
Musiciens · Pianiste et compositeur de jazz · Le silence qui danse
Thelonious Monk
1917 – 1982 · Rocky Mount, Caroline du Nord, États-Unis
📋 Navigation rapide
- 00 · Ouverture — Ce que le silence sait
- 01 · Comment lire ce guide — Trois portes
- 02 · Repères — La fiche en un souffle
- 03 · Chronologie repère
- 04 · LE RÉCIT
- 05 · San Juan Hill, ou la première mesure (1917–1934)
- 06 · Minton's, la nuit où tout s'invente (1935–1946)
- 07 · Le génie de la musique moderne (1947–1950)
- 08 · Les années sans carte (1951–1955)
- 09 · Brilliant Corners (1955–1958)
- 10 · Nica, Time et Columbia (1958–1970)
- 11 · Le grand silence (1971–1982)
- 12 · LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
- 13 · Enfances et premiers pas — les à-côtés
- 14 · Leçons — ce qu'on apprenait en jouant avec lui
- 15 · Le rite de la scène — chapeaux, danse et silence
- 16 · À la maison, hors scène
- 17 · Monk et les autres
- 18 · Sur la route — Paris, Londres, le cinéma
- 19 · Ce qu'il en reste — plaques, cercle, conservatoires
- 20 · Interlude — Une nuit au Five Spot, été 1957 (reconstitution)
- 21 · LE PORTRAIT
- 22 · Traits marquants
- 23 · Le silence — La note qu'on ne joue pas
- 24 · Caractère — L'ours doux et l'orage intérieur
- 25 · Le génie — Une harmonie qui ne demandait pas la permission
- 26 · Le blues — Le si bémol et la maison
- 27 · L'humour — Le rire de côté
- 28 · La modernité — L'avenir par le passé
- 29 · Influences — La généalogie d'un original
- 30 · L'ÉCHO
- 31 · Hommages reçus — Ce que le clavier a rapporté
- 32 · Portraits de l'entourage — Ceux qui ont tenu la lampe
- 33 · Frise des engagements
- 34 · Liens avec les autres arts
- 35 · LES CLÉS
- 36 · Playlists thématiques
- 37 · Conseils pour découvrir l'œuvre
- 38 · Petit glossaire
- 39 · Citations
- 40 · Sur les pas de Thelonious Monk
- 41 · Quiz final
- 42 · Passe de vérification des faits
- 43 · Sources
- 44 · Album photo
- 45 · Dernière mesure
Le silence qui danse
Hommage — 1917 · 1982

Thelonious Monk au Minton's Playhouse, New York, vers septembre 1947. Photo : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress), via Wikimedia Commons (fiche du fichier ↗ · notice de la Library of Congress ↗).
« It's always night, or we wouldn't need light. »
— « C'est toujours la nuit, sinon nous n'aurions pas besoin de lumière. »
Phrase attribuée à Thelonious Monk, que Thomas Pynchon a placée en épigraphe de son roman Against the Day (2006) ↗
Ouverture — Ce que le silence sait
Il y a des musiciens qui remplissent la nuit. Lui, il la laissait respirer.
Il entrait dans une mélodie comme on entre dans une pièce dont on connaît les meubles à l'aveugle : en heurtant, exprès, l'angle de la table. Une seconde mineure, là où l'on attendait une tierce. Un doigt à plat, comme un marteau doux. Une note tenue trop longtemps, puis plus rien — et dans ce plus rien, tout un auditoire retenait son souffle, persuadé d'avoir perdu le fil, avant de comprendre que le fil, c'était le trou.
On a dit maladroit. On a dit deux mains gauches. On a dit, plus tard, avec la tendresse des gens qui ont compris trop tard, génie. Lui n'a rien dit, ou presque : il a mis un chapeau, il a ajusté ses lunettes noires, et quand ses musiciens jouaient il se levait et tournait sur lui-même, lentement, comme si la musique avait besoin d'un axe. Un derviche de Harlem. Un phare qui aurait choisi de danser.
Il est né dans le Sud, il a grandi dans un quartier qu'on allait raser pour bâtir des salles de concert, il a passé six ans sans droit de jouer dans les clubs de sa propre ville pour avoir refusé de trahir un ami. Il a écrit des mélodies qui ressemblent à des escaliers dont une marche aurait été retirée, et que des générations de pianistes ont appris à descendre sans tomber : 'Round Midnight, Ruby, My Dear, Blue Monk, Epistrophy, Straight, No Chaser. Des maisons où l'on entre par la fenêtre, et où l'on se sent chez soi.
Ce guide n'est pas une biographie de plus. C'est une marche autour d'un piano dont un pied serait plus court : on ne le calera pas. On écoutera plutôt comment tout tient, justement, à cause de cela.
Entrez. Laissez la lumière éteinte. Écoutez ce qui se passe entre les notes : c'est là qu'il habitait.
Comment lire ce guide — Trois portes
Ce guide est une maison à plusieurs entrées. Voici trois façons d'y pénétrer, selon le temps dont vous disposez ; chacune a son disque, à écouter en lisant. (Durées estimées sur environ 230 mots à la minute ; « § » renvoie aux titres numérotés.)
| Parcours | Durée | À lire | À écouter |
|---|---|---|---|
| Un souffle | ≈ 10 min | L'ouverture · §1 San Juan Hill · §4 Les années sans carte · §16 Le silence · §7 Le grand silence · « Dernière mesure » | Thelonious Himself (1957), en particulier « 'Round Midnight » en solo |
| Une soirée | ≈ 1 h | L'ouverture, les repères et la chronologie · tout le récit (§1 à 7) · l'interlude du Five Spot · le portrait (§15 à 22) · §10 Le rite de la scène · §23 Hommages reçus · §27 Playlists · « Dernière mesure » | Monk's Music (1957), avec Coleman Hawkins et John Coltrane |
| L'intégrale | 1 h 30 à 2 h | Tout, dans l'ordre ; quiz, vérification, sources et album en dernier | Thelonious Monk Quartet with John Coltrane at Carnegie Hall (enregistré en 1957, publié en 2005), jusqu'à la dernière note |
Entrer par une envie
- Rire : §20 L'humour · §10 Le rite de la scène · §12 Monk et les autres
- Comprendre le silence : §16 Le silence · §18 Le génie · §10 Le rite de la scène
- Mieux écouter : §18 Le génie · §19 Le blues · §27 Playlists · §28 Conseils pour découvrir l'œuvre
- Les rencontres (Nica, Coltrane, Miles, Rollins) : §5 · §12 · §24 Portraits de l'entourage
- Comprendre ce qu'on lui a pris : §4 Les années sans carte · §25 Frise des engagements
- Voir et marcher : §31 Sur les pas de Thelonious Monk · §35 Album photo · la page « Carte et frise »
- Vérifier : §33 Passe de vérification des faits · §34 Sources
Le plan en un coup d'œil
- Ouverture, repères, chronologie
- I. Le récit — §1 à 7, de San Juan Hill au grand silence
- II. Le grand recueil d'anecdotes — §8 à 14, et l'interlude du Five Spot
- III. Le portrait — §15 à 22
- IV. L'écho — §23 à 26
- V. Les clés — §27 à 35 : playlists, glossaire, citations, itinéraire, quiz, vérification, sources, album
- Dernière mesure
Repères — La fiche en un souffle
| Nom de naissance | Thelonious Sphere Monk (son acte de naissance porte « Thelious » et omet le second prénom, emprunté à son grand-père maternel Sphere Batts) |
| Naissance | 10 octobre 1917, Rocky Mount (Caroline du Nord) |
| Mort | 17 février 1982, Englewood (New Jersey), d'un accident vasculaire cérébral, à 64 ans |
| Enfance | New York dès 1922, aux Phipps Houses (243 West 63rd Street), dans le quartier de San Juan Hill |
| Instrument | Piano (et orgue d'église, adolescent, en tournée avec un évangéliste) |
| Signatures | Dissonances assumées, attaque percussive, silences, main gauche héritée du stride, danse sur scène, chapeaux et lunettes noires |
| Label(s) | Blue Note (1947-1952), Prestige (1952-1954), Riverside (1955-1961), Columbia (dès 1962) |
| Formation | Longtemps un quartette, avec le ténor Charlie Rouse (de 1959 à 1970) |
| Compagnons de route | Coleman Hawkins, Bud Powell, Kenny Clarke, John Coltrane, Sonny Rollins, Charlie Rouse, Steve Lacy, la baronne Pannonica de Koenigswarter |
| Épouse | Nellie Smith Monk (mariés en 1947) |
| Enfants | Thelonious Jr., dit T.S. (né en 1949), batteur ; Barbara, dite « Boo Boo » (1953-1984) |
| Trace | Compositeur de jazz le plus enregistré après Duke Ellington (selon Wikipedia, en 2009) ; l'un des cinq musiciens de jazz en couverture de Time |
Sources : Wikipedia ↗ · NCpedia ↗ · All About Jazz ↗ · Biography.com ↗
Chronologie repère
| Année | Événement |
|---|---|
| 1917 | 10 octobre : naissance de Thelonious Sphere Monk à Rocky Mount (Caroline du Nord), fils de Barbara et de Thelonious Monk père. Sa sœur Marion et son frère Thomas complètent la fratrie. |
| 1922 | La famille s'installe à New York : Phipps Houses, 243 West 63rd Street, dans San Juan Hill. |
| années 1920-1930 | Un peu de trompette, puis le piano. Leçons de stride avec une voisine, Alberta Simmons ; classiques avec Simon Wolf. Lycée Stuyvesant, qu'il ne termine pas. |
| vers 1934 | Il tourne comme organiste avec un évangéliste ; son premier groupe date de ses 16 ans. |
| vers 1941 | Le batteur Kenny Clarke le recrute comme pianiste maison du Minton's Playhouse, à Harlem : l'atelier où se fabrique le bebop. |
| 1943 | Il dépose « I Need You So », première forme de « 'Round Midnight ». En mars, il est réformé lors de l'examen d'incorporation. |
| 1944 | Premier enregistrement commercial, dans le quartette de Coleman Hawkins. |
| 1947 | Grâce à Ike Quebec, il rencontre Lorraine et Alfred Lion (Blue Note) : premières séances en leader. Il épouse Nellie Smith. |
| 1948 | 2 juillet : « Epistrophy » (avec Milt Jackson). Septembre : première semaine au Village Vanguard — où personne ne vient. |
| 1949 | 27 décembre : naissance de T.S. Monk. |
| 1951 | Août : arrêté dans une voiture avec Bud Powell, il refuse de le charger. Sa carte de cabaret lui est retirée : il ne pourra plus jouer dans les lieux new-yorkais qui servent de l'alcool, jusqu'au printemps 1957. |
| 1952-1954 | Contrat avec Prestige ; sessions avec Sonny Rollins, Art Blakey, Max Roach. |
| 1954 | Juin : première visite en Europe (Salon du Jazz, Salle Pleyel, Paris) ; il enregistre un disque de piano seul pour Vogue. À Paris, Mary Lou Williams le présente à Nica de Koenigswarter. 24 décembre : séance avec Miles Davis et Milt Jackson, restée célèbre. |
| 1955 | Riverside rachète son contrat Prestige pour 108,27 dollars. Thelonious Monk Plays Duke Ellington. |
| 1956 | The Unique Thelonious Monk ; en octobre et décembre, Brilliant Corners (Sonny Rollins, Ernie Henry, Oscar Pettiford, Max Roach). |
| 1957 | Carte de cabaret restituée. Été : première résidence au Five Spot, avec John Coltrane. 26 juin : Monk's Music. 29 novembre : concert-bénéfice au Carnegie Hall, enregistré par Voice of America — bandes retrouvées en 2005. |
| 1958 | Nouvelle résidence au Five Spot ; Charlie Rouse rejoint le quartette. 15 octobre : arrêté à Wilmington (Delaware) avec Nica ; les policiers le frappent. |
| 1959 | 28 février : orchestre à Town Hall (arrangements de Hall Overton), premier concert documenté de Charlie Rouse avec Monk. Thelonious Alone in San Francisco. 27 juillet : enregistrement de la musique des Liaisons dangereuses de Roger Vadim. |
| 1962 | Contrat avec Columbia. |
| 1963-1964 | Monk's Dream ; Criss-Cross. 28 février 1964 : couverture de Time, « The Loneliest Monk ». |
| 1965 | Tournée dont le départ est marqué par un entretien pour la radiotélévision néo-zélandaise ; Solo Monk. |
| 1967-1968 | Les frères Blackwood le filment pour la télévision ouest-allemande : matière du documentaire de 1988. Underground (1968), avec « Ugly Beauty ». 27 octobre 1968 : concert au lycée de Palo Alto, à l'invitation de Danny Scher, seize ans. |
| 1971 | Tournée mondiale avec les Giants of Jazz ; en novembre, à Londres, sa dernière séance en leader (Black Lion). |
| 1973 | Il s'installe chez Nica, à Weehawken (New Jersey). |
| 1974-1976 | Dernières apparitions publiques : Carnegie Hall (6 avril 1974), Newport à New York (1975). |
| 1982 | 17 février : mort à Englewood. Obsèques à St. Peter's Church, Manhattan ; il repose au cimetière de Ferncliff (Hartsdale, New York). |
| 1986-1987 | Création du Thelonious Monk Institute of Jazz ; premier concours en 1987. |
| 1988 | Thelonious Monk: Straight, No Chaser, documentaire de Charlotte Zwerin, produit par Clint Eastwood. |
| 1993 | Grammy Lifetime Achievement Award. |
| 2005 | Retrouvailles avec la bande du Carnegie Hall 1957 (Monk et Coltrane) dans les archives de la Library of Congress. |
| 2006 | Citation spéciale du prix Pulitzer. |
| 2009 | Biographie de Robin D. G. Kelley ; intronisation au North Carolina Music Hall of Fame. |
| 2017 | Centenaire ; le Monk Institute devient en 2019 le Herbie Hancock Institute of Jazz. |
| 2020 | Publication de Palo Alto, enregistrement du concert de 1968. |
| 2022 | Rewind and Play, film d'Alain Gomis d'après une émission télévisée tournée à Paris en décembre 1969. |
Sources principales : Wikipedia ↗ · NCpedia ↗ · All About Jazz ↗ · NPR, entretien avec Robin D. G. Kelley ↗ · NPR, 2005 ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · Wikipedia, Piano Solo ↗ · Blog de Choc ↗
I. LE RÉCIT
1. San Juan Hill, ou la première mesure (1917–1934)
Il naît dans une ville de tabac et de rails : Rocky Mount, Caroline du Nord, le 10 octobre 1917. On y entend les trains toute la journée ; c'est peut-être là, à cinq ans à peine, qu'il apprend que le rythme est une chose qui passe à travers les murs. L'acte de naissance, écrit à la hâte, dit « Thelious » et oublie le second prénom — Sphere, celui de son grand-père maternel. Comme si l'administration avait déjà deviné qu'il faudrait des mots à part pour cet enfant. ↗ · ↗
En 1922, sa mère Barbara emmène les enfants à New York. Ils s'installent aux Phipps Houses, 243 West 63rd Street, dans un quartier qu'on appelle San Juan Hill — d'après les vétérans noirs de la guerre hispano-américaine qui y vivaient. Plus tard, l'urbanisme rasera presque tout pour faire place au Lincoln Center ; les Phipps Houses, elles, resteront debout, comme un piano oublié au milieu d'une salle de bal en chantier. ↗ · ↗
Anecdotes de la première enfance
- La trompette, puis le piano. Il essaie d'abord la trompette, puis passe au piano vers neuf ans, selon Wikipedia ; d'autres notices le font jouer plus tôt, dès cinq ou six ans, et Time le fait débuter à onze ans, à 75 cents la leçon hebdomadaire (voir §33). Sa voisine Alberta Simmons lui enseigne le stride de Fats Waller, de James P. Johnson, d'Eubie Blake. ↗ · ↗
- « Monkey ». Enfant sage et obéissant, il se distingue vite par son nom : personne ne l'embêtait, racontera-t-il à Time, mais les autres l'appelaient « Monkey » — un sobriquet qu'il n'aimait pas. Pendant que son père rentre seul dans le Sud se remettre d'une longue maladie, sa mère, employée modèle et stricte, veut donner à ses trois enfants une éducation soignée. ↗
- Les rent parties et l'Apollo. Vers quatorze ans, il joue déjà dans les « rent parties » de Harlem, ces fêtes payantes organisées pour aider un voisin à boucler son loyer. Il se présente si souvent aux soirées amateurs du mercredi à l'Apollo Theater, et les gagne si régulièrement, qu'on finit par ne plus l'y laisser concourir. ↗
- La mère qui frotte les sols. Robin D. G. Kelley raconte une mère qui récurait des planchers pour payer les leçons de piano et l'encourageait à suivre son rêve. Sa carte d'employée montre qu'elle nettoyait des bureaux publics pour la Ville de New York. ↗ · ↗
- Les hymnes de sa mère. Barbara lui apprend quelques cantiques, et il l'accompagne à l'église quand elle chante. ↗
- Bach, Chopin, Rachmaninov. Pendant deux ans, il étudie le piano classique avec Simon Wolf, un Autrichien formé à bonne école. Ses favoris : Chopin et Rachmaninov. Les leçons s'arrêtent quand sa passion pour le jazz devient évidente. ↗
- Le claquettiste. Adolescent, il fait partie des « hoofers » : dans son quartier, tout le monde claquait des pieds. Kelley y voit l'origine de sa danse d'adulte. ↗
- Stuyvesant. Il entre au lycée Stuyvesant, établissement réputé pour élèves doués, et ne le termine pas. ↗
- L'orgue de l'évangéliste. À dix-sept ans, il part en tournée comme organiste avec un prédicateur itinérant ; il monte son premier groupe à seize ans, pour quelques dîners et quelques bals de lycée. ↗ · ↗
- Le Juilliard qui n'a pas eu lieu. Des biographies l'ont fait étudier à la Juilliard School ; les preuves manquent. Il semble avoir concouru vers 1942-1943 dans un centre communautaire de son quartier pour une bourse Juilliard, et être arrivé deuxième. La légende s'est nourrie de là. Il aurait dit à peu près qu'il était content de n'être pas passé par le conservatoire : cela l'aurait sans doute abîmé. ↗
On lui a appris à jouer les notes. Il a appris tout seul ce qu'il fallait faire des trous.
2. Minton's, la nuit où tout s'invente (1935–1946)
Vers 1941, le batteur Kenny Clarke le recrute comme pianiste maison du Minton's Playhouse, au 210 West 118th Street, à Harlem. C'est un club, mais c'est surtout un atelier : chaque nuit, après le service, on y « coupe » les concurrents — des cutting contests où l'on affronte, note à note, les meilleurs de la ville. Gillespie, Charlie Christian, Clarke, Parker, plus tard Miles Davis : tout ce monde passe par la même porte. Monk n'est pas seulement là pour accompagner. Il est là pour poser les rails. ↗ · ↗
On croit reconnaître son piano sur des bandes prises vers 1941 par Jerry Newman dans le club : un style alors décrit comme « hard-swinging », avec des traits à la manière d'Art Tatum. On est loin de l'image du maladroit. Le mot de la pianiste Mary Lou Williams, qui le protégea, est resté : les boppeurs ont fait une musique difficile à voler ; et les « sangsues » ont pourtant essayé — jusqu'à lui prendre l'idée du béret et des lunettes. ↗
Anecdotes de l'atelier
- « I Need You So ». En 1943, il dépose une chanson d'amour intitulée I Need You So, avec des paroles écrites par une amie du quartier, Thelma Elizabeth Murray. C'est la première forme de « 'Round Midnight ». Le chef d'orchestre Cootie Williams l'enregistre le premier ; Bud Powell l'y a poussé ; Williams ajoute un interlude et son nom au générique, puis un parolier, Bernie Hanighen, s'y ajoute encore. Résultat : la succession de Monk ne touche qu'un tiers des droits d'un de ses plus grands succès. ↗
- Épistrophie. Il compose « Epistrophy » avec Kenny Clarke vers 1942 ; on l'a appelé la première composition du jazz moderne. Monk ne l'enregistrera en leader qu'en 1948. ↗ · ↗
- Chez les vieux maîtres. Kelley note un fait que personne n'avait vraiment raconté : Monk passait autant de temps avec les anciens pianistes de stride (James P. Johnson, Willie « The Lion » Smith) qu'avec les jeunes boppeurs. Billy Taylor raconte comment il s'est retrouvé, sans savoir où il était, dans le salon de James P. Johnson : et le jeune Monk était là, à jouer du stride avec les autres. ↗
- Réformé. En mars 1943, l'examen d'incorporation le classe comme « rejet psychiatrique » : il ne servira pas. ↗
- Hawkins. En 1944, Coleman Hawkins est le premier à l'engager pour une longue série de concerts et à enregistrer avec lui. Monk dira, rapporte Kelley, que tout saxophoniste porte un peu de Hawkins en lui. ↗ · ↗
À Minton's, on disait qu'il jouait faux. Lui, il posait les fondations d'un monde qui n'existait pas encore.
3. Le génie de la musique moderne (1947–1950)
En 1947, Ike Quebec le présente à un couple qui va tout changer : Lorraine et Alfred Lion, cofondateurs de Blue Note. Lion ne cherchait pas des ventes ; il cherchait des musiciens qu'il fallait enregistrer en entier. Il aurait confié à Michael Cuscuna qu'il n'y en avait eu que trois dans sa vie : Monk, Herbie Nichols, Andrew Hill. Les premières faces sortent, plus tard rassemblées sous un titre qui sonne comme un défi : Genius of Modern Music. ↗
Anecdotes du grand pari
- Lorraine Gordon, porte-voix. Elle arpente Harlem avec ses disques ; un disquaire de la Septième Avenue lui répond que ce pianiste a « deux mains gauches ». Elle lui dit d'attendre. En février 1948, elle écrit au journal PM pour signaler « un génie qui vit ici, au cœur de New York, et que personne ne connaît » ; un journaliste vient, mais Monk ne lui parle que si Lorraine est dans la pièce. ↗
- Une semaine au Vanguard. En septembre 1948, Lorraine obtient de Max Gordon, patron du Village Vanguard, une semaine de concerts pour Monk. Personne ne vient. ↗
- Les séances Blue Note. Le 15 octobre 1947, « Thelonious » ; le 2 juillet 1948, « Epistrophy » et « I Mean You » ; en 1951, « Criss Cross », « Eronel » et « Straight, No Chaser ». Le coffret complet rassemble aussi « Ruby, My Dear », « Well, You Needn't », « Off Minor », « In Walked Bud », « Evidence » — presque tout ce qui deviendra un répertoire. ↗
- Nellie. Il épouse Nellie Smith en 1947 ; ils se connaissaient depuis l'adolescence, dans le même quartier. Elle sera la colonne de la maison : d'après Kelley, elle enchaîne les petits emplois (ascensoriste à l'hôtel Taft, chez Chock Full o'Nuts) quand Monk ne trouve pas de travail, l'accompagne ensuite sur la route, veille à ce qu'il soit prêt et bien habillé, et finit par engager et congédier les musiciens quand sa santé se fragilise. Leur fils T.S. naît le 27 décembre 1949. ↗ · ↗
- Les critiques. La plupart des critiques et beaucoup de musiciens se montrent d'abord hostiles à son son ; il a trente ans quand il mène sa première séance, et près de la moitié de sa vie de jazzman derrière lui. ↗
Personne n'entendait encore ce qu'il jouait. Lui, il l'écrivait déjà pour ceux qui viendraient.
4. Les années sans carte (1951–1955)
Août 1951. Une voiture garée devant chez lui. À l'intérieur, Bud Powell, qui tient un sachet d'héroïne. Quand la police approche, Powell le jette ; il atterrit aux pieds de Monk. Tous sont arrêtés ; c'est Monk qui fait de la prison — une soixantaine de jours à Rikers Island, selon Kelley. Il ne dénoncera jamais son ami. Ce qui est pire que la peine, c'est la punition qui suit : le retrait de sa carte de cabaret, le permis de travail que la police délivrait aux artistes des lieux où l'on servait de l'alcool. Pour lui, ce sera l'exil à domicile, de 1951 au printemps 1957. Nellie appellera ces années « les un-années ». ↗ · ↗
Il joue là où la loi ne regarde pas : des bars noirs de Brooklyn et du Bronx, grâce à un groupe de musiciens mené par Randy Weston, des théâtres, des scènes hors de la ville. Nellie travaille ; les séances d'enregistrement, rares, sont un mince filet. C'est pourtant dans ces années que tout se passe. ↗ · ↗
Anecdotes des années maigres
- Prestige, à la chaîne. Sous contrat Prestige de 1952 à 1954, il enregistre avec Sonny Rollins, Art Blakey, Max Roach. Le producteur cherche à faire des disques pour le moins d'argent possible : sans répétition, en deux ou trois prises. ↗
- « Trinkle, Tinkle ». Dans l'enregistrement de 1952 avec Max Roach, Kelley y entend la main gauche de Monk et la batterie de Roach comme deux batteurs ; il y voit la preuve d'un virtuose du piano. ↗
- La veille de Noël 1954. Le producteur Bob Weinstock rassemble Miles Davis, Monk, Milt Jackson, Percy Heath et Kenny Clarke ; il dira l'avoir fait parce que Miles et Monk lui avaient chacun réclamé de l'argent pour les fêtes. Miles demande à Monk de ne pas jouer sous son solo : la légende dit qu'on a failli en venir aux mains. Miles, dans son autobiographie, parle de rumeurs et de malentendu. Sur la prise, Monk se tait derrière Miles, puis prend l'un des plus beaux solos de sa carrière. ↗ · ↗ · ↗
- Paris, juin 1954. Pour la première fois en Europe, il joue au 3ᵉ Salon du Jazz (Salle Pleyel), où — dit Wikipédia — il se fait copieusement huer ; l'enregistrement retrouvé par Vogue montre pourtant un son bien meilleur que les récits de presse ne le laissaient croire. Le 4 juin, il enregistre au Club d'Essai un premier disque de piano seul pour la radio. ↗ · ↗ · ↗
- Nica. Dans les coulisses, Mary Lou Williams le présente à la baronne Pannonica de Koenigswarter, une Rothschild passionnée de jazz. Elle restera l'amie de sa vie. ↗ · ↗
- Riverside. En mars 1955, Orrin Keepnews rachète pour Riverside le contrat de Monk chez Prestige en épongeant sa dette envers le label — 108,27 dollars, une somme quasi symbolique. Monk enregistre volontiers deux disques de standards pour se faire connaître : Plays Duke Ellington et The Unique Thelonious Monk. ↗ · ↗ · ↗
On lui avait retiré la nuit. Il en fit une chambre, et y composa.
5. Brilliant Corners (1955–1958)
Automne 1956, aux studios Reeves de New York. Le 9 octobre, Monk enregistre « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are » et « Pannonica » (au célesta, en plus du piano) avec Sonny Rollins, Ernie Henry, Oscar Pettiford et Max Roach. Le 15, la même formation s'attaque au morceau-titre : quatre heures de séance, vingt-cinq prises, Henry et Pettiford à bout de nerfs. Monk s'arrête de jouer pendant le solo de Henry pour lui laisser de l'air. Sur l'une des prises, le producteur Orrin Keepnews n'entend plus la basse de Pettiford : on vérifie son micro avant de comprendre qu'il mimait, sans jouer. Aucune prise n'est complète ; Keepnews monte la version finale à partir de plusieurs d'entre elles. Il faudra une troisième séance, le 7 décembre, pour boucler l'album : Ernie Henry est parti chez Dizzy Gillespie, Pettiford refuse de revenir — les deux hommes ne rejoueront jamais ensemble — et Clark Terry (trompette) et le jeune Paul Chambers (basse) les remplacent pour « Bemsha Swing », écrit six ans plus tôt avec le batteur barbadien Denzil Best. Max Roach y ajoute une timbale posée à côté de sa batterie. Sorti le 4 avril 1957, Brilliant Corners est souvent tenu pour son premier vrai succès critique. ↗ · ↗ · ↗
Au printemps 1957, sa carte lui est rendue. Il lance sa nouvelle vie new-yorkaise par une résidence de plusieurs mois au Five Spot Café, alors au 5 Cooper Square, dans le Bowery : un quartette avec John Coltrane au ténor, Wilbur Ware à la contrebasse, Shadow Wilson à la batterie. Presque rien de ces soirs n'a été enregistré, à cause de conflits de contrats — Coltrane était lié à Prestige, et Monk refusait de retourner chez son ancien label. ↗
Anecdotes du Five Spot
- Le maître et le disciple. Kelley raconte que Monk a embauché Coltrane après que Miles Davis l'avait pratiquement renvoyé. Coltrane lui-même, cité par Lewis Porter, opposait les deux hommes : Miles parle peu ; Monk parle de musique tout le temps, et il expliquera pendant des heures si on lui pose une question. ↗ · ↗
- « Coltrane ! Coltrane ! » Sur Monk's Music (juin 1957), avec Coleman Hawkins et Art Blakey, Monk lance le nom de Coltrane comme on jette un os à un fauve avant son solo dans « Well, You Needn't ». ↗
- « Crepuscule with Nellie ». Enregistrée en 1957 : selon Kelley, la seule composition écrite de bout en bout de Monk, sans improvisation ; il y a longuement peiné. Un concerto d'amour pour Nellie. ↗
- Le concert perdu. Le 29 novembre 1957, le quartette joue au Carnegie Hall, lors d'un concert-bénéfice pour le Morningside Community Center, avec Ray Charles, Dizzy Gillespie, Sonny Rollins, Zoot Sims et Chet Baker à l'affiche. Voice of America enregistre. Puis les bandes dorment. ↗ · ↗
- Larry Appelbaum. Début 2005, le responsable du laboratoire d'enregistrement magnétique de la Library of Congress feuillette des bobines à numériser. Huit bandes acétate portent « Carnegie Hall Jazz 1957 » ; sur une boîte, une note manuscrite : « T. Monk », avec des titres. Il lance la lecture, reconnaît le ténor de Coltrane, et — dit-il — son cœur s'emballe. La voix de Willis Conover, maître de cérémonie, achève de confirmer. ↗ · ↗
- Décembre 1957. Monk passe à la télévision CBS dans The Sound of Jazz. Cette résidence — sept mois, selon Time — se prolonge jusqu'en janvier 1958 ; Coltrane repart ensuite chez Miles. ↗ · ↗
- Noël 1956, la première fois. Kelley signale qu'à Noël 1956, après un léger accident de voiture, Monk est conduit à l'hôpital Bellevue, où il passera environ trois semaines sans diagnostic : les premières épreuves d'une santé fragile. ↗
Un homme et un saxophoniste qui apprenaient à se taire ensemble : voilà ce que les rares témoins du Five Spot ont raconté, toute leur vie, sans trouver les mots.
6. Nica, Time et Columbia (1958–1970)
Juin 1958 : nouvelle résidence au Five Spot avec Johnny Griffin au ténor, Ahmed Abdul-Malik à la basse, Roy Haynes à la batterie — un mois d'un rapport si étroit avec Monk que Down Beat le juge encore plus compatible que Coltrane. Charlie Rouse, lui, entre dans l'orbite de Monk à l'automne 1958 — il est déjà du voyage quand Monk et Nica roulent vers Baltimore pour une semaine de concerts en octobre — et y reste jusqu'en 1970 ; son premier concert documenté avec Monk aura lieu au Town Hall, en février 1959. Dans le Delaware, Monk s'arrête à un motel pour un verre d'eau ; le gérant refuse de le servir et, le voyant s'attarder, appelle la police. Monk est reparti s'asseoir dans la Bentley quand les policiers arrivent ; il s'accroche au volant quand ils veulent l'en extraire, sur le principe qu'il n'a rien fait qui justifie leur intervention. Nica a beau crier de faire attention à ses mains, ils lui frappent les phalanges à coups de matraque — il en garde les marques des années durant. Ils fouillent ensuite la voiture sans mandat et trouvent un peu de marijuana ; Nica en prend la responsabilité. Aucune charge n'est retenue contre Monk, mais le scandale suffit : la police lui retire une seconde fois sa carte de cabaret. ↗ · ↗ · ↗
Anecdotes de la reconnaissance
- Nica prend sur elle. La baronne assume la responsabilité de la drogue trouvée dans sa voiture ; elle passe quelques nuits en prison, est condamnée à trois ans ; après deux ans de procès financés par sa famille, l'affaire est classée sur un vice de forme. ↗ · ↗
- Danser pour le cor. En 1959, à la répétition de son grand orchestre, le corniste (« Brother Ah ») n'arrive pas à trouver le rythme. Monk l'emmène dans un coin de la salle et lui danse sa partie : tout à coup, le musicien comprend. ↗
- Town Hall, 28 février 1959. Premier concert documenté de Charlie Rouse avec Monk, même s'il l'accompagnait déjà depuis l'automne précédent : un grand orchestre inhabituel pour l'époque — les big bands sont passés de mode — sur des arrangements d'Hall Overton, pilier du « Jazz Loft » new-yorkais où Art Blakey et Miles Davis répétaient aussi. L'orchestre rejouera à Monterey, au Carnegie Hall et au Lincoln Center (30 décembre 1963), pour la dernière fois en Europe en 1967. ↗ · ↗
- Le quartette de 1961. Rouse au ténor, John Ore (puis Butch Warren, puis Larry Gales) à la basse, Frankie Dunlop (puis Ben Riley) à la batterie : la formation qui deviendra, de 1964 à 1968, la plus stable de sa carrière. ↗
- Columbia. En 1962, après de longues négociations, il signe chez Columbia, avec le producteur Teo Macero. Monk's Dream deviendra le disque le plus vendu de son vivant. Ses relations avec Riverside s'étaient aigries pour des questions de royalties. ↗
- La couverture de Time. Le 28 février 1964, il apparaît en couverture de Time dans un article intitulé « The Loneliest Monk ». Le sujet, prévu pour novembre 1963, avait été repoussé à cause de l'assassinat de Kennedy. Selon Kelley, on l'a choisi presque par défaut : Ray Charles et Miles Davis paraissaient trop polémiques. Le portrait de Boris Chaliapin est aujourd'hui à la National Portrait Gallery de Washington. ↗ · ↗ · ↗
- Le plus long quartette. À partir de 1964, avec Larry Gales à la basse et Ben Riley à la batterie, le groupe de Rouse reste plus de quatre ans ensemble : le plus durable de sa carrière. ↗
- Palo Alto. Le 27 octobre 1968, Danny Scher, seize ans, « commissaire aux activités sociales » de son lycée, a réuni 500 dollars (son budget d'activités et des publicités vendues dans le programme) pour faire venir le quartette de Monk. Dans une ville coupée en deux par les luttes pour les droits civiques — le East Palo Alto voisin, à majorité noire, réclamait alors de se rebaptiser « Nairobi » —, Scher colle lui-même ses affiches à côté de celles du référendum ; la police l'avertit que cela pourrait attiser les tensions. Le concert a lieu quand même, devant un public mêlé, rare pour l'époque. Un agent d'entretien de l'établissement obtient d'accorder le piano en échange de la permission d'enregistrer. La bande dort une quinzaine d'années dans un grenier avant que Scher ne la retrouve et alerte T.S. Monk, surpris d'apprendre que son père avait un jour joué dans un lycée. Elle paraît en 2020 sous le titre Palo Alto. ↗ · ↗ · ↗
- Les caméras des Blackwood. En 1967-1968, deux frères filment Monk pendant six mois pour la télévision ouest-allemande : en tournée, en studio, en coulisses. L'émission passe une fois. La pellicule dort vingt ans. ↗ · ↗
- « Ugly Beauty ». Underground (1968) contient sa seule pièce à trois temps, « Ugly Beauty ». À cette date, ses compositions nouvelles se font rares. ↗
Le monde a fini par lui donner une couverture de magazine. Il l'a rangée, sans doute, à côté de la carte qu'on lui avait retirée.
7. Le grand silence (1971–1982)
En 1971, il tourne dans le monde avec les Giants of Jazz : Dizzy Gillespie, Kai Winding, Sonny Stitt, Al McKibbon, Art Blakey. Al McKibbon se souvient qu'au cours de cette tournée Monk dit à peu près deux mots ; il fit ensuite savoir qu'il n'avait pu ni parler ni jouer parce que McKibbon et Blakey étaient trop laids. Le rire, ici, est un rideau. ↗
En novembre 1971, à Londres, il enregistre pour le label Black Lion ce qui sera sa dernière séance en leader. Kelley l'écoute comme un adieu : beaucoup de piano seul, un blues inventé sur place, « Blue Sphere » ; il est épuisé, mais il n'a perdu ni l'imagination ni la main ; il remonte vers les anciens, ceux d'où il vient. ↗
Les dernières années
- Weehawken. En 1973, Nellie ne peut plus tout assumer ; sa santé s'est dégradée, il a été hospitalisé à nouveau. On décide qu'il vivra dans la maison de Nica, à Weehawken (New Jersey), avec vue sur Manhattan, au premier étage. Nellie vient presque chaque jour en bus, cuisine, veille. ↗
- Diriger les nuages. Devant la grande baie vitrée, il restait debout à « diriger » un orchestre invisible : si on lui demandait ce qu'il faisait, il répondait qu'il conduisait les nuages. ↗
- Derniers concerts. Le 6 avril 1974, un concert au Carnegie Hall pour le New York Jazz Repertory Company ; en 1975, Newport, à New York. Après quoi il ne joue plus en public. ↗
- Le piano qu'il ne touche pas. Un piano se trouve dans sa chambre ; il n'y joue pas. Il reçoit peu de visiteurs. Ses journées se ressemblent : douche, habillage, retour au lit, promenades, télévision. Kelley précise qu'il n'y a plus d'épisodes maniaques : une existence triste, mais stable. ↗ · ↗
- 17 février 1982. Il meurt à l'hôpital d'Englewood, d'un accident vasculaire cérébral. Ses obsèques ont lieu à St. Peter's Church, à Manhattan ; Nellie et Nica y assistent ensemble. Il est enterré à Ferncliff, à Hartsdale (New York), section Hillcrest 1, tombe 405. ↗ · ↗
Il avait tant de choses à ne pas jouer que le monde, un jour, a fini par le comprendre : le dernier silence de Monk, c'est encore de la musique.
II. LE GRAND RECUEIL D'ANECDOTES
Ici, on ouvre les tiroirs. Chaque anecdote a sa source ; quand les sources se contredisent, le guide le dit (voir §33).
8. Enfances et premiers pas — les à-côtés
- Cinq ans au bord des rails. Monk n'a vécu à Rocky Mount qu'environ cinq ans, à côté de la voie ferrée, dans une ville dont l'économie reposait sur le tabac et donc sur les trains. Le panneau historique qui le rappelle évoque aussi son arbre généalogique, dont les racines plongent dans l'expérience de l'esclavage. ↗
- Les trois enfants. Une photographie de la succession Monk, vers 1940-1942, le montre avec son frère Thomas et sa sœur Marion. ↗
- Des légendes à défaire. Le compte rendu de JazzTimes sur la biographie de Robin D. G. Kelley énumère les mythes que le livre détruit : Monk aurait été un ermite excentrique, un génie primitif ignorant la musique savante, un homme qui dansait parce qu'il était fou, un irresponsable jamais à l'heure. ↗
- Un tube, s'il vous plaît. Kelley insiste : Monk voulait vivre de sa musique. Il désirait ardemment un succès, et il en voulait qu'on oublie son nom quand on racontait la naissance du bebop. ↗ · ↗
- Échecs et dames. Art Blakey affirmait que Monk était excellent aux échecs comme aux dames. ↗
- Un père au foyer. Son fils T.S. raconte qu'on ne pense pas à lui comme à un « papa poule », mais qu'il l'a vu changer des couches et faire tout ce qu'un père fait. ↗
- Bourbon et cannabis. Kelley reste précis, sans jugement : la boisson posait plus de problèmes que l'héroïne, dans des clubs où l'on encourageait les musiciens à courir après leur ardoise pour réduire leur cachet ; Monk buvait du whisky, fumait de l'herbe comme tout le monde ; l'héroïne, il en a pris de temps en temps ; après la mort d'un neveu d'une overdose, il s'est montré très dur avec les jeunes de la famille sur ce sujet. ↗
9. Leçons — ce qu'on apprenait en jouant avec lui
- La liste de Lacy. En 1960, le saxophoniste soprano Steve Lacy, brièvement dans le groupe, note une vingtaine de conseils que Monk lui aurait donnés. Elle circule depuis sur la Toile sous le titre « Monk's Advice ». On y trouve, dans l'ordre du hasard : Don't play the piano part, I'm playing that. ↗ — en français : « Ne joue pas la partie de piano, c'est moi qui la joue. » ↗
- Le tempo, pour tous. Même aux non-batteurs, Monk réclame qu'on tienne le tempo : pied qui bat, mélodie chantée dans la tête. Il veut que le batteur sonne bien : Make the drummer sound good. ↗
- Le pont, l'intérieur du morceau. Pour lui, le pont — l'intérieur du thème — est la partie qui fait sonner bien l'extérieur. ↗
- Le prix du silence. Autre maxime de la liste : What you don't play can be more important than what you do play. ↗
- La tenue. Question d'un musicien : quelle tenue ce soir ? Réponse de Monk, rapportée par Lacy : Sharp as possible! ↗
- À un batteur récalcitrant. Si tu n'as pas envie de jouer, raconte une blague ou danse : mais dans tous les cas, tu l'as. ↗
- Jouer sa propre affaire. T.S. Monk se souvient que, dans les coulisses des festivals, le mot d'ordre de Rollins, Miles Davis, Coltrane, Blakey, Roach, Haynes, Gordon et de son père était toujours le même : jouer sa musique. ↗
- Le guru. Sonny Rollins, à qui l'on demande si Monk est sa plus grande influence professionnelle, répond oui : il l'a décrit comme son gourou musical, et il parle d'un « changement de paradigme » : Monk jouait des choses qui ne descendaient pas de Charlie Parker. ↗
- Lacy joue Monk pour toujours. Le Philadelphia Jazz Festival d'août 1960 met Lacy dans le quartette habituel de Monk (Rouse, Ore, Haynes) : diffusion radio, « Evidence » au programme. Lacy en tirera des disques entiers, jusqu'à la fin de sa vie. ↗ · ↗
- L'examen de Ben Riley. Sur les premiers concerts du batteur, en 1964, Monk demande un solo. Riley, qui n'a que ses balais, s'exécute. À l'entracte, dans l'escalier des loges, Monk se tourne vers lui : « Combien de batteurs connais-tu qui auraient pu faire ça ? » C'était un test, comprend Riley — voir s'il paniquerait devant l'imprévu. Ils deviennent amis dans la foulée. ↗
- Pas de répétition, pas de partition. Toute sa carrière avec Monk, Riley n'a jamais reçu la moindre partition de batterie, contrairement à Rouse ou au bassiste. La raison de Monk : si tu avais la musique écrite, tu ne jouerais que ce que tu connais déjà — rien qui s'ajuste vraiment. ↗
- Sois toi-même. Sur scène, ses musiciens ont pour habitude de rester en retrait, souriants, détendus — comme pour dire « Vas-y, Monk, dis-le ». Mais Monk exige de chacun qu'il soit lui-même, quitte à ce que les soirs soient inégaux : certains, les quatre semblent jouer leur vie ; d'autres, faute d'inspiration, ils coulent sans un bruit. Il ne renvoie jamais personne : il attend, espérant enseigner, comptant sur le fait qu'un musicien incapable d'apprendre finira par sentir l'indifférence du maître et s'en ira de lui-même. ↗
- Rouse, l'ombre fidèle. Pendant onze ans (1959-1970), Charlie Rouse absorbe et comprend les processus musicaux de Monk mieux que quiconque après lui, disent ses biographes, sans jamais chercher à se faire remarquer. Ses solos deviennent des duos : Monk y glisse des idées, Rouse les prolonge en phrases dépouillées qui répètent souvent la mélodie plutôt que de s'en éloigner. ↗ · ↗
10. Le rite de la scène — chapeaux, danse et silence
- L'homme de six pieds. NCpedia le décrit grand (plus de six pieds), massif, vêtu avec élégance, la barbiche noire, les lunettes à monture de bambou, la calotte sur la tête : un air féroce, alors qu'il passait pour doux et gentil. ↗
- La danse. Pendant que ses musiciens continuent de jouer, il s'arrête, se lève, danse quelques instants. L'un de ses gestes récurrents est de tourner sur lui-même, sans cesse dans le même sens — ce qu'on a comparé au ring shout ou au tournoiement soufi. ↗
- Pourquoi il dansait. Kelley a envisagé et écarté une lecture par l'autisme : Monk était très clair sur la danse. Il dansait pour diriger : demandez aux batteurs, dit-il, ils vous diront que quand Monk se levait il donnait les accents voulus. Il venait d'une tradition de danse. ↗
- La boutade. On lui attribue cette explication : I get tired sitting down at the piano! — « Je me fatigue d'être assis au piano ! » (citation non vérifiée : voir §33). ↗
- Le pianiste qui s'arrête. Comme accompagnateur, il a l'habitude de cesser de jouer, laissant le soliste avec la seule basse et la batterie. ↗
- Le silence de « The Man I Love ». Le pianiste Ethan Iverson rappelle que, sur la prise 2 de « The Man I Love » (24 décembre 1954), quand Monk cesse de jouer, cela ne veut pas dire qu'il s'est perdu : le signal de Miles Davis est plutôt une manière de sauver la prise. ↗
- Des doigts à plat. Selon le musicologue Thomas Owens, il frappait le clavier les doigts à plat, comme avec des gants de travail, et laissait ses doigts libres très hauts au-dessus des touches. Pourtant il exécutait des traits d'une grande précision, et pouvait jouer un trille et une mélodie en même temps de la main droite. ↗
- Le si bémol. Tous ses blues — « Blue Monk », « Misterioso », « Blues Five Spot », « Functional » — sont en si bémol. Son thème signature, « Thelonious », repose largement sur une note répétée : un si bémol. ↗
- Le chapeau d'Helsinki. En tournée européenne, à l'aéroport d'Helsinki, tout le monde porte un bonnet de fourrure pour l'accueillir. Le spectacle est trop beau : il faut à tout prix les imiter, lance-t-il à ses musiciens, et de peur que les boutiques ne ferment avant qu'ils n'atteignent le centre-ville, ils fuient la cérémonie officielle. Le soir même, sur la scène du Kulttuuritalo, devant 2 500 jeunes Finlandais, il porte une splendide création en fausse laine d'agneau. Il a aussi une calotte de soie achetée à Tokyo et un chapeau signé Christian Dior, à Paris. ↗
- La danse, vue de la salle. Time la décrit en 1964 comme un petit tournoiement de pieds, une tête renversée, deux mains qui tordent la barbiche, un regard mi-clos : au Five Spot, personne n'osait parler pendant qu'il dansait, comme s'il était ailleurs. Au dernier accord du saxophone, il revenait au piano d'un bond. ↗
11. À la maison, hors scène
Le §10 montrait Monk debout, en public, dansant. Celui-ci le montre assis chez lui, ou livré à ses humeurs privées — un autre corps, tout aussi observé par ses contemporains.
- La boutonnière. Un jour de l'automne 1963, il entre chez son frère et danse devant un miroir en pied pour admirer sa boutonnière taillée dans une feuille de chou vert. Il repart sans un mot. ↗
- Le papillon. Dans un accès de gaieté observé par un journaliste de Time, il s'émerveille tout haut d'un papillon noir et jaune aperçu près de chez lui, qui vole où bon lui semble — plus libre, dit-il, que tous les oiseaux du quartier. ↗
- Grafton State Hospital. Un jour, à Boston, il erre dans l'aéroport jusqu'à ce que la police l'emmène à l'hôpital d'État de Grafton pour une semaine d'observation ; il est relâché sans condition. L'épisode le persuade de ne plus jamais partir seul en tournée — mais il le raconte, lui, comme un certificat de bonne santé mentale : il ne peut pas être fou, dit-il, puisqu'on l'a enfermé dans un de ces endroits et qu'on l'a laissé repartir. ↗
- L'habillage. Chaque soir, avant de sortir, Nellie passe une bonne demi-heure, dans une agitation joyeuse, à l'aider à s'habiller. Le résultat, décrit par Time, évoque un jardin japonais : couleurs discrètes qui se répondent, costumes soignés, chemises de soie qui brillent doucement. ↗
- « Layin' dead ». À la maison, Monk appelle ainsi ses journées de repos complet — traîner au lit sans but précis. C'est l'expression qu'il emploie lui-même pour décrire ces heures passées avec Nellie, loin de la scène. ↗
- Le piano enseveli. Dans leur appartement — 39 dollars par mois —, le grand piano de Monk trône dans la cuisine, mais il sert surtout de socle à une tour d'objets accumulés : annuaires téléphoniques, vieux magazines, une machine à écrire, des provisions. Les vêtements s'entassent dans l'évier. ↗
- « Nellie ! De la glace ! » Depuis son lit, Monk réclame ce qu'il veut ; Nellie se précipite entre les piles d'objets pour le servir. En retour, elle le surnomme parfois, avec tendresse, « Melodious Thunk ». ↗
- « Sois toi-même. » C'est la leçon que Nellie dit transmettre à leurs deux enfants, alors en internat : ne pas se soucier de ce que disent les autres, rester ce qu'on est. Le mot fait écho, presque telle quelle, à l'exigence que Monk adresse à ses musiciens sur scène (§9). Les enfants, eux, ont vu leur père endormi avec sa calotte japonaise, ou une feuille de chou à la boutonnière : Nellie a beau leur répéter qu'il n'a rien d'extraordinaire, elle admet elle-même n'y pas vraiment croire. ↗
12. Monk et les autres
- Miles, à la porte. T.S. Monk se rappelle Miles Davis, « M. Arrogance » en personne, assis au piano de la maison comme un élève, attendant que son père, resté allongé une heure, une heure et demie, sorte enfin de sa chambre. ↗
- Bud Powell, l'ami. Il fréquente Monk depuis le Minton's, et c'est lui qui pousse Cootie Williams à enregistrer « 'Round Midnight ». Monk compose « In Walked Bud » ; Powell rendra hommage à Monk en 1965 par un disque, A Portrait of Thelonious. ↗ · ↗
- Hawkins, l'invité. Monk lui rend la pareille en l'invitant sur la séance de 1957 avec Coltrane, qui donnera Monk's Music. ↗
- Mulligan. En août 1957 : Mulligan Meets Monk, avec le baryton Gerry Mulligan. ↗
- Blakey. Art Blakey's Jazz Messengers with Thelonious Monk (Atlantic, 1957) : Monk chez son vieux compagnon de séances. ↗
- Nica et son ping-pong. À Weehawken, la maison de Nica est une oasis où l'on joue au ping-pong, répète, dort et improvise ; le lieu devient « Catsville », puis « Cathouse », à cause de la centaine de chats. ↗ · ↗
- Le nom d'un papillon. Monk racontait que le prénom de la baronne venait d'un papillon que son père, entomologiste amateur, avait découvert. La vérité, retrouvée plus tard par une petite-nièce de Nica, est plus modeste : une mite, Eublemma pannonica, du nom d'une plaine d'Europe centrale. Monk composera « Pannonica » en 1956, dans la maison même de son amie. ↗
- Bud Powell, envoyé du liquide. Des années plus tard, alors que Powell se soigne dans un sanatorium près de Paris, Monk lui fait parvenir de l'argent — un geste discret, dans une amitié où les mots comptaient moins que les actes. ↗
- La Bentley. Nica conduit les musiciens en Rolls-Royce, puis dans un cabriolet que l'on surnomme la « Bebop Bentley ». Elle paie les factures médicales et emmène chacun à ses concerts. ↗
- Bolivar. Chassée de l'hôtel Stanhope après la mort de Charlie Parker dans ses appartements, en 1955, elle s'installe à l'hôtel Bolivar (230 Central Park West), que Monk commémore dans « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are » (1956). ↗
- Le regard de Coltrane. Un article sur la découverte de 2005, repris par Arthur Magazine, voit dans ces six mois de 1957 le moment où Coltrane se rassemble entièrement comme improvisateur, défié par Monk et par la discipline de son sens harmonique. ↗
- Sphere, en souvenir. En 1979-1980, Charlie Rouse fonde avec Kenny Barron, Buster Williams et Ben Riley un groupe hommage à Monk. C'est Barron qui propose le nom : ils jouent toutes sortes de musiques, dit-il, une musique du monde entier — Sphere, comme le second prénom de Monk. ↗ · ↗
- Griffin, le compatible. Pendant le mois qu'il passe au Five Spot en 1958, Johnny Griffin s'entend si bien avec Monk que Down Beat le juge encore plus compatible que Coltrane ne l'avait été. ↗
13. Sur la route — Paris, Londres, le cinéma
- Le premier disque de piano seul. Enregistré à Paris le 4 juin 1954 pour la radio, il sort chez Vogue en 10 pouces ; la pochette écrit le prénom de Monk avec un « o » de trop, et plusieurs titres sont mal orthographiés. Une réédition Sony de 2017 ajoute l'annonce d'André Francis et des extraits du Pleyel. ↗
- Marcel Romano. Il rencontre Monk à Paris en juin 1954, devient son ami, assiste à l'enregistrement des premières faces en solo. ↗
- Les Liaisons dangereuses. À l'été 1958, Romano convainc Roger Vadim d'utiliser la musique de Monk dans son adaptation moderne du roman de Laclos. Monk ne peut venir à Paris ; Romano vole à New York en juin 1959 pour enregistrer la bande-son aux Nola Penthouse Sound Studios. « Pannonica » y accompagne, dit-on, la première rencontre entre Valmont et Marianne Tourvel. ↗ · ↗
- Londres, avril 1961. Une photographie de Getty le montre avec Nellie avant un concert au Royal Festival Hall, le 29 avril 1961. ↗
- Amsterdam et la Nouvelle-Zélande. Une légende de Wikipedia situe une photographie à Amsterdam en 1961 ; une autre image, libre de droits, le montre interviewé au début d'une tournée en 1965 par la radiotélévision néo-zélandaise. ↗ · ↗
- Portrait de jazz. Le 15 décembre 1969, une émission française enregistrée à Paris fixe Monk sur pellicule ; en 2022, Alain Gomis en tire Rewind and Play, présenté à la Berlinale. ↗
- Straight, No Chaser. À partir des heures de pellicule des frères Blackwood — le producteur Bruce Ricker les compare aux « manuscrits de la mer Morte du jazz » —, Charlotte Zwerin tire en 1988 un film d'une heure et demie, financé avec l'aide de Clint Eastwood. ↗ · ↗
- La tournée de 1963, ville par ville. Le Concertgebouw d'Amsterdam affiche complet à 2 000 places ; le public de Düsseldorf est si réceptif que Monk le juge, à sa manière, tout à fait dans le coup ; à Stockholm, la foule applaudit certaines de ses compositions dès les premières mesures, comme s'il s'agissait d'un standard de Sinatra, et la télévision suédoise diffuse le concert en direct. ↗
- « Who's had the greatest influence on your playing? » Interviewé à la radio d'Amsterdam pendant cette même tournée, Monk répond à la question sans détour : lui-même, bien sûr. ↗
14. Ce qu'il en reste — plaques, cercle, conservatoires
- Rocky Mount. Un panneau historique (n° E-119) a été érigé en 2011 par les Archives de Caroline du Nord au croisement de Northeast Main Street et d'East Thomas Street : « pianiste de jazz, compositeur et architecte du bebop ». Un ami du pays, James Wrenn, de la Phoenix Historical Society, est à l'origine des commémorations récentes. ↗ · ↗
- Le Cercle Monk. À New York, l'angle de West 63rd Street et de West End Avenue, près du Lincoln Center, porte son nom. Monk vécut à San Juan Hill et y resta quand le quartier prit le nom de Lincoln Square. ↗
- Des fresques. Un projet de fresques de musiciens de Caroline du Nord lui consacre une page : depuis son arrivée, dit-elle en substance, la musique moderne — et la culture moderne — n'ont plus jamais été les mêmes. ↗
- Le portrait de Time. Le tableau de Boris Chaliapin, peint pour la couverture de 1964, est conservé à la National Portrait Gallery de Washington. Chaliapin, fils d'un célèbre chanteur d'opéra russe, connaissait mal le jazz ; il lui fallut quatre séances de pose, pendant lesquelles Monk s'endormait régulièrement dans son fauteuil — il fallait le secouer et le faire marcher dans l'atelier pour le réveiller. Le peintre en garda une phrase : Monk est étrange, disait-il, mais dans le meilleur sens du mot. ↗ · ↗
- Trente conversations dans le noir. Pour préparer l'article, le journaliste de Time Barry Farrell explique qu'on ne peut pas vraiment interviewer Monk : il a fallu une trentaine de rencontres informelles, étalées sur deux ou trois mois, à marcher autour du Five Spot ou à s'asseoir dans quelque bar sombre à deux heures du matin. ↗
- Un institut, un concours. Le Thelonious Monk Institute of Jazz a été créé en 1986 par la famille Monk et Maria Fisher : éducation par le jazz dans les écoles publiques, concours international annuel dès 1987 ; en partenariat avec l'UNESCO, il a contribué à faire du 30 avril 2012 la première Journée internationale du jazz. Il est rebaptisé Herbie Hancock Institute of Jazz en 2019. ↗
- Des distinctions. Grammy Lifetime Achievement Award (1993), citation spéciale du Pulitzer (2006), North Carolina Music Hall of Fame (2009). ↗ · ↗
- Un prénom devenu nom. Un footballeur, Thelo Aasgaard, doit son prénom à un père violoncelliste fan de Monk. Un humoriste (Felonious Munk) et un producteur (Thelonious Martin) ont pris des noms de scène à partir du sien. ↗
Interlude — Une nuit au Five Spot, été 1957 (reconstitution)
Reconstitution littéraire. Les lieux, les musiciens, la formation, le calendrier de la résidence sont documentés (voir §5). La scène, elle, est imaginée : aucun dialogue n'y est prêté à des personnes réelles.
Cooper Square. Un bar, une porte trop étroite, des tables trop serrées. La fumée monte vers un plafond bas ; le bruit de la rue s'y colle aux vitres et n'entre pas. On a payé sa bière ; on ne sait pas encore ce qu'on est venu chercher.
Dehors, une voiture bleu pâle se range. Une femme en descend avec l'aplomb de celle qui a quitté des salons plus grands pour s'asseoir dans celui-ci ; un homme la suit — grand, massif, un chapeau qu'on jurerait posé par une main qui sait, des lunettes noires malgré la nuit. Il ne salue personne. Il ne salue jamais personne : il salue la salle en la traversant, comme un vaisseau.
Au piano, il attend. Le ténor prépare son anche, la basse s'accorde, la caisse claire fait sa toux. Puis quelque chose tombe — pas une note : un poids. Une seconde mineure, brutale, assumée. Le ténor entre, et c'est comme si l'on assistait à un homme qui apprend à marcher sur une passerelle qu'un autre construit sous ses pieds : chaque phrase trouve, juste au moment de tomber, la planche que le piano vient de poser. Le pianiste écoute. Il écoute comme on lit à voix basse.
Puis, en plein solo, il s'arrête.
Le piano se tait. Le ténor continue, seul avec la basse, seul avec le tambour ; et pendant que les autres s'aventurent, l'homme au chapeau se lève, et danse. Il tourne, lentement, dans un cercle invisible, les bras un peu écartés, comme pour recevoir la musique — ou pour la diriger. Dans la salle, on pouffe. Puis on se tait. On comprend que ce n'est pas une pause : c'est la phrase suivante.
Il se rassied. Il reprend là où il était, pas une syllabe de retard ; l'accord, quand il tombe, est celui que tout le monde attendait — une seconde trop tard, et donc, enfin, juste.
Plus tard, peut-être, quand le club se vide, on entendra encore un piano ouvert sur la rue. Il n'y aura plus personne dessus.
Rien n'a été enregistré. Presque rien. C'est peut-être pour cela que ceux qui y étaient en parlent encore, comme d'une chose qu'on n'a entendue qu'une fois — et que l'on continue, obstinément, à réentendre.
III. LE PORTRAIT
15. Traits marquants
- Des angles. Dissonances, secondes mineures, neuvièmes bémolisées, quintes bémolisées, notes chromatiques inattendues, gammes par tons entiers ; une attaque percussive qui alterne avec des relâchements de touches soudains, des silences, des hésitations. ↗
- Un piano sculpté. Un toucher dur, des doigts à plat, des notes attaquées une à une plutôt que liées : l'effet, dit Thomas Owens, d'un pianiste qui jouerait avec des gants de travail. ↗
- Une main gauche qui pense. Les pianistes de bebop utilisaient de moins en moins la gauche ; lui gardait celle du stride — indépendante, rythmiquement riche, presque une deuxième mélodie. ↗
- Un compositeur avant tout. En 2009, il est, d'après Wikipedia, le compositeur de jazz le plus enregistré après Duke Ellington ; « 'Round Midnight » est souvent tenue pour le standard le plus enregistré parmi ceux d'un seul auteur. ↗
- Un musicien savant. Kelley insiste : Monk connaissait la musique classique occidentale, le gospel, les chansons américaines, la mélodie d'art ; il n'avait rien du « primitif » qu'on a raconté. ↗
- Un fidèle. Il ne dénoncera jamais Bud Powell ; il le paiera de six ans de restriction. ↗
- Un accompagnateur qui se retire. Sa manière d'accompagner est devenue un modèle : elle consiste souvent à s'arrêter pour laisser le soliste avec la basse et la batterie. ↗
- Un rite. Costume, chapeau, lunettes noires ; la danse en cercle. ↗
- Un homme de peu de mots, d'un humour mordant. Le projet de fresques de Caroline du Nord souligne son usage créatif du langage et son économie de mots. ↗
- Un père. Kelley raconte un homme spirituel, généreux, franc jusqu'à la brutalité, mari et père dévoué. ↗
16. Le silence — La note qu'on ne joue pas
Il y a, dans la musique de Monk, un événement qui n'est pas une note. C'est un moment où le piano retire sa main.
Ce n'est pas un oubli. Sur les enregistrements comme sur scène, il lui arrive de se lever et de laisser la musique tourner sans lui. Le soliste reste seul avec la contrebasse et le tambour — sur un fil, sans filet, avec pour seule consigne la certitude qu'on ne le lâchera pas. Les conseils que Steve Lacy a notés en 1960 vont tous dans ce sens : jouer avec Monk, c'est apprendre que ce qu'on ne joue pas pèse autant que ce qu'on joue. ↗ · ↗
Cette esthétique a des racines : les pauses des stride, le blues, le souffle du gospel, l'idée qu'une phrase a besoin d'air pour devenir chant. Mais elle s'accompagne d'un autre silence, moins choisi. Il y a les semaines où l'on ne peut plus lui arracher un mot ; les années de retrait, à Weehawken, où le piano de sa chambre reste fermé. Kelley décrit des épisodes : deux ou trois jours d'excitation, puis des jours à arpenter les pièces, puis un retrait où il cesse de parler — une alternance presque saisonnière. Le silence comme art et le silence comme épreuve ne sont pas le même — et pourtant on dirait que celui-là a donné à celui-ci sa forme. ↗ · ↗
L'homme silencieux était pourtant, aux dires de Coltrane, l'inverse d'un taciturne : quand on lui posait une question sur la musique, il pouvait passer des heures à expliquer. Le silence de Monk n'est pas l'absence de paroles : c'est une manière de choisir. ↗
C'est peut-être pour cela que Time a intitulé son article « The Loneliest Monk » — le plus solitaire des moines, ou des Monk. Et que le texte de l'écrivain italien Stefano Benni, porté à la scène par Filomena Campus, s'intitule Misterioso : voyage dans le silence de Thelonious Monk. ↗
Ce que Monk nous dit, dans le trou entre deux accords, c'est que la musique n'est pas ce qu'on entend : c'est ce qui reste quand on a fini d'entendre.
17. Caractère — L'ours doux et l'orage intérieur
Ceux qui l'ont connu décrivent un homme immense et doux. NCpedia note qu'il paraissait féroce — grande taille, barbiche, calotte et lunettes noires — alors qu'il était réputé bienveillant. Kelley parle d'un homme spirituel, intelligent, généreux, honnête jusqu'à la brutalité, mari et père attentionné. Sa femme et sa protectrice, Nellie et Nica, cohabitaient avec une amitié qu'on a mal comprise : selon Kelley, elles travaillaient ensemble dans l'intérêt de Monk. ↗ · ↗ · ↗
Il y a aussi la douleur, qu'on ne peut ni cacher ni rendre romantique. Le documentaire de 1988 attribue ses comportements à une maladie mentale ; son fils y raconte qu'il ne le reconnaissait parfois plus, et qu'il a été hospitalisé à plusieurs reprises. Kelley, dans sa biographie, parle de trouble bipolaire, avec des épisodes qui s'aggravent dans les années 1950 puis à la fin des années 1960, et de soins médiocres : un état de la psychiatrie qui ne savait pas nommer le mal, et des médicaments comme la Thorazine, qui — dit-il — ne l'ont pas aidé. La famille refuse l'électrochoc que les médecins recommandent. Mais tout le monde n'est pas d'accord : Leslie Gourse rapporte qu'au moins un psychiatre de Monk n'a trouvé ni psychose maniaco-dépressive ni schizophrénie ; un autre médecin soutient qu'on l'aurait mal diagnostiqué. Aucun diagnostic n'a jamais été rendu public (voir §33). ↗ · ↗
Le guide s'en tient à cela : la souffrance était réelle, les mots pour la dire sont contestés. Il n'y a pas là d'excentricité à admirer — mais un homme à respecter.
On lui prête cette remarque sur l'étiquette qu'on lui collait : Anybody talented in any way — they're called eccentric. — « Quiconque a du talent, on l'appelle excentrique. » ↗ Robin Kelley, de son côté, dit avoir voulu défaire une idée très fatiguée de l'artiste torturé. ↗
18. Le génie — Une harmonie qui ne demandait pas la permission
Le génie de Monk n'est pas une virtuosité. Il en avait pourtant : le pianiste Billy Taylor le disait capable de jouer comme Art Tatum ; Kelley décrit un swing si dur qu'il tombe toujours sur le temps, même quand il semble flotter loin de lui. Son génie est celui d'un placement : des notes posées avec une précision d'orfèvre, des silences mesurés au millimètre. ↗ · ↗
Bill Evans, dans une phrase que recueille Wikiquote en italien, prévient qu'on se tromperait à croire l'homme naïf : il sait exactement ce qu'il fait, même d'un point de vue théorique ; ce qu'il fait est organisé selon une terminologie personnelle, sans que l'organisation en soit moins solide. ↗
Tout le monde n'est pas convaincu : le poète et critique Philip Larkin l'a comparé, avec mépris, à un éléphant sur le clavier. ↗ La postérité a tranché autrement : Gunther Schuller écrit dès 1960 des Variants on a Theme of Thelonious Monk (Criss-Cross), repris ensuite par Ornette Coleman, Eric Dolphy, Bill Evans. Dolphy consacre un morceau à Monk, « Hat and Beard », sur Out to Lunch!, et écrit qu'il est musical quoi qu'il fasse, même quand il marche. ↗
Ses phrases
- « The piano ain't got no wrong notes. » — « Le piano n'a pas de fausses notes. » Sa phrase la plus célèbre ; la source primaire n'est pas établie (voir §33). ↗
- « A man's a genius just for looking like himself. » — « Un homme est un génie rien qu'en ayant l'air de lui-même. » Sa réponse, selon Time (28 février 1964), quand ses musiciens se contentent de le suivre. ↗
- « The only cats worth anything are the cats that take chances. » — « Les seuls types qui valent quelque chose sont ceux qui prennent des risques. » ↗
On a dit qu'il jouait de fausses notes. Il jouait des notes justes que nous n'étions pas prêts à entendre.
19. Le blues — Le si bémol et la maison
Chez Monk, le blues n'est pas un genre ; c'est une pièce de la maison. Ses blues sont tous en si bémol : « Blue Monk », « Misterioso », « Blues Five Spot », « Functional ». Son thème de signature, « Thelonious », repose en grande partie sur cette note répétée. Cette obstination est un chant : la même note, chaque fois recréée. ↗
Il joue aussi le blues d'église. Monk's Music s'ouvre sur « Abide with Me », un cantique confié aux cuivres seuls, avant que tout parte dans « Well, You Needn't ». Le petit garçon qui accompagnait sa mère à l'église n'a jamais quitté la pièce. ↗ · ↗
Et il y a « Blue Sphere », improvisé en novembre 1971 à Londres pour sa dernière séance en leader : Kelley y entend un vieil homme fatigué qui renoue avec les pianistes d'avant, mettant tout ce qu'il a dans une chanson qui a peut-être conscience d'être la dernière. ↗
Le blues, disait-on, c'est quand on a quelque chose à dire et pas de mots. Monk a choisi de garder les mots pour lui, et de nous laisser le reste.
20. L'humour — Le rire de côté
Ses titres sont des clins d'œil : « Trinkle, Tinkle », « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are », « Rhythm-a-ning », « Misterioso ». Biography.com note que cette musique anguleuse et dépouillée a de la légèreté et du jeu ; Wikipedia parle d'un esprit d'une exubérance innocente. ↗ · ↗
Son humour va de côté, comme sa danse. Il ne rit pas : il fait remarquer. Il ne sourit pas : il répond à côté de la question, et ce côté-là est la question. On l'a vu :
- expliquer à un bassiste et à un batteur, à la fin d'une tournée, qu'il ne leur avait pas parlé parce qu'ils étaient trop laids ; ↗
- diriger, devant une fenêtre, un orchestre de nuages ; ↗
- crier le nom de Coltrane en plein disque comme un joueur qui jette les dés ; ↗
- conseiller à un batteur qui refuse de jouer de raconter une histoire, ou de danser. ↗
Il avait un nom pour cet art : le « put-on », une forme de moquerie chère aux hipsters de l'époque, qui consiste à répondre à une remarque déplaisante par une remarque plus déplaisante encore — et à s'y déclarer imbattable. Il disait se lasser de la légende du « génie fou » qu'il traînait depuis vingt ans, sans pour autant, précisait-il avec malice, être totalement convaincu du mot « génie ». ↗
Chez Monk, le rire est un accord de plus : dissonant, drôle, et si juste qu'on met un moment à le reconnaître.
21. La modernité — L'avenir par le passé
Monk est un moderne qui regarde en arrière. Epistrophy, composée avec Kenny Clarke vers 1942, a été dite la première composition du jazz moderne — construite sur des accords alternés à un demi-ton d'écart, comme un escalier bâti sur un seul pas. Et pourtant tout ce que Kelley entend dans ses dissonances, il l'a reçu des vieux pianistes de stride : ce sont leurs outils, poussés à l'excès. ↗ · ↗
En 1964, au moment où le jazz penche vers l'avant-garde, il revient au stride, dit Kelley : pour se distinguer, il retourne aux formes traditionnelles. C'est l'audace d'un homme qui n'a jamais eu besoin de suivre l'avant-garde, parce qu'il en avait, sans le dire, ouvert la porte. Ornette Coleman, Eric Dolphy, Cecil Taylor (avec l'Art Ensemble of Chicago sur un hommage), Anthony Braxton, Muhal Richard Abrams : tous reviennent à lui. ↗ · ↗
Une remarque qu'on lui prête, sans source primaire, dit tout : il ne sait pas où va le jazz ; on ne fait pas aller la musique quelque part, elle arrive. ↗
22. Influences — La généalogie d'un original
- Le stride. Monk cite lui-même comme première influence le pianiste de stride James P. Johnson, qu'il a connu adolescent dans son quartier. Willie « The Lion » Smith, Fats Waller et Eubie Blake font partie de la filière. ↗ · ↗ · ↗
- Duke Ellington. Il compte aussi Ellington parmi ses influences déclarées ; le disque Plays Duke Ellington (1955) est un dialogue de deux monuments. ↗
- Art Tatum. Ses premiers traits de bebop, vers 1941, évoquent Tatum. ↗
- Coleman Hawkins et Mary Lou Williams. Le premier l'embauche et l'enregistre ; la seconde le mentorise, lui et ses contemporains. ↗
- Le gospel et les hymnes. Sa mère chantait, il l'accompagnait, il a tenu l'orgue avec un évangéliste. ↗
- Le classique. Chopin et Rachmaninov l'ont enchanté. ↗
- Gershwin. Il aime, dit Kelley, les sonorités que Gershwin exploite — la neuvième bémolisée — et les harmonies qui descendent chromatiquement. ↗
- La danse. Le claquettiste du quartier est devenu le danseur de scène. ↗
- Personne d'autre. On lui prête l'idée qu'il n'existe pas de note nouvelle — toutes sont déjà sur le clavier — mais que, si on veut vraiment une note, elle sonne autrement. ↗
IV. L'ÉCHO
23. Hommages reçus — Ce que le clavier a rapporté
All About Jazz compte plus de quarante-cinq disques d'hommage, du Kronos Quartet à Andy Summers, guitariste de Police ; Wikipedia en recense davantage encore. Voici seulement quelques échos. ↗ · ↗
Par ses pairs du jazz
- Steve Lacy, d'abord : Reflections (1958), Evidence (avec Don Cherry, 1962), School Days (avec Roswell Rudd, enregistré en 1963), Only Monk (1987), We See (1993). Il a fait de Monk son répertoire de vie. ↗
- Johnny Griffin et Eddie « Lockjaw » Davis : Lookin' at Monk (1961). Bud Powell : A Portrait of Thelonious (1965). Eric Dolphy : « Hat and Beard » (Out to Lunch!, 1964). Gunther Schuller : Variants on a Theme of Thelonious Monk (1960). ↗
- Tommy Flanagan (Thelonica, 1983), Arthur Blythe, Anthony Braxton (Six Monk's Compositions, 1987), Carmen McRae (Carmen Sings Monk, 1988), Paul Motian (Monk in Motian, 1989), Wynton Marsalis (Standard Time, Vol. 4, 1999), Ellis Marsalis (An Open Letter to Thelonious, 2008). ↗
- T.S. Monk, son fils : Monk on Monk (1997), avec Herbie Hancock, Ron Carter, Wayne Shorter, Roy Hargrove, Clark Terry, Geri Allen. ↗
- Alexander von Schlippenbach : Monk's Casino (2005), triple CD enregistrant toutes les compositions de Monk. Frank Kimbrough, Miles Okazaki (guitare seule) : deux intégrales en 2018. Joey Alexander, John Beasley (MONK'estra) : la relève. ↗
- Sonny Rollins l'appelle son gourou musical. ↗
Par les rockers et les explorateurs
- Jeff Beck enregistre « Thelonious », morceau de Stevie Wonder en hommage à Monk, sur Blow by Blow (1975). ↗
- That's the Way I Feel Now (1984) réunit des rockeurs et des jazzmen — Donald Fagen, Todd Rundgren, Peter Frampton, Joe Jackson, Carla Bley, Gil Evans, Was Not Was, Steve Lacy. ↗
- Kronos Quartet : Monk Suite (1985), avec Ron Carter. Andy Summers : Green Chimneys (1999). e.s.t. : Plays Monk (1996). ↗
- Common et J Dilla : « Thelonius », sur Like Water for Chocolate (2000) — un titre qui ne parle pas de Monk, mais lui doit son nom. ↗
- Un groupe punk : Thelonious Monster. ↗
Par les villes, les institutions, les compositeurs
- Rocky Mount : panneau historique (2011) et North Carolina Music Hall of Fame (2009). ↗ · ↗
- New York : le carrefour de West 63rd Street et de West End Avenue porte son nom. ↗
- Le Pulitzer (2006) le distingue, dans une citation spéciale, pour un ensemble de compositions distinguées et novatrices qui ont marqué l'évolution du jazz. ↗
- Les compositeurs : en 2002 est créé Round Midnight Variations, recueil de variations sur « 'Round Midnight » par Milton Babbitt, William Bolcom, David et George Crumb, Michael Daugherty, John Harbison, Aaron Jay Kernis, Tobias Picker, Frederic Rzewski, Augusta Read Thomas, Michael Torke et d'autres. ↗
- Le centenaire : en 2017, le London Jazz Festival clôt sa célébration par Misterioso: A Journey into the Silence of Thelonious Monk, au Kings Place ; la tournée est lancée à la British Library. ↗
Par les écrivains
- Thomas Pynchon s'inspire de Monk (et d'Ornette Coleman) pour McClintic Sphere, dans V. (1963), et place une phrase de Monk en épigraphe d'Against the Day (2006). ↗
- Un prénom romanesque : le héros d'Erasure (2001), adapté au cinéma en 2023 sous le titre American Fiction, s'appelle Thelonious et se fait appeler Monk. William Kotzwinkle publie en 2021 Felonious Monk. ↗
- En français : Monk de Laurent de Wilde (Gallimard, « L'Arpenteur », 1996), Blue Monk de Jacques Ponzio et François Postif (Actes Sud, 2000), Thelonious Monk d'Yves Buin (Le Castor Astral, 2002), Pannonica de Pauline Guéna (Robert Laffont, 2007). ↗
24. Portraits de l'entourage — Ceux qui ont tenu la lampe
- Barbara Monk, la mère. Employée de la Ville de New York pour nettoyer des bureaux publics, elle paie les leçons de piano de son fils, et lui apprend des cantiques. ↗ · ↗
- Marion et Thomas Monk, sœur et frère : avec Thelonious, ils posent sur une photographie de famille des années 1940. ↗
- Alberta Simmons, la voisine qui lui enseigne le stride. Simon Wolf, le professeur classique. ↗
- Nellie Smith Monk, l'épouse. Ils se connaissent depuis l'adolescence ; elle enchaîne les emplois pour tenir la maison, l'accompagne sur les routes, veille à sa tenue ; quand sa santé se dégrade, elle prend en charge une bonne part de l'orchestre. Elle meurt une vingtaine d'années après lui, d'un accident vasculaire cérébral, elle aussi, selon Kelley. « Crepuscule with Nellie » lui est dédiée. ↗
- T.S. Monk (Thelonious Sphere Monk III), né le 27 décembre 1949, batteur ; Barbara « Boo Boo » Monk (1953-1984). L'Institut Monk a été fondé en 1986 par la famille Monk et Maria Fisher. ↗
- La baronne Pannonica de Koenigswarter, dite Nica. Née Rothschild en 1913, elle a été la fée d'un grand nombre de jazzmen new-yorkais des années 1950-1960 ; elle accueille Monk chez elle à Weehawken, ouvre sa maison à des musiciens sans le sou, prend sur elle une affaire de drogue en 1958, meurt le 30 novembre 1988. Un livre de photographies, L'Œil de Nica (Buchet Castel, 2023), rassemble ses clichés. ↗ · ↗ · ↗
- Mary Lou Williams, pianiste et compositrice, mentor de Monk et de ses contemporains ; c'est elle qui le présente à Nica, à Paris, en 1954. ↗
- Kenny Clarke, le batteur qui l'engage au Minton's et cosigne « Epistrophy ». Coleman Hawkins, qui l'enregistre le premier. Bud Powell, l'ami de toujours. Cootie Williams, qui enregistre « 'Round Midnight » avant lui. ↗ · ↗
- Thelma Elizabeth Murray, la voisine qui a écrit les paroles de « I Need You So ». ↗
- Ike Quebec, Alfred Lion, Lorraine Gordon, ceux de Blue Note : Lorraine, surtout, qui « prêche » le génie de Monk à qui veut bien l'écouter. ↗
- Max Gordon, patron du Village Vanguard, qui lui donne sa première semaine, en 1948. ↗
- Randy Weston et ses amis, qui l'introduisent aux clubs noirs de Brooklyn du temps de la carte perdue. ↗
- John Coltrane, Sonny Rollins, Wilbur Ware, Shadow Wilson, Ahmed Abdul-Malik, Johnny Griffin, Roy Haynes, John Ore, Butch Warren, Frankie Dunlop, ceux qui l'ont accompagné aux différentes étapes ; Steve Lacy, qui a noté ses conseils. ↗
- Charlie Rouse, saxophoniste ténor, né à Washington le 6 avril 1924, mort à Seattle le 30 novembre 1988. Passé par les orchestres d'Eckstine, de Gillespie et d'Ellington, il entre dans l'orbite de Monk à l'automne 1958 et y reste jusqu'en 1970 (voir §33) — la plus longue collaboration de la carrière de Monk. Ses biographes le disent capable d'absorber les processus musicaux de Monk mieux que quiconque, jouant avec une délibération particulière et répétant souvent la mélodie plutôt que de s'en éloigner, sans jamais chercher la lumière. En 1979, il fonde avec Kenny Barron, Buster Williams et Ben Riley le groupe hommage Sphere. Un astéroïde, 10426 Charlierouse, porte son nom depuis 1999. ↗ · ↗ · ↗
- Ben Riley, batteur, rejoint le quartette en 1964 et y reste jusqu'en 1968 ; Time voit tout de suite en lui « l'homme que Monk cherchait ». Monk ne lui donne jamais de partition — inutile, disait-il, tu ne jouerais que ce que tu connais déjà. Il retrouve Rouse, Barron et Williams dans Sphere, en souvenir de leur ancien employeur. ↗ · ↗
- Larry Gales, John Ore, Butch Warren, Frankie Dunlop, les autres contrebassistes et batteurs du quartette des années 1960. ↗
- Hall Overton, arrangeur de son grand orchestre de 1959 ; Teo Macero, producteur chez Columbia. ↗ · ↗
- Marcel Romano, l'ami français, qui l'associe au film de Roger Vadim. ↗
- Larry Appelbaum, qui retrouve la bande de 1957. Willis Conover, dont la voix authentifie la bande. ↗
- Robin D. G. Kelley, biographe ; Charlotte Zwerin, Bruce Ricker, Clint Eastwood et les frères Blackwood, passeurs du documentaire de 1988. ↗ · ↗
25. Frise des engagements
Monk n'était pas un orateur. Ses engagements se lisent dans ses gestes : ce qu'il a refusé de dire, refusé de jouer, refusé de vendre — et ce qu'il a donné.
| Date | Engagement | Trace |
|---|---|---|
| août 1951 | Refuser de charger Bud Powell devant la police, quitte à perdre sa carte de cabaret | Wikipedia ↗ · NPR ↗ |
| 1951-1957 | Continuer à jouer dans des lieux de Brooklyn et du Bronx tenus par des Noirs, avec Randy Weston | Wikipedia ↗ |
| 1957 | Refuser de retourner chez Prestige, ce qui prive le quartette avec Coltrane (lié à ce label) d'enregistrements | Wikipedia ↗ |
| 29 novembre 1957 | Jouer au Carnegie Hall pour un concert-bénéfice au profit d'un centre communautaire, le Morningside Community Center | Arthur Magazine ↗ · Jazz of the Spheres ↗ |
| 15 octobre 1958 | Refuser de répondre aux policiers de Wilmington, subir les coups ; l'affaire est classée | Wikipedia ↗ · ↗ |
| 1959 | Monter un grand orchestre à Town Hall, avec Hall Overton, pour son répertoire | Wikipédia (fr) ↗ |
| 1962 | Négocier longuement avec Columbia, une des quatre grandes maisons de disques du pays | Wikipedia ↗ |
| 1964 | Couverture de Time : présenté comme un musicien noir sans plaintes ni revendications ; Kelley conteste cette image d'un Monk apolitique | NPR ↗ · JazzTimes ↗ |
| 1968 | Accepter l'invitation d'un lycéen de seize ans : concert de quartette à Palo Alto | Wikipedia ↗ |
| 1971 | Partir en tournée mondiale avec les Giants of Jazz | Wikipedia ↗ |
| 1986-1987 | Après lui, la famille fonde l'Institut Monk et son concours : éducation par le jazz dans les écoles publiques | Wikipedia ↗ |
Sur la race, une phrase qu'on lui prête, non vérifiée : enfant, des camarades voulaient lui apprendre à haïr les Blancs ; il dit avoir essayé un moment, mais quelqu'un finissait toujours par tout gâcher. ↗
26. Liens avec les autres arts
- Cinéma. Thelonious Monk: Straight, No Chaser (1988), de Charlotte Zwerin, à partir des images de 1967-1968 des frères Blackwood. Critère ↗ · Les Liaisons dangereuses 1960, de Roger Vadim, dont la musique s'appuie sur des enregistrements de Monk. Blog de Choc ↗ · Rewind and Play (2022), d'Alain Gomis. Wikipédia ↗ · Misterioso (Arte, 2010), documentaire de Peter Bosworth et Laurent de Wilde. Wikipédia ↗
- Littérature. Pynchon (V., Against the Day), Erasure / American Fiction, Felonious Monk. ↗
- Bande dessinée. Monk! Thelonious, Pannonica and the Friendship Behind a Musical Revolution, de Youssef Daoudi (First Second, 2018). ↗
- Théâtre. Misterioso, A Journey into the Silence of Thelonious Monk, texte de Stefano Benni mis en scène par Filomena Campus (Édimbourg 2008, Londres 2009, tournée de 2017). ↗
- Musique savante. Kronos Quartet, Round Midnight Variations, Gunther Schuller. ↗
- Photographie. Nica photographiait les jazzmen (L'Œil de Nica) ; le photographe W. Eugene Smith a enregistré des bandes de Monk, dont Kelley s'est servi. ↗ · ↗
- Arts plastiques. Le portrait de Boris Chaliapin pour la couverture de Time ; l'affiche de Harry Pincus pour la série « Classical Jazz » du Lincoln Center (1989), où figure Monk ; le projet de fresques de Caroline du Nord. ↗ · ↗ · ↗
- Danse. Celle qu'il inventait sur scène — tap de rue, cercle de derviche. ↗ · ↗
- Pop culture. Un footballeur, un humoriste, un producteur, un groupe punk : des noms empruntés à Monk. ↗
V. LES CLÉS
27. Playlists thématiques
Choix éditoriaux — chaque liste tient dans une soirée et raconte une face de Monk. Les titres, dates et formations sont ceux des discographies consultées (voir §34).
1. Pour entrer dans la nuit « 'Round Midnight » (première version Blue Note, 1947 ; en solo dans Thelonious Himself, 1957) · « Ruby, My Dear » et « Crepuscule with Nellie » (Monk's Music, 1957) · « Pannonica » (Brilliant Corners, 1956) · « Misterioso » Une chanson d'amour ratée en trois strates : les paroles perdues de « I Need You So » (§2), le seul morceau que Monk ait entièrement écrit (§5), et l'hôtel d'une baronne devenu mélodie (§12).
2. Le blues, en si bémol « Blue Monk » · « Straight, No Chaser » (Blue Note, 23 juillet 1951) · « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are » (1956) · « Functional » · « Blues Five Spot » · « Blue Sphere » (Londres, novembre 1971) Toujours la même note obstinée, jamais le même blues (§19) — jusqu'au dernier, improvisé sur place à la fin d'une carrière.
3. Des angles et des escaliers « Brilliant Corners » (1956) · « Epistrophy » (1948 ; 1957) · « Evidence » · « Criss Cross » et « Four in One » (1951) · « Trinkle, Tinkle » (1952, avec Max Roach) « Brilliant Corners » a demandé vingt-cinq prises et un montage acrobatique (§5) : la seule façon de graver une pièce que son propre groupe ne parvenait pas à jouer d'un bloc.
4. Seul au piano Piano Solo (Paris, 4 juin 1954) · Thelonious Himself (1957) · Thelonious Alone in San Francisco (1959, Fugazi Hall) · Solo Monk (1965) Sans personne à qui laisser la place, le silence devient la seule chose qu'il partage avec l'auditeur (§16).
5. Avec Coltrane Monk's Music (1957, avec Coleman Hawkins et Art Blakey) · Thelonious Monk Quartet with John Coltrane at Carnegie Hall (29 novembre 1957 ; publié en 2005) · Thelonious Monk with John Coltrane (Jazzland, 1961) · Discovery! Live at the Five Spot, enregistrement amateur du 11 septembre 1958, où Coltrane vient improviser en invité pendant la résidence de Johnny Griffin ; publié en 1993 Deux hommes qui apprennent à se taire ensemble (Interlude) : le concert de Carnegie Hall a dormi près de cinquante ans avant qu'on ne le retrouve (§5).
6. Le quartette Columbia Monk's Dream (1963) · Criss-Cross (1963) · Miles and Monk at Newport (1963) · Live at the It Club et Live at the Jazz Workshop (1964) · Monk. (1965, avec « Pannonica ») · Underground (1968, avec « Ugly Beauty ») · Palo Alto (1968, lycée de Californie, publié en 2020) L'ère Rouse (1959-1970, §24) : onze ans de duos discrets entre un ténor qui répète la mélodie et un piano qui la déplace.
7. Aux côtés des autres Bags' Groove (deux prises de la séance du 24 décembre 1954) · Miles Davis and the Modern Jazz Giants · Sonny Rollins and Thelonious Monk (1954) · Art Blakey's Jazz Messengers with Thelonious Monk (1957) · Mulligan Meets Monk (1957) La légende d'une empoignade avec Miles Davis (§4) que l'intéressé a lui-même démentie — écoutez plutôt le silence de Monk derrière le trompettiste, puis son solo.
8. Ceux qui ont répondu Steve Lacy, Reflections (1958), Evidence (1962), School Days · Bud Powell, A Portrait of Thelonious (1965) · Eric Dolphy, « Hat and Beard » (1964) · Kronos Quartet, Monk Suite (1985) · That's the Way I Feel Now (1984) · T.S. Monk, Monk on Monk (1997) · Alexander von Schlippenbach, Monk's Casino (2005) · Sphere, avec Rouse, Riley, Barron et Williams (dès 1979, §12) Plus de quarante-cinq disques d'hommage recensés (§23) : la preuve, par la quantité, qu'imiter Monk reste presque impossible.
9. À voir Thelonious Monk: Straight, No Chaser (1988) · Rewind and Play (2022) · la bande-son de Les Liaisons dangereuses 1960 Zwerin a monté son film à partir de bobines que le producteur comparait aux manuscrits de la mer Morte du jazz (§13) : des heures de Monk filmé sans qu'il le sache vraiment.
Sources : Wikipedia, discographie ↗ · Wikipedia, Blue Note ↗ · Wikipedia, Monk's Music ↗ · Wikipedia, Bags' Groove ↗ · Wikipedia, Thelonious Himself ↗ · Wikipedia, Monk. ↗ · Wikipedia, Carnegie Hall ↗ · Wikipedia, Thelonious Monk ↗
28. Conseils pour découvrir l'œuvre
Trois portes d'entrée.
- Par les standards. « 'Round Midnight », « Ruby, My Dear », « Blue Monk », « Straight, No Chaser » : des thèmes qu'on retrouve chez cent autres, mais qu'il faut entendre chez lui, avec leurs marches en moins.
- Par les disques-univers. Brilliant Corners pour la difficulté joyeuse ; Thelonious Himself pour la solitude tendre ; Monk's Dream pour la porte d'entrée la plus large (c'est son disque le plus vendu de son vivant).
- Par la rencontre. Monk's Music et le concert de Carnegie Hall 1957 : deux saxophonistes, deux âges du jazz, un pianiste qui les regarde.
Cinq habitudes d'écoute.
- Suivez sa main gauche : elle porte une seconde mélodie, qui parfois danse plus vite que la droite.
- Notez où le piano s'arrête. Le silence est une phrase.
- Écoutez le si bémol : dans chaque blues, la même note obstinée, chaque fois différente.
- Comparez trois versions d'un même titre — « 'Round Midnight » en 1947, en solo en 1957, dans le quartette des années 1960 — pour entendre le morceau vieillir.
- Écoutez au moins un thème sans regarder la partition mentale que vous croyez connaître : la faute, ici, est souvent la bonne note.
Pour prolonger. La biographie de Robin D. G. Kelley ; le documentaire Straight, No Chaser ; le Monk de Laurent de Wilde ; les « Monk's Advice » de Steve Lacy ; le dossier du centenaire d'Ethan Iverson ; l'article de Time, « The Loneliest Monk » (1964), portrait daté mais riche en détails de première main ; l'entretien de Ben Riley sur All About Jazz, pour la relation batteur-pianiste vue de l'intérieur. ↗ · ↗ · ↗ · ↗
29. Petit glossaire
| Terme | Sens |
|---|---|
| Stride | Style de piano de Harlem (James P. Johnson, Fats Waller, Willie « The Lion » Smith) où la main gauche alterne basses et accords en balancier. Le socle de Monk. |
| Bebop | Jazz rapide et harmoniquement complexe né dans les années 1940, dont Minton's fut l'un des laboratoires. |
| Minton's Playhouse | Club de Harlem où Monk fut pianiste maison, réputé pour ses cutting contests. |
| Cutting contest | Joute d'improvisation nocturne où chacun tente de « couper » l'autre. |
| Carte de cabaret | Permis délivré par la police new-yorkaise aux artistes travaillant là où l'on sert de l'alcool ; Monk l'a perdue de 1951 à 1957. |
| Neuvième bémolisée | Note ajoutée à l'accord, un demi-ton au-dessus de l'octave de la fondamentale : une aigreur qu'il aimait. |
| Gamme par tons entiers | Gamme sans demi-ton, aux couleurs flottantes ; Monk la fait courir sur plusieurs octaves. |
| Dissonance | Association de notes qui « frotte » ; chez Monk, une marque de fabrique. |
| Comping | L'art de l'accompagnement au piano. |
| Lay out | Se taire pour laisser la place ; ce que Miles demanda à Monk le 24 décembre 1954. |
| Pont (bridge) | Section centrale du thème ; pour Monk, l'intérieur qui fait sonner l'extérieur. |
| Composition écrite de bout en bout | Pièce sans improvisation ; Crepuscule with Nellie passe pour la seule de Monk, selon Kelley. |
| Cats | Argot noir américain du jazz : les types, les musiciens. |
| Catsville / Cathouse | Le nom donné à la maison de Nica à Weehawken. |
| Voice of America | Radiodiffusion internationale américaine, dont les ingénieurs ont enregistré le concert de 1957. |
| Straight, No Chaser | Titre d'un blues (1951) et du documentaire de 1988 ; en anglais courant, une boisson bue sans rien derrière. |
| Giants of Jazz | Groupe de tournée mondiale de 1971-1972 (Gillespie, Winding, Stitt, McKibbon, Blakey, Monk). |
| Sphere | Son deuxième prénom, emprunté à son grand-père maternel ; son écho se retrouve dans le nom d'un personnage de Pynchon, McClintic Sphere. |
| San Juan Hill | Quartier de l'ouest de Manhattan où il a grandi ; rasé pour partie au nom de l'urbanisme. |
30. Citations
Les formules qui circulent le plus sont aussi les moins sourcées : chacune est marquée « non vérifiée » quand aucune source primaire n'a été retrouvée (voir §33).
De lui — en toutes lettres
« The piano ain't got no wrong notes. » — « Le piano n'a pas de fausses notes. » Non vérifiée. ↗
« A man's a genius just for looking like himself. » — « Un homme est un génie rien qu'en ayant l'air de lui-même. » Vérifiée : citée par Time, 28 février 1964, qui rapporte que Monk exigeait de ses musiciens qu'ils soient eux-mêmes. ↗
« The only cats worth anything are the cats that take chances. » — « Les seuls qui valent quelque chose sont ceux qui prennent des risques. » Non vérifiée. ↗
« It's always night, or we wouldn't need light. » — « C'est toujours la nuit, sinon nous n'aurions pas besoin de lumière. » Vérifiée : Time (1964) la cite déjà comme l'une de ses « paroles mystiques » ; une version voisine circule dans la liste de Lacy (1960). Voir aussi l'épigraphe de Pynchon en tête du guide. ↗ · ↗
« What you don't play can be more important than what you do play. » — « Ce que tu ne joues pas peut compter plus que ce que tu joues. » Liste de Lacy. ↗
« Make the drummer sound good. » — « Fais sonner le batteur. » Liste de Lacy. ↗
« Don't play the piano part, I'm playing that. » — « Ne joue pas la partie de piano : c'est moi qui la joue. » Liste de Lacy. ↗
« Sharp as possible! » — « Aussi élégants que possible ! » Sa réponse à la question : « Qu'est-ce qu'on met ce soir ? » (liste de Lacy). ↗
« Anybody talented in any way — they're called eccentric. » — « Quiconque a du talent, on l'appelle excentrique. » Non vérifiée. ↗
« I get tired sitting down at the piano! » — « Je me fatigue d'être assis au piano ! » Sa raison de danser, dit-on. Non vérifiée. ↗
« conducting the clouds » — « je dirige les nuages ». Ce qu'il répondait, à Weehawken, à qui lui demandait ce qu'il faisait devant la baie vitrée. ↗
(Voir aussi en tête du guide : « It's always night, or we wouldn't need light. »)
De lui — en substance
- Il était content de n'être pas allé au conservatoire : cela l'aurait sans doute abîmé (propos rapportés par Nellie). ↗
- Tout saxophoniste, disait-il, porte en lui un peu de Coleman Hawkins (rapporté par Kelley). ↗
- Joue à ta manière, sans te soucier de ce que veut le public : il finira par te rejoindre, même s'il lui faut quinze ou vingt ans. ↗
- Il n'y a pas de fausse note, seulement des notes plus justes que d'autres ; et, après deux prises, on s'imite soi-même. ↗
- Son inspiration, il la trouvait en lui. ↗
- Tous les musiciens, disait-il, sont des mathématiciens sans le savoir. ↗
- Écrire sur la musique, c'est danser sur l'architecture : cette formule circule sous son nom, mais son attribution est douteuse — ne pas la lui prêter sans source. ↗
Sur lui — en toutes lettres
« my musical guru » — « mon gourou musical ». Sonny Rollins. ↗
« a very tired idea of the tortured artist » — « une idée très fatiguée de l'artiste torturé ». Robin D. G. Kelley, disant ce que l'histoire de Monk défait. ↗
« Mr. Mom » — « M. Maman ». Son fils T.S. : on ne pense pas à Monk comme à un père au foyer, mais il l'a vu l'être. ↗
« The Loneliest Monk » — « Le plus solitaire des Monk ». Titre de l'article de Time, 28 février 1964. ↗
Sur lui — en substance
- Mary Lou Williams : les boppeurs ont créé une musique difficile à voler ; leurs pairs ont même volé à Monk l'idée du béret et des lunettes sans lui en rendre crédit. ↗
- Bill Evans : cet homme sait exactement ce qu'il fait, même sur le plan théorique. ↗
- Coltrane : Monk est l'inverse de Miles ; il parle de musique tout le temps et, si on l'interroge, il explique pendant des heures. ↗
- Eric Dolphy : il est musical quoi qu'il fasse, même quand il marche. ↗
- Billy Taylor : Monk pouvait jouer comme Art Tatum. ↗
- Bruce Ricker, producteur du film de 1988, compare les bobines des Blackwood aux manuscrits de la mer Morte du jazz. ↗
- Al McKibbon : durant la tournée de 1971, Monk n'a presque rien dit — puis il a plaisanté qu'il ne pouvait ni parler ni jouer à cause de la laideur du bassiste et du batteur. ↗
- Philip Larkin : il ne voyait dans son jeu qu'un éléphant sur un clavier. ↗
31. Sur les pas de Thelonious Monk
Une carte pour marcher, pour écouter, pour imaginer. Adresses et coordonnées sont à vérifier avant toute visite : plusieurs lieux ont disparu ou changé de nom.
À Rocky Mount (Caroline du Nord)
- Le panneau historique n° E-119, au croisement de Northeast Main Street et d'East Thomas Street (érigé en 2011). Il annonce « une naissance à un mille au sud ». ↗
- Le quartier de la voie ferrée, où la famille a vécu jusqu'en 1922. ↗
À Manhattan
- 243 West 63rd Street (Phipps Houses), San Juan Hill : la maison d'enfance, toujours debout. ↗
- West 63rd Street et West End Avenue : le carrefour qui porte son nom, près du Lincoln Center. ↗
- Lycée Stuyvesant, alors au 345 East 15th Street (le bâtiment historique, aujourd'hui occupé par d'autres écoles), qu'il quitte sans diplôme. ↗ · ↗
- Minton's Playhouse, 210 West 118th Street, à Harlem (au rez-de-chaussée de l'hôtel Cecil ; une plaque marque aujourd'hui la porte du club, au 206) : le club où tout s'invente. ↗ · ↗
- Village Vanguard, dans Greenwich Village : la semaine de 1948 sans public, les retours de 1958. ↗ · ↗
- Le Five Spot Café, alors au 5 Cooper Square, dans le Bowery (démoli en 1962, le club a rouvert au 2 St. Marks Place jusqu'en 1967) : les résidences de 1957 et de 1958. ↗ · ↗
- Hôtel Stanhope, Fifth Avenue, où Nica ouvre sa maison aux musiciens ; hôtel Bolivar, 230 Central Park West, qui inspire « Ba-lue Bolivar Ba-lues-are ». ↗ · ↗
- Carnegie Hall : le concert de 1957, celui de 1964, celui d'avril 1974. Town Hall : l'orchestre de 1959. Philharmonic Hall (Lincoln Center) : 1963. ↗ · ↗
- Le studio de Columbia, East 30th Street, ancienne église convertie en 1948, où Monk enregistre. ↗
Autour de New York
- Hackensack (New Jersey), studio Van Gelder : la séance du 24 décembre 1954. ↗
- Weehawken (New Jersey), la maison de Nica, avec vue sur Manhattan : les dernières années. ↗
- Englewood (New Jersey) : l'hôpital où il meurt. Ferncliff Cemetery, à Hartsdale (New York) : tombe 405, section Hillcrest 1. ↗
En Amérique, ailleurs
- Newport (Rhode Island) : Miles and Monk at Newport (1963). Wilmington (Delaware) : la nuit d'octobre 1958. Baltimore : le Comedy Club, destination de cette nuit-là. ↗
- San Francisco, Fugazi Hall : Alone in San Francisco (1959). Palo Alto, lycée : le concert de 1968. ↗ · ↗
En Europe
- Paris : Salle Pleyel (Salon du Jazz, juin 1954) et Club d'Essai (piano seul, 4 juin 1954). ↗
- Londres : Royal Festival Hall (avril 1961) ; Ronnie Scott's (date à préciser) ; les studios de Black Lion (novembre 1971). ↗ · ↗
- Amsterdam (1961). ↗
32. Quiz final
- En quelle année et où Thelonious Monk naît-il ?
- Comment s'appelle le quartier de Manhattan où il grandit ?
- Quel club de Harlem, dont il devient pianiste maison, est un laboratoire du bebop ?
- Quel saxophoniste l'engage et l'enregistre le premier, en 1944 ?
- Quel était le titre d'origine de « 'Round Midnight » ?
- Qui présente Monk aux fondateurs de Blue Note, en 1947 ?
- Quel ami Monk refuse-t-il de dénoncer en 1951 ?
- Qu'est-ce que la « carte de cabaret », et combien de temps Monk en est-il privé ?
- Quel trompettiste lui demande de ne pas jouer sous son solo, le 24 décembre 1954 ?
- Qui présente Monk à la baronne Pannonica de Koenigswarter, et où ?
- Quel album de 1956 contient un morceau-titre monté à partir de plusieurs prises ?
- Avec quel saxophoniste Monk joue-t-il au Five Spot en 1957 ?
- Quel événement a permis de retrouver, en 2005, un concert de 1957 ?
- Où et quand Monk et Nica sont-ils arrêtés en 1958 ?
- Que fait Monk quand ses musiciens jouent et qu'il se lève de son piano ?
- Quel titre porte l'article de Time du 28 février 1964 ?
- Quel saxophoniste reste dans son quartette de 1959 à 1970 ?
- Quel film de 1988 est produit avec l'aide de Clint Eastwood ?
- Dans quelle ville du New Jersey passe-t-il ses dernières années ?
- Dans quelle tonalité sont écrits tous ses blues ?
Réponses. 1. 1917, à Rocky Mount (Caroline du Nord). — 2. San Juan Hill. — 3. Minton's Playhouse. — 4. Coleman Hawkins. — 5. « I Need You So ». — 6. Ike Quebec. — 7. Bud Powell. — 8. Le permis délivré par la police pour travailler dans les lieux servant de l'alcool ; de 1951 au printemps 1957. — 9. Miles Davis. — 10. Mary Lou Williams, à Paris (1954). — 11. Brilliant Corners. — 12. John Coltrane. — 13. La découverte par Larry Appelbaum d'une bande de Voice of America dans les archives de la Library of Congress. — 14. À Wilmington (Delaware), en octobre 1958. — 15. Il danse, en tournant sur lui-même. — 16. « The Loneliest Monk ». — 17. Charlie Rouse. — 18. Thelonious Monk: Straight, No Chaser. — 19. Weehawken. — 20. Si bémol.
33. Passe de vérification des faits
✔ concordant · ≈ à nuancer · ? source unique, à recouper
| Point | Ce que disent les sources | Statut |
|---|---|---|
| Naissance | 10 octobre 1917, Rocky Mount (Wikipedia, Biography.com, NCpedia) ; une notice espagnole écrit 1920 | ✔ 1917 retenu |
| Prénom d'état civil | L'acte donne « Thelious » et omet le second prénom, pris à Sphere Batts (Wikipedia) | ✔ |
| Arrivée à New York | 1922 (Wikipedia, NCpedia, Clio) ; « quatre ans » (Biography.com) ou « cinq ans » (NPR) | ≈ 1922 |
| Début du piano | Trompette d'abord, piano à neuf ans (Wikipedia) ; six ans (Last.fm, WBSS) ; cinq ans, leçons d'une voisine (Tracking Angle) ; classiques à onze ans (Biography.com) ; Time (1964) donne aussi onze ans, à 75 cents la leçon | ≈ le guide ne fixe pas d'âge |
| Juilliard | Aucune preuve ; concours de quartier avec bourse, deuxième place vers 1942-1943 (Wikipedia) | ✔ légende |
| Début au Minton's | Printemps 1941, engagé par Kenny Clarke (All About Jazz) ; « début à milieu des années 1940 » (Wikipedia) | ≈ vers 1941 |
| Réforme militaire | Mars 1943, « rejet psychiatrique » (Wikipedia) | ✔ |
| « I Need You So » | Chanson déposée en 1943, paroles de Thelma Elizabeth Murray, origine de « 'Round Midnight » (Kelley à NPR) ; un panneau historique date la composition de 1944 | ? source unique pour le titre d'origine ; ≈ 1943-1944 |
| Droits de « 'Round Midnight » | Un tiers pour la succession Monk (Kelley) | ? source unique |
| Épistrophie | Composée avec Clarke en 1942 (Toppermost) ; enregistrée en 1948 (uDiscover) | ≈ |
| Arrestation de 1951 | Août 1951 ; voiture ; Powell ; refus de témoigner (Wikipedia, NPR) ; Kelley : soixante jours à Rikers, arrestation antérieure en 1948 | ✔ l'événement ; ? les soixante jours |
| Carte de cabaret | Retirée en 1951 ; rendue au printemps 1957 (Kelley) ; « six ans » (NCpedia, All About Jazz) | ✔ 1951-1957 |
| Miles Davis, 24 décembre 1954 | « Presque aux coups » (Wikipedia) ; Miles parle de rumeurs et de malentendu (autobiographie) ; Weinstock : ils avaient besoin d'argent pour Noël | ≈ légende, démentie par l'intéressé |
| Paris 1954 | Première visite européenne ; Salon du Jazz (Pleyel, 1ᵉʳ et 3 juin) ; piano seul le 4 juin (Wikipedia) ; « copieusement hué » (Wikipédia fr) ; la bande de Pleyel sonne mieux que la presse ne le disait (Jazz in France) | ≈ accueil contrasté |
| Rencontre avec Nica | Paris, 1954, via Mary Lou Williams (Wikipedia, Kelley) | ✔ |
| Origine du prénom « Pannonica » | Dérivé de la plaine de Pannonie, en Europe centrale (Wikipedia) ; un papillon découvert par son père, selon ce que rapportait Monk ; en réalité une mite, Eublemma pannonica, selon la petite-nièce de Nica — recoupé par plusieurs sources indépendantes | ✔ |
| Rachat Prestige→Riverside | 108,27 dollars, recoupé par cinq sources indépendantes (Wikipedia, All About Jazz, Jazzfuel, Keepnews lui-même dans un entretien pour la NEA) | ✔ 108,27 $ |
| Début et fin du Five Spot avec Coltrane | Juin 1957 (Wikipedia) ; 18 juillet 1957 (Analog Planet) ; « six mois » (Wikipedia) ou « sept mois », jusqu'en janvier 1958 (Time, 1964) | ≈ été 1957 à janvier 1958 |
| Carnegie Hall, 29 novembre 1957 | Concert-bénéfice du Morningside Community Center ; Voice of America (Wikipedia, Arthur, JazzTimes) | ✔ |
| Découverte des bandes | « Fin janvier » (NPR) ; « février 2005 » (Analog Planet) ; « début 2005 » (Appelbaum, JazzTimes) | ≈ début 2005 |
| Wilmington vs Maryland | Wilmington, Delaware ; affaire State v. de Koenigswarter (Wikipedia) ; un blog dit « Maryland » ; récit détaillé (motel, verre d'eau) confirmé par Time, source contemporaine (1964) et par Wikipédia (fr) | ✔ Delaware |
| Seconde suspension de la carte (1958) | Retirée après le scandale de Wilmington ; Time (1964) est seule à en donner la durée — environ deux ans — sans préciser de date de restitution ; non recoupée ailleurs | ? durée non recoupée |
| Sanction de Nica | Trois ans de bataille juridique (Wikipedia, Time) ; classement pour vice de forme (Wikipedia) ; Time (1964) parle d'un acquittement, sans mentionner de nuits de prison | ≈ détail de la peine incertain |
| Couverture de Time | 28 février 1964, « The Loneliest Monk », prévue pour novembre 1963 (Wikipedia) | ✔ |
| Pourquoi Monk ? | « Presque par défaut » : Ray Charles et Miles trop polémiques (Kelley) | ? source unique |
| Contrat Columbia | 1962 (Wikipedia) | ✔ |
| Films Blackwood | 1967 (Criterion, AV Club) ; 1968 (Amazon, AlloCiné, Wikipédia fr) ; 1967-1968 | ≈ 1967-1968 |
| Concert de Palo Alto | 27 octobre 1968, lycée de Palo Alto, à l'invitation de Danny Scher (seize ans) ; bande retrouvée dans un grenier une quinzaine d'années plus tard ; publiée en 2020 (Rolling Stone, Wikipédia fr, Times of Israel) | ✔ |
| Résidence de Rouse | 1959-1970 pour la période documentée et enregistrée (Wikipedia, Wikipédia fr, All About Jazz, Blue Note) ; quartette de juin 1958 formé de Griffin, Abdul-Malik, Haynes — sans Rouse ; mais Wikipédia (fr) le place déjà dans la voiture lors de l'arrestation de Wilmington, en octobre 1958 — le guide en conclut qu'il fréquentait déjà le groupe avant son premier concert documenté | ≈ début exact incertain, entre l'automne 1958 et février 1959 |
| Brilliant Corners, détail des séances | Trois séances (9 et 15 octobre, 7 décembre 1956), vingt-cinq prises du morceau-titre, montage de Keepnews, changement de personnel en décembre : convergent (Wikipedia, Jazzfuel, dossier de la Library of Congress) | ✔ |
| Dernières apparitions | 6 avril 1974, Carnegie ; 1975, Newport (NCpedia) ; « actif jusqu'en 1976 » (Wikipedia) | ≈ 1974-1976 |
| Installation à Weehawken | 1973 (Kelley) ; « six dernières années » (Wikipedia) ; « neuf ans » (France-Amérique) ; « dix ans » (Wikipédia fr) ; maison achetée en 1958 (JRank) | ≈ vers 1973 |
| Mort | 17 février 1982, Englewood ; AVC / hémorragie cérébrale ; Ferncliff, tombe 405 (Wikipedia, Kelley) | ✔ |
| Santé mentale | Kelley : trouble bipolaire, soins mauvais ; Gourse : un psychiatre n'a trouvé ni maniaco-dépression ni schizophrénie ; un autre médecin parle d'erreur de diagnostic ; aucun diagnostic public (Wikipedia) | ≈ contesté — le guide ne tranche pas |
| « The piano ain't got no wrong notes » | Citée partout ; source primaire non retrouvée (Wikipedia renvoie à Goodreads) | ≈ non vérifiée |
| « A man's a genius just for looking like himself » | Citée par Time, source contemporaine (28 février 1964) | ✔ vérifiée |
| « It's always night… » | Épigraphe de Pynchon (2006) ; citée par Time dès 1964 comme une de ses « paroles mystiques » ; version voisine dans la liste de Lacy (1960) | ✔ vérifiée, attestée dès 1964 |
| « Écrire sur la musique, c'est danser sur l'architecture » | Attribuée à Monk sur des sites de citations, sans source | ? à ne pas attribuer |
| Liste de Lacy | Notée par Lacy en 1960, circule en plusieurs versions (25 items) | ≈ |
| Plus enregistré après Ellington | « En 2009 » (Wikipedia, d'après Giddins et DeVeaux) | ≈ chiffre daté |
| Cinq jazzmen en couverture de Time | Armstrong, Brubeck, Ellington, Marsalis, Monk (Wikipedia, All About Jazz) | ✔ |
| Institut Monk | Fondé en 1986 ; concours dès 1987 ; renommé en 2019 (Wikipedia) | ✔ |
| Distinctions | Grammy 1993 ; Pulitzer 2006 ; NC Hall of Fame 2009 (Wikipedia) | ✔ |
| Alone in San Francisco | 1959, enregistré à Fugazi Hall : lieu et mois non recoupés dans les sources consultées | ? à recouper |
| Tournée de 1965 | Légende d'une image : « début de sa tournée de 1965 » ; le pays de la tournée n'est pas précisé | ? à recouper |
| Adresse du Minton's, du Five Spot, du lycée Stuyvesant | Minton's : 210 West 118th Street (Wikipedia, plaque au n° 206) ; Five Spot : 5 Cooper Square jusqu'en 1962, puis 2 St. Marks Place (Wikipedia, Village Preservation) ; Stuyvesant : 345 East 15th Street (Wikipedia, Stuyvesant Spectator) — convergence de plusieurs sources indépendantes pour chacune | ✔ |
34. Sources
Biographie et contexte
- Wikipedia, « Thelonious Monk » ↗ · Wikipédia (fr) ↗
- NCpedia, « Monk, Thelonious Sphere » ↗
- All About Jazz, page Thelonious Monk ↗ et « A Thriving Legacy » ↗
- Biography.com ↗ · National Jazz Archive ↗ · New World Encyclopedia ↗ · WBSS Media ↗ · Tracking Angle, « It's Monk's Time! » ↗
- NPR, entretien de Terry Gross avec Robin D. G. Kelley (Fresh Air, 8 décembre 2009) ↗ · NPR, « In A New Biography, Thelonious Monk Minus The Myth » ↗ · NPR, « The Women Who Made Thelonious Monk » ↗
- Jerry Jazz Musician, entretien avec Robin D. G. Kelley ↗ · JazzTimes, compte rendu du livre de Kelley ↗
- DownBeat, T.S. Monk, « Growing Up Monk » ↗
- Ethan Iverson, « Thelonious Sphere Monk Centennial » ↗ et « Monk@Durham Day 8 » ↗
- Wikiquote (it), « Thelonious Monk » ↗
Enregistrements et concerts
- Wikipedia, discographie ↗ · The Complete Blue Note Recordings ↗ · Monk's Music ↗ · Thelonious Himself ↗ · Monk. (1964) ↗
- Bags' Groove : Wikipedia ↗ · ↗ · Everything Jazz ↗ · Tracking Angle ↗ · AllMusic ↗
- Carnegie Hall 1957 : Wikipedia ↗ · NPR, 2005 ↗ · JazzTimes ↗ · Arthur Magazine ↗ · Analog Planet ↗ · Jazz of the Spheres ↗ · KNKX ↗
- Toppermost ↗ · uDiscover ↗ · ClassicRockHistory ↗
- Lewis Porter, « Steve Lacy Plays Monk » ↗
- Brilliant Corners : Wikipedia ↗ · Jazzfuel ↗ · Library of Congress, dossier de préservation ↗ · Jazzwise ↗ · Discogs ↗
- Town Hall (1959) : Wikipedia ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · Misterioso, Wikipedia ↗ · Ethan Iverson, « Brief Overview » ↗
- Palo Alto (1968) : Rolling Stone ↗ · Times of Israel ↗ · Passion Weiss ↗ · Paste ↗ · Glide Magazine ↗ · AllMusic ↗
- Charlie Rouse : Wikipedia ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · Encyclopedia.com ↗ · All About Jazz ↗ · Blue Note ↗ · JazzProfiles ↗
- Ben Riley : All About Jazz, entretien avec Russ Musto ↗
- Time, « Jazz: The Loneliest Monk », par Barry Farrell, 28 février 1964 (source primaire) ↗ · texte intégral archivé ↗ · extrait, Time archive ↗
Les conseils de Steve Lacy (1960)
Citations (non vérifiées)
Nica de Koenigswarter
- Wikipedia ↗ · Wikipédia (fr) ↗ · France-Amérique ↗ · The National ↗ · JRank ↗ · Jessica Zafra ↗ · Four on the Floor ↗
Paris, cinéma, films
- Wikipedia, Piano Solo ↗ · Jazz in France ↗ · Blog de Choc, « Les liaisons dangereuses de Thelonious Monk » ↗ · Superfly Records ↗ · Citizen Jazz, dossier du centenaire ↗
- Straight, No Chaser : Wikipedia ↗ · Criterion ↗ · ↗ · AV Club ↗ · AlloCiné ↗ · Wikipédia (fr) ↗
Lieux et mémoire
- Rocky Mount : Clio ↗ · HMDB, panneau E-119 ↗ · NC Musician Murals ↗
- New York : Lincoln Center, « Recovering Legacies » ↗ · Stuyvesant Spectator ↗ · Stuyvesant High School, Wikipedia ↗ · Minton's Playhouse, Wikipedia ↗ · Five Spot Cafe, Wikipedia ↗ · HMDB, marqueur du Five Spot ↗
- Rachat Prestige vers Riverside : Orrin Keepnews, entretien pour la NEA ↗ · Jazzfuel ↗
Ouvrages de référence
- Robin D. G. Kelley, Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original (Free Press, 2009).
- Leslie Gourse, Straight, No Chaser: The Life and Genius of Thelonious Monk (1997) ; Thomas Fitterling, Thelonious Monk: His Life and Music (Berkeley Hills Books, 1997) ; Gabriel Solis, Monk's Music (University of California Press, 2007) ; Thomas Owens, Bebop: The Music and Its Players (Oxford University Press, 1996) ; Rob van der Bliek (dir.), The Thelonious Monk Reader (Oxford University Press, 2001) ; Lorraine Gordon, Alive at the Village Vanguard (Hal Leonard, 2006).
- Laurent de Wilde, Monk (Gallimard, « L'Arpenteur », 1996) ; Jacques Ponzio et François Postif, Blue Monk (Actes Sud, 2000) ; Yves Buin, Thelonious Monk (Le Castor Astral, 2002) ; Pauline Guéna, Pannonica (Robert Laffont, 2007) ; Youssef Daoudi, Monk! (First Second, 2018) ; Hannah Rothschild, The Baroness (Virago) ; David Kastin, Nica's Dream (Norton).
35. Album photo
Toutes les images de cet album sont hébergées sur Wikimedia Commons ou à la Library of Congress. Les portraits de William P. Gottlieb (fonds de la Library of Congress) sont indiqués comme relevant du domaine public sur Wikimedia Commons ; la notice de la Library of Congress précise les conditions d'usage de chaque image. Les photographies de Getty n'ont pas été retenues, faute de licence libre. Auteur et licence exacts de chaque fichier : à recopier depuis la fiche (lien « fiche ↗ ») au moment de la publication.
1 — Minton's Playhouse, vers septembre 1947

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress). Fiche ↗ · LoC ↗
2 — Devant le Minton's, avec Howard McGhee, Roy Eldridge et Teddy Hill

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress). Fiche ↗ · LoC ↗
3 — Minton's Playhouse, autre cliché de la série

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress). Fiche ↗
4 — Entretien pour la radiotélévision néo-zélandaise, 1965

Licence : CC BY 2.0 (indiquée sur la fiche) ; auteur à relever avant publication. Fiche ↗
5 — Coleman Hawkins et Miles Davis, 1947

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
6 — Charlie Parker, 1947

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public. Fiche ↗
7 — Minton's Playhouse, une autre prise de la série

Crédit : William P. Gottlieb, domaine public (Library of Congress). Fiche ↗
8 — À consulter en ligne (domaine public, non intégrées)
Le fonds Gottlieb de la Library of Congress propose aussi, dans l'appartement de Mary Lou Williams, des portraits de la pianiste avec Dizzy Gillespie et Tadd Dameron (voir la notice ↗) : la mentore de Monk et deux figures de la scène bebop. Aucune photo libre de droits de Charlie Rouse ou de Ben Riley couvrant leurs années avec Monk (1958-1970) n'a été retrouvée : le fonds Gottlieb s'arrête en 1948, avant leur arrivée dans le groupe — à rechercher séparément si Laurent le souhaite. Collection « Gottlieb Jazz Photos » ↗
Dernière mesure
Il existe, dans une maison de Weehawken, une pièce où se trouve un piano qu'on n'ouvre plus.
Par la baie vitrée, on voit Manhattan de l'autre côté du fleuve — les tours, la lumière qui tombe, la ville qui joue sans lui. Un homme se tient là, debout, longtemps. Ses mains dessinent quelque chose dans l'air. Si l'on demande ce qu'il fait, il répond qu'il dirige les nuages.
Des années plus tôt, dans un grand hall, on avait enregistré un concert sur des bobines. Sur l'une des boîtes, quelqu'un avait écrit à la main une initiale et un nom : T. Monk. Les bandes dormirent près d'un demi-siècle dans les réserves d'une bibliothèque. Puis, un hiver, un homme qui feuilletait des bobines souleva un couvercle.
Il y a des silences qui attendent. Il y a des silences qui gardent. Il y a des silences où, dans le noir, un homme se lève, et tourne.
Posez le disque. Écoutez la fin. Et quand le piano se taira — n'appuyez pas sur stop : attendez.
Quelqu'un, quelque part, danse.