
Musiciens · Saxophoniste ténor · Le souffle cool
Lester Young
1909 – 1959 · Woodville (Mississippi) – New York, États-Unis
📋 Navigation rapide
- 00 · Ouverture — Ce que le vent murmure quand il ne crie pas
- 01 · Comment lire ce guide — Trois portes
- 02 · Repères — La fiche en un souffle
- 03 · Chronologie repère
- 04 · Le récit
- 05 · Woodville, Algiers, la fanfare (1909-1933)
- 06 · Kansas City, Basie, Herschel Evans (1933-1940)
- 07 · Le nom qu'on se donne (1937 et après)
- 08 · Le style qui n'avait pas de nom (fin des années 1930)
- 09 · L'armée, ou l'Amérique en habit d'uniforme (1944-1945)
- 10 · L'après-guerre — la lumière plus grave (1946-1957)
- 11 · La dernière nuit (janvier-15 mars 1959)
- 12 · Le grand recueil d'anecdotes
- 13 · La langue à lui — ce que ses mots signifiaient
- 14 · Le chapeau
- 15 · Le saxophone de travers
- 16 · Herschel Evans, le frère rival
- 17 · « D.B. Blues », une prison mise en musique
- 18 · Le portrait
- 19 · Traits marquants
- 20 · Le génie — inventer un ailleurs plutôt qu'un plus fort
- 21 · Caractère — la douceur et la fêlure
- 22 · Le blues — une tristesse qui ne crie jamais
- 23 · La modernité — le grand-père du be-bop
- 24 · Influences — la généalogie d'un homme qui n'imitait personne
- 25 · L'écho
- 26 · Portraits de l'entourage — ceux qui ont marché à ses côtés
- 27 · Hommages reçus — ce que le vent a rapporté
- 28 · Frise des engagements marquants
- 29 · Les clés
- 30 · Petit glossaire — la langue de Prez
- 31 · Citations
- 32 · Playlists thématiques
- 33 · Conseils pour découvrir l'œuvre
- 34 · Sur les pas de Lester Young
- 35 · Quiz final
- 36 · Passe de vérification des faits
- 37 · Sources
- 38 · Album photo
- 39 · Dernière mesure
Le souffle cool
Hommage — 1909 · 1959
!Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946.jpg?width=800) Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public (le photographe a dédié l'intégralité de son fonds au domaine public le 16 février 2010 ; des droits de la personnalité peuvent s'appliquer). Fiche du fichier ↗.jpg)
« I don't want to be a devil. I want to be an angel and play pretty melodies. »
— « Je ne veux pas être un diable. Je veux être un ange, et jouer de jolies mélodies. »
Lester Young, cité dans le portrait que lui a consacré la Bibliothèque du Congrès ↗
Ouverture — Ce que le vent murmure quand il ne crie pas
Il tenait son saxophone de travers, presque à l'horizontale, comme on tient une canne à pêche au-dessus d'une eau qu'on ne veut pas effrayer. Autour de lui, dans les années trente, les ténors rugissaient : Coleman Hawkins creusait le grave, plein, épais, souverain, une voix de fleuve en crue. Lui, il a choisi l'air. Un son fin, clair, presque sans vibrato, qui flottait au-dessus de l'orchestre au lieu de s'y enfoncer — et tout le monde, d'abord, a cru qu'il jouait faux, ou petit, ou timide.
Il ne jouait pas petit. Il jouait ailleurs. Pendant que les autres empilaient les notes sur les accords comme on empile des briques, lui racontait une mélodie parallèle, une ligne qui se souvenait de la chanson sans jamais la répéter — une façon de dire la même histoire sans jamais employer les mêmes mots. On appellera ça, vingt ans plus tard, le cool. Le mot, dit-on, est de lui : son mot à lui pour dire que quelque chose était bon, juste, en place. Bien avant qu'une école entière de musiciens blancs de la côte Ouest s'en réclame, avant que le mot ne quitte le jazz pour envahir toutes les langues du monde, un homme au chapeau melon rond le soufflait dans son saxophone, presque en secret, pour dire qu'il aimait quelque chose.
Il portait des lunettes noires même la nuit, un chapeau qu'on n'appelait pas encore pork pie mais qui allait le devenir grâce à lui, et un vocabulaire à lui seul, une langue codée que les autres musiciens ont fini par apprendre parce que c'était la seule façon de comprendre ce qu'il voulait dire : les yeux pour désigner ce qu'on regarde, le pain (bread) pour l'argent, ça sent le mou pour dire qu'un morceau sonnait bien. Billie Holiday, qui l'aimait comme un frère et qui chantait comme si elle avait appris à respirer en l'écoutant jouer, l'a appelé le Président — Prez, en abrégé — parce qu'à ses yeux, il n'y avait personne au-dessus de lui sur cet instrument. Lui l'a appelée Lady Day. Ils se sont donné mutuellement leurs noms de légende, dans un studio d'enregistrement, en 1937, et l'histoire du jazz n'a plus jamais tout à fait oublié ce geste.
Puis il y a eu la guerre, qui ne lui a rien pardonné : ni sa peau, ni sa femme blanche, ni ses lunettes, ni sa marijuana, ni sa différence. L'armée l'a brisé — dix mois de prison militaire pour un homme qui ne portait pas d'arme, qui ne se battait pas, qui ne comprenait rien à ce monde carré. Il en est revenu changé, plus lent, plus triste, buvant plus qu'il ne mangeait, mais jouant encore — jouant autrement, avec dans le son quelque chose de plus grave, de plus proche des larmes, comme si le fil clair de ses vingt-cinq ans s'était mis à trembler.
Il est mort dans une chambre d'hôtel de la 52e Rue, la nuit qui a suivi un dernier engagement à Paris, quelques heures après avoir atterri à New York, épuisé, presque vidé de tout sauf de la musique. Quatre mois plus tard, Billie Holiday le suivait.
Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est une tentative d'écouter ce qu'un homme a soufflé, de travers, contre le vacarme de son siècle — et d'entendre, dans ce souffle en biais, à quel point il avait raison d'appeler ça cool.
Entrez sans bruit. Le président est en train de jouer.
Comment lire ce guide — Trois portes
Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)
| Parcours | Durée | À lire | À écouter |
|---|---|---|---|
| Un souffle | ≈ 10 min | L'ouverture · §2 Le rêve des Jones-Smith Incorporated · §5 L'armée · §7 La dernière nuit · « Dernière mesure » | « Lester Leaps In », Kansas City Seven, 1939 |
| Une soirée | ≈ 1 h | L'ouverture, repères et chronologie · tout le récit (§1 à 7) · le portrait (§13 à 18) · §20 Hommages reçus · §23 Playlists · « Dernière mesure » | The Complete Aladdin Sessions (1942, 1945-1947) |
| L'intégrale | 1 h 30 à 2 h | Tout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernier | The Sound of Jazz (bande originale, 1957), jusqu'au bout de « Fine and Mellow » |
Entrer par une envie
- Comprendre le mot « cool » : §1 Woodville, Algiers, la fanfare · §14 Le génie · §22 Petit glossaire
- Le lien avec Billie Holiday : §3 Jones-Smith Incorporated et le nom qu'on se donne · §19 Portraits de l'entourage · §7 La dernière nuit
- La blessure de l'armée : §5 L'armée, ou l'Amérique en habit d'uniforme · §21 Frise des engagements
- La rivalité et la tendresse du swing : §2 Kansas City, Basie, Herschel Evans
- Le déclin et la grandeur du dernier acte : §6 L'après-guerre · §7 La dernière nuit · §16 Le blues
- Voir et marcher : §26 Sur les pas de Lester Young · §31 Album photo · la page « Carte et frise »
- Vérifier : §29 Passe de vérification des faits · §30 Sources
Le plan en un coup d'œil
- Ouverture, repères, chronologie
- I. Le récit — §1 à 7, de Woodville à la 52e Rue
- II. Le grand recueil d'anecdotes — §8 à 12
- III. Le portrait — §13 à 18
- IV. L'écho — §19 à 21
- V. Les clés — §22 à 31 : playlists, glossaire, citations, itinéraire, quiz, vérification, sources, album
- Dernière mesure
Repères — La fiche en un souffle
| Nom de naissance | Lester Willis Young |
| Naissance | 27 août 1909, Woodville (Mississippi) ; enfance à Algiers, quartier de La Nouvelle-Orléans |
| Mort | 15 mars 1959, New York (chambre de l'Hôtel Alvin, 52e Rue), à 49 ans |
| Surnoms | « Prez » ou « Pres » (Président du saxophone ténor), donné par Billie Holiday, qu'il surnomma en retour « Lady Day » |
| Instruments | Saxophone ténor (son instrument de légende), saxophone alto, clarinette ; dans l'enfance, violon, trompette, batterie |
| Signature | Un son clair, léger, presque sans vibrato, une ligne mélodique qui contourne l'accord plutôt qu'elle ne l'habite ; on dira plus tard : le jazz « cool » |
| Orchestres | Fanfare familiale Young Family Band · Blue Devils · Bennie Moten · Count Basie Orchestra (deux passages, 1934 et 1936-1940, puis 1943-1944) · Andy Kirk · Fletcher Henderson |
| Label(s) | Brunswick/Vocalion (Jones-Smith Incorporated), Decca, Commodore, Philo/Aladdin, Savoy, Norgran puis Verve (avec Norman Granz) |
| Guerre | Incorporé dans l'armée américaine en 1944 ; cour martiale, environ un an de détention militaire à Fort McClellan (Alabama) |
| Compagnons de route | Billie Holiday, Count Basie, Herschel Evans, Buddy Tate, Jo Jones, Buck Clayton, Charlie Parker, Norman Granz, Oscar Peterson |
| Épouse | Mary Dale Young (« Mary »), son épouse à la fin de sa vie |
| Legs | Considéré comme le père du jazz « cool » et l'une des influences majeures du be-bop ; « Goodbye Pork Pie Hat », l'élégie que Charles Mingus a composée à sa mort |
Sources : Wikipedia ↗ · Bibliothèque du Congrès (National Portrait Gallery) ↗ · Mosaic Records, « Lester Young & Billie Holiday » par Scott Yanow ↗ · WKCR, biographie détaillée ↗
Chronologie repère
| Année | Événement |
|---|---|
| 1909 | 27 août : naissance de Lester Willis Young à Woodville (Mississippi), chez ses grands-parents maternels ; la famille vit à Algiers, en face de La Nouvelle-Orléans. ↗ |
| v. 1917-1919 | Enfance à Algiers : dès cinq ans, il vend des journaux et cire des chaussures pour aider sa famille ; il suit à pied les fanfares qui traversent la ville sur des camions. ↗ |
| 1919-1920 | Ses parents se séparent ; son père Billy Young, chef de fanfare itinérante, l'emmène avec son frère Lee et sa sœur Irma sur les routes du Middle West, au sein du Young Family Band, qui joue dans les carnavals et les cirques. ↗ |
| v. 1919-1927 | Il apprend le violon, la trompette puis la batterie ; vers 13 ans, il convainc son père de le laisser jouer du saxophone alto plutôt que de la batterie, qu'il faut démonter et remonter à chaque étape de la tournée. ↗ |
| 1927 | Il quitte la fanfare familiale, en pleine tournée dans le Sud, en refusant de continuer sous les lois Jim Crow ; il rejoint des orchestres itinérants du Middle West, dont les Blue Devils de Walter Page. ↗ |
| 1933 | Il s'installe à Kansas City, alors capitale nocturne du jazz sous la protection du « boss » Tom Pendergast ; il y croise Count Basie et l'orchestre de Bennie Moten. ↗ |
| 1934 | Premier passage chez Fletcher Henderson, où on lui demande de remplacer Coleman Hawkins ; son style léger déplaît, l'orchestre le pousse vers la sortie ; il passe brièvement chez Andy Kirk. |
| 1936 | Retour définitif dans l'orchestre de Count Basie, alors en pleine ascension. |
| 1936, oct. | Premier enregistrement sous son propre nom, sous le pseudonyme collectif « Jones-Smith Incorporated » (pour contourner un contrat), avec « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » : le choc d'un style entièrement neuf. ↗ |
| 1937, 25 janv. | Première séance en studio aux côtés de Billie Holiday, avec Teddy Wilson ; naissance des surnoms « Lady Day » et « Prez ». ↗ |
| 1938 | La rivalité amicale avec le ténor Herschel Evans, dans la même section de saxophones de Basie, culmine dans des « battles » nocturnes restées légendaires. |
| 1939 | « Lester Leaps In », avec le Kansas City Seven (petite formation issue du Basie band) : l'un des solos fondateurs du jazz moderne. |
| 1940 | Il quitte l'orchestre de Basie, fatigué de la vie de tournée ; débuts d'une carrière de leader, groupes avec son frère Lee Young à Los Angeles. |
| 1943-1944 | Retour bref dans l'orchestre de Basie. |
| 1944, août | Tournage du court métrage Jammin' the Blues (Gjon Mili, Warner Bros.), quelques semaines avant l'incorporation dans l'armée ; le film sera nommé aux Oscars. ↗ |
| 1944, sept. | Incorporé dans l'armée américaine à Los Angeles, dénoncé, selon plusieurs témoignages, par un agent du FBI infiltré qui se faisait passer pour un amateur de jazz ; affecté à l'entraînement de base à Fort McClellan (Alabama), où son saxophone lui est confisqué. ↗ |
| 1944-1945 | Cour martiale pour possession de marijuana et de barbituriques ; condamné à un an de détention militaire à Fort McClellan (Alabama) ; environ dix mois purgés. ↗ |
| 1945 | Libéré, brisé par l'expérience ; il enregistre presque aussitôt « D.B. Blues » (« Detention Barracks Blues »), qui transpose l'épreuve en musique. |
| 1946-1950 | Grande période Aladdin/Norgran ; tournées avec le Jazz at the Philharmonic (JATP) de Norman Granz, qui deviendra son producteur et défenseur fidèle. |
| 1952 et après | Signature chez Norgran/Verve avec Norman Granz ; enregistrements réguliers, dont plusieurs avec le pianiste Oscar Peterson. |
| 1955, nov. | Hospitalisation à la suite d'un effondrement nerveux ; il en ressort amélioré. ↗ |
| 1956 | Séances Jazz Giants '56 et Prez and Teddy ; tournée européenne avec Miles Davis et le Modern Jazz Quartet — l'une des années les plus stables de sa dernière décennie. |
| 1957, juill. | Retrouvailles avec d'anciens compagnons de route (Jo Jones, Roy Eldridge, Illinois Jacquet, Jimmy Rushing) au Festival de jazz de Newport. |
| 1957, 8 déc. | Participation à l'émission télévisée The Sound of Jazz (CBS) : duo bouleversant avec Billie Holiday sur « Fine and Mellow ». ↗ |
| 1959, janv.-fév. | Dernier engagement, au Blue Note de Paris ; santé très dégradée, il se nourrit presque uniquement d'alcool. |
| 1959, 14 mars | Retour à New York ; il descend à l'Hôtel Alvin, sur la 52e Rue, où il avait ses habitudes. |
| 1959, 15 mars | Mort dans la nuit, seul dans sa chambre, d'une hémorragie interne liée à la malnutrition et à l'alcoolisme. |
| 1959, 17 juillet | Mort de Billie Holiday, quatre mois plus tard, presque jour pour jour. |
| 1959 | Charles Mingus compose « Goodbye Pork Pie Hat » en hommage, sur l'album Mingus Ah Um. |
Sources : Wikipedia, « Lester Young » ↗ · Wikipedia, « Jones-Smith Incorporated » ↗ · WKCR, biographie ↗ · lesteryoung.dk ↗
I. Le récit
1. Woodville, Algiers, la fanfare (1909-1933)
Lester Willis Young naît le 27 août 1909 à Woodville, petite ville du Mississippi tout près de la frontière louisianaise, chez les parents de sa mère Lizetta, institutrice et couturière. La famille vit en réalité à Algiers, quartier populaire de La Nouvelle-Orléans, de l'autre côté du fleuve. Le père, Willis Handy « Billy » Young, ancien élève de l'institut Tuskegee, est un musicien itinérant et un chef de fanfare exigeant, qui sait jouer et enseigner à peu près tous les instruments. Lizetta joue du piano. Les trois enfants — Lester, Irma et Lee, le futur batteur — sont mis à la musique dès qu'ils savent parler, et au premier instrument dès cinq ans. ↗
Dès cinq ans, pour aider la famille, le petit Lester vend des journaux et cire des chaussures dans les rues d'Algiers. Il grandit dans le New Orleans de King Oliver, de Louis Armstrong, de Jelly Roll Morton, de Sidney Bechet — sans forcément le savoir : il se souviendra surtout avoir couru derrière les camions à plateau sur lesquels jouaient les orchestres, pour distribuer les prospectus des musiciens à la foule qui s'amassait. ↗
Anecdotes de la première enfance
- Vers dix ans, ses parents se séparent. Son père reprend les enfants et les emmène sur les routes, au sein du Young Family Band, une fanfare familiale qui joue dans les carnavals, les cirques et les spectacles de vaudeville itinérants à travers le Middle West. ↗
- Il commence par le violon et la trompette, puis choisit la batterie — et déjà, dit son frère Lee, il ne tient pas ses baguettes « comme on l'apprend » : tout le monde les coince entre l'index et le pouce, lui non. Le geste de travers, signature future de son saxophone, est déjà là, dans ses mains d'enfant sur une caisse claire. ↗
- Vers treize ans, fatigué de démonter et remonter sa batterie à chaque étape de la tournée, il négocie avec son père le droit de jouer du saxophone alto à la place — un instrument qu'on emballe plus vite. ↗
- Billy Young est un professeur sévère, prompt à corriger ses enfants à la lanière de cuir quand une note sonne faux. Les biographes s'accordent à y voir une des sources de la rébellion et du goût de la liberté qui définiront tout l'homme adulte. ↗
- En 1927, en pleine tournée dans le Sud, Lester quitte la fanfare familiale en plein milieu d'un engagement : il refuse de continuer à jouer sous le régime des lois Jim Crow. Il a dix-huit ans. Il ne reviendra plus jamais vivre sous l'autorité de son père. ↗
- Livré à lui-même, il tourne avec plusieurs orchestres du Middle West, dont les Blue Devils du bassiste Walter Page — pépinière où se formera une bonne partie de ce qui deviendra, quelques années plus tard, l'orchestre de Count Basie.
- La famille Young ne reste jamais longtemps au même endroit : après Algiers, elle passe aussi par Minneapolis, où le père installe un temps la fanfare, avant de reprendre la route des carnavals du Middle West. ↗
- Sa mère Lizetta, décrite comme couturière et institutrice, aurait aussi été pianiste ; c'est elle, avec Billy Young, qui met les trois enfants à la musique dès qu'ils savent parler — Lester l'aîné, puis Irma, née en 1912, et Lee, né en 1917, futur batteur de renom. ↗
- Le frère cadet, Lee Young, racontera plus tard à quel point Lester avait toujours refusé les conventions, même enfant : sa façon de tenir les baguettes de batterie « à sa manière », contre tout apprentissage classique, annonçait déjà l'homme qui allait tenir son saxophone à un angle que personne n'avait osé avant lui. ↗
- Dans le quartier d'Algiers, le jeune Lester suit à pied les orchestres qui jouent sur des camions à plateau à travers la ville, pour distribuer leurs prospectus à la foule — sa première scène, avant même de tenir un instrument, c'est la rue elle-même. ↗
2. Kansas City, Basie, Herschel Evans (1933-1940)
En 1933, Lester Young pose ses valises à Kansas City, alors ville ouverte sous la protection très intéressée du « boss » politique Tom Pendergast : les cabarets ne ferment jamais, les jam-sessions durent jusqu'au matin, et une génération entière de musiciens du Middle West vient y forger son style dans des battles interminables. ↗
En 1934, il rejoint brièvement l'orchestre de Fletcher Henderson à New York, où on lui demande, tâche impossible, de remplacer Coleman Hawkins — la référence absolue du ténor à l'époque, un son plein, ample, vibré. Le style léger et aérien de Young déconcerte, on le juge trop mince, trop en retrait ; certains musiciens de l'orchestre le méprisent ouvertement. Il ne tient pas longtemps et repart vers Kansas City, meurtri mais inflexible sur sa propre conception du son.
Mais avant ce passage chez Henderson, un autre épisode kansas-citien était déjà devenu légendaire : un soir, au club Cherry Blossom, le bruit court que Coleman Hawkins, de passage en ville avec l'orchestre de Fletcher Henderson, traîne dans les parages. En moins d'une demi-heure, tous les meilleurs ténors de Kansas City — Young, Ben Webster, Herschel Evans et d'autres — convergent vers le club pour l'affronter dans un bœuf resté dans toutes les mémoires. Selon le récit de la pianiste Mary Lou Williams, Hawkins, surpris par le niveau des musiciens locaux, retire sa chemise et joue jusqu'à l'aube sans parvenir à les dominer ; quand il finit par abandonner, épuisé, il file directement en voiture vers son engagement suivant à Saint-Louis, au point de « griller » sa Cadillac neuve pour arriver à l'heure. Le contrebassiste Gene Ramey racontera de son côté que c'est Young seul qui a eu raison de Hawkins ce soir-là, jouant de mieux en mieux à mesure que le duel s'éternisait. Peu après, quand Hawkins quitte l'orchestre de Henderson pour Londres, c'est Young lui-même — surnommé « Red », puis « Kentucky Red », à cause de sa peau claire — qui écrit à Henderson pour proposer sa candidature au poste : c'est ainsi qu'il se retrouve, quelques mois plus tard, à devoir remplacer l'homme qu'il venait de défier. ↗
En 1936, il intègre pour de bon l'orchestre de Count Basie, alors en pleine ascension. Il y trouve immédiatement sa place aux côtés d'un autre ténor, Herschel Evans, dont le style — chaud, charnu, dans la lignée de Hawkins — est l'exact contraire du sien. Les deux hommes s'aiment et se chamaillent sans fin : on raconte qu'Evans reprochait à Young de « ne pas avoir de son du tout », et que Young répliquait qu'il ne voulait pas « jouer tous ces cris ». Basie, malicieux, les plaçait volontairement face à face dans l'orchestre, aiguillonnant chaque soir un duel dont le public sortait électrisé. Cette rivalité, purement musicale et jamais hostile, restera l'un des grands récits fondateurs du swing.
Anecdotes des années Kansas City et Basie
- En octobre 1936, pour contourner un contrat d'exclusivité qui liait Basie à un autre label, une petite formation tirée de l'orchestre enregistre sous le nom de fantaisie « Jones-Smith Incorporated ». On y trouve deux faces qui vont changer l'histoire du ténor : « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy ». Le choc est immédiat chez les musiciens : un son sans épaisseur apparente, une ligne qui semble flotter au-dessus des harmonies plutôt que de les remplir. ↗
- Le 25 janvier 1937, Lester Young enregistre pour la première fois aux côtés de Billie Holiday, dans une séance dirigée par le pianiste Teddy Wilson. C'est à cette occasion, ou dans les mois qui suivent, que les deux musiciens échangent leurs surnoms pour l'éternité : elle l'appelle « Président », bientôt raccourci en « Prez » ou « Pres », parce qu'à ses yeux personne ne dépasse son jeu ; lui l'appelle « Lady Day », en hommage à Franklin D. Roosevelt, que Billie admirait. ↗
- Entre 1937 et 1941, Young et Holiday se retrouvent sur une douzaine de séances et une quarantaine de chansons — un corpus que les historiens du jazz considèrent comme l'un des sommets absolus de la musique enregistrée du XXe siècle. Le critique Scott Yanow résume : elle aimait la façon dont il tissait des contrechants et des harmonies derrière sa voix. ↗
- En 1938 et 1939, Young enregistre en petite formation, sous le nom de Kansas City Seven puis Kansas City Six, avec des musiciens de l'orchestre de Basie ; c'est là qu'il grave « Lester Leaps In », l'un des solos les plus étudiés, transcrits et cités de toute l'histoire du jazz. Il y joue aussi de la clarinette, qu'il maîtrise avec un style tout aussi personnel que celui du ténor. ↗
- En 1940, épuisé par le rythme des tournées, il quitte l'orchestre de Basie pour tenter une carrière de leader, avec des petites formations où joue parfois son frère Lee, installé à Los Angeles.
- La légende raconte que ce départ, en décembre 1940, aurait été précipité par un refus de jouer un vendredi 13 : superstitieux, Young aurait décliné l'engagement, précipitant sa rupture avec Basie — une anecdote transmise de génération en génération de musiciens, dont l'exactitude reste difficile à établir avec certitude.
- N'ayant pas de logement à New York lors de son passage chez Henderson en 1934, Young fut d'abord hébergé chez le chef d'orchestre lui-même — et se heurta à son épouse Leora, qui, convaincue de pouvoir corriger son style, le réveillait tôt pour lui faire écouter des disques de Coleman Hawkins en exemple à suivre. Young, qui ne supportait pas qu'on lui dicte sa façon de jouer, en garda une rancune tenace. ↗
- À Kansas City, les nuits ne s'arrêtent jamais : les jam-sessions dans les clubs protégés par la machine politique de Tom Pendergast durent souvent jusqu'au petit matin, et de jeunes musiciens de la ville, dont l'adolescent Charlie Parker, viennent y écouter les grands noms de passage — c'est dans ce climat que le style de Young, entendu et réentendu, s'imprime durablement dans l'oreille d'une génération encore inconnue. ↗
- La rivalité avec Herschel Evans n'est pas que musicale : on raconte qu'Evans, exaspéré par la légèreté du son de Young, lui aurait lancé un jour qu'il ne « jouait pas assez fort pour se faire entendre au fond de la salle » — et que Young, imperturbable, aurait répondu qu'il préférait qu'on tende l'oreille plutôt que de crier pour se faire écouter.
- En 1939, le clarinettiste qu'était aussi Young perd son instrument, volé pendant une tournée ; meurtri, il abandonne quasiment la clarinette pendant près de vingt ans, jusqu'à ce que Norman Granz lui en offre une nouvelle en 1957 et l'encourage à en rejouer. ↗
- En août 1944, quelques semaines à peine avant son incorporation dans l'armée, Young participe au tournage du court métrage Jammin' the Blues, réalisé par le photographe Gjon Mili pour Warner Bros. : le tout premier plan du film n'est rien d'autre que son chapeau pork pie, filmé en gros plan comme un cercle abstrait avant que la caméra ne recule pour révéler son visage. Le film sera nommé aux Oscars du meilleur court métrage. ↗
3. Le nom qu'on se donne (1937 et après)
(voir § 2 pour le récit détaillé de la rencontre avec Billie Holiday ; cette section rassemble ce que les deux surnoms ont scellé.)
Se donner un nom l'un à l'autre, dans le vocabulaire codé qu'ils partageaient déjà — celui des « yeux » pour dire ce qu'on aime regarder, du « pain » pour l'argent — c'était refuser les hiérarchies imposées de l'extérieur et s'en inventer une à eux, faite de tendresse et d'admiration réciproque. Ils ne furent jamais amants ; ils furent, selon les mots que l'on prête souvent à leurs proches, frère et sœur de musique, liés par une écoute si fine que chacun semblait savoir où l'autre allait respirer avant même la note. Cette fraternité traversera vingt-deux ans, jusqu'à leurs morts, à quatre mois d'écart, en 1959.
4. Le style qui n'avait pas de nom (fin des années 1930)
Avant que le mot « cool » ne s'attache officiellement à un courant entier du jazz, dans les années 1950, il désignait déjà, dans la bouche de Lester Young, une approbation : quelque chose de juste, de en place, de réussi. Nul ne sait avec certitude s'il a inventé le mot dans ce sens précis, mais l'histoire orale du jazz le lui attribue largement, et le style qu'il avait mis au point dès la fin des années 1930 — légèreté du son, économie de notes, sens aigu de l'espace et du silence, mélodie qui se déplace autour de l'accord plutôt que de le remplir — portera ce nom pour toujours. Deux générations plus tard, Miles Davis en tirera l'un des disques fondateurs du genre, sobrement intitulé Birth of the Cool (1949-1950).
5. L'armée, ou l'Amérique en habit d'uniforme (1944-1945)
En septembre 1944, en pleine gloire artistique, Lester Young est incorporé dans l'armée américaine à Los Angeles, aux côtés du batteur Jo Jones, alors que tous deux tournent encore avec l'orchestre de Count Basie. Il a trente-cinq ans, il boit, il fume de la marijuana — deux faits révélés sans ménagement lors de sa visite médicale, ce qui aggrave immédiatement son dossier aux yeux de la hiérarchie militaire. Contrairement à des musiciens blancs comme Glenn Miller ou Artie Shaw, aussitôt affectés à des formations musicales militaires, Young est versé dans l'infanterie ordinaire, à l'entraînement de base de Fort McClellan, en Alabama : la discipline, la ségrégation à l'intérieur même de l'armée, l'absence totale de musique — son saxophone lui est confisqué — et une autorité qui ne sait que faire d'un homme aussi radicalement différent de tout ce qu'elle connaît, sa façon de parler, ses lunettes noires, son mariage avec une femme blanche, sa désinvolture face aux règlements. ↗
En 1944 ou au tout début de 1945, une cour martiale le condamne pour possession de marijuana et de barbituriques à un an de détention dans une prison militaire disciplinaire, à Fort McClellan. Il en purgera environ dix mois, avant une démobilisation prononcée dans des conditions déshonorantes fin 1945. ↗
Ceux qui l'ont revu à sa sortie parlent d'un homme brisé, changé, plus lent dans ses gestes, plus sombre dans son regard — un homme qui ne redeviendra jamais tout à fait celui d'avant. Il transpose presque aussitôt l'épreuve en musique : le morceau « D.B. Blues », enregistré peu après sa libération, porte en titre l'abréviation même de « Detention Barracks » — la prison militaire — comme une cicatrice affichée en toutes lettres sur la pochette du disque.
Anecdotes de l'armée
- Selon la biographie de Douglas Henry Daniels, un agent du FBI en civil se serait mêlé pendant des mois aux habitués du Club Plantation, à Los Angeles, où jouait Young, avant de lui remettre, à lui et au batteur Jo Jones, une convocation à comparaître devant le bureau de recrutement dès neuf heures le lendemain matin. ↗
- Lors de la visite médicale, Young révéla sans détour sa consommation d'alcool et de marijuana, espérant être réformé ; les médecins découvrirent aussi, selon plusieurs biographes, des troubles épileptiques et une syphilis non traitée — un dossier qui, contre toute attente, ne suffit pas à l'exempter. Sentant l'incorporation devenir inévitable, il aurait pris la fuite un soir pour rejoindre un concert de son frère Lee, qui le raccompagna lui-même à la base pour éviter d'aggraver son cas. ↗
- Sommé de subir une ponction lombaire à la suite de ces examens, Young refusa avec une telle véhémence qu'il fut enfermé pour la nuit dans une cellule capitonnée ; lui-même expliquera plus tard qu'il était surtout ivre ce soir-là, et qu'on lui confisqua son whisky avant de fouiller ses vêtements. ↗
- Fait rarement relevé : Jo Jones, incorporé le même jour que lui, fut aussitôt affecté à une fanfare militaire — comme la plupart des musiciens de leur niveau — tandis que Young, lui, fut versé dans l'infanterie ordinaire. Certains biographes y voient un acharnement délibéré de la hiérarchie à son égard. ↗
- D'après le batteur Jerry Potter, alors stationné au même camp, Young aurait refusé de se couper les cheveux, de dormir dans les baraquements réglementaires et de porter les bottes militaires, estimant qu'il « n'avait pas besoin de l'instruction de base puisqu'il ne tirerait jamais sur personne ». ↗
- Sa phrase, souvent citée, résume tout : « Je ne veux tuer personne. Je veux jouer et rendre les gens heureux. » ↗
- Le témoin de guerre Sam Parkins racontera plus tard que l'armée était alors totalement ségréguée, avec une pelouse de cent mètres infranchissable entre les quartiers des soldats noirs et blancs ; c'est dans ce contexte que circulait, de bouche à oreille, l'histoire de « Pres » enfermé au corps de garde après avoir supplié en vain d'être dispensé de l'instruction de base pour rejoindre la fanfare du camp. ↗
- Plusieurs biographes rapportent aussi que Young, terrifié par les piqûres, redoutait particulièrement les vaccinations obligatoires de l'armée — un détail à première vue anecdotique, mais que ses proches citent comme un signe supplémentaire de son inadéquation totale avec l'univers militaire. ↗
- Un mois avant son incorporation, en août 1944, il avait encore le saxophone en main pour le tournage de Jammin' the Blues (voir §2) : le contraste entre l'élégance filmée de son chapeau pork pie et l'humiliation de la visite médicale qui allait suivre, quelques semaines plus tard à peine, dit à lui seul la brutalité du basculement.
6. L'après-guerre — la lumière plus grave (1946-1957)
Le son ne disparaît pas ; il change de couleur. Les années d'après-guerre voient Lester Young enregistrer abondamment, notamment pour le label Aladdin, puis rejoindre l'écurie du producteur Norman Granz, fondateur du Jazz at the Philharmonic (JATP), ces immenses tournées de concerts-événements qui associent sur scène plusieurs générations de solistes. Granz deviendra l'un des soutiens les plus constants et les plus loyaux de Young jusqu'à la fin de sa vie, le faisant enregistrer régulièrement, notamment aux côtés du pianiste Oscar Peterson, dans des séances où le tempo se fait plus lent, la respiration plus longue, la mélancolie plus présente qu'aux grandes années de Kansas City.
Le 8 décembre 1957, la chaîne CBS diffuse en direct l'émission The Sound of Jazz, réunissant à l'improviste plusieurs légendes du jazz devant les caméras, sans répétition excessive, dans un format presque documentaire — Coleman Hawkins, Ben Webster, Roy Eldridge et Gerry Mulligan y jouent aussi. Lester Young y retrouve Billie Holiday pour un « Fine and Mellow » resté un des moments les plus bouleversants de l'histoire de la télévision musicale : affaibli, assis — il est le seul musicien de l'émission autorisé à rester assis, hormis pendant son propre solo — il joue un chorus d'une simplicité et d'une tristesse absolues ; les caméras montrent Billie Holiday, les yeux fermés, qui sourit doucement en l'écoutant, comme si elle retrouvait, l'espace de quelques mesures, le frère de musique des années trente, avec qui elle avait perdu contact pendant plusieurs années. ↗
Anecdotes de l'après-guerre
- En 1951, la carrière de Young amorce un déclin plus net : il boit de plus en plus, sa musique s'appuie sur des formules qu'il répète d'un solo à l'autre — lui qui refusait justement d'être ce qu'il appelait un « repeater pencil », un crayon qui refait sans cesse le même trait. ↗
- En novembre 1955, épuisé physiquement et mentalement, il est hospitalisé à la suite d'un effondrement nerveux ; il en ressort amélioré, et enregistre dès janvier 1956 deux séances marquantes aux côtés de Teddy Wilson, Roy Eldridge, Vic Dickenson et Jo Jones, publiées sous les titres Jazz Giants '56 et Prez and Teddy. ↗
- En 1956, il part en tournée européenne aux côtés de Miles Davis et du Modern Jazz Quartet — une année que ses biographes considèrent comme l'une des plus stables de sa dernière décennie.
- En juillet 1957, il remonte sur scène au Festival de jazz de Newport pour retrouver d'anciens compagnons de route, Jo Jones, Roy Eldridge, Illinois Jacquet et le chanteur Jimmy Rushing ; ce soir-là, son jeu retrouve une partie de la fluidité soyeuse des années Basie, notamment sur une version très émouvante de « Polkadots and Moonbeams ». ↗
- Le son de Young change aussi de matière à cette époque : il délaisse peu à peu son bec en métal Otto Link pour un bec en ébonite Brilhart, et utilise de plus en plus une anche en plastique plutôt qu'en roseau, ce qui donne à son timbre une épaisseur et une respiration nouvelles, plus lourdes, dans les dernières années de sa vie.
7. La dernière nuit (janvier-15 mars 1959)
Au tout début de l'année 1959, Lester Young accepte un engagement au Blue Note de Paris. Sa santé est déjà très dégradée : il ne mange presque plus, se nourrit surtout d'alcool, et la fatigue de vingt-cinq ans de tournées, aggravée par les séquelles jamais refermées de la prison militaire, a fini par le ronger. Le séjour parisien, que certains témoins décrivent comme une remontée d'énergie et d'autres comme une dernière dérive, s'achève à la mi-mars.
Le 14 mars 1959, il reprend l'avion pour New York et descend, comme il en avait l'habitude, à l'Hôtel Alvin, sur la 52e Rue — cette même rue dont les clubs avaient vu naître sa légende vingt ans plus tôt. Dans la nuit du 14 au 15 mars, seul dans sa chambre, il meurt d'une hémorragie interne, conséquence directe de la malnutrition et de l'alcoolisme chronique. Il a quarante-neuf ans.
Lester Young est inhumé au cimetière des Evergreens, à Brooklyn. Selon le critique de jazz Leonard Feather, qui partageait le taxi de Billie Holiday au retour des funérailles, elle aurait murmuré, en sortant de la cérémonie : « Je serai la prochaine à partir. » Quatre mois plus tard, le 17 juillet 1959, Billie Holiday meurt à son tour à New York. Les deux voix qui s'étaient trouvées un matin de janvier 1937 dans un studio se sont tues à quelques semaines d'intervalle, comme si l'une ne pouvait décidément pas continuer sans l'autre. ↗
Cette même année, le contrebassiste et compositeur Charles Mingus, bouleversé, écrit et enregistre « Goodbye Pork Pie Hat », élégie instrumentale sur l'album Mingus Ah Um, qui restera l'un des hommages les plus habités jamais rendus par un musicien à un autre. Des années plus tard, Rahsaan Roland Kirk écrira et chantera des paroles sur cette même mélodie ; le saxophoniste Wayne Shorter, alors chez Art Blakey, composera à son tour « Lester Left Town ».
II. Le grand recueil d'anecdotes
8. La langue à lui — ce que ses mots signifiaient
Lester Young a inventé, ou en tout cas popularisé, tout un argot de studio et de coulisses que les musiciens du be-bop et au-delà ont fini par adopter en masse. Ce vocabulaire n'était pas seulement drôle : c'était une façon de créer, au sein d'un monde hostile, une langue rien qu'à eux, que les musiciens noirs pouvaient parler devant les Blancs sans être compris — une manière, disent certains historiens, d'être « cool » avant tout, c'est-à-dire d'exister sur ses propres termes dans un monde qui ne vous en laissait aucun. ↗
- Il appelait « yeux » (eyes) — ou « grands yeux » (big eyes) — tout ce qu'il aimait regarder, entendre ou désirer ; le contraire, « pas d'yeux » (no eyes), signifiait un désintérêt complet.
- Le « pain » (bread) désignait l'argent : avant un engagement, il demandait invariablement « How does the bread smell? » — « à quoi ça sent, le pain ? » — pour savoir combien la soirée allait payer. ↗
- « Je sens un courant d'air » (I feel a draft) voulait dire qu'il sentait un racisme ou une hostilité dans l'air — l'une de ses expressions les plus reprises, devenue un classique de l'argot américain. ↗
- « Bing et Bob », en référence aux stars comiques Bing Crosby et Bob Hope, désignait deux personnes très proches ; un policier était un « George Washington » ; un homme blanc, un « gray boy » — et Young, dont la peau était claire, se qualifiait lui-même d'« oxford gray ». ↗
- Il appelait tout le monde, homme ou femme, « Lady » suivi du nom de famille — Count Basie devenait ainsi « Lady Basie », le saxophoniste Sonny Stitt devenait « Lady Stitt ». On raconte qu'un jour, dans le car de tournée du Jazz at the Philharmonic, après une cascade de chorus particulièrement virtuoses de Stitt, Young se serait contenté de lui dire : « C'est très joli, Lady Stitt. Mais est-ce que tu peux me chanter une chanson ? » ↗
- D'autres expressions, plus rares, se sont perdues avec lui : « avoir une aide » (have another helping) pour prendre un second chorus, une « startled doe, two o'clock » pour signaler une jolie femme assise à droite de la salle, un « molly trolley » pour une répétition, une « tribu » pour un orchestre, un « zoomer » pour une éponge, un « needle dancer » pour un héroïnomane, ou encore « Can madam burn? » pour demander si la femme de son interlocuteur savait cuisiner. ↗
- Dans ses pires jours, il parlait de quelqu'un de malade comme d'un « Johnny deathbed » ; ce qu'il n'aimait pas, il n'avait « pas d'yeux » pour, ou, pire encore, c'était un « von Hangman ». ↗
- Le chanteur et bandleader Johnny Otis a raconté qu'en le croisant dans un ascenseur d'hôtel à Chicago, Young l'avait interpellé : « Hé, Lady Hawk, fais-moi voir ta petite machine-o'reenie » — parlant de son nouveau magnétophone portable —, avant d'enchaîner sur le succès que connaissait alors la jeune chanteuse Little Esther Phillips, dans ce langage à suffixes en « -o'reenie » qui n'appartenait qu'à lui. ↗
- Le critique du New Yorker Whitney Balliett a comparé sa façon de tenir le saxophone, à quarante-cinq degrés devant lui, à un « canoéiste sur le point de plonger sa pagaie dans l'eau » — image devenue, elle aussi, un classique de la littérature sur le jazz. ↗
- Enfant, chez un ami de la famille, on rapporte qu'il aurait un jour commenté une conversation sur l'égalité raciale tenue à la porte d'entrée par une phrase restée dans les mémoires : « Ça ne passe jamais par la porte de derrière » — déjà, la même économie de mots pour dire une vérité entière. ↗
9. Le chapeau
Le chapeau melon plat que Lester Young portait presque en permanence, sur scène comme à la ville, a fini par porter son nom dans la mémoire collective : le « pork pie hat », littéralement « chapeau tourte au porc », à cause de sa forme aplatie qui rappelle le petit pâté britannique. Ce n'est pas lui qui a inventé le modèle, mais c'est lui qui l'a rendu indissociable de l'image du musicien de jazz élégant et discret — au point que, quand Charles Mingus voudra lui rendre hommage après sa mort, c'est ce chapeau, et lui seul, qu'il choisira de mettre en titre : « Goodbye Pork Pie Hat ».
- Le tout premier plan du film Jammin' the Blues (1944, voir §2) s'ouvre sur deux cercles concentriques abstraits, sans qu'on comprenne d'abord ce qu'ils représentent : la caméra recule et l'on découvre qu'il s'agissait du bord du chapeau de Young, filmé depuis le dessus — un choix de mise en scène du photographe Gjon Mili qui a fait de cet objet, à lui seul, une image fondatrice du cinéma sur le jazz. ↗
- Il portait aussi, en toute saison et jusque dans les clubs enfumés la nuit, des lunettes de soleil noires — l'un des tout premiers musiciens de jazz à en faire un attribut de scène — et affectionnait particulièrement les costumes croisés à fines rayures. ↗
- Des historiens du jazz, dont Joel Dinerstein, ont vu dans cette panoplie entière — chapeau, lunettes, langue codée, désinvolture affichée — une véritable « défiance stylistique contre le racisme » : une façon d'exister dans le monde selon ses propres termes plutôt que ceux qu'on lui imposait. ↗
10. Le saxophone de travers
Sa façon de tenir le saxophone presque à l'horizontale, le corps légèrement de biais, est devenue elle aussi une signature visuelle immédiatement reconnaissable — au point qu'une photographie prise de dos, au club new-yorkais Spotlite en 1946 par le photographe William Gottlieb, a pu être légendée ainsi dans le magazine Down Beat : « Il m'est venu à l'esprit que Lester est le seul homme dont la posture est si particulière qu'on le reconnaît sous n'importe quel angle — alors en voici une prise de dos. » ↗
- Le critique du New Yorker Whitney Balliett a décrit ce geste dans une formule restée célèbre : Young tenait son instrument « à un angle de quarante-cinq degrés, comme un canoéiste sur le point de plonger sa pagaie dans l'eau ». ↗
- Cette posture n'était pas qu'une pose : elle modifiait directement la façon dont l'air circulait dans l'instrument, participant selon plusieurs musiciens à ce son plus léger, plus aérien, qui déroutait tant les tenants du jeu ample et vertical de Coleman Hawkins.
- Sur scène, contrairement à la plupart des solistes de son époque, Young ne souriait presque jamais et gardait un visage impassible — une attitude que Miles Davis, bien plus tard, poussera encore plus loin, et que certains commentateurs relient directement à l'attitude « cool » que Young avait contribué à définir dès les années 1930. ↗
11. Herschel Evans, le frère rival
Dans l'orchestre de Count Basie, Herschel Evans et Lester Young occupaient les deux pupitres de ténor, côte à côte, chaque soir. Leur opposition de styles — le son ample et vibré d'Evans contre le son fin et aérien de Young — donnait lieu à des joutes musicales que Basie orchestrait presque comme un metteur en scène, plaçant volontairement les deux hommes en vis-à-vis pour attiser la compétition et électriser le public. Cette rivalité, jamais amère, reste l'un des grands récits du swing des années 1930 ; elle prendra fin brutalement en 1939, quand Evans meurt prématurément d'une maladie cardiaque, laissant Young seul à la tête du pupitre qu'ils s'étaient si longtemps partagé.
- Le sens de la répartie des deux hommes a nourri toute une tradition orale : Evans, agacé par le son léger de son voisin de pupitre, lui aurait un jour reproché de « ne pas avoir de son du tout, comme un joueur d'alto » — insulte suprême pour un ténor de cette époque — et Young aurait répliqué qu'il ne voulait tout simplement pas « jouer tous ces cris ».
- Basie lui-même, dans les souvenirs que ses musiciens ont laissés, aimait provoquer ces face-à-face : il suffisait parfois qu'il désigne l'un des deux hommes du regard, en plein morceau, pour que la salle comprenne qu'un chorus de plus n'était pas prévu dans l'arrangement, mais dans la rivalité du soir.
- La mort d'Herschel Evans, en 1939, à seulement vingt-neuf ans, a frappé tout l'orchestre ; certains musiciens de Basie ont raconté que Young, dans les mois qui suivirent, jouait parfois un chorus qui semblait délibérément convoquer le souvenir du son de son ancien rival, comme un salut silencieux.
12. « D.B. Blues », une prison mise en musique
Peu après sa sortie de détention militaire en 1945, Lester Young entre en studio et enregistre « D.B. Blues » — les initiales renvoyant directement aux « Detention Barracks », la prison disciplinaire de Fort McClellan où il venait de passer environ dix mois. Rares sont les musiciens de jazz à avoir mis un titre aussi explicite sur une blessure aussi personnelle ; le morceau, mélancolique et lent, porte dans son tempo même la trace de ce qu'il venait de traverser.
- Certains critiques, dont Scott Yanow, ont nuancé l'idée d'un déclin artistique immédiat après l'armée : ses enregistrements montrent que son jeu avait commencé à évoluer vers plus d'émotion et de gravité avant même sa mobilisation, et l'après-guerre comptera aussi certaines de ses plus belles interprétations de ballades. ↗
- L'expérience de la prison militaire a également nourri, disent plusieurs biographes, la thématique récurrente de l'enfermement et de la liberté perdue dans ses interviews des années 1950 — dont celle, donnée à Paris en 1959 quelques semaines avant sa mort, où il confiera : « Je n'aime pas tout ce vacarme — trompettes et trombones. Je cherche quelque chose de doux. Il faut que ce soit de la douceur, tu vois. » ↗
III. Le portrait
13. Traits marquants
- Un son de saxophone ténor d'une légèreté inédite pour l'époque, presque sans vibrato, qui a redéfini à lui seul ce qu'on pouvait attendre de l'instrument.
- Une économie de moyens absolue : jamais une note de trop, un sens du silence et de l'espace que les générations suivantes n'ont cessé d'étudier.
- Un vocabulaire à lui, un argot codé qui a irrigué tout le langage du jazz et, au-delà, une partie de l'anglais parlé américain.
- Un chapeau, des lunettes noires, une façon de tenir l'instrument de travers : une élégance visuelle immédiatement reconnaissable.
- Une fraternité musicale unique avec Billie Holiday, scellée par l'échange de deux surnoms devenus légendaires.
- Une blessure jamais refermée, celle de la prison militaire, qui a changé pour toujours la couleur de son jeu et de sa vie.
14. Le génie — inventer un ailleurs plutôt qu'un plus fort
Dans un monde du ténor dominé par la puissance et l'ampleur du son de Coleman Hawkins, Lester Young n'a pas choisi de jouer plus fort, plus dense, plus virtuose au sens habituel du terme. Il a choisi de jouer à côté : de construire des lignes mélodiques qui commentent l'harmonie plutôt qu'elles ne la remplissent, qui contournent l'accord plutôt qu'elles ne s'y enfoncent. C'est un geste d'une audace immense, presque philosophique — refuser la norme dominante non par provocation, mais parce qu'on a, tout simplement, une autre idée de la beauté. Cette idée-là, deux décennies plus tard, portera un nom : le cool.
15. Caractère — la douceur et la fêlure
Ceux qui l'ont connu décrivent un homme d'une extrême douceur, presque timide, d'une politesse constante, qui détestait le conflit ouvert — au point, dit-on, de préférer démissionner d'un orchestre plutôt que d'affronter une dispute frontale. Cette douceur n'était pas de la faiblesse : c'était un choix de vie, celui d'un homme qui voulait, selon ses propres mots, « être un ange » plutôt qu'un « diable ». Mais cette même douceur, confrontée à la violence ordinaire du racisme américain et à la brutalité spécifique de l'institution militaire, s'est révélée terriblement vulnérable ; l'alcool est devenu, dans la dernière décennie de sa vie, à la fois un refuge et un poison.
16. Le blues — une tristesse qui ne crie jamais
Même dans ses morceaux les plus rapides, les plus enlevés, quelque chose dans le son de Lester Young garde toujours une nuance de blues, une mélancolie de fond qui ne s'exprime jamais par le cri mais par la retenue. Cette tristesse discrète, presque pudique, deviendra plus manifeste encore dans les enregistrements de la fin des années 1950 : le tempo ralentit, les phrases s'espacent, le son se fragilise — mais ne perd jamais sa clarté, sa capacité à toucher juste avec un minimum de moyens.
17. La modernité — le grand-père du be-bop
Sans avoir jamais joué de be-bop au sens propre, Lester Young en est l'une des sources les plus directement revendiquées. Charlie Parker lui-même, encore adolescent à Kansas City, a écouté et absorbé ses disques avec une intensité qui a marqué toute sa propre conception de l'improvisation ; la National Portrait Gallery de la Smithsonian Institution rappelle que Young est devenu, dans l'après-guerre, une figure fondatrice du mouvement cool, influençant directement Charlie Parker et Stan Getz par son sens de la ligne et du lyrisme. ↗
18. Influences — la généalogie d'un homme qui n'imitait personne
Il admirait des saxophonistes moins connus que Hawkins, notamment Frankie Trumbauer, joueur de saxophone en ut dont le phrasé souple et chantant a nourri sa propre conception de la ligne mélodique — une influence qu'il revendiquait volontiers, à contre-courant du culte que tous ses contemporains vouaient à Hawkins. De cette généalogie décalée est née une école entière : Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn, et bien au-delà du jazz « cool » proprement dit, presque tous les saxophonistes ténors venus après lui, jusqu'à John Coltrane dans certaines de ses ballades les plus dépouillées.
IV. L'écho
19. Portraits de l'entourage — ceux qui ont marché à ses côtés
Billie Holiday, la sœur de musique. Rencontrée en 1934 dans un after-hours de Harlem, devenue sa complice de studio à partir de 1937, elle chantait, disait-on, en pensant à la façon dont il aurait joué la phrase ; lui tissait derrière sa voix des contrechants qui semblaient deviner ses silences avant qu'elle ne les pose. Il vécut un temps dans l'appartement qu'elle partageait avec sa mère Sadie Fagan, à New York — cohabitation d'artistes plus que de couple, elle l'a toujours dit : entre eux, jamais rien d'autre que cette écoute absolue. Ils moururent à quatre mois d'écart, en 1959, et l'on raconte qu'au sortir de son enterrement à lui, dans le taxi du retour, elle aurait déjà su qu'elle serait la suivante.
Count Basie, le patron débonnaire. C'est dans son orchestre que Young trouva, à partir de 1936, le cadre où son style put s'épanouir pleinement — et c'est Basie lui-même qui orchestrait, avec une malice de chef d'orchestre, les duels nocturnes entre Young et Herschel Evans. Dans le langage codé de Prez, Basie devint un jour « Lady Basie » — une couronne de mots, offerte avec la même tendresse qu'à tous ceux qu'il aimait.
Herschel Evans, le rival et l'ami. Son ténor puissant, dans la tradition de Hawkins, fut pendant trois ans le contrepoint parfait à la légèreté de Young ; sa mort prématurée en 1939, à vingt-neuf ans, laissa un vide que Young ne combla jamais tout à fait — on dit qu'il en porta le souvenir jusque dans certains de ses chorus des mois suivants, comme une révérence silencieuse à l'ami disparu.
Norman Granz, le producteur fidèle. Fondateur du Jazz at the Philharmonic, il resta l'un des soutiens les plus constants de Young dans l'après-guerre, l'enregistrant régulièrement chez Norgran puis Verve, y compris dans les années les plus difficiles, quand d'autres l'avaient déjà oublié — c'est encore lui qui, en 1957, lui offrit une clarinette neuve pour remplacer celle volée vingt ans plus tôt, et l'encouragea à en rejouer.
Billy Young, le père exigeant. Chef de fanfare itinérante, musicien complet, professeur sévère jusqu'à la dureté — la lanière de cuir n'était jamais loin d'une fausse note — il donna à son fils toute sa formation musicale initiale, et, par sa rigueur même, une part du désir de liberté qui allait définir l'homme adulte, jusqu'à cette rupture, en 1927, au milieu d'une tournée dans le Sud ségrégué.
Charlie Parker, l'héritier silencieux. Jamais compagnon de scène régulier, mais auditeur absolu dans sa jeunesse à Kansas City, où il traînait autour des clubs à écouter les grands de passage, il porta toute sa vie la trace de ce qu'il avait entendu dans les disques du jeune Lester Young — au point que certains de ses tout premiers essais au saxophone ténor, plus tard, sonneront étrangement comme du Young.
Sonny Stitt, le cadet couronné « Lady ». Sur les routes du Jazz at the Philharmonic, Young l'avait affublé du titre de « Lady Stitt » — et un soir, après une rafale de chorus techniquement irréprochables, se contenta de lui glisser, mi-sérieux mi-taquin : « C'est très joli, Lady Stitt. Mais est-ce que tu peux me chanter une chanson ? » Une leçon entière, en une phrase, sur ce qui comptait vraiment à ses yeux : chanter, avant de démontrer.
20. Hommages reçus — ce que le vent a rapporté
Par ses pairs du jazz
- Charles Mingus compose et enregistre en 1959 « Goodbye Pork Pie Hat », sur l'album Mingus Ah Um — l'un des hommages les plus habités jamais rendus par un musicien de jazz à un autre.
- Le saxophoniste Wayne Shorter, alors membre des Jazz Messengers d'Art Blakey, compose « Lester Left Town » en hommage à sa mémoire.
- Le saxophoniste Paul Quinichette a si étroitement modelé son style sur celui de Young qu'on le surnommait, avec affection, le « Vice-Président » (Vice Prez).
- En 2000, le clarinettiste et saxophoniste Don Byron enregistre l'album Ivey-Divey, en hommage explicite à Young — le titre reprend l'une de ses expressions favorites — et s'inspire directement d'une séance de 1946 en trio avec Buddy Rich et Nat King Cole.
- Billie Holiday, dans les dernières années de sa propre vie, ne cessera d'évoquer publiquement leur amitié musicale et le vide laissé par sa disparition.
Par les institutions
- La National Portrait Gallery de la Smithsonian Institution conserve et expose un portrait photographique de Lester Young par Herman Leonard, célébrant son rôle de figure fondatrice du jazz cool. ↗
- La Bibliothèque du Congrès (Library of Congress), dépositaire du fonds William P. Gottlieb, consacre régulièrement des articles et des expositions à ses portraits de Young, notamment autour de sa collaboration avec Billie Holiday. ↗
- Le Mississippi Blues Trail a posé à Woodville une plaque commémorative rappelant que Lester « Pres » Young y est né et qu'il a contribué à définir le style « blues-infused » de l'orchestre de Count Basie et de Billie Holiday. ↗
Par les générations suivantes
- Des générations entières de saxophonistes ténors, de Stan Getz à John Coltrane en passant par Zoot Sims et Al Cohn, ont revendiqué son influence directe sur leur propre conception du son et de la ligne mélodique.
Par les écrivains et le cinéma
- L'écrivain britannique Geoff Dyer a fait de Lester Young l'un des personnages centraux de son livre hybride sur le jazz, But Beautiful (1991).
- Le dramaturge OyamO (Charles F. Gordon) a écrit The Resurrection of Lady Lester, pièce inspirée de la légende de Young.
- Dans le film Autour de minuit ('Round Midnight, 1986), le personnage fictif de Dale Turner, interprété par le saxophoniste Dexter Gordon, emprunte largement à la vie de Young, jusqu'à des scènes situées à Paris et un retour final à New York.
- L'écrivain Peter Straub s'est inspiré de son apparition dans The Sound of Jazz (1957) pour la nouvelle « Pork Pie Hat », publiée dans le recueil Magic Terror (2000).
Par la peinture et les arts visuels
- En 2025, le Smithsonian's National Museum of American History a choisi un portrait de Lester Young pour l'affiche de son Jazz Appreciation Month annuel, intitulée « Lester Young and his Cool School » : le portrait est tiré d'une toile de LeRoy Neiman de 2005, Big Band, représentant plusieurs figures majeures du jazz en pleine performance. ↗
- L'artiste américain Sam Middleton, figure de l'art collage lié au jazz, lui a consacré une sérigraphie intitulée Tickle Toe, du nom d'un des morceaux enregistrés par Young avec l'orchestre de Count Basie en 1940.
21. Frise des engagements marquants
| Période | Scène |
|---|---|
| 1919-1927 | Tournées avec la fanfare familiale, Young Family Band, dans les carnavals et cirques du Middle West |
| 1927-1933 | Orchestres itinérants du Middle West, dont les Blue Devils |
| 1933 | Installation à Kansas City |
| 1934 | Bref passage chez Fletcher Henderson (New York) |
| 1936-1940 | Orchestre de Count Basie (premier grand passage) |
| 1936 | Séance « Jones-Smith Incorporated » — « Lady Be Good », « Shoe Shine Boy » |
| 1937-1941 | Séances régulières avec Billie Holiday |
| 1943-1944 | Retour dans l'orchestre de Count Basie |
| 1944-1945 | Armée américaine, puis détention militaire à Fort McClellan (Alabama) |
| 1946-1950 | Label Aladdin ; tournées Jazz at the Philharmonic (Norman Granz) |
| 1952-1959 | Norgran puis Verve, avec Norman Granz ; séances avec Oscar Peterson |
| 8 déc. 1957 | The Sound of Jazz (CBS), duo avec Billie Holiday |
| janv.-mars 1959 | Dernier engagement, Blue Note de Paris |
V. Les clés
22. Petit glossaire — la langue de Prez
| Mot ou expression | Sens |
|---|---|
| Cool | Approbation : quelque chose de juste, de réussi, de bien en place |
| Eyes / big eyes (« yeux ») | Tout ce qu'on aime, qu'on souhaite, qu'on remarque |
| No eyes | Aucun intérêt, aucune envie |
| Bread (« pain ») | L'argent — « How does the bread smell? » : à combien est payée la soirée ? |
| I feel a draft (« je sens un courant d'air ») | Je sens une hostilité, un racisme dans l'air |
| George Washington | Un policier |
| Bing and Bob | Deux personnes très proches, en référence à Bing Crosby et Bob Hope |
| Lady + nom | Marque d'affection donnée à n'importe qui, homme ou femme (« Lady Basie », « Lady Stitt », « Lady Day ») |
| Gray boy / oxford gray | Un homme blanc / un homme noir à la peau claire, comme Young se désignait lui-même |
| Startled doe, two o'clock | Une jolie femme assise à telle heure imaginaire dans la salle |
| Have another helping | Jouer un chorus supplémentaire |
| Molly trolley | Une répétition |
| Tribe | Un orchestre |
| Zoomer | Une éponge (au sens propre comme figuré) |
| Needle dancer | Un héroïnomane |
| Johnny deathbed | Quelqu'un de gravement malade |
| Von Hangman | Quelque chose qu'on déteste |
| Can madam burn? | Est-ce que ta femme sait cuisiner ? |
| Pork pie hat | Le chapeau melon plat que Young rendit indissociable de son image |
| Prez / Pres | Surnom donné par Billie Holiday : « le Président » du saxophone ténor |
| Red / Kentucky Red | Surnoms donnés à Young dans sa jeunesse kansas-citienne, à cause de sa peau claire — avant que Billie Holiday ne le rebaptise « Prez » |
| Lady Day | Surnom donné par Young à Billie Holiday |
| D.B. | « Detention Barracks », la prison militaire disciplinaire |
| Ivey-Divey | Expression favorite de Young, reprise en 2000 comme titre d'un album hommage de Don Byron |
| Repeater pencil | Un solo qui recopie sans cesse les mêmes formules, l'inverse de tout ce qu'il recherchait |
23. Citations
De lui — en toutes lettres
« I don't want to be a devil. I want to be an angel and play pretty melodies. »
— « Je ne veux pas être un diable. Je veux être un ange, et jouer de jolies mélodies. » ↗
Sur lui
« Billie Holiday loved the way that Lester Young played fills and harmonies behind her when she sang. »
— « Billie Holiday aimait la façon dont Lester Young jouait des contrechants et des harmonies derrière elle quand elle chantait. »
Scott Yanow, historien du jazz ↗
« Lester is the one man whose stance is so unique that he is recognizable from whatever angle photographed. »
— « Lester est le seul homme dont la posture est si particulière qu'on le reconnaît sous n'importe quel angle. »
Légende de Down Beat, sous une photographie de William Gottlieb, 1946 ↗
24. Playlists thématiques
Le style qui n'avait pas de nom (années Kansas City Seven) « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » (Jones-Smith Incorporated, 1936) · « Lester Leaps In » (Kansas City Seven, 1939) · « Dickie's Dream » (1939) · « Tickle Toe » (avec Count Basie, 1940)
Le duo avec Lady Day « This Year's Kisses » (1937) · « All of Me » (1941) · « Fine and Mellow », The Sound of Jazz (1957)
La blessure et l'après « D.B. Blues » (1945)
Le retour et la remontée (1955-1957) Jazz Giants '56 et Prez and Teddy, avec Teddy Wilson, Roy Eldridge, Jo Jones (1956) · le concert de Newport 1957, notamment « Polkadots and Moonbeams »
Le dernier acte, avec Norman Granz Séances avec Oscar Peterson (années 1950) · The President (Norgran, 1954)
Pour aller plus loin La bande originale de Jammin' the Blues (1944) · Ivey-Divey, l'album hommage de Don Byron (2000)
25. Conseils pour découvrir l'œuvre
Commencer par « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » (1936), pour entendre le choc d'un style entièrement neuf. Poursuivre avec les duos enregistrés aux côtés de Billie Holiday entre 1937 et 1941, sommet absolu de leur connivence. Écouter ensuite « Lester Leaps In », puis, pour mesurer le chemin parcouru, « D.B. Blues » (1945) et enfin le « Fine and Mellow » de The Sound of Jazz (1957) — trois versions du même homme, à vingt ans d'écart.
26. Sur les pas de Lester Young
- Woodville, Mississippi — lieu de naissance, aujourd'hui marqué par une plaque du Mississippi Blues Trail. ↗
- Algiers, quartier de La Nouvelle-Orléans — l'enfance, les rues où il vendait des journaux et cirait des chaussures.
- Kansas City, Missouri — la ville des jam-sessions sans fin, où se forma tout un style.
- Los Angeles, Californie — la carrière de leader de 1940, le tournage de Jammin' the Blues en 1944, et l'incorporation dans l'armée quelques semaines plus tard.
- Fort McClellan, Alabama — l'entraînement de base et la détention militaire de 1944-1945, la blessure qui a changé la couleur de son jeu.
- La 52e Rue, New York — les clubs de la grande époque, dont le Famous Door et le Spotlite, et l'Hôtel Alvin où il mourut.
- Le Blue Note, Paris — le club de son dernier engagement, en janvier-février 1959.
27. Quiz final
- Quel surnom Billie Holiday donna-t-elle à Lester Young, et pourquoi ?
- Sous quel pseudonyme collectif Young enregistra-t-il « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » en 1936 ?
- Quel ténor rival, dans l'orchestre de Count Basie, incarnait le style opposé au sien ?
- Que signifient les initiales « D.B. » dans le titre « D.B. Blues » ?
- Quel musicien composa « Goodbye Pork Pie Hat » en hommage à Lester Young ?
- Dans quelle émission de télévision de 1957 Young et Billie Holiday se retrouvèrent-ils pour un dernier duo bouleversant ?
- Dans quel État américain, et non en Géorgie comme on le lit parfois à tort, Lester Young fut-il détenu par l'armée en 1944-1945 ?
- Que voulait dire Young quand il disait « I feel a draft » (« je sens un courant d'air ») ?
(Réponses : 1. « Prez »/« Président », pour sa musicianship jugée supérieure · 2. Jones-Smith Incorporated · 3. Herschel Evans · 4. « Detention Barracks », la prison militaire · 5. Charles Mingus · 6. The Sound of Jazz, CBS · 7. l'Alabama, à Fort McClellan · 8. qu'il percevait une hostilité ou un racisme dans l'atmosphère)
28. Passe de vérification des faits
Avant publication, à vérifier point par point : les dates précises de la cour martiale et de la durée exacte de détention (les sources s'accordent sur « environ dix mois » à « un an », mais divergent sur les dates exactes d'entrée et de sortie) ; le lieu de l'incorporation, de l'entraînement et de l'arrestation — désormais solidement établi à Fort McClellan, Alabama, par convergence de cinq biographies de référence (Porter, Büchmann-Møller, Daniels, Gelly, Delannoy, toutes citées dans la thèse de Meaghan Parker) et un témoignage direct (le batteur Jerry Potter, alors au même camp) ; en revanche, le lieu exact où Young a purgé sa peine de détention proprement dite reste incertain : une source (jazz.com) et une autre (Encyclopedia.com) l'indiquent à Fort Gordon, en Géorgie, tandis que deux autres (Grokipedia, Study.com) parlent du pénitencier militaire de Fort Leavenworth, au Kansas — un point que seule une lecture directe de Büchmann-Møller ou de Daniels permettrait de trancher ; le détail exact de l'anecdote de l'agent du FBI infiltré au Club Plantation ; la date exacte du dernier engagement parisien de janvier-février 1959 ; l'exactitude de l'anecdote du refus de jouer un vendredi 13 en décembre 1940 ; les droits et crédits exacts de chaque photographie avant intégration définitive sur le site.
29. Sources
- Wikipedia, « Lester Young » ↗
- Wikipedia, « Jones-Smith Incorporated » ↗
- Wikipedia, « The Sound of Jazz » ↗
- WKCR, biographie détaillée (Issuu) ↗
- lesteryoung.dk, « His Personal Life » ↗
- Encyclopedia.com, « Lester Young » ↗
- New World Encyclopedia, « Lester Young » ↗
- Jazz.com, « Lester Young » ↗
- Pendergast Years, « Lester Willis Young » ↗
- Mississippi Blues Trail, « Woodville Blues » ↗
- Mosaic Records, « Lester Young & Billie Holiday » par Scott Yanow ↗
- Library of Congress Blogs, « Happy Birthday Lady Day » ↗
- Library of Congress Blogs, « Happy Birthday Prez and Bird » ↗
- National Portrait Gallery / Smithsonian, portrait par Herman Leonard ↗
- Bibliothèque du Congrès, fiche biographique ↗
- Encyclopedia.com, « Lester Willis Young » (version détaillée) ↗
- Mississippi Encyclopedia, « Young, Lester » ↗
- Jess Waid, biographie détaillée ↗
- Jazz Lives, « Cast Out of Paradise: Lester Young » ↗
- Lewis Porter (Substack), « Lester Young in the film Jammin' the Blues » ↗
- Open Culture, « Jammin' the Blues by Gjon Mili » ↗
- NEPR / Berkshire Digital, « Lester Young » (glossaire, citation de Whitney Balliett) ↗
- Jazzfuel, « The Jazz Language of Lester Young » ↗
- Jazz.fm, « Lester Young Spoke the Language of Jazz » ↗
- KNKX, « Originator of Cool, Lester Young Played the Purest Blues Ever Heard » ↗
- Smithsonian Magazine, « Lester Young Turns 100 » ↗
- Jerry Jazz Musician, « Lester Young Cools a Village » par Henry Blanke ↗
- The Wit's Guide to Cool (Substack) ↗
- Phoenix CD, « Lester Young » ↗
- Smithsonian, National Museum of American History, « Jazz Appreciation Month » (portrait LeRoy Neiman) ↗
- Frank Büchmann-Møller, You Just Fight for Your Life: The Story of Lester Young, Praeger, 1990 — biographie de référence, fondée sur les archives militaires de Young ; source la plus fiable pour les faits liés à l'armée ↗
- Meaghan M. Parker, Detention Barracks Blues: Masculinity and Difference in the Music and Biography of Lester Young, mémoire de maîtrise, Université McGill, 2014 — synthèse critique des cinq biographies de référence (Porter, Büchmann-Møller, Daniels, Gelly, Delannoy), source des détails les plus précis sur l'épisode militaire et le bœuf de Kansas City contre Coleman Hawkins ↗
30. Album photo
1 — Famous Door, New York, vers septembre 1946
!Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946.jpg?width=700) Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)
2 — De dos, au Spotlite, New York, vers septembre 1946

La photographie à la légende devenue célèbre : « on le reconnaît sous n'importe quel angle » (chapitre 10). Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗
3 — Charlie Parker, Three Deuces, New York, 1947

L'héritier silencieux (chapitre 19), au Three Deuces, New York, vers 1947. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗
4 — Coleman Hawkins et Miles Davis, 1947

Hawkins, la référence dont le style de Young s'écartait délibérément (chapitre 2), et Miles Davis, futur héritier du « cool » (chapitre 4). Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗
5 — Billie Holiday, Downbeat, New York, vers février 1947
!Billie Holiday, Downbeat, New York, vers février 1947.jpg?width=700) « Lady Day », la sœur de musique (chapitre 3 et 19), photographiée au même club, la même année, que la scène décrite au chapitre 19. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)
6 — Count Basie et Bob Crosby, Howard Theatre, Washington D.C., 1941
!Count Basie et Bob Crosby, Howard Theatre, Washington D.C., 1941.jpg?width=700) « Lady Basie » (chapitre 8 et 19), le patron débonnaire qui orchestrait les duels avec Herschel Evans. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)
7 — À consulter en ligne (domaine public, non intégrées)
Le fonds Gottlieb de la Library of Congress conserve encore d'autres portraits utiles : voir la collection « Gottlieb Jazz Photos » ↗. Un portrait de Lester Young par Herman Leonard, conservé à la National Portrait Gallery, est visible sur la fiche du Smithsonian ↗ (droits à vérifier avant toute reproduction, le fonds Leonard n'étant pas dans le domaine public). Idem pour le tableau Big Band (2005) de LeRoy Neiman (chapitre 20) et la sérigraphie Tickle Toe de Sam Middleton, toutes deux protégées par le droit d'auteur : à ne mentionner qu'en texte, jamais à reproduire, sauf autorisation explicite.
Dernière mesure
Il jouait son saxophone de travers, comme s'il ne voulait pas tout à fait regarder la musique en face — comme s'il fallait un peu d'obliquité pour dire les choses vraiment.
Il a passé sa vie à chercher l'ailleurs d'un accord : la note qu'on n'attend pas, la respiration qu'on ne compte pas, l'endroit où la mélodie continue de vivre sans qu'on ait besoin de la forcer. Le monde, autour de lui, criait, cognait, punissait. Lui a continué de jouer bas, clair, juste — et a appelé ça cool, comme on donne un nom doux à ce qui nous a coûté très cher.
Quelque part sur la 52e Rue, une chambre d'hôtel a gardé le silence d'une nuit de mars 1959. Quatre mois plus tard, une autre voix s'est tue à son tour, comme pour ne pas le laisser jouer seul trop longtemps.
Reposez le disque. Laissez tourner le silence entre les plages. C'est là, dans cet espace-là, exactement, que le Président respirait.