Trois regards avant d'entrer dans le bois
Il existe une poignée d'hommes qu'on ne rencontre jamais dans leur siècle — seulement dans le nôtre, quand le nôtre a besoin d'eux.
En 1929, sous une tente dressée à Ommen, un jeune homme qu'on avait couronné messie dissout l'ordre qu'on avait bâti pour lui et lâche cette phrase qui ne s'oublie plus : la vérité est un pays sans chemin. Krishnamurti venait de refuser toutes les cartes qu'on lui tendait — gourous, doctrines, sentiers balisés — pour ne garder que l'exigence nue de voir par soi-même, sans l'écran du connu.
Un siècle plus tôt, à Londres, un graveur pauvre et halluciné de lumière traçait à l'eau-forte des vers qui tenaient l'infini dans le creux d'une main : voir un monde dans un grain de sable, un ciel dans une fleur sauvage. William Blake ne demandait la permission à personne — ni à l'Église, ni à la Royal Academy, ni à la raison raisonnable de son temps. Il inventait sa propre mythologie parce que celle qu'on lui proposait était trop petite pour ce qu'il voyait.
Et plus près de nous, un Belge maigre et méfiant de tout, Henri Michaux, partait sans cesse — vers l'Équateur, vers la Grande Garabagne, vers l'intérieur vertigineux que la mescaline entrouvrait — pour cartographier ce continent que personne n'avait osé prendre au sérieux : soi-même, mesuré sans complaisance.
Trois hommes, trois siècles, trois refus du chemin tout tracé. Et au milieu, planté dans les bois du Massachusetts comme un piquet de tente qui aurait décidé de devenir un arbre : Henry David Thoreau — né David Henry, il inversa ses deux prénoms au sortir du collège, sans jamais en faire un acte légal, simplement parce que le nouvel ordre lui convenait mieux. Vingt-huit ans, une hache empruntée, vingt-huit dollars et douze cents de planches, et cette idée simple et terrible — je veux vivre délibérément.
Il choisit, pour s'y installer, un jour qui ne devait rien au hasard.
Un anniversaire choisi
Le 4 juillet 1845, pendant que l'Amérique tirait ses feux d'artifice pour célébrer son indépendance, un jeune homme de vingt-huit ans emménageait seul dans une cabane d'une seule pièce, au bord d'un étang, à deux kilomètres de chez sa mère. Ce n'était pas une coïncidence. C'était une déclaration — la sienne, qui ne devait rien à un roi ni à un congrès, seulement à la décision de vivre autrement.
Il avait emprunté une hache. Il avait bâti sa maison de ses mains, pour vingt-huit dollars et douze cents de planches et de clous, sur un terrain que lui prêtait son ami et mentor Ralph Waldo Emerson. Il n'était pas pauvre. Il avait choisi d'être simple, ce qui n'est pas la même chose.
« I went to the woods because I wished to live deliberately, to front only the essential facts of life, and see if I could not learn what it had to teach, and not, when I came to die, discover that I had not lived. »
« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais point vécu. »
« The cost of a thing is the amount of what I will call life which is required to be exchanged for it. »
« Le prix d'une chose, c'est la quantité de ce que j'appellerai vie qu'il faut échanger contre elle. »
Thoreau tenait ses comptes comme un poète tient un journal — au centime près, non par avarice, mais pour prouver qu'une vie libre coûte, en réalité, très peu.
« I wanted to live deep and suck out all the marrow of life. »
« Je voulais vivre assez profondément pour sucer toute la moelle de la vie. »
On ne choisit pas une telle phrase par hasard. On la choisit quand on a déjà vu, ailleurs, des vies passer à côté d'elles-mêmes.
La cabane d'une seule pièce
« The mass of men lead lives of quiet desperation. »
« La masse des hommes mène une vie de tranquille désespoir. »
Thoreau n'écrit pas cela avec mépris, mais avec l'urgence de quelqu'un qui a vu le mal de trop près pour ne pas chercher un remède.
Le sien tenait dans une seule pièce, meublée de trois chaises :
« I had three chairs in my house; one for solitude, two for friendship, three for society. »
« J'avais dans ma maison trois chaises : une pour la solitude, deux pour l'amitié, trois pour la société. »
Il ne fuyait pas les hommes. Il refusait seulement d'avoir besoin d'eux plus que de nécessaire.
« I never found the companion that was so companionable as solitude. »
« Je n'ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. »
« Simplicity, simplicity, simplicity! »
« Simplicité, simplicité, simplicité ! »
Le mot répété trois fois comme un coup de hache, pour qu'il s'enfonce.
Et l'étang, sous ses fenêtres, n'était pas un simple décor.
« A lake is the landscape's most beautiful and expressive feature. It is earth's eye. »
« Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C'est l'œil de la terre. »
Il passait des heures à observer la glace se former à sa surface en hiver, à mesurer sa transparence, à compter les bulles prisonnières sous la couche gelée — non en savant qui collecte des données, mais en amant qui apprend le visage de l'aimée par cœur.
« We need the tonic of wildness. »
« Nous avons besoin du tonique de la vie sauvage. »
Et contrairement à l'image de l'ermite total qu'on lui prête souvent : il cultivait deux acres et demi de haricots — les rangs mis bout à bout couraient sur onze kilomètres —, recevait vingt-cinq ou trente visiteurs sous son toit, et rentrait régulièrement dîner chez sa mère ou ses amis à Concord. Walden n'était pas une fuite. C'était un laboratoire, à deux pas du village.
Le maître qui a dit non, l'arpenteur et le mineur de crayon
Avant Walden, il y eut d'autres refus, plus discrets.
Diplômé de Harvard en 1837, Thoreau prit un poste à l'école publique de Concord. Il démissionna au bout de deux semaines : sommé un jour d'administrer un châtiment corporel à un élève, il le fit — puis quitta son poste le soir même, dégoûté de lui. Avec son frère aîné John, il ouvrit ensuite une école privée où l'on sortait observer les artisans du village et marcher dans les bois — l'une des premières écoles de Nouvelle-Angleterre à enseigner dehors autant que dedans.
Plus tard, devenu arpenteur-géomètre professionnel à Concord, il réalisa plus de cent soixante relevés de terrain — bornages, litiges de propriété, tracés de routes — d'une précision que les historiens locaux jugent encore aujourd'hui remarquable. Ce fut, toute sa vie, son gagne-pain le plus régulier : l'auteur de Walden vivait aussi, très prosaïquement, de sa capacité à mesurer exactement où s'arrêtait le champ du voisin.
Et dans l'entreprise familiale de crayons, John Thoreau & Co., c'est lui qui perfectionna le procédé : un mélange d'argile et de graphite finement broyé, tamisé grâce à un système de courant d'air ascendant qu'il conçut lui-même, pour ne retenir que la poudre la plus fine. Les crayons Thoreau devinrent, dit-on, parmi les meilleurs fabriqués aux États-Unis. L'homme qui écrivait « men have become the tools of their tools » — « les hommes sont devenus les outils de leurs outils » — était aussi celui qui améliorait, de ses mains, l'outil le plus modeste qui soit : la mine d'un crayon.
« A man is rich in proportion to the number of things which he can afford to let alone. »
« Un homme est riche en proportion du nombre de choses dont il peut se passer. »
Il ne renonçait pas au travail. Il renonçait seulement à ce que le travail exige plus de lui qu'il n'était prêt à donner.
L'incendie et le passeur silencieux
Thoreau n'était pas un saint de vitrail. Le 30 avril 1844, en préparant une chaudrée de poisson avec un ami près de Fair Haven Bay, il alluma par mégarde un feu qui dévora plus de cent vingt hectares de bois. Les dégâts furent considérables ; le journal local le fustigea publiquement, et le village le surnomma pendant des années « l'incendiaire des bois ». Il ne s'en cacha jamais — plusieurs années plus tard, son Journal revient sur l'épisode sans complaisance envers lui-même.
C'est le même homme qui, quelques années plus tard, joua un rôle plus discret et plus grave. Concord se trouvait sur une route du chemin de fer clandestin, et les Thoreau y participaient. Le 1er octobre 1851, Thoreau note dans son Journal avoir accompagné vers le train un fugitif se faisant appeler Henry Williams, hébergé chez lui le temps de réunir l'argent du billet ; apercevant un policier près de la gare, il le fit repartir par un convoi plus tardif, en direction du Vermont puis du Canada. Il escortait ainsi, régulièrement et sans qu'il en fasse un sujet de fierté publique, des hommes et des femmes vers la liberté.
Un feu de forêt qu'on lui reproche pendant des années, un passage vers le Canada dont personne ne le félicite : la vraie vie d'un homme ressemble rarement à la légende qu'on en fait.
Une nuit qui a traversé le monde
Une nuit de juillet 1846, Thoreau refusa de payer un impôt qui finançait, selon lui, une guerre injuste et perpétuait l'esclavage. On l'arrêta.
« Public opinion is a weak tyrant compared with our own private opinion. »
« L'opinion publique est un faible tyran comparée à notre propre opinion privée. »
Il ne passa qu'une nuit en prison — quelqu'un, probablement sa tante Maria, ayant payé la dette à sa place sans lui demander son avis. Il en fut furieux : il voulait rester enfermé, précisément pour que sa protestation se voie. (On raconte souvent qu'Emerson serait venu le voir à travers les barreaux et lui aurait demandé « Henry, que fais-tu là-dedans ? », et que Thoreau aurait répondu « Waldo, que fais-tu là-dehors ? » — un dialogue qui a fait le tour du monde, mais que les historiens considèrent aujourd'hui comme une légende : il n'apparaît dans aucun texte avant 1865, trois ans après la mort de Thoreau, et ni l'un ni l'autre n'en a jamais parlé de son vivant.)
« Under a government which imprisons any unjustly, the true place for a just man is also a prison. »
« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement qui que ce soit, la véritable place d'un homme juste est aussi la prison. »
« If the machine of government is of such a nature that it requires you to be the agent of injustice to another, then, I say, break the law. Let your life be a counter friction to stop the machine. »
« Si la machine gouvernementale est de nature à exiger que vous soyez l'agent de l'injustice envers autrui, alors, je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit une force contraire pour arrêter la machine. »
« Any man more right than his neighbors constitutes a majority of one already. »
« Tout homme plus juste que ses voisins constitue déjà une majorité à lui seul. »
« I think that we should be men first, and subjects afterward. »
« Je pense que nous devrions être des hommes d'abord, et des sujets ensuite. »
De cette nuit minuscule est né un texte qui allait, un siècle plus tard, traverser l'Atlantique, puis un océan encore plus vaste : Gandhi le découvre vers 1907, en pleine lutte de résistance passive en Afrique du Sud, et affirme y avoir puisé jusqu'au nom même de son mouvement — le satyagraha. Martin Luther King l'étudie à son tour et en fait une arme de paix.
« For it matters not how small the beginning may seem to be: what is once well done is done forever. »
« Car peu importe combien le commencement peut paraître modeste : ce qui est une fois bien fait est fait pour toujours. »
Une nuit de prison, et un siècle d'échos.
Le frère, le deuil, et le journal sans fin
En 1842, John, le frère aîné de Thoreau, meurt du tétanos dans ses bras, après s'être coupé en aiguisant un rasoir. Ils avaient, trois ans plus tôt, descendu ensemble les rivières Concord et Merrimack pendant deux semaines en barque — un voyage d'insouciance qui deviendrait, après la mort de John, un livre écrit en partie pour le garder vivant : A Week on the Concord and Merrimack Rivers.
« This world is but a canvas to our imaginations. »
« Ce monde n'est qu'une toile offerte à notre imagination. »
« Time is but the stream I go a-fishing in. »
« Le temps n'est que le ruisseau où je vais pêcher. »
C'est peut-être de ce deuil qu'est né le Journal — cette discipline presque quotidienne, tenue vingt-quatre ans durant, deux millions de mots, quarante-sept carnets manuscrits. Non pour se souvenir, mais pour rester en contact :
« The question is not what you look at, but what you see. »
« La question n'est pas ce que vous regardez, mais ce que vous voyez. »
« Only that day dawns to which we are awake. There is more day to dawn. The sun is but a morning star. »
« Il n'est de jour à poindre que celui auquel nous sommes éveillés. Il y a plus de jour à poindre. Le soleil n'est qu'une étoile du matin. »
La dernière phrase de Walden, écrite par un homme qui avait appris, très tôt, que la vie s'arrête sans prévenir, et qu'il fallait donc rester réveillé.
Contact ! Contact ! — Katahdin, Cape Cod, et un poète venu de Brooklyn
En 1846, Thoreau gravit le mont Katahdin, dans les forêts du Maine. Face à la roche nue, au vent, à une matière qui ne lui devait rien et ne le connaissait pas, il écrit la phrase la plus dépouillée qu'un homme ait peut-être adressée à une montagne :
« Talk of mysteries! — Think of our life in nature, — daily to be shown matter, to come in contact with it, — rocks, trees, wind on our cheeks! the solid earth! the actual world! the common sense! Contact! Contact! Who are we? where are we? »
« Parlons des mystères ! Songeons à notre vie dans la nature — chaque jour amenés à voir la matière, à entrer en contact avec elle — les rochers, les arbres, le vent sur nos joues ! La terre solide ! Le monde réel ! Le sens commun ! Contact ! Contact ! Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? »
Plus tard, debout sur les plages de Cape Cod, face à l'Atlantique brut :
« A man may stand there and put all America behind him. »
« Un homme peut se tenir là et laisser toute l'Amérique derrière lui. »
« Cape Cod is the bared and bended arm of Massachusetts. »
« Le Cap Cod est le bras nu et replié du Massachusetts. »
« The breakers looked like droves of a thousand wild horses of Neptune, rushing to the shore, with their white manes streaming far behind. »
« Les brisants ressemblaient à des hardes de mille chevaux sauvages de Neptune se ruant vers le rivage, leurs blanches crinières flottant loin derrière eux. »
En novembre 1856, Thoreau rendit visite à un poète encore mal-aimé de Brooklyn : Walt Whitman. Ils échangèrent leurs livres. À un ami, Thoreau écrivit que certains passages de Leaves of Grass le mettaient mal à l'aise — « as if the beasts spoke », comme si les bêtes parlaient — mais aussi, dans la même lettre, que le livre l'avait rendu « exhilarated, encouraged » — exalté, encouragé. Deux hommes qui avaient chacun inventé leur propre manière de dire le corps et la terre se regardaient, prudents et fascinés.
C'est dans l'essai « Walking » que Thoreau tente d'inventer un mot pour ce qu'il pratique. Il rattache l'anglais saunter — flâner, déambuler — à Sainte-Terre, comme si tout marcheur véritable était, sans le savoir, un pèlerin en route vers une terre sacrée qu'il ne trouverait jamais tout à fait, et qu'il ne cesserait, pour cette raison même, de chercher.
« In Wildness is the preservation of the World. »
« Dans la Vie sauvage réside la sauvegarde du monde. »
« All good things are wild and free. »
« Toutes les bonnes choses sont sauvages et libres. »
Les graines et les flèches — l'attention qui ne finit jamais
Dans ses dernières années, loin d'avoir épuisé sa curiosité, Thoreau se lança dans une recherche naturaliste minutieuse sur la dispersion des graines et la succession des essences forestières — pourquoi un bois de pins abattu repousse-t-il en chênes ? Il s'appuya sur les théories naissantes de Darwin pour réfuter, preuves à l'appui, l'idée alors répandue de génération spontanée. Ce travail, resté inachevé à sa mort, ne fut publié qu'en 1993, sous le titre Faith in a Seed — la foi tenue en une graine, plus d'un siècle après avoir été semée.
« If you have built castles in the air, your work need not be lost; that is where they should be. Now put the foundations under them. »
« Si vous avez bâti des châteaux en l'air, votre travail n'est pas perdu ; c'est là qu'ils doivent être. À présent, mettez les fondations sous eux. »
Il collectionnait aussi, avec la même patience, les pointes de flèche et les artefacts amérindiens de la région de Concord, remplissant onze ou douze carnets de notes — près de trois mille pages — en vue d'un livre sur l'histoire et les cultures des peuples autochtones de Nouvelle-Angleterre, qu'il n'eut jamais le temps d'écrire.
« It is not enough to be industrious; so are the ants. What are you industrious about? »
« Il ne suffit pas d'être industrieux ; les fourmis le sont aussi. À quoi êtes-vous industrieux ? »
« If a man does not keep pace with his companions, perhaps it is because he hears a different drummer. Let him step to the music which he hears, however measured or far away. »
« Quand un homme ne marche pas du même pas que ses compagnons, c'est peut-être parce qu'il entend battre un autre tambour. Qu'il accorde donc ses pas à la musique qu'il entend, quelle qu'en soit la mesure ou l'éloignement. »
Deux tambours différents, deux collections inachevées, une seule discipline : ne jamais confondre l'agitation avec l'attention.
La dernière saison
L'hiver 1860, malgré une tuberculose ancienne contractée dans sa jeunesse, Thoreau sortit une nuit sous la pluie compter les cernes d'une souche d'arbre. Il ne s'en remit jamais tout à fait. Un voyage au Minnesota, l'été suivant, ne le guérit pas davantage.
L'année précédente, en 1859, après le raid manqué de John Brown sur Harpers Ferry, Thoreau — qui avait rencontré Brown à Concord en 1857 — fut le premier intellectuel du pays à prendre publiquement sa défense, dans « A Plea for Captain John Brown » :
« I do not wish to kill nor to be killed, but I can foresee circumstances in which both these things would be by me unavoidable. »
« Je ne souhaite ni tuer ni être tué, mais je peux prévoir des circonstances où l'un et l'autre me seraient inévitables. »
De retour d'un dernier automne de conférences, Thoreau mit ses papiers en ordre. Sa tante Louisa lui demanda s'il avait fait la paix avec Dieu. Il aurait répondu : « Je ne savais pas que nous nous étions disputés. » Il mourut le 6 mai 1862, à quarante-quatre ans, dans la maison familiale de Concord. On rapporte que ses derniers mots furent : « Now comes good sailing » — voici que vient un bon vent —, suivis de deux mots isolés : moose, Indian. Un élan, un homme des bois — les deux dernières images d'un esprit qui avait passé sa vie à préférer le contact brut du monde à toutes les histoires qu'on raconte sur lui.
« However mean your life is, meet it and live it; do not shun it and call it hard names. »
« Si mesquine que soit votre vie, affrontez-la et vivez-la ; ne la fuyez pas et ne l'injuriez pas. »
Retour aux trois regards — et une ouverture
Krishnamurti demandait qu'on observe sans le filtre de ce qu'on a déjà appris — une vigilance sans commentaire, un regard qui ne se raconte pas d'histoires sur ce qu'il voit. « Contact ! Contact ! Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? » n'est pas une autre question que la sienne.
Blake voyait un monde entier dans un grain de sable. Thoreau voyait un monde entier dans un étang gelé, dans un champ de haricots, dans une pointe de flèche vieille de mille ans ramassée dans un champ labouré. Ce n'est pas la taille du sujet qui compte, pour ces regards-là — c'est l'intensité de l'attention qu'on lui accorde.
Michaux partait vers l'intérieur avec la même discipline que Thoreau partait vers un étang de deux hectares : sans complaisance, sans joliesse, en notant précisément ce qui se présentait, même — surtout — quand ce qui se présentait dérangeait, un incendie qu'on regrette ou un deuil qu'on ne referme jamais tout à fait.
« Not till we are lost, in other words not till we have lost the world, do we begin to find ourselves. »
« Ce n'est que lorsque nous sommes perdus, en d'autres termes lorsque nous avons perdu le monde, que nous commençons à nous trouver nous-mêmes. »
« I left the woods for as good a reason as I went there. Perhaps it seemed to me that I had several more lives to live. »
« Je quittai les bois pour une aussi bonne raison que j'y étais allé. Peut-être me semblait-il que j'avais plusieurs autres vies à vivre. »
Il en a vécu plusieurs, en effet, en une seule : maître d'école, arpenteur, fabricant de crayons, incendiaire malgré lui, passeur discret, prisonnier d'une nuit, naturaliste des graines et des flèches, frère en deuil, marcheur, et — sans jamais l'avoir cherché — l'un des hommes les plus lus de l'histoire de la pensée humaine.
Quelque part, un étang continue de refléter un ciel que personne ne regarde tout à fait comme il faudrait. Il attend.
Pour aller plus loin
Chronologie repère
- 12 juil. 1817Naissance à Concord, Massachusetts, sous le nom de David Henry Thoreau. Troisième des quatre enfants de John Thoreau et Cynthia Dunbar.
- 1833–1837Études à Harvard College.
- 1837Diplômé de Harvard. Rencontre déterminante avec Ralph Waldo Emerson. Inverse son prénom : de David Henry à Henry David. Démissionne au bout de deux semaines de son premier poste d'enseignant, ayant refusé la logique des châtiments corporels.
- 1838–1841Dirige avec son frère John une école privée à Concord, pionnière dans l'enseignement en plein air.
- 1839Excursion en barque de deux semaines sur les rivières Concord et Merrimack avec son frère.
- 1841–1843Vit chez Emerson comme homme à tout faire, jardinier et tuteur.
- 1842Mort de son frère John, dans ses bras, du tétanos.
- 30 avril 1844Provoque accidentellement un incendie de forêt près de Concord (plus de 120 hectares brûlés).
- 1843–1844Perfectionne le procédé de fabrication des crayons de l'entreprise familiale.
- 4 juil. 1845S'installe dans la cabane qu'il a construite lui-même sur la rive de Walden Pond, sur un terrain prêté par Emerson.
- Juil. 1846Passe une nuit en prison pour avoir refusé de payer la poll tax, en protestation contre l'esclavage et la guerre du Mexique. Origine de « La Désobéissance civile ».
- 1846Premier voyage dans les forêts du Maine ; ascension du mont Katahdin.
- 6 sept. 1847Quitte définitivement la cabane de Walden.
- 1849Publie A Week on the Concord and Merrimack Rivers et l'essai « Resistance to Civil Government ».
- 1er oct. 1851Aide un fugitif de l'esclavage, « Henry Williams », à rejoindre le Canada via le chemin de fer clandestin.
- 1854Publication de Walden; or, Life in the Woods.
- 1856Rencontre Walt Whitman à Brooklyn.
- 1857Rencontre John Brown.
- 1859Défend publiquement John Brown après le raid de Harpers Ferry.
- 1861Voyage au Minnesota pour tenter de soigner sa tuberculose.
- 6 mai 1862Meurt à Concord, à 44 ans. Enterré au cimetière de Sleepy Hollow, Author's Ridge, aux côtés d'Emerson, Hawthorne et Louisa May Alcott.
- 1863–1993Publications posthumes : Excursions (1863, contient « Walking »), The Maine Woods (1864), Cape Cod (1865), le Journal complet (1906, 14 volumes), Faith in a Seed (1993).
Petit glossaire
- Transcendantalisme
- Mouvement philosophique et littéraire né en Nouvelle-Angleterre dans les années 1830, centré sur la bonté innée de l'homme, l'intuition, et la divinité de la nature. Le Transcendental Club réunissait Emerson, Thoreau, Margaret Fuller, Bronson Alcott.
- Désobéissance civile
- Refus non-violent d'obéir à une loi jugée injuste. Nom donné après coup (1866) à l'essai de 1849 « Resistance to Civil Government ».
- Simplicité volontaire
- Réduction délibérée des besoins matériels pour libérer du temps de vie. « Simplify, simplify. »
- Concord
- Petite ville du Massachusetts où Thoreau naît, vit l'essentiel de sa vie et meurt.
- Walden Pond
- Étang glaciaire d'environ 31 mètres de profondeur, à 2,4 km au sud de Concord, où Thoreau construit sa cabane pour 28,12 dollars de matériaux.
- Résistance passive
- La filiation directe entre Thoreau, Tolstoï, Gandhi et Martin Luther King. Gandhi a lui-même situé sa découverte de l'essai de Thoreau vers 1907, en pleine lutte de résistance passive en Afrique du Sud, et affirmé y avoir puisé le mot satyagraha.
- Saunterer / marche
- Dans l'essai « Walking », Thoreau relie l'anglais saunter (flâner) à Sainte-Terre — le pèlerin en route vers la terre sainte —, faisant de la marche une pratique spirituelle à part entière.
- Journal
- Pratique d'écriture quasi quotidienne tenue de 1837 à 1861 : environ 2 millions de mots sur 47 volumes manuscrits.
- Underground Railroad
- Réseau clandestin d'aide aux esclaves en fuite vers les États libres et le Canada ; Concord et la famille Thoreau y participaient activement.
Florilège — 38 citations, en anglais et en français
Walden (1854) — trad. de référence : Louis Fabulet (1922) / Brice Matthieussent (2010)
- The mass of men lead lives of quiet desperation.« La masse des hommes mène une vie de tranquille désespoir. »ch. Economy
- I went to the woods because I wished to live deliberately, to front only the essential facts of life, and see if I could not learn what it had to teach, and not, when I came to die, discover that I had not lived.« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais pas apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais point vécu. »ch. Where I Lived
- I wanted to live deep and suck out all the marrow of life.« Je voulais vivre assez profondément pour sucer toute la moelle de la vie. »ch. Where I Lived
- Simplicity, simplicity, simplicity!« Simplicité, simplicité, simplicité ! »ch. Where I Lived
- Our life is frittered away by detail.« Notre vie se gaspille dans le détail. »ch. Where I Lived
- I had three chairs in my house; one for solitude, two for friendship, three for society.« J'avais dans ma maison trois chaises : une pour la solitude, deux pour l'amitié, trois pour la société. »ch. Visitors
- I never found the companion that was so companionable as solitude.« Je n'ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. »ch. Solitude
- Public opinion is a weak tyrant compared with our own private opinion.« L'opinion publique est un faible tyran comparée à notre propre opinion privée. »ch. Economy
- Time is but the stream I go a-fishing in.« Le temps n'est que le ruisseau où je vais pêcher. »ch. Where I Lived
- We need the tonic of wildness.« Nous avons besoin du tonique de la vie sauvage. »ch. Spring
- A lake is the landscape's most beautiful and expressive feature. It is earth's eye.« Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C'est l'œil de la terre. »ch. The Ponds
- If a man does not keep pace with his companions, perhaps it is because he hears a different drummer. Let him step to the music which he hears, however measured or far away.« Quand un homme ne marche pas du même pas que ses compagnons, c'est peut-être parce qu'il entend battre un autre tambour. Qu'il accorde donc ses pas à la musique qu'il entend, quelle qu'en soit la mesure ou l'éloignement. »ch. Conclusion
- If one advances confidently in the direction of his dreams… he will meet with a success unexpected in common hours.« Si l'on avance avec confiance dans la direction de ses rêves, et s'efforce de vivre la vie qu'on a imaginée, on rencontre un succès inattendu en temps ordinaire. »ch. Conclusion
- If you have built castles in the air, your work need not be lost; that is where they should be. Now put the foundations under them.« Si vous avez bâti des châteaux en l'air, votre travail n'est pas perdu ; c'est là qu'ils doivent être. À présent, mettez les fondations sous eux. »ch. Conclusion
- Only that day dawns to which we are awake. There is more day to dawn. The sun is but a morning star.« Il n'est de jour à poindre que celui auquel nous sommes éveillés. Il y a plus de jour à poindre. Le soleil n'est qu'une étoile du matin. »dernière phrase du livre
- A man is rich in proportion to the number of things which he can afford to let alone.« Un homme est riche en proportion du nombre de choses dont il peut se passer. »ch. Economy
- Men have become the tools of their tools.« Voici les hommes devenus les outils de leurs outils. »ch. Economy
- However mean your life is, meet it and live it; do not shun it and call it hard names.« Si mesquine que soit votre vie, affrontez-la et vivez-la ; ne la fuyez pas et ne l'injuriez pas. »ch. Conclusion
- Not till we are lost… do we begin to find ourselves.« Ce n'est que lorsque nous sommes perdus… que nous commençons à nous trouver nous-mêmes. »ch. The Village
- I left the woods for as good a reason as I went there. Perhaps it seemed to me that I had several more lives to live.« Je quittai les bois pour une aussi bonne raison que j'y étais allé. Peut-être me semblait-il que j'avais plusieurs autres vies à vivre. »ch. Conclusion
Civil Disobedience (1849) — trad. de référence : éd. Mille et Une Nuits / Wikisource
- That government is best which governs least.« Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins. »
- Under a government which imprisons any unjustly, the true place for a just man is also a prison.« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement qui que ce soit, la véritable place d'un homme juste est aussi la prison. »
- If the machine of government is of such a nature that it requires you to be the agent of injustice to another, then, I say, break the law. Let your life be a counter friction to stop the machine.« Si la machine gouvernementale est de nature à exiger que vous soyez l'agent de l'injustice envers autrui, alors, je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit une force contraire pour arrêter la machine. »
- Any man more right than his neighbors constitutes a majority of one already.« Tout homme plus juste que ses voisins constitue déjà une majorité à lui seul. »
- I think that we should be men first, and subjects afterward.« Je pense que nous devrions être des hommes d'abord, et des sujets ensuite. »
- I was not born to be forced. I will breathe after my own fashion.« Je ne suis pas né pour être contraint. Je respirerai à ma façon. »
- For it matters not how small the beginning may seem to be: what is once well done is done forever.« Car peu importe combien le commencement peut paraître modeste : ce qui est une fois bien fait est fait pour toujours. »
The Maine Woods (1864)
- Talk of mysteries! — Think of our life in nature… Contact! Contact! Who are we? where are we?« Parlons des mystères ! Songeons à notre vie dans la nature… Contact ! Contact ! Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? »ch. Ktaadn — traduction non officielle
Cape Cod (1865) — trad. Pierre-Yves Pétillon (Imprimerie nationale, 2000) pour l'item 30
- A man may stand there and put all America behind him.« Un homme peut se tenir là et laisser toute l'Amérique derrière lui. »traduction non officielle
- Cape Cod is the bared and bended arm of Massachusetts.« Le Cap Cod est le bras nu et replié du Massachusetts. »
- The breakers looked like droves of a thousand wild horses of Neptune, rushing to the shore, with their white manes streaming far behind.« Les brisants ressemblaient à des hardes de mille chevaux sauvages de Neptune se ruant vers le rivage, leurs blanches crinières flottant loin derrière eux. »traduction non officielle
A Week on the Concord and Merrimack Rivers (1849) — traductions non officielles
- This world is but a canvas to our imaginations.« Ce monde n'est qu'une toile offerte à notre imagination. »
- It takes two to speak the truth, — one to speak, and another to hear.« Il faut être deux pour dire la vérité : un pour parler, et un autre pour écouter. »
- A man's life should be constantly as fresh as this river. It should be the same channel, but a new water every instant.« La vie d'un homme devrait être constamment aussi fraîche que cette rivière. Ce devrait être le même lit, mais une eau nouvelle à chaque instant. »
Walking / Journal — trad. Thierry Gillybœuf (« Walking » ) ; traductions non officielles pour le reste
- In Wildness is the preservation of the World.« Dans la Vie sauvage réside la sauvegarde du monde. »« Walking » — attention : Wildness, non Wilderness
- The question is not what you look at, but what you see.« La question n'est pas ce que vous regardez, mais ce que vous voyez. »Journal, 5 août 1851
- It is not enough to be industrious; so are the ants. What are you industrious about?« Il ne suffit pas d'être industrieux ; les fourmis le sont aussi. À quoi êtes-vous industrieux ? »lettre à H.G.O. Blake, 1857
- All good things are wild and free.« Toutes les bonnes choses sont sauvages et libres. »« Walking »
Sur les pas de Thoreau
- Walden Pond State Reservation (Concord, Massachusetts) — l'étang, une réplique de la cabane près du Visitor Center, une statue de bronze, et le site original de la cabane marqué par des piliers de pierre et un cairn où les visiteurs déposent des pierres depuis 1872.
- Concord Museum — conserve du mobilier authentique de la cabane, dont son lit et son bureau.
- Sleepy Hollow Cemetery — Author's Ridge — tombes de Thoreau, Emerson, Hawthorne et Louisa May Alcott, voisins dans la mort comme dans la vie.
- Thoreau Farm — maison natale de Thoreau, Virginia Road, Concord.
- Les forêts du Maine (mont Katahdin, Moosehead Lake) — théâtre de ses trois voyages relatés dans The Maine Woods.
- Cape Cod — le littoral parcouru à pied pour Cape Cod.
- Les rivières Concord et Merrimack — le parcours en barque de 1839.
Bibliographie
- A Week on the Concord and Merrimack Rivers (1849)Project Gutenberg
- Walden; or, Life in the Woods (1854)Project Gutenberg
- Civil Disobedience (1849)Project Gutenberg
- Excursions (1863)Project Gutenberg
- Walking (essai autonome)Project Gutenberg
- The Maine Woods (1864)Project Gutenberg
- Cape Cod (1865)Project Gutenberg
- Journal, vol. 1 (1837–1846)Project Gutenberg
- Journal complet 1906, 14 volumesInternet Archive
- Toutes les œuvres — page auteurProject Gutenberg
Bibliothèque de liens
- CitationsWalden Woods Project
- Page des mauvaises citationsWalden Woods Project
- ChronologieWalden Woods Project
- Site officielThe Thoreau Society
- Infos de visiteMass.gov
- Walden PondNational Park Service
- TranscendentalismStanford Encyclopedia
- BiographieBritannica
- Notice biographiqueAcademy of American Poets