sur scène, et titre d'un album de 1977. |
| Bright Moments | « Moments lumineux » : son expression, et le titre du double live de 1973. |
29. Citations
De lui — en toutes lettres
« I hear sirens in my head. » — « J'entends des sirènes dans ma tête. » Réponse à qui lui demandait, en studio à Chicago, pourquoi il jouait de la sirène (c. 1960). ↗
« Black, blind and brilliant. » — « Noir, aveugle et brillant. » Comme il se décrivait lui-même. ↗
« True Black music will be heard tonight. » — « Ce soir, la vraie musique noire se fera entendre. » Avant d'attaquer « Haitian Fight Song » à l'Ed Sullivan Show, 1971. ↗
« bright moments » — « moments lumineux ». L'expression par laquelle, dit The Tonearm, Kirk nommait ce qu'il cherchait. ↗
« the BLACK AND CRAZY BLUES » — « le blues noir et dément ». Ce qu'il voulait qu'on joue à sa mort. ↗
« That's what freedom's all about — learnin' somethin' then throwin' it away. » — « La liberté, c'est apprendre quelque chose puis le jeter. » Kirk, cité par John Kruth. ↗
« We are the juice! » — « Le jus, c'est nous ! » Sa réponse à la mode de l'électricité : on n'a pas besoin de brancher. ↗
« Open that door or I'll blow it down! » — « Ouvrez cette porte ou je l'abats d'un souffle ! » Au policier qui gardait l'entrée du Tonight Show, cor à la main. ↗
« I do everything for a reason. Nothing is a gimmick. » — « Je fais tout pour une raison. Rien n'est un gadget. » ↗
« Thanks, but don't blame me 'cause it went off the TV. » — « Merci, mais ce n'est pas ma faute si elle a quitté l'antenne. » À qui le félicitait pour son passage chez Ed Sullivan. ↗
(Voir aussi en tête du guide : « I'm not blind, I just don't see like the rest of you. »)
De lui — en substance
- Sa religion n'était écrite dans aucun livre : c'étaient ses rêves, dont dépendaient sa vie et ses choix. Il n'était pas musulman. ↗
- Il voulait du respect même dans une fosse aux serpents (People, 1974). ↗
- Il ne jouait pas trois cuivres pour l'effet : c'est ainsi qu'il entendait la musique dans sa tête. ↗
- De sa ville natale : trop arriérée, trop endormie. ↗
- Chez soi, disait-il, on n'est jamais apprécié : on vous prend pour un « local ». (rapporté par sa veuve) ↗
- Le jazz devait s'appeler Black Classical Music. ↗
Sur lui — en toutes lettres
« He was an original from the beginning. » — « Il était original dès le début. » Le saxophoniste Hank Crawford, se rappelant l'adolescent aveugle qui jouait déjà deux saxophones dans l'orchestre de Boyd Moore. ↗
« he played the whole history of the music » — « il a joué toute l'histoire de la musique ». Steve Turre, à propos du solo de Kirk au Carnegie Hall, en 1974. ↗
« I stole a lot of stuff from Rahsaan. » — « J'ai beaucoup volé à Rahsaan. » Le saxophoniste Jeff Coffin, des Flecktones. ↗
« mad genius » — « génie fou ». AllMusic, à propos de Kirk dans Oh Yeah. ↗
« a musical force field » — « un champ de force musical ». Steve Provizer, The Arts Fuse. ↗
« Man, I would really like to make a record with Rahsaan. » — « Je voudrais vraiment enregistrer un disque avec Rahsaan. » Duane Allman. ↗
Sur lui — en substance
- Dan Morgenstern : compétiteur comme Roy Eldridge ou Hot Lips Page ; défié, il se hissait. ↗
- Joe Texidor / Frank Zappa : son corps comprenait tous les signaux du chef ; il se couchait quand les Mothers se couchaient. ↗
- Eric Burdon : un arbre arraché à la jungle et replanté au cœur d'une ville américaine, qui aurait poussé des saxophones et des blagues. ↗
- Tim Buckley : un musée ambulant de l'histoire américaine. ↗
- Ronnie Scott : une salle entière soufflant dans des sifflets pendant que trente policiers en civil notent des noms. ↗
- Mark Lomax : sa contribution majeure à la culture afro-américaine tient à sa vision. ↗
- Time (1963) : Pan qui pipeaute dans le métro à l'heure de pointe. ↗
- Gary Giddins : son seul ténor aurait suffi à sa renommée ; premier grand innovateur de la flûte en jazz après Dolphy. ↗
- Joel Dorn : les gens, frappés par les cymbales à ses genoux, en oubliaient le beau blues qu'il jouait à la clarinette. ↗
- Dan Morgenstern : à ceux qui parlaient de gadget, il répondait qu'il surpassait n'importe qui sur un seul cor. ↗
- Grover Washington : chaque soir il ouvrait son cœur au public, comme une communion. ↗
- David Amram : on jouait mieux rien qu'à cause de sa présence. ↗
- Ian Anderson : ces chamans hauts en couleur nous taquinent et nous les suivons, parce qu'ils sont touchés par le génie. ↗
- Derek Trucks : la même sensation que les disques de Hendrix — quelqu'un fait sauter les règles. ↗
- Björk : « The Inflated Tear », primitif, instinctif, ouvert à la nature, punk. ↗
- James Carter : un compendium de la musique, une force naturelle avec ses propres vents. ↗
- The New York Times (1976) : même d'une seule main, il dépasse la plupart des saxophonistes. ↗
- Todd Barkan : rencontrer Kirk, c'était rencontrer quelqu'un d'une autre planète. ↗
30. Sur les pas de Rahsaan Roland Kirk
Une carte pour marcher, pour écouter, pour imaginer.
À Columbus (Ohio)
- Flytown, autour de Pennsylvania Avenue et de Buttles Avenue — aujourd'hui Victorian Village et Arena District. La maison a disparu, remplacée par des immeubles des années 1970 ; l'église (Collins et Pennsylvania) et la confiserie familiale aussi. ↗
- L'ancienne École pour aveugles de l'Ohio (240 Parsons Avenue, aujourd'hui Columbus Public Health), où Kirk fut élève de 1941 à 1953 ; et le bas-relief de John Leon à l'école actuelle (5220 N. High Street). ↗
- 49-53 West Long Street, ancien emplacement de Gaetz Music House, et la « Million-Dollar Block » (Long Street et Mount Vernon Avenue) : clubs, théâtres, salles de billard noirs, cœur de la scène jazz.
- Les clubs disparus : le Regal (Long Street, en face du Lincoln Theatre), le Club 502 (Leonard et St. Clair), le Cadillac (542 N. 20th St.), le Carolyn Club (South Side), le club du sous-sol du Cameo Theatre (fermé en 1962).
- 16ᵉ Avenue, vers Waldeck et High Street, sur le campus : le second ComFest, le samedi 2 juin 1973, à 22 h.
- Evergreen Burial Park (1401 Woodland Avenue) : la tombe dans le caveau familial, près de ses parents ; la croix, le saxophone gravé, le médaillon.
- Lincoln Theatre (769 E. Long Street) : son étoile au Walk of Fame (2013). Long Street Bridge Cultural Wall : la fresque au-dessus de l'I-71. Secret Studio (503 W. Walnut Street, Franklinton) : le projet de fresque.
- City Hall : la statue de Christophe Colomb en a été retirée le 1ᵉʳ juillet 2020 ; certains rêvent d'y voir Kirk, en bronze, avec trois cors. ↗
À New York et aux environs
- Half Note (1961-62), Village Gate (novembre 1963), Village Vanguard (mai 1970), Radio City Music Hall (Newport, 1972), Carnegie Hall (janvier 1974) ; Webster Hall (The Inflated Tear) ; Van Gelder Studio, à Englewood Cliffs (Rip, Rig and Panic). Plusieurs de ces lieux n'existent plus. ↗ · ↗)
- Newark : la ville de Dorthaan Kirk, WBGO.
En Amérique, ailleurs
- Chicago (1960), Seattle, The Penthouse (septembre 1967), San Francisco, Keystone Korner (juin 1973), Oakland, Paramount Theater (février 1973), Newport, Rhode Island (1969) ; le festival ayant déménagé à New York en 1972, la jam de minuit de juillet 1976 relève de l'édition new-yorkaise (lieu exact non vérifié).
- Bloomington (Indiana) : la Frangipani Room de l'Union des étudiants de l'Université d'Indiana, où il joue une dernière fois. ↗
En Europe
- Copenhague, Jazzhus Montmartre (octobre 1963) ; Londres, Ronnie Scott's (1963 et années suivantes) ; Hambourg (mars 1972) ; Montreux (juin 1972, juillet 1975). ↗ · ↗ · ↗
31. Quiz final
- En quelle année ajoute-t-il Rahsaan à son nom ?
- Comment s'appelle le quartier de Columbus où il est né ?
- Sous quel nom le batteur Boyd Moore l'annonçait-il ?
- Quels deux instruments découvre-t-il dans la cave d'un marchand de musique ?
- Quel album enregistre-t-il avec Charles Mingus le 6 novembre 1961 ?
- Quel objet les militants de la Jazz and People's Movement utilisent-ils pour interrompre les émissions de télévision ?
- Que cache la face 4, apparemment vide, de The Case of the 3 Sided Dream in Audio Color ?
- Quel groupe britannique a pris son nom d'un album de Kirk ?
- Quel groupe reprend « Serenade to a Cuckoo » sur son premier album, en 1968 ?
- Que se passe-t-il deux jours avant Thanksgiving 1975 ?
- Où meurt-il, et à quel âge ?
- Quel terme préférait-il à « jazz » ?
- Qui est Dorthaan Kirk ?
- Quel tromboniste de son groupe lui consacre l'album The Spirits Up Above ?
- Quelle émission de télévision est la première cible de la Jazz and People's Movement, le 27 août 1970 ?
- Quel morceau était prévu chez Ed Sullivan, et lequel Kirk et son orchestre jouent-ils vraiment ?
- Dans quel club londonien la police fait-elle une descente en octobre 1966 pendant que Kirk distribue des sifflets à la salle ?
- Qui écrit les paroles de « Bright Moments » ?
- Quel guitariste, arrivé à Londres, aurait eu Rip, Rig and Panic dans sa valise ?
Réponses. 1. 1970. — 2. Flytown. — 3. « The Walking Blind Man ». — 4. Le manzello et le stritch (chez Gaetz Music House). — 5. Oh Yeah. — 6. Des sifflets. — 7. Des messages de répondeur téléphonique enregistrés par Kirk, une douzaine de minutes après le début de la face. — 8. Rip Rig + Panic. — 9. Jethro Tull (This Was). — 10. Un premier accident vasculaire cérébral. — 11. À Bloomington (Indiana), à 42 ans, le lendemain d'un concert à l'Université d'Indiana. — 12. Black Classical Music. — 13. Sa veuve, programmatrice de jazz à Newark, lauréate du NEA en 2020. — 14. Steve Turre. — 15. The Merv Griffin Show. — 16. « My Cherie Amour » était prévu ; ils jouent « Haitian Fight Song » (Mingus). — 17. Le Ronnie Scott's. — 18. Todd Barkan. — 19. Jimi Hendrix.
32. Passe de vérification des faits
✔ concordant · ≈ à nuancer · ? source unique, à recouper
| Point | Ce que disent les sources | Statut |
|---|---|---|
| Naissance | 1935 (acte de naissance cité par le New Grove via Wikipedia) ; 1936 dans de nombreuses notices anciennes | ✔ 1935 retenu |
| Prénom d'état civil | L'acte donne Ronald, non Roland | ✔ |
| Cécité | « Vers 2 ans » (Wikipedia, NYPL, Columbus Foundation) ; presque aveugle dès la naissance puis perte totale vers 3 ans (Columbus Monthly) ; erreur de soins dans tous les cas | ≈ vers 2-3 ans |
| Durée chez Mingus | 3 mois (AllMusic) ; 4 mois (JazzTimes) | ≈ quelques mois en 1961 |
| Arrivée à New York | 1960 (Wikipedia) ; 1961-62 (JazzTimes, Encyclopedia.com) | ≈ début des années 1960 |
| Adresse du Ronnie Scott's en 1966-67 | 39 Gerrard Street selon une source (Please Kill Me) ; le club aurait déménagé au 47 Frith Street dès 1965 (à vérifier) | ? (le guide dit seulement « à Soho ») |
| Lieu de la jam de minuit de juillet 1976 | « Festival de Newport » (Columbus Monthly), sans lieu ; le festival se tenait alors à New York | ? |
| Origine du prénom « Roland » | Un rêve (Arts Fuse, L.A. Record ; Wikipedia, avec la mention « à vérifier ») ; un caprice (Houston Press) | ≈ |
| Manzello et stritch | Trouvés ensemble (Columbus Monthly) ; le manzello d'abord, le stritch plus tard (Encyclopedia.com) | ≈ |
| Trompette | Débuts vers 9 ans (notes de pochette citées par AllMusic) ; goût précoce pour le clairon | ≈ |
| Ed Sullivan 1971 — formation | Haynes, Shepp, Mingus : Counterfire, confirmé par Kruth (Wax Poetics) et The Periphery | ✔ |
| Première action de la Jazz and People's Movement | Cavett (Counterfire) ; Merv Griffin Show, 27 août 1970 (Kruth ; Kirk lui-même en 1972) | ≈ Merv Griffin d'abord, Cavett ensuite |
| Date du passage chez Sullivan | 24 janvier 1971 (Leonard Feather, cité par Kruth) ; « dernière émission », 28 mars 1971 (souvenir de Shepp, légende répandue) | ≈ hiver 1971 |
| Jam Kirk-Hendrix à Londres | Début 1967 (Chris Potash) ; 1969 (Vernon Martin) ; une cassette existe, de mauvaise qualité (Kruth) | ≈ la jam a bien eu lieu ; date incertaine |
| Concerts-bénéfices pour le Keystone Korner | Février 1973, Oakland (Perfect Sound Forever) ; 1975, puis une seconde levée de fonds (The Quiet One) | ≈ |
| Kirkatron — parution | 1976 (Columbus Monthly) ; 1977 (Wikipedia, chronologie de ce guide) ; enregistré avant l'AVC | ≈ |
| Penthouse de Seattle | 8 et 15 septembre 1967 (Resonance) ; 12 et 19 août (un critique) | ≈ 8 et 15 septembre |
| Frank Zappa et Kirk, première rencontre | Avril 1969, Boston Globe Jazz Festival (Kruth) ; « 1969 » (Wikipedia) | ✔ |
| Montreux 1972 — épisode de la drogue | Counterfire seul ; non repris ailleurs | ? à ne pas présenter comme un fait |
| AVC | « 1975 » (Wikipedia) ; « deux jours avant Thanksgiving 1975 » (Columbus Monthly) | ✔ fin novembre 1975 |
| Âge à la mort | 42 ans (Wikipedia) ; « 41 » dans le titre du New York Times (fondé sur 1936) | ≈ 42 |
| Nécrologie du Columbus Dispatch | Wikipedia cite une notice du 8 décembre 1977 (p. 34) ; Columbus Monthly écrit qu'il n'y eut pas de nécrologie d'actualité | ≈ probablement une brève |
| Hendrix | « Idolâtrait Kirk et espérait travailler avec lui » (Wikipedia) ; « a joué avec Hendrix » (Columbus Monthly) ; jam au Ronnie Scott's documentée par Kruth | ✔ |
| Nom « Rahsaan » | Ajouté en 1970 (Wikipedia) ; il signe « Roland Kirk » jusqu'en 1969 (NYPL) | ✔ |
| Time | Août 1963 (Encyclopedia.com) | ✔ |
| Copenhague | Jazzhus Montmartre, octobre 1963 (Wikipedia) | ✔ |
| Village Gate | 26-27 novembre 1963 (Stereophile) | ✔ |
| Newport — jam de bénéfice | Juillet 1976 ; 20 000 dollars visés (Columbus Monthly) | ✔ |
| Dernier concert | Frangipani Room, Université d'Indiana ; mort le lendemain matin (Wikipedia) | ✔ |
33. Sources
Biographie et contexte
- Wikipedia, « Rahsaan Roland Kirk » ↗
- Columbus Monthly, « The Forgotten Colossus » (mai 2023) ↗
- Encyclopedia.com, Contemporary Musicians ↗
- Counterfire, « ‘True Black music will be heard tonight’ » (Dave Randall, 2020) ↗
- Perfect Sound Forever, « Hip Chops: Roland Kirk », parties 1 et 2 (John Kruth, extraits de Bright Moments) ↗ · ↗
- Please Kill Me, « Rahsaan Roland Kirk: A Tortured Love Affair with Rock 'n' Roll » (John Kruth, 2022) ↗
- Wax Poetics, « The Dance of Revolution » (John Kruth, 2021) ↗
- The Periphery, « Rahsaan Roland Kirk's TV Dreams » (John G. Rodwan Jr., 2015) ↗
- Columbus Monthly, « Take a Tour of Rahsaan Roland Kirk's Life and Legacy in Columbus » ↗ et « Notable Albums, Songs and Online Videos » ↗
- The Quiet One, « Bright Moments » et « Triple Threat » ↗ · ↗
- Houston Press, « Rahsaan Roland Kirk's Religion of Dreams » ↗ · L.A. Record, entretien sur le documentaire de Kahan (2014) ↗ · Hallwalls, présentation du film ↗ · The Urban Music Scene ↗
- Free City Rhymes, « Rahsaan Roland Kirk » (Marshall Gu, 2026) ↗
- The Columbus Foundation, « Columbus' True Original » ↗
- NYPL, photographie de Harry A. Cole (v. 1962) ↗
- The New York Times, nécrologie du 6 décembre 1977 ↗
Critique, portraits
- Jazzwise, « I'm not blind, I just don't see like the rest of you » (Kevin Le Gendre) ↗
- JazzTimes, « The Cult of Kirk » ↗
- The Arts Fuse, « A Musical Force Field » (Steve Provizer) ↗
- San Francisco Classical Voice, « Bright Moments » ↗
- All About Jazz, page Rahsaan Roland Kirk ↗ et « Alternative Top Ten » ↗
- AllMusic, Oh Yeah ↗ · Charles Mingus (site officiel) ↗
- Sounds of the Universe (Soul Jazz), The Inflated Tear ↗ · AllMusic, The Inflated Tear ↗ · Wikipedia, The Inflated Tear ↗
- Michael Patrick O'Leary (souvenir de Manchester, 1966) ↗ · Noseflute.org (Africa Centre, 1967) ↗ · In Sheeps Clothing ↗
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Ouvrages de référence
- John Kruth, Bright Moments: The Life and Legacy of Rahsaan Roland Kirk (Welcome Rain, 2000).
- Gary Giddins, Visions of Jazz: The First Century, chap. 47, « Rahsaan Roland Kirk (One Man Band) » (Oxford University Press, 2000).
34. Album photo
Toutes les images de cet album (sauf la n° 7, en lien) sont hébergées sur Wikimedia Commons, qui n'accepte que des fichiers libres de droit ou du domaine public. L'auteur et la licence exacts de chaque fichier figurent sur sa fiche (lien « fiche ↗ ») : à recopier au moment de la publication. Les photographies de Getty, d'Alamy et de la NYPL n'ont pas été retenues, faute de licence libre vérifiée.






Photo de Del de la Haye (Flickr : sushidel), diffusée sous licence CC BY-SA 2.0 selon les crédits de Counterfire et de Wealden Wordsmith. Voir sur Flickr
















Le fonds Gottlieb de la Library of Congress propose aussi des portraits de Duke Ellington (Aquarium, New York, vers novembre 1946), de Count Basie, de Sarah Vaughan et de Dizzy Gillespie : des noms liés à la nuit de bénéfice de Newport en 1976 (Basie, Vaughan, Gillespie) et à l'hommage de l'Avery Fisher Hall (Ellington). Collection « Gottlieb Jazz Photos »
Dernière mesure
Il existe, dans un disque de 1975, une face que l'on croit vide. L'étiquette ne dit rien. Le saphir avance dans un sillon muet ; on pense s'être trompé de côté, on soulève le bras.
Attendez.
Douze minutes plus loin, une voix — la sienne, toute petite — dépose un message sur un répondeur. Puis le silence revient, puis une autre voix, plus loin encore.
Voilà peut-être tout ce qu'il nous a laissé : la preuve que le silence n'est jamais vide, que la nuit est pleine de messages, que ceux qui n'y voient rien sont parfois ceux qui entendent d'où vient le jour.
Posez le bras. Écoutez encore. Quelqu'un, quelque part, respire en rond.