Aller au contenu
Lester Young au Famous Door, New York, vers septembre 1946

Musiciens · Saxophoniste ténor · Le souffle cool

Lester Young

1909 – 1959 · Woodville (Mississippi) – New York, États-Unis

📋 Navigation rapide

Le souffle cool

Hommage — 1909 · 1959

!Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946.jpg?width=800) Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public (le photographe a dédié l'intégralité de son fonds au domaine public le 16 février 2010 ; des droits de la personnalité peuvent s'appliquer). Fiche du fichier ↗.jpg)

« I don't want to be a devil. I want to be an angel and play pretty melodies. »
— « Je ne veux pas être un diable. Je veux être un ange, et jouer de jolies mélodies. »
Lester Young, cité dans le portrait que lui a consacré la Bibliothèque du Congrès ↗

Ouverture — Ce que le vent murmure quand il ne crie pas

Il tenait son saxophone de travers, presque à l'horizontale, comme on tient une canne à pêche au-dessus d'une eau qu'on ne veut pas effrayer. Autour de lui, dans les années trente, les ténors rugissaient : Coleman Hawkins creusait le grave, plein, épais, souverain, une voix de fleuve en crue. Lui, il a choisi l'air. Un son fin, clair, presque sans vibrato, qui flottait au-dessus de l'orchestre au lieu de s'y enfoncer — et tout le monde, d'abord, a cru qu'il jouait faux, ou petit, ou timide.

Il ne jouait pas petit. Il jouait ailleurs. Pendant que les autres empilaient les notes sur les accords comme on empile des briques, lui racontait une mélodie parallèle, une ligne qui se souvenait de la chanson sans jamais la répéter — une façon de dire la même histoire sans jamais employer les mêmes mots. On appellera ça, vingt ans plus tard, le cool. Le mot, dit-on, est de lui : son mot à lui pour dire que quelque chose était bon, juste, en place. Bien avant qu'une école entière de musiciens blancs de la côte Ouest s'en réclame, avant que le mot ne quitte le jazz pour envahir toutes les langues du monde, un homme au chapeau melon rond le soufflait dans son saxophone, presque en secret, pour dire qu'il aimait quelque chose.

Il portait des lunettes noires même la nuit, un chapeau qu'on n'appelait pas encore pork pie mais qui allait le devenir grâce à lui, et un vocabulaire à lui seul, une langue codée que les autres musiciens ont fini par apprendre parce que c'était la seule façon de comprendre ce qu'il voulait dire : les yeux pour désigner ce qu'on regarde, le pain (bread) pour l'argent, ça sent le mou pour dire qu'un morceau sonnait bien. Billie Holiday, qui l'aimait comme un frère et qui chantait comme si elle avait appris à respirer en l'écoutant jouer, l'a appelé le Président — Prez, en abrégé — parce qu'à ses yeux, il n'y avait personne au-dessus de lui sur cet instrument. Lui l'a appelée Lady Day. Ils se sont donné mutuellement leurs noms de légende, dans un studio d'enregistrement, en 1937, et l'histoire du jazz n'a plus jamais tout à fait oublié ce geste.

Puis il y a eu la guerre, qui ne lui a rien pardonné : ni sa peau, ni sa femme blanche, ni ses lunettes, ni sa marijuana, ni sa différence. L'armée l'a brisé — dix mois de prison militaire pour un homme qui ne portait pas d'arme, qui ne se battait pas, qui ne comprenait rien à ce monde carré. Il en est revenu changé, plus lent, plus triste, buvant plus qu'il ne mangeait, mais jouant encore — jouant autrement, avec dans le son quelque chose de plus grave, de plus proche des larmes, comme si le fil clair de ses vingt-cinq ans s'était mis à trembler.

Il est mort dans une chambre d'hôtel de la 52e Rue, la nuit qui a suivi un dernier engagement à Paris, quelques heures après avoir atterri à New York, épuisé, presque vidé de tout sauf de la musique. Quatre mois plus tard, Billie Holiday le suivait.

Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est une tentative d'écouter ce qu'un homme a soufflé, de travers, contre le vacarme de son siècle — et d'entendre, dans ce souffle en biais, à quel point il avait raison d'appeler ça cool.

Entrez sans bruit. Le président est en train de jouer.

Comment lire ce guide — Trois portes

Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées calculées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)

ParcoursDuréeÀ lireÀ écouter
Un souffle≈ 10 minL'ouverture · §2 Le rêve des Jones-Smith Incorporated · §5 L'armée · §7 La dernière nuit · « Dernière mesure »« Lester Leaps In », Kansas City Seven, 1939
Une soirée≈ 1 hL'ouverture, repères et chronologie · tout le récit (§1 à 7) · le portrait (§13 à 18) · §20 Hommages reçus · §23 Playlists · « Dernière mesure »The Complete Aladdin Sessions (1942, 1945-1947)
L'intégrale1 h 30 à 2 hTout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernierThe Sound of Jazz (bande originale, 1957), jusqu'au bout de « Fine and Mellow »

Entrer par une envie

Le plan en un coup d'œil

Repères — La fiche en un souffle

Nom de naissanceLester Willis Young
Naissance27 août 1909, Woodville (Mississippi) ; enfance à Algiers, quartier de La Nouvelle-Orléans
Mort15 mars 1959, New York (chambre de l'Hôtel Alvin, 52e Rue), à 49 ans
Surnoms« Prez » ou « Pres » (Président du saxophone ténor), donné par Billie Holiday, qu'il surnomma en retour « Lady Day »
InstrumentsSaxophone ténor (son instrument de légende), saxophone alto, clarinette ; dans l'enfance, violon, trompette, batterie
SignatureUn son clair, léger, presque sans vibrato, une ligne mélodique qui contourne l'accord plutôt qu'elle ne l'habite ; on dira plus tard : le jazz « cool »
OrchestresFanfare familiale Young Family Band · Blue Devils · Bennie Moten · Count Basie Orchestra (deux passages, 1934 et 1936-1940, puis 1943-1944) · Andy Kirk · Fletcher Henderson
Label(s)Brunswick/Vocalion (Jones-Smith Incorporated), Decca, Commodore, Philo/Aladdin, Savoy, Norgran puis Verve (avec Norman Granz)
GuerreIncorporé dans l'armée américaine en 1944 ; cour martiale, environ un an de détention militaire à Fort McClellan (Alabama)
Compagnons de routeBillie Holiday, Count Basie, Herschel Evans, Buddy Tate, Jo Jones, Buck Clayton, Charlie Parker, Norman Granz, Oscar Peterson
ÉpouseMary Dale Young (« Mary »), son épouse à la fin de sa vie
LegsConsidéré comme le père du jazz « cool » et l'une des influences majeures du be-bop ; « Goodbye Pork Pie Hat », l'élégie que Charles Mingus a composée à sa mort

Sources : Wikipedia ↗ · Bibliothèque du Congrès (National Portrait Gallery) ↗ · Mosaic Records, « Lester Young & Billie Holiday » par Scott Yanow ↗ · WKCR, biographie détaillée ↗

Chronologie repère

AnnéeÉvénement
190927 août : naissance de Lester Willis Young à Woodville (Mississippi), chez ses grands-parents maternels ; la famille vit à Algiers, en face de La Nouvelle-Orléans. ↗
v. 1917-1919Enfance à Algiers : dès cinq ans, il vend des journaux et cire des chaussures pour aider sa famille ; il suit à pied les fanfares qui traversent la ville sur des camions. ↗
1919-1920Ses parents se séparent ; son père Billy Young, chef de fanfare itinérante, l'emmène avec son frère Lee et sa sœur Irma sur les routes du Middle West, au sein du Young Family Band, qui joue dans les carnavals et les cirques. ↗
v. 1919-1927Il apprend le violon, la trompette puis la batterie ; vers 13 ans, il convainc son père de le laisser jouer du saxophone alto plutôt que de la batterie, qu'il faut démonter et remonter à chaque étape de la tournée. ↗
1927Il quitte la fanfare familiale, en pleine tournée dans le Sud, en refusant de continuer sous les lois Jim Crow ; il rejoint des orchestres itinérants du Middle West, dont les Blue Devils de Walter Page. ↗
1933Il s'installe à Kansas City, alors capitale nocturne du jazz sous la protection du « boss » Tom Pendergast ; il y croise Count Basie et l'orchestre de Bennie Moten. ↗
1934Premier passage chez Fletcher Henderson, où on lui demande de remplacer Coleman Hawkins ; son style léger déplaît, l'orchestre le pousse vers la sortie ; il passe brièvement chez Andy Kirk.
1936Retour définitif dans l'orchestre de Count Basie, alors en pleine ascension.
1936, oct.Premier enregistrement sous son propre nom, sous le pseudonyme collectif « Jones-Smith Incorporated » (pour contourner un contrat), avec « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » : le choc d'un style entièrement neuf. ↗
1937, 25 janv.Première séance en studio aux côtés de Billie Holiday, avec Teddy Wilson ; naissance des surnoms « Lady Day » et « Prez ». ↗
1938La rivalité amicale avec le ténor Herschel Evans, dans la même section de saxophones de Basie, culmine dans des « battles » nocturnes restées légendaires.
1939« Lester Leaps In », avec le Kansas City Seven (petite formation issue du Basie band) : l'un des solos fondateurs du jazz moderne.
1940Il quitte l'orchestre de Basie, fatigué de la vie de tournée ; débuts d'une carrière de leader, groupes avec son frère Lee Young à Los Angeles.
1943-1944Retour bref dans l'orchestre de Basie.
1944, aoûtTournage du court métrage Jammin' the Blues (Gjon Mili, Warner Bros.), quelques semaines avant l'incorporation dans l'armée ; le film sera nommé aux Oscars. ↗
1944, sept.Incorporé dans l'armée américaine à Los Angeles, dénoncé, selon plusieurs témoignages, par un agent du FBI infiltré qui se faisait passer pour un amateur de jazz ; affecté à l'entraînement de base à Fort McClellan (Alabama), où son saxophone lui est confisqué. ↗
1944-1945Cour martiale pour possession de marijuana et de barbituriques ; condamné à un an de détention militaire à Fort McClellan (Alabama) ; environ dix mois purgés. ↗
1945Libéré, brisé par l'expérience ; il enregistre presque aussitôt « D.B. Blues » (« Detention Barracks Blues »), qui transpose l'épreuve en musique.
1946-1950Grande période Aladdin/Norgran ; tournées avec le Jazz at the Philharmonic (JATP) de Norman Granz, qui deviendra son producteur et défenseur fidèle.
1952 et aprèsSignature chez Norgran/Verve avec Norman Granz ; enregistrements réguliers, dont plusieurs avec le pianiste Oscar Peterson.
1955, nov.Hospitalisation à la suite d'un effondrement nerveux ; il en ressort amélioré. ↗
1956Séances Jazz Giants '56 et Prez and Teddy ; tournée européenne avec Miles Davis et le Modern Jazz Quartet — l'une des années les plus stables de sa dernière décennie.
1957, juill.Retrouvailles avec d'anciens compagnons de route (Jo Jones, Roy Eldridge, Illinois Jacquet, Jimmy Rushing) au Festival de jazz de Newport.
1957, 8 déc.Participation à l'émission télévisée The Sound of Jazz (CBS) : duo bouleversant avec Billie Holiday sur « Fine and Mellow ». ↗
1959, janv.-fév.Dernier engagement, au Blue Note de Paris ; santé très dégradée, il se nourrit presque uniquement d'alcool.
1959, 14 marsRetour à New York ; il descend à l'Hôtel Alvin, sur la 52e Rue, où il avait ses habitudes.
1959, 15 marsMort dans la nuit, seul dans sa chambre, d'une hémorragie interne liée à la malnutrition et à l'alcoolisme.
1959, 17 juilletMort de Billie Holiday, quatre mois plus tard, presque jour pour jour.
1959Charles Mingus compose « Goodbye Pork Pie Hat » en hommage, sur l'album Mingus Ah Um.

Sources : Wikipedia, « Lester Young » ↗ · Wikipedia, « Jones-Smith Incorporated » ↗ · WKCR, biographie ↗ · lesteryoung.dk ↗

I. Le récit

1. Woodville, Algiers, la fanfare (1909-1933)

Lester Willis Young naît le 27 août 1909 à Woodville, petite ville du Mississippi tout près de la frontière louisianaise, chez les parents de sa mère Lizetta, institutrice et couturière. La famille vit en réalité à Algiers, quartier populaire de La Nouvelle-Orléans, de l'autre côté du fleuve. Le père, Willis Handy « Billy » Young, ancien élève de l'institut Tuskegee, est un musicien itinérant et un chef de fanfare exigeant, qui sait jouer et enseigner à peu près tous les instruments. Lizetta joue du piano. Les trois enfants — Lester, Irma et Lee, le futur batteur — sont mis à la musique dès qu'ils savent parler, et au premier instrument dès cinq ans. ↗

Dès cinq ans, pour aider la famille, le petit Lester vend des journaux et cire des chaussures dans les rues d'Algiers. Il grandit dans le New Orleans de King Oliver, de Louis Armstrong, de Jelly Roll Morton, de Sidney Bechet — sans forcément le savoir : il se souviendra surtout avoir couru derrière les camions à plateau sur lesquels jouaient les orchestres, pour distribuer les prospectus des musiciens à la foule qui s'amassait. ↗

Anecdotes de la première enfance

2. Kansas City, Basie, Herschel Evans (1933-1940)

En 1933, Lester Young pose ses valises à Kansas City, alors ville ouverte sous la protection très intéressée du « boss » politique Tom Pendergast : les cabarets ne ferment jamais, les jam-sessions durent jusqu'au matin, et une génération entière de musiciens du Middle West vient y forger son style dans des battles interminables. ↗

En 1934, il rejoint brièvement l'orchestre de Fletcher Henderson à New York, où on lui demande, tâche impossible, de remplacer Coleman Hawkins — la référence absolue du ténor à l'époque, un son plein, ample, vibré. Le style léger et aérien de Young déconcerte, on le juge trop mince, trop en retrait ; certains musiciens de l'orchestre le méprisent ouvertement. Il ne tient pas longtemps et repart vers Kansas City, meurtri mais inflexible sur sa propre conception du son.

Mais avant ce passage chez Henderson, un autre épisode kansas-citien était déjà devenu légendaire : un soir, au club Cherry Blossom, le bruit court que Coleman Hawkins, de passage en ville avec l'orchestre de Fletcher Henderson, traîne dans les parages. En moins d'une demi-heure, tous les meilleurs ténors de Kansas City — Young, Ben Webster, Herschel Evans et d'autres — convergent vers le club pour l'affronter dans un bœuf resté dans toutes les mémoires. Selon le récit de la pianiste Mary Lou Williams, Hawkins, surpris par le niveau des musiciens locaux, retire sa chemise et joue jusqu'à l'aube sans parvenir à les dominer ; quand il finit par abandonner, épuisé, il file directement en voiture vers son engagement suivant à Saint-Louis, au point de « griller » sa Cadillac neuve pour arriver à l'heure. Le contrebassiste Gene Ramey racontera de son côté que c'est Young seul qui a eu raison de Hawkins ce soir-là, jouant de mieux en mieux à mesure que le duel s'éternisait. Peu après, quand Hawkins quitte l'orchestre de Henderson pour Londres, c'est Young lui-même — surnommé « Red », puis « Kentucky Red », à cause de sa peau claire — qui écrit à Henderson pour proposer sa candidature au poste : c'est ainsi qu'il se retrouve, quelques mois plus tard, à devoir remplacer l'homme qu'il venait de défier. ↗

En 1936, il intègre pour de bon l'orchestre de Count Basie, alors en pleine ascension. Il y trouve immédiatement sa place aux côtés d'un autre ténor, Herschel Evans, dont le style — chaud, charnu, dans la lignée de Hawkins — est l'exact contraire du sien. Les deux hommes s'aiment et se chamaillent sans fin : on raconte qu'Evans reprochait à Young de « ne pas avoir de son du tout », et que Young répliquait qu'il ne voulait pas « jouer tous ces cris ». Basie, malicieux, les plaçait volontairement face à face dans l'orchestre, aiguillonnant chaque soir un duel dont le public sortait électrisé. Cette rivalité, purement musicale et jamais hostile, restera l'un des grands récits fondateurs du swing.

Anecdotes des années Kansas City et Basie

3. Le nom qu'on se donne (1937 et après)

(voir § 2 pour le récit détaillé de la rencontre avec Billie Holiday ; cette section rassemble ce que les deux surnoms ont scellé.)

Se donner un nom l'un à l'autre, dans le vocabulaire codé qu'ils partageaient déjà — celui des « yeux » pour dire ce qu'on aime regarder, du « pain » pour l'argent — c'était refuser les hiérarchies imposées de l'extérieur et s'en inventer une à eux, faite de tendresse et d'admiration réciproque. Ils ne furent jamais amants ; ils furent, selon les mots que l'on prête souvent à leurs proches, frère et sœur de musique, liés par une écoute si fine que chacun semblait savoir où l'autre allait respirer avant même la note. Cette fraternité traversera vingt-deux ans, jusqu'à leurs morts, à quatre mois d'écart, en 1959.

4. Le style qui n'avait pas de nom (fin des années 1930)

Avant que le mot « cool » ne s'attache officiellement à un courant entier du jazz, dans les années 1950, il désignait déjà, dans la bouche de Lester Young, une approbation : quelque chose de juste, de en place, de réussi. Nul ne sait avec certitude s'il a inventé le mot dans ce sens précis, mais l'histoire orale du jazz le lui attribue largement, et le style qu'il avait mis au point dès la fin des années 1930 — légèreté du son, économie de notes, sens aigu de l'espace et du silence, mélodie qui se déplace autour de l'accord plutôt que de le remplir — portera ce nom pour toujours. Deux générations plus tard, Miles Davis en tirera l'un des disques fondateurs du genre, sobrement intitulé Birth of the Cool (1949-1950).

5. L'armée, ou l'Amérique en habit d'uniforme (1944-1945)

En septembre 1944, en pleine gloire artistique, Lester Young est incorporé dans l'armée américaine à Los Angeles, aux côtés du batteur Jo Jones, alors que tous deux tournent encore avec l'orchestre de Count Basie. Il a trente-cinq ans, il boit, il fume de la marijuana — deux faits révélés sans ménagement lors de sa visite médicale, ce qui aggrave immédiatement son dossier aux yeux de la hiérarchie militaire. Contrairement à des musiciens blancs comme Glenn Miller ou Artie Shaw, aussitôt affectés à des formations musicales militaires, Young est versé dans l'infanterie ordinaire, à l'entraînement de base de Fort McClellan, en Alabama : la discipline, la ségrégation à l'intérieur même de l'armée, l'absence totale de musique — son saxophone lui est confisqué — et une autorité qui ne sait que faire d'un homme aussi radicalement différent de tout ce qu'elle connaît, sa façon de parler, ses lunettes noires, son mariage avec une femme blanche, sa désinvolture face aux règlements. ↗

En 1944 ou au tout début de 1945, une cour martiale le condamne pour possession de marijuana et de barbituriques à un an de détention dans une prison militaire disciplinaire, à Fort McClellan. Il en purgera environ dix mois, avant une démobilisation prononcée dans des conditions déshonorantes fin 1945. ↗

Ceux qui l'ont revu à sa sortie parlent d'un homme brisé, changé, plus lent dans ses gestes, plus sombre dans son regard — un homme qui ne redeviendra jamais tout à fait celui d'avant. Il transpose presque aussitôt l'épreuve en musique : le morceau « D.B. Blues », enregistré peu après sa libération, porte en titre l'abréviation même de « Detention Barracks » — la prison militaire — comme une cicatrice affichée en toutes lettres sur la pochette du disque.

Anecdotes de l'armée

6. L'après-guerre — la lumière plus grave (1946-1957)

Le son ne disparaît pas ; il change de couleur. Les années d'après-guerre voient Lester Young enregistrer abondamment, notamment pour le label Aladdin, puis rejoindre l'écurie du producteur Norman Granz, fondateur du Jazz at the Philharmonic (JATP), ces immenses tournées de concerts-événements qui associent sur scène plusieurs générations de solistes. Granz deviendra l'un des soutiens les plus constants et les plus loyaux de Young jusqu'à la fin de sa vie, le faisant enregistrer régulièrement, notamment aux côtés du pianiste Oscar Peterson, dans des séances où le tempo se fait plus lent, la respiration plus longue, la mélancolie plus présente qu'aux grandes années de Kansas City.

Le 8 décembre 1957, la chaîne CBS diffuse en direct l'émission The Sound of Jazz, réunissant à l'improviste plusieurs légendes du jazz devant les caméras, sans répétition excessive, dans un format presque documentaire — Coleman Hawkins, Ben Webster, Roy Eldridge et Gerry Mulligan y jouent aussi. Lester Young y retrouve Billie Holiday pour un « Fine and Mellow » resté un des moments les plus bouleversants de l'histoire de la télévision musicale : affaibli, assis — il est le seul musicien de l'émission autorisé à rester assis, hormis pendant son propre solo — il joue un chorus d'une simplicité et d'une tristesse absolues ; les caméras montrent Billie Holiday, les yeux fermés, qui sourit doucement en l'écoutant, comme si elle retrouvait, l'espace de quelques mesures, le frère de musique des années trente, avec qui elle avait perdu contact pendant plusieurs années. ↗

Anecdotes de l'après-guerre

7. La dernière nuit (janvier-15 mars 1959)

Au tout début de l'année 1959, Lester Young accepte un engagement au Blue Note de Paris. Sa santé est déjà très dégradée : il ne mange presque plus, se nourrit surtout d'alcool, et la fatigue de vingt-cinq ans de tournées, aggravée par les séquelles jamais refermées de la prison militaire, a fini par le ronger. Le séjour parisien, que certains témoins décrivent comme une remontée d'énergie et d'autres comme une dernière dérive, s'achève à la mi-mars.

Le 14 mars 1959, il reprend l'avion pour New York et descend, comme il en avait l'habitude, à l'Hôtel Alvin, sur la 52e Rue — cette même rue dont les clubs avaient vu naître sa légende vingt ans plus tôt. Dans la nuit du 14 au 15 mars, seul dans sa chambre, il meurt d'une hémorragie interne, conséquence directe de la malnutrition et de l'alcoolisme chronique. Il a quarante-neuf ans.

Lester Young est inhumé au cimetière des Evergreens, à Brooklyn. Selon le critique de jazz Leonard Feather, qui partageait le taxi de Billie Holiday au retour des funérailles, elle aurait murmuré, en sortant de la cérémonie : « Je serai la prochaine à partir. » Quatre mois plus tard, le 17 juillet 1959, Billie Holiday meurt à son tour à New York. Les deux voix qui s'étaient trouvées un matin de janvier 1937 dans un studio se sont tues à quelques semaines d'intervalle, comme si l'une ne pouvait décidément pas continuer sans l'autre. ↗

Cette même année, le contrebassiste et compositeur Charles Mingus, bouleversé, écrit et enregistre « Goodbye Pork Pie Hat », élégie instrumentale sur l'album Mingus Ah Um, qui restera l'un des hommages les plus habités jamais rendus par un musicien à un autre. Des années plus tard, Rahsaan Roland Kirk écrira et chantera des paroles sur cette même mélodie ; le saxophoniste Wayne Shorter, alors chez Art Blakey, composera à son tour « Lester Left Town ».

II. Le grand recueil d'anecdotes

8. La langue à lui — ce que ses mots signifiaient

Lester Young a inventé, ou en tout cas popularisé, tout un argot de studio et de coulisses que les musiciens du be-bop et au-delà ont fini par adopter en masse. Ce vocabulaire n'était pas seulement drôle : c'était une façon de créer, au sein d'un monde hostile, une langue rien qu'à eux, que les musiciens noirs pouvaient parler devant les Blancs sans être compris — une manière, disent certains historiens, d'être « cool » avant tout, c'est-à-dire d'exister sur ses propres termes dans un monde qui ne vous en laissait aucun. ↗

9. Le chapeau

Le chapeau melon plat que Lester Young portait presque en permanence, sur scène comme à la ville, a fini par porter son nom dans la mémoire collective : le « pork pie hat », littéralement « chapeau tourte au porc », à cause de sa forme aplatie qui rappelle le petit pâté britannique. Ce n'est pas lui qui a inventé le modèle, mais c'est lui qui l'a rendu indissociable de l'image du musicien de jazz élégant et discret — au point que, quand Charles Mingus voudra lui rendre hommage après sa mort, c'est ce chapeau, et lui seul, qu'il choisira de mettre en titre : « Goodbye Pork Pie Hat ».

10. Le saxophone de travers

Sa façon de tenir le saxophone presque à l'horizontale, le corps légèrement de biais, est devenue elle aussi une signature visuelle immédiatement reconnaissable — au point qu'une photographie prise de dos, au club new-yorkais Spotlite en 1946 par le photographe William Gottlieb, a pu être légendée ainsi dans le magazine Down Beat : « Il m'est venu à l'esprit que Lester est le seul homme dont la posture est si particulière qu'on le reconnaît sous n'importe quel angle — alors en voici une prise de dos. » ↗

11. Herschel Evans, le frère rival

Dans l'orchestre de Count Basie, Herschel Evans et Lester Young occupaient les deux pupitres de ténor, côte à côte, chaque soir. Leur opposition de styles — le son ample et vibré d'Evans contre le son fin et aérien de Young — donnait lieu à des joutes musicales que Basie orchestrait presque comme un metteur en scène, plaçant volontairement les deux hommes en vis-à-vis pour attiser la compétition et électriser le public. Cette rivalité, jamais amère, reste l'un des grands récits du swing des années 1930 ; elle prendra fin brutalement en 1939, quand Evans meurt prématurément d'une maladie cardiaque, laissant Young seul à la tête du pupitre qu'ils s'étaient si longtemps partagé.

12. « D.B. Blues », une prison mise en musique

Peu après sa sortie de détention militaire en 1945, Lester Young entre en studio et enregistre « D.B. Blues » — les initiales renvoyant directement aux « Detention Barracks », la prison disciplinaire de Fort McClellan où il venait de passer environ dix mois. Rares sont les musiciens de jazz à avoir mis un titre aussi explicite sur une blessure aussi personnelle ; le morceau, mélancolique et lent, porte dans son tempo même la trace de ce qu'il venait de traverser.

III. Le portrait

13. Traits marquants

14. Le génie — inventer un ailleurs plutôt qu'un plus fort

Dans un monde du ténor dominé par la puissance et l'ampleur du son de Coleman Hawkins, Lester Young n'a pas choisi de jouer plus fort, plus dense, plus virtuose au sens habituel du terme. Il a choisi de jouer à côté : de construire des lignes mélodiques qui commentent l'harmonie plutôt qu'elles ne la remplissent, qui contournent l'accord plutôt qu'elles ne s'y enfoncent. C'est un geste d'une audace immense, presque philosophique — refuser la norme dominante non par provocation, mais parce qu'on a, tout simplement, une autre idée de la beauté. Cette idée-là, deux décennies plus tard, portera un nom : le cool.

15. Caractère — la douceur et la fêlure

Ceux qui l'ont connu décrivent un homme d'une extrême douceur, presque timide, d'une politesse constante, qui détestait le conflit ouvert — au point, dit-on, de préférer démissionner d'un orchestre plutôt que d'affronter une dispute frontale. Cette douceur n'était pas de la faiblesse : c'était un choix de vie, celui d'un homme qui voulait, selon ses propres mots, « être un ange » plutôt qu'un « diable ». Mais cette même douceur, confrontée à la violence ordinaire du racisme américain et à la brutalité spécifique de l'institution militaire, s'est révélée terriblement vulnérable ; l'alcool est devenu, dans la dernière décennie de sa vie, à la fois un refuge et un poison.

16. Le blues — une tristesse qui ne crie jamais

Même dans ses morceaux les plus rapides, les plus enlevés, quelque chose dans le son de Lester Young garde toujours une nuance de blues, une mélancolie de fond qui ne s'exprime jamais par le cri mais par la retenue. Cette tristesse discrète, presque pudique, deviendra plus manifeste encore dans les enregistrements de la fin des années 1950 : le tempo ralentit, les phrases s'espacent, le son se fragilise — mais ne perd jamais sa clarté, sa capacité à toucher juste avec un minimum de moyens.

17. La modernité — le grand-père du be-bop

Sans avoir jamais joué de be-bop au sens propre, Lester Young en est l'une des sources les plus directement revendiquées. Charlie Parker lui-même, encore adolescent à Kansas City, a écouté et absorbé ses disques avec une intensité qui a marqué toute sa propre conception de l'improvisation ; la National Portrait Gallery de la Smithsonian Institution rappelle que Young est devenu, dans l'après-guerre, une figure fondatrice du mouvement cool, influençant directement Charlie Parker et Stan Getz par son sens de la ligne et du lyrisme. ↗

18. Influences — la généalogie d'un homme qui n'imitait personne

Il admirait des saxophonistes moins connus que Hawkins, notamment Frankie Trumbauer, joueur de saxophone en ut dont le phrasé souple et chantant a nourri sa propre conception de la ligne mélodique — une influence qu'il revendiquait volontiers, à contre-courant du culte que tous ses contemporains vouaient à Hawkins. De cette généalogie décalée est née une école entière : Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn, et bien au-delà du jazz « cool » proprement dit, presque tous les saxophonistes ténors venus après lui, jusqu'à John Coltrane dans certaines de ses ballades les plus dépouillées.

IV. L'écho

19. Portraits de l'entourage — ceux qui ont marché à ses côtés

Billie Holiday, la sœur de musique. Rencontrée en 1934 dans un after-hours de Harlem, devenue sa complice de studio à partir de 1937, elle chantait, disait-on, en pensant à la façon dont il aurait joué la phrase ; lui tissait derrière sa voix des contrechants qui semblaient deviner ses silences avant qu'elle ne les pose. Il vécut un temps dans l'appartement qu'elle partageait avec sa mère Sadie Fagan, à New York — cohabitation d'artistes plus que de couple, elle l'a toujours dit : entre eux, jamais rien d'autre que cette écoute absolue. Ils moururent à quatre mois d'écart, en 1959, et l'on raconte qu'au sortir de son enterrement à lui, dans le taxi du retour, elle aurait déjà su qu'elle serait la suivante.

Count Basie, le patron débonnaire. C'est dans son orchestre que Young trouva, à partir de 1936, le cadre où son style put s'épanouir pleinement — et c'est Basie lui-même qui orchestrait, avec une malice de chef d'orchestre, les duels nocturnes entre Young et Herschel Evans. Dans le langage codé de Prez, Basie devint un jour « Lady Basie » — une couronne de mots, offerte avec la même tendresse qu'à tous ceux qu'il aimait.

Herschel Evans, le rival et l'ami. Son ténor puissant, dans la tradition de Hawkins, fut pendant trois ans le contrepoint parfait à la légèreté de Young ; sa mort prématurée en 1939, à vingt-neuf ans, laissa un vide que Young ne combla jamais tout à fait — on dit qu'il en porta le souvenir jusque dans certains de ses chorus des mois suivants, comme une révérence silencieuse à l'ami disparu.

Norman Granz, le producteur fidèle. Fondateur du Jazz at the Philharmonic, il resta l'un des soutiens les plus constants de Young dans l'après-guerre, l'enregistrant régulièrement chez Norgran puis Verve, y compris dans les années les plus difficiles, quand d'autres l'avaient déjà oublié — c'est encore lui qui, en 1957, lui offrit une clarinette neuve pour remplacer celle volée vingt ans plus tôt, et l'encouragea à en rejouer.

Billy Young, le père exigeant. Chef de fanfare itinérante, musicien complet, professeur sévère jusqu'à la dureté — la lanière de cuir n'était jamais loin d'une fausse note — il donna à son fils toute sa formation musicale initiale, et, par sa rigueur même, une part du désir de liberté qui allait définir l'homme adulte, jusqu'à cette rupture, en 1927, au milieu d'une tournée dans le Sud ségrégué.

Charlie Parker, l'héritier silencieux. Jamais compagnon de scène régulier, mais auditeur absolu dans sa jeunesse à Kansas City, où il traînait autour des clubs à écouter les grands de passage, il porta toute sa vie la trace de ce qu'il avait entendu dans les disques du jeune Lester Young — au point que certains de ses tout premiers essais au saxophone ténor, plus tard, sonneront étrangement comme du Young.

Sonny Stitt, le cadet couronné « Lady ». Sur les routes du Jazz at the Philharmonic, Young l'avait affublé du titre de « Lady Stitt » — et un soir, après une rafale de chorus techniquement irréprochables, se contenta de lui glisser, mi-sérieux mi-taquin : « C'est très joli, Lady Stitt. Mais est-ce que tu peux me chanter une chanson ? » Une leçon entière, en une phrase, sur ce qui comptait vraiment à ses yeux : chanter, avant de démontrer.

20. Hommages reçus — ce que le vent a rapporté

Par ses pairs du jazz

Par les institutions

Par les générations suivantes

Par les écrivains et le cinéma

Par la peinture et les arts visuels

21. Frise des engagements marquants

PériodeScène
1919-1927Tournées avec la fanfare familiale, Young Family Band, dans les carnavals et cirques du Middle West
1927-1933Orchestres itinérants du Middle West, dont les Blue Devils
1933Installation à Kansas City
1934Bref passage chez Fletcher Henderson (New York)
1936-1940Orchestre de Count Basie (premier grand passage)
1936Séance « Jones-Smith Incorporated » — « Lady Be Good », « Shoe Shine Boy »
1937-1941Séances régulières avec Billie Holiday
1943-1944Retour dans l'orchestre de Count Basie
1944-1945Armée américaine, puis détention militaire à Fort McClellan (Alabama)
1946-1950Label Aladdin ; tournées Jazz at the Philharmonic (Norman Granz)
1952-1959Norgran puis Verve, avec Norman Granz ; séances avec Oscar Peterson
8 déc. 1957The Sound of Jazz (CBS), duo avec Billie Holiday
janv.-mars 1959Dernier engagement, Blue Note de Paris

V. Les clés

22. Petit glossaire — la langue de Prez

Mot ou expressionSens
CoolApprobation : quelque chose de juste, de réussi, de bien en place
Eyes / big eyes (« yeux »)Tout ce qu'on aime, qu'on souhaite, qu'on remarque
No eyesAucun intérêt, aucune envie
Bread (« pain »)L'argent — « How does the bread smell? » : à combien est payée la soirée ?
I feel a draft (« je sens un courant d'air »)Je sens une hostilité, un racisme dans l'air
George WashingtonUn policier
Bing and BobDeux personnes très proches, en référence à Bing Crosby et Bob Hope
Lady + nomMarque d'affection donnée à n'importe qui, homme ou femme (« Lady Basie », « Lady Stitt », « Lady Day »)
Gray boy / oxford grayUn homme blanc / un homme noir à la peau claire, comme Young se désignait lui-même
Startled doe, two o'clockUne jolie femme assise à telle heure imaginaire dans la salle
Have another helpingJouer un chorus supplémentaire
Molly trolleyUne répétition
TribeUn orchestre
ZoomerUne éponge (au sens propre comme figuré)
Needle dancerUn héroïnomane
Johnny deathbedQuelqu'un de gravement malade
Von HangmanQuelque chose qu'on déteste
Can madam burn?Est-ce que ta femme sait cuisiner ?
Pork pie hatLe chapeau melon plat que Young rendit indissociable de son image
Prez / PresSurnom donné par Billie Holiday : « le Président » du saxophone ténor
Red / Kentucky RedSurnoms donnés à Young dans sa jeunesse kansas-citienne, à cause de sa peau claire — avant que Billie Holiday ne le rebaptise « Prez »
Lady DaySurnom donné par Young à Billie Holiday
D.B.« Detention Barracks », la prison militaire disciplinaire
Ivey-DiveyExpression favorite de Young, reprise en 2000 comme titre d'un album hommage de Don Byron
Repeater pencilUn solo qui recopie sans cesse les mêmes formules, l'inverse de tout ce qu'il recherchait

23. Citations

De lui — en toutes lettres

« I don't want to be a devil. I want to be an angel and play pretty melodies. »
— « Je ne veux pas être un diable. Je veux être un ange, et jouer de jolies mélodies. » ↗

Sur lui

« Billie Holiday loved the way that Lester Young played fills and harmonies behind her when she sang. »
— « Billie Holiday aimait la façon dont Lester Young jouait des contrechants et des harmonies derrière elle quand elle chantait. »
Scott Yanow, historien du jazz ↗

« Lester is the one man whose stance is so unique that he is recognizable from whatever angle photographed. »
— « Lester est le seul homme dont la posture est si particulière qu'on le reconnaît sous n'importe quel angle. »
Légende de Down Beat, sous une photographie de William Gottlieb, 1946 ↗

24. Playlists thématiques

Le style qui n'avait pas de nom (années Kansas City Seven) « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » (Jones-Smith Incorporated, 1936) · « Lester Leaps In » (Kansas City Seven, 1939) · « Dickie's Dream » (1939) · « Tickle Toe » (avec Count Basie, 1940)

Le duo avec Lady Day « This Year's Kisses » (1937) · « All of Me » (1941) · « Fine and Mellow », The Sound of Jazz (1957)

La blessure et l'après « D.B. Blues » (1945)

Le retour et la remontée (1955-1957) Jazz Giants '56 et Prez and Teddy, avec Teddy Wilson, Roy Eldridge, Jo Jones (1956) · le concert de Newport 1957, notamment « Polkadots and Moonbeams »

Le dernier acte, avec Norman Granz Séances avec Oscar Peterson (années 1950) · The President (Norgran, 1954)

Pour aller plus loin La bande originale de Jammin' the Blues (1944) · Ivey-Divey, l'album hommage de Don Byron (2000)

25. Conseils pour découvrir l'œuvre

Commencer par « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » (1936), pour entendre le choc d'un style entièrement neuf. Poursuivre avec les duos enregistrés aux côtés de Billie Holiday entre 1937 et 1941, sommet absolu de leur connivence. Écouter ensuite « Lester Leaps In », puis, pour mesurer le chemin parcouru, « D.B. Blues » (1945) et enfin le « Fine and Mellow » de The Sound of Jazz (1957) — trois versions du même homme, à vingt ans d'écart.

26. Sur les pas de Lester Young

27. Quiz final

  1. Quel surnom Billie Holiday donna-t-elle à Lester Young, et pourquoi ?
  2. Sous quel pseudonyme collectif Young enregistra-t-il « Lady Be Good » et « Shoe Shine Boy » en 1936 ?
  3. Quel ténor rival, dans l'orchestre de Count Basie, incarnait le style opposé au sien ?
  4. Que signifient les initiales « D.B. » dans le titre « D.B. Blues » ?
  5. Quel musicien composa « Goodbye Pork Pie Hat » en hommage à Lester Young ?
  6. Dans quelle émission de télévision de 1957 Young et Billie Holiday se retrouvèrent-ils pour un dernier duo bouleversant ?
  7. Dans quel État américain, et non en Géorgie comme on le lit parfois à tort, Lester Young fut-il détenu par l'armée en 1944-1945 ?
  8. Que voulait dire Young quand il disait « I feel a draft » (« je sens un courant d'air ») ?

(Réponses : 1. « Prez »/« Président », pour sa musicianship jugée supérieure · 2. Jones-Smith Incorporated · 3. Herschel Evans · 4. « Detention Barracks », la prison militaire · 5. Charles Mingus · 6. The Sound of Jazz, CBS · 7. l'Alabama, à Fort McClellan · 8. qu'il percevait une hostilité ou un racisme dans l'atmosphère)

28. Passe de vérification des faits

Avant publication, à vérifier point par point : les dates précises de la cour martiale et de la durée exacte de détention (les sources s'accordent sur « environ dix mois » à « un an », mais divergent sur les dates exactes d'entrée et de sortie) ; le lieu de l'incorporation, de l'entraînement et de l'arrestation — désormais solidement établi à Fort McClellan, Alabama, par convergence de cinq biographies de référence (Porter, Büchmann-Møller, Daniels, Gelly, Delannoy, toutes citées dans la thèse de Meaghan Parker) et un témoignage direct (le batteur Jerry Potter, alors au même camp) ; en revanche, le lieu exact où Young a purgé sa peine de détention proprement dite reste incertain : une source (jazz.com) et une autre (Encyclopedia.com) l'indiquent à Fort Gordon, en Géorgie, tandis que deux autres (Grokipedia, Study.com) parlent du pénitencier militaire de Fort Leavenworth, au Kansas — un point que seule une lecture directe de Büchmann-Møller ou de Daniels permettrait de trancher ; le détail exact de l'anecdote de l'agent du FBI infiltré au Club Plantation ; la date exacte du dernier engagement parisien de janvier-février 1959 ; l'exactitude de l'anecdote du refus de jouer un vendredi 13 en décembre 1940 ; les droits et crédits exacts de chaque photographie avant intégration définitive sur le site.

29. Sources

30. Album photo

1 — Famous Door, New York, vers septembre 1946

!Lester Young, Famous Door, New York, vers septembre 1946.jpg?width=700) Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)

2 — De dos, au Spotlite, New York, vers septembre 1946

Lester Young de dos, Spotlite, New York, vers septembre 1946

La photographie à la légende devenue célèbre : « on le reconnaît sous n'importe quel angle » (chapitre 10). Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗

3 — Charlie Parker, Three Deuces, New York, 1947

Charlie Parker, Three Deuces, New York, 1947

L'héritier silencieux (chapitre 19), au Three Deuces, New York, vers 1947. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗

4 — Coleman Hawkins et Miles Davis, 1947

Coleman Hawkins et Miles Davis, Three Deuces, New York, 1947

Hawkins, la référence dont le style de Young s'écartait délibérément (chapitre 2), et Miles Davis, futur héritier du « cool » (chapitre 4). Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗

5 — Billie Holiday, Downbeat, New York, vers février 1947

!Billie Holiday, Downbeat, New York, vers février 1947.jpg?width=700) « Lady Day », la sœur de musique (chapitre 3 et 19), photographiée au même club, la même année, que la scène décrite au chapitre 19. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)

6 — Count Basie et Bob Crosby, Howard Theatre, Washington D.C., 1941

!Count Basie et Bob Crosby, Howard Theatre, Washington D.C., 1941.jpg?width=700) « Lady Basie » (chapitre 8 et 19), le patron débonnaire qui orchestrait les duels avec Herschel Evans. Photo : William P. Gottlieb, Library of Congress, domaine public. Fiche ↗.jpg)

7 — À consulter en ligne (domaine public, non intégrées)

Le fonds Gottlieb de la Library of Congress conserve encore d'autres portraits utiles : voir la collection « Gottlieb Jazz Photos » ↗. Un portrait de Lester Young par Herman Leonard, conservé à la National Portrait Gallery, est visible sur la fiche du Smithsonian ↗ (droits à vérifier avant toute reproduction, le fonds Leonard n'étant pas dans le domaine public). Idem pour le tableau Big Band (2005) de LeRoy Neiman (chapitre 20) et la sérigraphie Tickle Toe de Sam Middleton, toutes deux protégées par le droit d'auteur : à ne mentionner qu'en texte, jamais à reproduire, sauf autorisation explicite.

Dernière mesure

Il jouait son saxophone de travers, comme s'il ne voulait pas tout à fait regarder la musique en face — comme s'il fallait un peu d'obliquité pour dire les choses vraiment.

Il a passé sa vie à chercher l'ailleurs d'un accord : la note qu'on n'attend pas, la respiration qu'on ne compte pas, l'endroit où la mélodie continue de vivre sans qu'on ait besoin de la forcer. Le monde, autour de lui, criait, cognait, punissait. Lui a continué de jouer bas, clair, juste — et a appelé ça cool, comme on donne un nom doux à ce qui nous a coûté très cher.

Quelque part sur la 52e Rue, une chambre d'hôtel a gardé le silence d'une nuit de mars 1959. Quatre mois plus tard, une autre voix s'est tue à son tour, comme pour ne pas le laisser jouer seul trop longtemps.

Reposez le disque. Laissez tourner le silence entre les plages. C'est là, dans cet espace-là, exactement, que le Président respirait.